‹ Abraham LincolnChapitre 10 sur 25 · Journal l'Espérance, année 1864, p · texte numérisé non relu

Journal l'Espérance, année 1864, p

sa vie, son caractère, son administration 129 tacle qu'elles retracent. Et cependant, après que le plus grand orateur des États-Unis eut prononcé ce discours remarquable, avec la grâce qui distinguait son élocution, M. Lincoln sut trouver des paroles plus sublimes encore. Dans une courte allocution, à la fois simple et majestueuse comme la beauté classique, il s'éleva, sans en avoir la prétention, sans s'en douter, jusqu'à la plus haute éloquence : « Il y a quatre-vingt-sept ans nos pères donnèrent naissance sur ce continent à une nouvelle nation conçue dans la liberté et consacrée à cette vérité que tous les hommes sont créés égaux.

» Maintenant nous sommes engagés dans une grande guerre civile qui prouvera si cette nation ou toute autre nation ainsi conçue et consacrée peut vivre longtemps. Nous voici réunis sur un grand champ de bataille de cette guerre; nous sommes assemblés pour dédier à ceux qui ont donné leur vie pour que la nation puisse vivre une portion de ce champ qui leur soit le lieu du dernier repos. Il est juste, il est convenable que nous le fassions.

» Mais, dans un sens plus large, nous ne pouvons dédier, nous ne pouvons consacrer, nous ne pouvons sanctifier ce sol. Les hommes valeureux, vivants ou morts, qui ont combattu ici, l'ont consacré infini-

meut mieux que notre pouvoir de louer ou de blâmer. Le monde ne donnera que peu d'attention et qu'un souveniréphémère à ce que nous disons ici ; mais il ne pourra jamais oublier ce qu'ils ont fait. C'est plutôt à nous, vivants, d'être consacrés ici à la tâche inachevée qu'ils ont si noblement avancée. C'est plutôt à nous d'être dédiés à la grande œuvre qui reste en notre présence, afin que nous apprenions de ces morts honorés à nous dévouer plus entièrement à la cause pour laquelle ils ont donné la pleine mesure du dévouement; afin que nous résolvions ici hautement que ces morts ne sont pas morts en vam ; que la nation aura, par la grâce de Dieu, une renaissance de liberté ; et que le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple, ne disparaîtra point de la terre ! »

L'inauguration du cimetière national termina l'année 1863; mais dans l'intervalle qui s'écoula entre la victoire et la cérémonie de Gettysburg, les armées fédérales remportèrent d'autres succès importants. Grant, qui opérait alors sur les bords du Mississipi, s'empara dePort-Hudson et deVicksburg, où il entra le 4 juillet. M. Lincoln, toujours prêt à encourager les serviteurs de la patrie et aussi heureux qu'eux-mêmes de leur succès, écrivit au gêné-

SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 131 rai pour le féliciter. Sa lettre est une nouvelle preuve de son aimable simplicité et de sa candeur.

« Executive Mansion, Washington, 13 juillet 1863.

» Mon cher général,

» Je ne me souviens pas de vous avoir jamais rencontré. Je vous écris maintenant pour vous exprimer ma reconnaissance du service presque inestimable que vous avez rendu au pays. Je vous écris aussi pour vous dire un mot de plus. Quand vous atteignîtes le voisinage de Vicksburg, je pensais que vous auriez dû faire ce que vous avez si bien fait depuis... Lorsque vous eûtes pris Port-Gibson, Grand-Gulfe et les environs, il me semblait que vous deviez descendre le cours du fleuve et opérer votre jonction avec le général Banks; et quand vous tournâtes vers le Nord, à l'est du Big-Black, je craignais que ce ne fût une erreur. Maintenant je veux reconnaître personnellement que vous aviez raison et que j'avais tort.

» Votre vraiment dévoué, » A. Lincoln. »

Ce même mois de juillet, le drapeau national flotta sur l'île Morris, située dans la rade Charles ton.

Il est vrai qu'à la même époque Rosencranz, attaqué par les forces réunies de Bragg, Longstree etHood, fut complètement battu à Chickamanga; mais Grant, accouru pour le remplacer, fit payer chèrement aux confédérés cette victoire sans lendemain, ce succès sans autre résultat qu'une grande perte d'hommes. Il sortit de Chattanooga, où s'était retirée l'armée de Rosencranz, et, avec le concours de Thomas et de Sherman venu de Yicksburg, il s'avança bravement sur les confédérés, les délogea des hauteurs voisines qu'ils occupaient, et les mit en déroute. Cette victoire finit et couronna dignement la campagne de l'année 1863. Enfin les efforts des armées fédérales avaient abouti à des résultats sérieux. Aussi le président voulut-il inviter la nation à faire éclater sa reconnaissance envers Dieu en un jour spécial consacré à lui rendre grâce. Il fit connaître ce pieux désir par une admirable proclamation, où la beauté de l'expression s'allie à l'humilité d'esprit et à la noblesse du sentiment. Je ne sache pas qu'il existe de proclamation de ce genre plus belle que celle-ci. Le souffle de l'esprit chrétien

SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 138 la traverse d'un bout à l'autre ; on y respire le suave parfum des trois grandes vertus qui sont la religion elle-même : la foi, l'espérance et la charité. Ecoutons plutôt, sans oublier tout ce que perd à être traduit en français un document écrit dans une langue plus religieuse que la nôtre :

« L'année qui tire à sa fin a été comblée des bénédictions d'un sol fertile et d'un air salubre. A ces bontés, accordées d'une manière si constante que nous sommes enclins à oublier la source d'où elles découlent, d'autres faveurs ont été ajoutées, qui sont d'une nature si extraordinaire, qu'elles ne peuvent manquer de pénétrer et d'attendrir même le cœur ordinairement insensible envers la providence du Dieu tout-puissant, toujours pleine de sollicitude.

» Au milieu d'une guerre civile dont la grandeur et la sévérité sont sans égales, et qui a semblé plusieurs fois provoquer l'agression des puissances étrangères, la paix a été conservée avec toutes les nations, l'ordre maintenu, les lois respectées et obéies. L'harmonie a partout prévalu, excepté sur le théâtre du contlit militaire, et ce théâtre lui-même a été grandement restreint par la marche progressive des armées et des flottes de l'Union.

» Le changement de direction qu'ont dû prendre

134 AKRAHAM LINCOLN

la richesse et la force, détournées du paisible domaine de l'industrie et employées à la défense nationale, n'a arrêté ni la charrue, ni la navette, ni le navire. La hache a reculé les limites de nos défrichements, et les mines, tant celles de fer et de charbon que celles de métaux précieux, ont donné plus abondamment que par le passé. La population s'est accrue, nonobstant les ravages qui ont eu lieu dans les camps, dans les sièges et sur les champs de bataille , et le pays, tout en se réjouissant d'un accroissement de force et de vigueur, peut espérer une suite d'années avec un vaste accroissement de liberté.

» Aucun esprit liumain n'a conçu ni aucune main mortelle effectué ces grandes choses. Ce sont des dons gracieux de ce Dieu souverainement élevé, qui, tout en nous mettant dans l'angoisse à cause de nos péchés^ s'est cependant souvenu de sa miséricorde.

» Il m'a semblé convenable et à propos que le peuple américain tout entier fît éclater, comme d'un seul cœur et d'une seule voix, sa reconnaissance avec solennité et respect.

» J'invite donc mes concitoyens dans toutes les parties des États-Unis, aussi bien que ceux qui sont

sur les mers ou sur la terre étrangère, à mettre à part et à observer le dernier jeudi du mois de novembre prochain, comme un jour d'actions de grâces et de prières adressées à notre généreux Père qui est dans les cieux, et je leur recommande que, tout en rendant à Dieu ce qui lui est si justement dû pour d'aussi grandes bénédictions et des délivrances aussi signalées, ils s'humilient dans un sentiment de pénitence à cause de la méchanceté et de la désobéissance nationales; qu'ils confient aux soins de la tendresse divine les veuves, les orphelins, ceux qui sont plongés dans le deuil ou la souffrance par suite de cette lamentable guerre sociale où nous sommes inévitablement engagés ; qu'ils supplient Dieu avec ferveur d'interposer sa main puissante pour cicatriser les blessures de la nation et la rendre, aussitôt que ses desseins augustes le jugeront convenable, à une pleine jouissance de paix, d'harmonie, de tranquillité et d'union. »

Il disait vrai, le pieux magistrat, au sein de cette grande épreuve nationale, Dieu continuait ses bénédictions à l'Amérique ;' les grâces de son amour l'emportaient sur les sévérités de sa justice. L'Union était aussi prospère que possible dans la crise redoutable qu'elle traversait. Sans doute le commerce

était en souffrance, par suite de la surcharge des impôts, de la banqueroute du Sud, du ralentissement des affaires et des pertes que lui faisaient subir les corsaires confédérés; sans doute la dette nationale s'élevait déjà à plus de six milliards et le papier-monnaie subissait une grande dépréciation ; — mais les transactions commerciales n'avaient pas été suspendues , les opérations des banques arrêtées, l'industrie et l'agriculture ralenties. Le crédit national se maintenait , malgré un ébranlement inévitable et en dépit de la malveillance de l'Angleterre, car il reposait sur des ressources immenses, qui n'attendaient que des jours plus prospères pour se développer rapidement. Toute la force morale était du côté du Nord qui combattait pour un principe, tandis que ses ennemis combattaient pour un intérêt. Il faisait la guerre d'une manière normale, sans décimer les populations et tout en ménageant leurs intérêts. Loin de diminuer, le chiffre de ses citoyens augmentait et, au besoin, le Nord pouvait mettre sur pied trois armées comme celle qu'il avait déjà.

Tout autre était la situation des États rebelles. Dès le début de la guerre, ils avaient eu recours à des moyens extrêmes : la banqueroute, la conscrip-

tion et de lourds impôts. Depuis lors, les banques s'étaient fermées ou ne payaient plus qu'en papier. Les cultures industrielles et le commerce étaient anéantis ; le coton qu'on avait en réserve ne se vendait pas; le crédit était nul, car il ne reposait sur rien; et les assignats qu'on avait émis commençaient à tomber dans l'avilissement. Le Sud ne vivait que pour la guerre et se mourait par la guerre. Tout ce qu'il lui restait de ressources était absorbé par l'armée, qui se recrutait par la force, se maintenait par l'énergie de ses chefs et ne recevait le plus souvent aucune espèce de solde. C'était la rage, l'attente d'un changement prochain d'administration dans le Nord et un vague espoir d'être enfin secouru par la France et l'Angleterre, qui soutenaient maintenant cette confédération que la fortune des armes commençait à trahir ; qui devait bientôt s'écrouler sous les coups de son adversaire et finir par un lâche assassinat, changeant ainsi la pitié et le respect qu'on eût eus pour ses malheurs en un soulèvement universel d'indignation et d'horreur.

Aussi le découragement et la lassitude se faisaientils sentir au sein des populations des provinces rebelles, où, du reste, la cause de l'Union avait toujours compté quelques partisans.

M. Lincoln crut que le moment était venu de faire acte de clémence et de ramener ainsi à l'Union ceux que les malheurs de la guerre et la ferme attitude du gouvernement de Washington avaient convaincus de la folie et de l'impossibilité de la sécession. Le 9 décembre, il transmit au Congrès, avec le message annuel, une proclamation d'amnistie.

La première partie du message est un résumé succinct des opérations militaires et des mesures administratives depuis le commencement de la guerre :

« Quand le Congrès s'assembla, il y a un an, la guerre avait déjà duré près de vingt mois, et il y avait eu, sur terre et sur mer, plusieurs engagements, avec des résultats différents. La rébellion avait été refoulée dans de plus étroites limites ; cependant le ton du sentiment public et de l'opinion, aussi bien dans la patrie qu'à l'étranger, n'était pas satisfaisant. Les élections populaires, qui venaient d'avoir lieu, indiquaient, par d'autres signes, l'inquiétude qui régnait chez nous; tandis que, parmi tous ces symptômes froids et menaçants, les paroles les plus bienveillantes qui nous venaient de l'Europe avaient un accent de pitié pour notre grand aveuglement qui refusait d'abandonner une cause sans espoir. Notre

marine marchande souffrait beaucoup des quelques vaisseaux construits, équipés et armés sur les côtes étrangères ; nous étions ainsi menacés de voir notre commerce balayé sur les mers et notre blocus violemment forcé. Nous n'avions pu obtenir des gouvernements européens rien qui nous rassurât à ce sujet.

» La proclamation préliminaire de l'acte d'émancipation atteignit, au commencement du nouvel an, la période qui lui était assignée. Un mois après, parut la proclamation finale, qui faisait aussi savoir qu'on admettrait au service militaire les hommes de couleur jugés convenables. La politique d'émancipation et l'emploi de soldats nègres donnèrent à l'avenir un nouvel aspect, au sujet duquel l'espoir, la crainte et le doute se livrèrent un conflit incertain. Selon notre système politique, et en tant que matière d'administration civile, le gouvernement général n'avait pas le pouvoir légal d'effectuer l'émancipation dans aucun Etat, et, pendant longtemps, on espéra que la rébellion pourrait être domptée sans avoir recours à l'acte émancipateur comme à une mesure militaire. On crut toujours que le moment viendrait où cette mesure serait nécessaire et qu'alors aurait lieu la crise de la lutte. La proclamation parut, et, comme

140 ABRAHAM LINCOLiN

elle en avait été précédée, elle fut suivie par des jours de ténèbres et d'inquiétude. Onze mois s'étant maintenant écoulés, nous pouvons faire une autre revue. Les frontières rebelles ont été encore plus réduites, et l'ouverture complète du Mississipi a divisé en deux parties, sans communications pratiques entre elles, le pays dominé par la rébellion. Le Tennessee et l'Arkansas ont été soustraits au contrôle des insurgés, et les citoyens influents de chacun de ces Etats propriétaires d'esclaves, et au commencement de la sécession défenseurs de l'esclavage, se déclarent maintenant ouvertement en faveur de l'émancipation dans leurs provinces respectives. Les Etats qui ne sont pas compris dans la proclamation émancipatrice, le Maryland et le Missouri, qui, il y a sept ans, n'auraient ni l'un ni l'autre souffert la moindre restriction de l'esclavage dans les nouveaux territoires, ne discutent maintenant que sur le meilleur moyen de le bannir de leur sein.

» Il y a largement cent mille hommes, d'entre ceux qui étaient esclaves au début de la guerre, engagés à présent au service des Etats-Unis et dont la moitié environ sont dans les rangs de nos soldats. Nous réalisons ainsi le double avantage, de priver d'autant de travail la cause des insurgés, et de fournir de

défenseurs les places qui, sans cela, devraient être occupées par tant d'hommes blancs. Autant qu'on l'a expérimenté jusqu'ici, on ne peut dire que ces nègres ne soient pas aussi bons soldats que personne. L'émancipation et l'armement des noirs n'ont été signalés par aucune insurrection servile ni par aucune tendance à la cruauté et à la violence. Ces mesures ont été beucoup discutées dans les pays étrangers, et, avec la discussion elle-même, le ton du sentiment public s'est grandement amélioré. Chez nous, ces mêmes mesures ont été longuement controversées, approuvées, critiquées, et les élections annuelles qui ont suivi sont très-encourageantes pour ceux dont le devoir officiel est de diriger le pays à travers cette grande épreuve. Ainsi le nouveau compte est fait ; la crise qui menaçait de diviser les amis de l'Union est passée. »

M. Lincoln attire ensuite l'attention du Congrès sur la proclamation d'amnistie :

« En examinant cette proclamation on reconnaîtra, je pense, qu'elle ne renferme rien que ne justifie la Constitution. On y prescrit, il est. vrai, une formule de serment, mais elle n'est imposée à personne. On ne fait seulement que promettre le pardon à celui qui voudra prêter ce serment. La Constitu-

tion donne au pouvoir exécutif le droit d'accorder ou de refuser le pardon selon son bon plaisir, et ce droit entraîne celui de dicter des conditions. C'est là un point parfaitement établi par les autorités judiciaires et autres ...»

Mais pourquoi exiger, outre le serment de fidélité à la Constitution des Etats-Unis, un acte de soumission aux lois et aux proclamations relatives à l'esclavage ?

« Ces lois ont été faites et ces proclamations lancées afin d'aider à supprimer la rébellion. Pour qu'elles atteignissent pleinement leur but, il restait à donner un gage de l'intention qu'on avait de les maintenir. A mon sens, elles ont servi et serviront encore la cause en vue de laquelle on les a faites. Les abandonner maintenant, ce serait non-seulement se priver d'un puissant levier, mais aussi violer la foi d'une manière aussi cruelle qu'étonnante. A ce propos, je peux ajouter : Aussi longtemps que j'occuperai la position que j'ai maintenant, je n'es* sayerai point de rétracter ou de modifier la proclamation émancipatrice, ni je ne rendrai à l'esclavage une seule des personnes libérées par cette proclamation ou par n'importe quel acte du Congrès.

» Pour ces motifs et d'autres encore, je crois qu'il est mieux que le serment prête un appui à ces mesures. Çu reste, le pouvoir exécutif peut l'exiger légalement en retour du pardon.... »

Le président montre ensuite le but et l'à-propos de la proclamation. Elle est un point de ralliement et un moyen certain offerts à tous ceux qui veulent rentrer dans l'Union. Elle les ramènera plus tôt qu'ils ne le feraient sans cela.

Quant à la reconstruction A des Etats jadis rebelles, on ne pourra faire grand' chose tant que les populations qui habitent le théâtre de la guerre ne se sentiront pas définitivement à l'abri de la puissance des insurgés.

« L'armée et la flotte doivent donc être encore le principal sujet de nos préoccupations, et il faut nous estimer heureux de pouvoir parler avec honneur de ces hommes vaillants, tant les chefs que les simples soldats, qui composent notre armée, et envers lesquels, plus qu'envers tous les autres, le monde doit se sentir redevable de la délivrance, de la régénétion et de l'agrandissement qu'ils assurent à l'édifice de la liberté. »

1. C'est par ce terme qu'on désigne en Amérique la réorganisation de* États pacifiés.

Comme l'avait prévu M. Lincoln, la proclamation d'amnistie ramena au devoir des milliers de rebelles et, dans le sein de l'Union, deux États importants.

Page 1