CHAPITRE VII
Campagne de 1863. — Murfreesborough, Chancellorsville, Gettysburg. — Inauguration du cimetière national. — Quelques belles paroles de M. Lincoln.— Prise de Wicksburg. — Lettre du président au général Grant. — Proclamation d'actions de grâces. — Situation du Nord et du Sud. — Message de 1863 et proclamation d'amnistie.
La campagne de 1863 fut plus heureuse pour le Nord que les deux précédentes; la victoire change de camp, et désormais elle suivra, presque sans infidélité, les étendards de l'Union jusque dans la capitale des rebelles.
Dès le commencement de l'année, le général unioniste Rosencranz et le général confédéré Bragg, chacun d'eux avec cinquante mille hommes, se livrent à Murfreesborough, dans l'Ouest, une bataille pendant trois jours indécise , mais dont l'issue fut favorable aux armées fédérales.
Au mois d'avril, Hooker, le successeur de Burn-
side, quitte les bords du Rappahannock et marche sur Richmond; mais Lee et Jackson barrent le passage aux fédéraux, leur livrent à Chancellorsville une terrible bataille, les défont, les refoulent au delà du Rappahannock et leur font perdre vingt mille hommes. Ce succès avait coûté au Sud l'un de ses meilleurs généraux : Stonewall Jackson fut tué, tandis que son corps d'armée tournait l'aile droite des fédéraux.
Après cette éclatante victoire, Lee se jeta de nouveau "dans le Maryland et la Pensylvanie. Il courait au devant d'une défaite, qui allait inaugurer une longue suite de revers. La bataille se donna près de Gettysburg. Comme celle de Murfreesborough, elle dura trois jours entiers. Ce fut un désastre pour le Sud. Il y perdit ses meilleures troupes, quinze mille hommes et vingt-cinq mille fusils.
Quelques mois après, pour consacrer le souvenir de cette éclatante victoire et honorer la mémoire des soldats de l'Union tombés dans le combat, le Nord, empruntant à la Grèce l'une de ses plus belles coutumes, transforma une partie du champ de ba- , taille en un vaste cimetière national. Il voulut que les défenseurs de la patrie reposassent avec honneur dans ce champ de lutte, devenu le champ du
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 123 repos, et qu'ils avaient acquis au prix de leur sang.
L'inauguration de ce cimetière se fit en grande solennité.
Il n'est pas besoin de dire que tous ceux qui assistèrent à cette auguste et triste cérémonie en conserveront toujours un émouvant souvenir. Là étaient venus le président de la république et ses ministres; les membres du Congrès et les principaux fonctionnaires de l'Etat ; un grand nombre de personnages distingués et une foule de citoyens accourus de presque tous les points des provinces fidèles. « Sur ce sol où tout rappelait encore la victoire remportée et les efforts qu'elle avait coûtés; en face de ces tombeaux où l'on avait transporté les corps exhumés de leur sépulture première et reconnus malgré les ravages de la mort; tout près de ces dépouilles, entre lesquelles bien des spectateurs peut-être avaient des parents et des amis, la cérémonie commença par la prière. Avant de louer la valeur des hommes et de former des vœux pour l'avenir, on remercia Dieu de sa faveur et on implora ses bénédictions. Puis le célèbre orateur Everett, chargé de prononcer l'oraison funèbre, comme autrefois Périclès dans une semb+able circonstance, prit la parole devant la foule recueillie. Nous ne le suivrons pas
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dans son discours, ni lorsqu'il rappelle les souvenirs de la Grèce où l'Amérique a puisé le modèle de cette fête civique, ni lorsqu'il raconte l'histoire des trois jours de lutte terrible. Ce fut une sanglante bataille, d'où les vainqueurs sortirent presque aussi décimés que les vaincus.
Au spectacle d'horreur succède un spectacle doux et touchant : la charité chrétienne reprend ses droits et vient réparer les maux de la guerre. Il semble que sur ce champ de bataille morne et désolé viennent luire les rayons d'une lumière divine qui ranime et qui console. Mais écoutons l'orateur : « Il faut que je laisse à d'autres, qui peuvent parler d'après leur observation personnelle, le soin de décrire le douloureux spectacle que présentaient à la fin du terrible combat ces collines et ces plaines. Le duc de Wellington disait que la plus triste chose, après une défaite, c'est une victoire. Les horreurs du champ de bataille quand la lutte a cessé — les scènes et les cris de douleur; — laissez-moi jeter un voile sur ce spectacle que les mots ne peuvent rendre avec justesse à ceux qui n'en ont pas été témoins, et sur lequel personne qui en a été témoin et qui a un cœur dans la poitrine ne peut souffrir de s'arrêter. Une goutte de
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 127 baume, une goutte de baume céleste et vivifiant se mêle à cette coupe amère de malheur. A peine le canon a-t-il cessé de rugir que les frères et les sœurs de la charité chrétienne, ministres de compassion, anges de miséricorde, accourent à l'hôpital et sur le champ de bataille pour bander les blessures entr'ouvertes, pour humecter la langue desséchée, pour consoler l'agonie des amis comme des ennemis, pour recueillir les derniers messages d'amour, murmurés par des lèvres mourantes : « Rapportez cette miniature à ma chère femme, » mais ne l'arrachez pas de mon cœur avant que je » sois parti. — Dites à ma petite sœur de ne » point s'affliger sur moi, je meurs volontiers pour » mon pays. — Oh! si ma mère était ici! »
» Depuis le temps où Aaron se tenait debout entre les vivants et les morts, y eut-il jamais un ministère semblable à celui-ci ? On a dit que c'était le caractère propre des Américains de traiter les femmes avec une déférence qu'on ne leur rend dans aucun autre pays. Je n'essayerai pas de montrer s'il en est ainsi, mais je dirai que depuis le commencement de cette guerre terrible les femmes des États fidèles se sont plus' que jamais acquis des titres à notre plus haute admiration, à notre plus profonde gra-
titude. Les unes à la maison, souvent avec des doigts inaccoutumés au travail, souvent aussi esclaves de leurs propres soins domestiques, ont accompli une somme de travail journalier non moindre que celle de la femme qui travaille pour son pain de chaque jour; les autres, à l'hôpital et dans la tente delà commission sanitaire, ont rendu des services que des millions ne pourraient acheter. Heureusement leur travail et leurs services sont leur propre récompense. Des milliers de mères, des milliers de jeunes filles ont éprouvé, dans ces tra-
vaux et ces services domestiques, une jouissance devant laquelle les plaisirs du bal et de l'opéra sont frivoles et vains. C'est assez de récompenses sur la terre; mais elles en ont une plus riche à attendre. Oui, frères et sœurs de la charité, pendant que vous bandez les blessures des pauvres malades, des plus humbles peut-être qui aient versé leur sang pour la patrie, n'oubliez pas quel est celui qui vous dira plus tard : « En tant que vous l'avez fait à l'un des » plus petits de mes frères, vous me l'avez fait à » moi-même1. »
Certes ces paroles sont belles, dignes du spec-