CHAPITRE VIII
Campagne de 1864. Grant, lieutenant général. — L'armée du Polomac. —Marche aventureuse deSherman. — Prise d'Atlanta. — Petits échecs. — 'Actes émancipateurs. — L'élection présidentielle de 1864. — Son importance. — Démocrates et républicains. — Réélection de M. Lincoln.
L'année 1863, que terminèrent ces pacifiques succès, avait donc été bonne pour la double cause de la patrie et de la liberté. Cependant celle qui la suivit devait être meilleure. Des succès militaires, de nouvelles mesures libératrice?, et surtout la réélection de M. Lincoln, lui donnent une grande importance. Elle va hâter le dénoûment de la lutte et assurer aux Etats-Unis un triomphe prochain et définitif.
L'un des premiers actes du Congrès, au début de la nouvelle session, fut de rétablir le grade de lieutenant général des armées de la république. De
tous les généraux unionistes, Grant était sans contredit celui qui s'était acquis le plus de droits à cette grande charge. Sa carrière militaire avait été brillante. C'est lui qui avait capturé le fort Henry dans leCumberland, et le fort Donaldson dans le Tennessee. Il était le héros de Pittsburg, d'Hudson et de Wicksburg. Il s'était montré habile tacticien, ferme, calme, persévérant, et ses talents militaires étaient rehaussés par une modestie sans affectation.
M. Lincoln, qui eut toujours le bon esprit d'abandonner à des hommes compétents les branches de l'administration qui ne lui étaient point familières, s'était pourtant réservé exclusivement le choix des personnes qu'il devait employer. 11 s'en rapportait pour cela à sa propre sagacité, qui lui fit rarement défaut. S'il se trompa quelquefois, ce ne fut toujours pas en conférant à Grant la lieutenance générale. Le sénat ayant confirmé à l'unanimité la nomination faite par le président, le général vint à Washington recevoir son nouveau titre. Aussitôt après il organisa un plan général de campagne, qui semble avoir différé de celui que s'était tracé Mac-Clellan, en ce qu'il faisait de la prise de Richmond, non pas le commencement, mais l'objet final de la campagne. En conséquence, les trois grands corps de l'armée
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 147 fédérale reçurent l'ordre de marcher sur la capitale des rebelles. Sheridan devait se diriger de l'ouest à l'est et arriver par la vallée de la Shenandoah. Sherman, qui avait succédé à Grant dans le commandement de l'armée du sud-ouest, remonterait du sud au nord, en capturant sur son passage les villes du littoral de l'Atlantique. La flotte, avec le concours d'une armée de terre, devait réduire Mobile, Wilmington et Gharleston. Enfin, l'armée du Potomac, secondée par des canonnières qui remonteraient la rivière James, devait descendre à travers la Virginie sur Petersburg et Richmond.
Grant prit le commandement de cette dernière armée, qui était la plus considérable. Le mauvais état des routes, que des pluies abondantes avaient rendues impraticables, ne lui permit pas de se mettre en marche avant le mois de mai. Enfin, dans la nuit du 3 au 4, il passa le Rapidan et s'avança contre Lee. Du 6 mai au 13 juin, il y eut entre les deux armées ennemies une série de batailles meurtrières : Wilderness, Ghancelorsville, BufTalo, Spottsylvania, Ghikahominy, etc. Lee ne reculait que lentement, et n'abandonnait ses positions que pour en prendre de meilleures. Grant ne put réussir à percer les lignes de son redoutable adversaire. En vain cher-
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cha-t-il plusieurs fois à passer tantôt à droite, tantôt à gauche, Lee déconcerta tous ses plans et se re- , trouva sans cesse devant lui pour lui barrer le chemin de Richmond. Grant changea alors la base de ses opérations, fit un circuit, effectua sa jonction avec Butler, passa la rivière James ; et, après trois attaques infructueuses, commença un siège régulier devant Petersburg, tandis que lui arrivaient de nouvelles recrues, qui venaient combler les vides que tant de combats avaient faits dans les rangs de son armée.
Pendant que Grant menaçait ainsi Richmond et forçait par sa présence obstinée le général Lee à ne pas s'éloigner de cette ville, ses lieutenants, dans l'ouest et le sud, obtenaient de beaux succès.
Sheridan, venu de l'ouest, s'avançait toujours, et remportait, dans la vallée de la Shenandoah, de brillantes victoires.
En Géorgie, Sherman pénétrait audacieusement au cœur des Etats rebelles. Il refoulait sans cesse devant lui le général confédéré Johnston, et, après avoir pris Rome, finissait par rentrer à Atlanta, réalisant ainsi un grand résultat, car de cette ville rayonnaient les quatre voies ferrées qui reliaient presque tous les points des Etats insurgés. Les confédérés
SA VIF, SON CARACTÈRE. SON ADMINISTRATION 149 firent tous leurs efforts pour reprendre Atlanta. Hood, qui était venu remplacer Johnston, ne fut pas plus heureux. Sherman repoussa toutes les attaques et se maintint dans la position qu'il avait acquise.
A côté de ces succès, il faut signaler quelques échecs. En avril, le fort Pillow, sur le Mississipi, et Plymoutb, dans la Caroline du Nord, retombèrent au pouvoir des insurgés ; mais ils ternirent leur victoire par d'horribles massacres qui soulevèrent l'indignation du monde civilisé. Dans la Virginie, vers le milieu du mois de juillet, Lee, se sentant en sûreté entre Petersburg et Richmond, où son armée s'était fortement retranchée, envahit encore leMaryland. L'un de ses lieutenants, Ewell, traverse le Potomac, défait le général Wallace à Monocacy, le poursuit quelque temps; puis, se détournant tout à coup, marche sur Washington. Il s'approche jusqu'à six milles de la capitale de l'Union, et des collines qui avoisinent la ville, on put voir son armée ravager les environs, brûler, piller et détruire, et se retirer enfin, chargée d'un riche butin. Mais qu'était-ce que cela en comparaison des pertes immenses que faisait la confédération?
Tandis que la marche progressive des armées du
Nord lui enlevait chaque jour une portion de son territoire, la nouvelle chambre des représentants sapait, comme nulle autre ne l'avait fait jusqu'ici, l'institution servile que les rebelles avaient voulu sauvegarder, fortifier et assurer à jamais en se séparant de l'Union. Voici rapidement énumérées les nouvelles mesures émancipatrices. C'est une nomenclature qui peut se passer de tout commentaire :
Suppression de la traite intérieure et des lois relatives aux esclaves fugitifs ; — décret qui déclare les nègres admissibles aux emplois publics et leur témoignage valable devant les cours de justice; — affranchissement des femmes et des enfants des noirs enrôlés sous le drapeau fédéral; — décision en vertu de laquelle le gouvernement national ne devra jamais employer des hommes de couleur non émancipés ; — abolition de l'esclavage dans la Virginie occidentale: — loi qui impose à tout Etat rebelle, comme condition indispensable de sa réhabilitation, le sacrifice de l'esclavage.
A ces actes du Congrès correspondent des actes de même nature émanés des Etats euxmêmes. Le Missouri et le Maryland libérèrent leurs esclaves; l'Arkansas, le Tennessee, la Louisiane et
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la Floride rentrèrent dans le sein de l'Union en acceptant, comme faisant autorité, toutes les nouvelles lois relatives au régime servile.
• On pourvoyait en même temps aux premiers besoins de cette multitude de nègres rendus à la liberté. Les généraux du Nord organisaient le travail libre sur un grand nombre de plantations; tandis que des sociétés créées dans le but de secourir les affranchis fondaient pour eux des colonies avec des hôpitaux et des salles d'école.
Dans la Virginie et la Caroline du Sud, où, avant la guerre, il était défendu, sous peine d'amende et d'emprisonnement, de donner quelque instruction aux esclaves, des milliers de ces malheureux faisaient maintenant l'apprentissage de la liberté, et acquéraient, sous des maîtres volontaires, l'instruction intellectuelle et morale qui devait les rendre dignes de l'indépendance.
Est-il besoin de dire que M. Lincoln ne fut pas étranger à toutes ces mesures libératrices ? Gomme il les avait désirées et inspirées, il les encouragea et les sanctionna de grand cœur. Il était enfin venu le moment qu'il appelait de tous ses vœux ! Le président, le Congrès et la nation étaient d'accord pour extirper l'esclavage du solde la patrie. Cette heureuse
et sainte harmonie, l'élection présidentielle allait la faire éclater mieux encore que les dernières élections du Congrès.
Jamais élection présidentielle ne s'était présentée dans des circonstances plus critiques et plus solennelles ; jamais aussi elle n'avait eu plus d'importance. Considéré au point de vue des principes, ce fait prenait des proportions colossales. Ce n'était pas seulement un événement particulier, américain, mais général, universel, auquel l'humanité tout entière était directement intéressée. Les amis de l'Amérique, les chrétiens fidèles à l'esprit de leur Maître, et les philanthropes n'attendaient pas sans inquiétude le résultat de cette crise, que la guerre civile, avec les troubles et les passions qu'elle soulève, rendait si redoutable. Qu'allait-il advenir de la grande république des États-Unis ? Se diviseraitelle en deux nations forcément à jamais ennemies ?. . . Et la noble cause de l'humanité? Était-ce une magnifique victoire ou une effroyable défaite qui lui était réservée? Tant d'argent dépensé, de souffrances endurées, de larmes répandues, de sang versé, tous ces sacrifices considérables devaient-ils être misérablement perdus pour la justice et la liberté? Sur ce grand drame, aux actes si sanglants
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 153 et si longs, le triomphe des principes les plus élevés va-t-il jeter comme un céleste reflet qui le transformera en le sanctifiant ; ou ne sera-t-il, en définitive, qu'une lugubre série d'immenses hécatombes de vies humaines, qui se terminera par un monstrueux sacrifice' dont la liberté, le droit et la dignité de l'homme seront les tristes victimes? Sera-ce un blasphème ou une bénédiction, un hommage rendu à la fatalité, ou, quoique mêlée de sanglots, une hymne à la divine Providence?...
La nation était profondément émue. Ne s'agissait-il pas de ses destinées elles-mêmes ? Les partis s'agitaient bruyamment. N'allaient-ils pas voir se trancher une question de vie ou de mort pour leurs principes? Les démocrates sentaient bien que si leurs adversaires triomphaient, c'en était fini de l'esclavage, c'est-à-dire de la seule raison d'être de leur parti. De leur côté, les républicains se disaient : Si les démocrates l'emportent, c'en est fait, sinon de l'Union, du moins de la cause de l'émancipation dont nous sommes les apôtres et les champions. Le Sud, enfin, avec l'impatience fiévreuse d'un criminel devant ses juges, attendait le verdict populaire. Son espoir suprême s'évanouirait-il comme les autres? Sa seule chance de salut se briserait-elle? —
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C'est au milieu de cette inquiétude générale que commença, dès le début de l'année, la lutte électorale. Et certes, elle était loin de se présenter sous de beaux auspices pour le parti républicain. La division éclatait dans ses rangs et brisait en deux fractions l'admirable unanimité qui avait fait et qui pouvait seule encore faire leur triomphe. Les ultra-républicains retiraient ouvertement leur appui à M. Lincoln. Réunis à Claveland,ils avaient choisi pour leur candidat le général Frémont, que le parti républicain avait jadis opposé .à M.Buchanam, et dont M. Lincoln, au début de la guerre, avait annulé la proclamation émancipatrice.
Il faut lire les divers manifestes que lancèrent alors les abolitionistes ardents, pour avoir une idée de leur injustice et de leur ingratitude. Quel réquisitoire ne dressaient-ils pas contre le président I A les entendre, l'administration de M. Lincoln avait été funeste à la patrie. Au fond, et sans en avoir conscience, il était démocrate et avait, par son manque d'énergie, donné naissance au copperhéadisnie l. Il trahissait la cause républicaine qui
1. Les républicains flétrissaient du nom de copperhead — terme populaire qui sert à désigner une espèce de serpent venimeux — les plus avancés d'entre les démocrates qui se nommaient eux.-
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l'avait élevé au fauteuil. Bref, ce n'étaitpas l'homme qu'il fallait; ce pouvait être un honnête citoyen, mais non un président capable, car, à une timidité ridicule, il ajoutait une ignorance complète de la vraie situation, et manquait totalement d'aptitudes gouvernementales. Wendell Phillips, l'un des principaux chefs de la fraction ultra-républicaine, assurait qu'on disait dans le parti : « La réélection de M. Lincoln serait un désastre, une ruine nationale. Il serait préférable d'avoir Mac-Glellan pour président, et de lui faire opposition, que de sacrifier la force du parti républicain, en appuyant la réélection de M. Lincoln. »
Toutes ces déclamations passionnées ne prouvent qu'une chose, la funeste influence des passions extrêmes sur la raison, qu'elles troublent, et sur le jugement, qu'elles faussent. Ces hommes, aux intentions généreuses mais trop impatientes, auraient voulu faire du président de la république le chef des enfants perdus d'un parti et précipiter son admi- . nistration dans des voies révolutionnaires, que ne
mêmes peace-democrats, ou démocrates de la paix, par opposition aux war-democrats, ou démocrates de la guerre. Les copperheads étaient dévoués de cœur à la cause du Sud, et travaillaient à amener le triomphe définitif de la confédération.
légitimaient ni la Constitution, ni la volonté nationale. Ils méconnaissaient entièrement la sage politique de M. Lincoln, qui avait résisté à l'astuce et à la violence des partis, pour n'obéir qu'à la Constitution, et s'avancer, d'après les indications que lui fournissaient les événements et l'état de l'opinion publique, à la poursuite de ce double but, qu'il ne perdit jamais de vue, l'union et l'émancipation. Il n'est pas nécessaire de disserter et d'argumenter longuement pour légitimer la politique présidentielle. 11 suffit de relire, sans idée préconçue, tout ce qu'a dit ou écrit M. Lincoln, et notamment la lettre suivante, qui est une réponse victorieuse, aussi bien aux accusations des ultra-républicains qu'à celles des démocrates.
« Executive Mansion, Washington, 4 avril i8o4.