A. G. HODGES, ESQ. FRANKFORT, KY
» Mon cher Monsieur,
» Vous me demandez de reproduire par écrit la substance de ce que j'ai dit l'autre jour, en votre présence, au gouverneur Bramlette et au sénateur Dixon. C'était à peu près ce qui suit :
» Je suis naturellement anti-esclavagiste. Si l'esclavage n'est pas un mal, rien n'est mal. Je n'ai jamais, que je sache, différé de sentiment ou d'opinion à cet égard, et cependant je n'ai jamais pensé que le titre de président me conférât le droit illimité d'agir officiellement d'après ces idées et ces sentiments. Il y avait dans le serment que j'ai prêté que « de tout mon pouvoir je conserverais, protége- » rais et défendrais la Constitution des Etats-Unis. » Je ne pouvais prendre l'office sans le serment, et je n'avais pas l'intention de faire du serment un moyen d'acquérir le pouvoir, pour violer ensuite ce serment dans l'exercice du pouvoir. Je comprenais aussi que, dans l'administration civile ordinaire, ce serment m'empêchait de mettre en pratique mes idées personnelles sur la question morale de l'esclavage. C'est ce que j'ai déclaré plusieurs fois et de diverses manières, et j'affirme que, jusqu'à ce jour, je n'ai rien fait officiellement par pure déférence pour mon jugement et mes sentiments privés touchant l'esclavage.
» Je n'ai pas compris cependant que mon serment de conserver de tout mon pouvoir la Constitution m'imposât le devoir de préserver, par tous les moyens indispensables, ce gouvernement, cette
nation, dont cette Constitution était la loi organique. Etait-il possible de perdre la nation et cependant de préserver la Constitution ? En loi générale, la vie et le membre doivent être conservés ; mais souvent un membre doit être amputé pour sauver la vie ; toutefois, ce n'est jamais avec sagesse qu'on sacrifie la vie pour sauver le membre. J'ai senti que des mesures, d'ailleurs inconstitutionnelles, pouvaient devenir légales, en devenant indispensables pour préserver la Constitution en préservant la nation. A tort ou à raison j'ai pris ce parti, et maintenant je l'avoue. Je ne pouvais penser que j'aurais même essayé de préserver la Constitution autant qu'il m'était possible, si, pour sauver l'esclavage ou tout autre objet secondaire, j'eusse permis tout ensemble le naufrage du gouvernement, du pays et de la Constitution. Lorsque, au début de la guerre, le général Frémont tenta d'émanciper les esclaves, je l'en empêchai, car je ne pensais pas alors que cette mesure fût absolument nécessaire. Quand, un peu plus tard, le général Cameron, alors secrétaire de la guerre, proposa d'armer les hommes de couleur, je m'y opposai, parce que je ne pensais pas alors que ce fût une nécessité indispensable. Lorsque, encore plus tard, le général Hunter essaya un
acte d'émancipation, je m'y opposai de nouveau, car je ne pensais pas que le moment fût venu de recourir à cette mesure comme indispensable. Quand, en mars, en mai et en juillet 1862, je pressais à plusieurs reprises les États frontières de se décider en faveur d'une émancipation dont ils seraient indemnisés, je croyais que, sans cela, le moment viendrait où il serait indispensable d'émanciper et d'armer les nègres. Us rejetèrent ma proposition, et je me trouvai placé dans l'alternative, ou de sacrifier l'Union et avec elle la Constitution, ou de mettre puissamment la main sur l'élément de couleur. J'ai choisi ce dernier parti. En le choisissant, j'espérais plus de gain que de perte, mais toutefois sans en être entièrement sûr. Une expériencede plus d'un an nous montre qu'il n'en est résulté aucune perte, ni dans nos relations extérieures, ni dans les sentiments populaires au sein de notre patrie, ni dans nos forces militaires ; aucune perte nulle part et en aucun sens. Nous avons, au contraire, un gain de cent trente mille hommes, soldats, marins ou agriculteurs. Ce sont là des faits palpables sur les^ quels, en tant que faits, on ne peut chicaner. Nous avons les hommes et nous ne les aurions pas sans cette mesure...
» J'ajoute un mot que je n'ai pas prononcé dans cette conversation. En parlant ainsi, je n'entends pas faire l'éloge de ma sagacité; je ne prétends pas avoir contrôlé les événements , mais je confesse pleinement que les événements m'ont contrôlé. Maintenant, à la fin de trois années de lutte, l'état de la nation n'est ni ce qu'aucun parti ni ce qu'aucun homme imaginait ou attendait. Dieu seul peut prétendre avoir tout prévu. Il semble qu'on voit avec évidence où tendent tous ces événements. Si Dieu veut maintenant la suppression d'un grand mal, et nous punir justement, nous, gens du Nord, aussi bien que vous, gens du Sud, de notre complicité dans oe mal, l'histoire impartiale trouvera en cela de nouveaux motifs d'affirmer et d'adorer la justice et la bonté de Dieu.
» Votre bien dévoué,
» A. Lincoln. »
Le gros du parti républicain restait fidèle à M. Lincoln.
Ce n'est pas qu'on y fût unanime à louer son administration. Les mécontents .et les critiques ne manquaient pas. Quelques-uns d'entre eux allèrent
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION W jusqu'à proposer la candidature de M. Chase. Mais comme décidément ce nom rencontrait peu de sympathie, et que le peuple se montrait plus que jamais attaché à M. Lincoln, ils se rallièrent d'assez bonne grâce au candidat-président.
La convention républicaine se réunit à Baltimore. On y résolut, d'une voix unanime, d'appuyer la réélection de M. Lincoln et l'élection de M Johnson à la vice-présidence. La plate-forme rédigea et adopta, avec la même unanimité, le programme politique dont voici les trois points : Rétablissement de l'Union, et pour cela continuation de la guerre jusqu'à la soumission complète des rebelles ; — abolition de l'esclavage par un amendement à la Constitution nationale; — maintien de la doctrine de Monroë.
Les événements militaires qui inauguraient la nouvelle campagne n'étaient pas de nature à assurer le triomphe de la cause républicaine, que compromettait la division survenue au sein du parti. Sans doute les armées fédérales n'avaient pas subi de nouveaux revers ; mais Grant n'avançait que lentement à travers une série de batailles meurtrières qui décimaient son armée; tandis que Sherman, qui s'était engagé au cœur même des Etats
rebelles, pouvait voir d'un instant à l'autre toutes ses communications coupées. On craignait qu'il n'eût commis une imprudence qui coûterait à la république toute l'armée qu'il commandait. C'était du moins ce que prédisaient avec assurance les gens du Sud et les démocrates du Nord. Ceux-ci, profitant habilement des circonstances, choisirent ce moment de l'année pour se réunir en convention nationale. Leur programme pacifique allait, pensaient-ils, être adopté par un bon nombre de républicains lassés des longueurs et des sacrifices de cette guerre dont rien n'annonçait la fin prochaine.
War-démocrates et peace-démocrates vinrent en foule à Chicago, et, malgré les divergences d'opinion qui les séparaient, finirent par voter, à une forte majorité, le programme suivant : Suspension immédiate des hostilités et convention générale de tous les États, fidèles ou rebelles, pour régler à l'amiable les conditions de la paix.
Le général Mac Clellan fut le candidat de la plate-forme de Chicago. Son opposition décidée à la politique émancipatrice le recommandait aux démocrates, comme le prestige militaire que lui avait laissé la victoire d'Antietam, à tous ceux qui flottaient indécis entre les deux partis rivaux. Un moment
les démocrates faillirent se diviser, comme les républicains l'avaient fait au printemps. Ce fut lorsque le général Mac Clellan, sous la triple pression du respect national, de l'honneur militaire et de l'intérêt bien entendu, renia le programme delà plate-forme, dont il acceptait néanmoins l'appui. Il se sépara ' des peace -démocrates, qui ne visaient à rien moins qu'à démembrer l'Union, pour se rallier aux wardémocrates, qui étaient les plus nombreux et qui voulaient le rétablissement intégral de l'Union par la guerre, si les négociations diplomatiques n'aboutissaient pas à ce résultat.
La lettre où Mac Glellan fit connaître sa résolution mécontenta profondément les copperheads. Ils annoncèrent qu'ils allaient réunir aussitôt une nouvelle convention pour procéder à un autre choix. Mais, après cette explosion de dépit, ils se ravisèrent sagement et étouffèrent dans leurs cœurs la sourde colère qui les avait soulevés. C'est que tout leur faisait alors un devoir de demeurer unis : le désir de la victoire aux prochaines élections, si importantes, si solennelles ; l'espérance d'entraîner plus tard après eux l'administration de Mac Clellan ; surtout l'attitude que prenait le parti républicain et l'aspect nouveau que des succès inattendus venaient
J6i ABRAHAM LINCOLN
de donner tout à coup aux opérations militaires. En effet, les abolitionistes, impuissants à ébranler la confiance de la nation en M. Lincoln, avaient fini par revenir de leur égarement. Frémont, se sentant sans autre appui que celui de quelques chefs ultra-républicains, retira sa candidature, et le peu de partisans qu'il avait groupés autour de lui se rallièrent au choix de la convention de Baltimore. D'un autre côté, la nouvelle de la prise d'Atlanta avait dissipé toutes les inquiétudes, rendu la confiance et la joie à la nation, en couronnant d'un si grand succès la marche téméraire de Sherman.
Ces événements, survenus à la veille de l'ouverture du scrutin, allaient assurer à la candidature de M. Lincoln un véritable triomphe. Lui, il avait accepté sans arrière-pensée le programme de la plateforme de Baltimore, car c'était l'expression fidèle de ses sentiments politiques. Il voulait aussi être réélu. Son patriotisme lui en faisait un devoir de conscience. Il désirait éviter à son pays la crise d'un changement de pouvoir pendant une guerre civile. « Ce n'est pas, disait-il, au milieu d'un gué qu'on change de chevaux. » Surtout il avait à cœur de terminer l'œuvre de pacification et d'affranchissement qu'il avait si bien commencée et menée si
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 165 loin. Mais s'il eût consulté ses goûts personnels, certainement il eût décliné l'honneur d'une réélection. « Ah ! monsieur, » disait-il à Wendell Phillips, qui lui promettait un jour l'appui des abolitionistes, s'il agissait vigoureusement contre l'esclavage, « si jamais j'ai désiré d'être élu président, il y a longtemps que mes idées et mes goûts sont changés à cet égard, tant j'ai été déçu en ce que j'avais espéré de cette haute position. » M. Lincoln fut cependant réélu, le 8 novembre, à une trèsforte majorité. Il avait reçu deux cent treize votes, et son concurrent , le général Mac Clellan , vingt* et-un î