CHAPITRE IX
La conférence du Niagara. — Dernier message de M. Lincoln.— Amendement constitutionnel abolissant l'esclavage. — L'œuvre de reconstruction. — Discours de M. Lincoln sur ce sujet. — Lettre au gouverneur du Missouri.
En présence du résultat de l'élection, les démocrates qui, à New-York, avaient voulu empêcher qu'on votât pour M. Lincoln et qu'il fallut contenir dans le devoir par la présence du général Butler, gardaient maintenant un sombre silence. Ils se sentaient écrasés sous le poids de la volonté nationale, sous le verdict du peuple américain, qui venait de voter solennellement la mort de leur parti.
La consternation fut plus profonde encore dans le Sud. C'est qu'ayant perdu sa dernière espérance, il ne lui restait d'autre alternative que la soumission ou le suicide. Dès lors les déclamations furibondes des journaux de Richmond et les grandes
phrases de Jefferson Davis ne réussirent plus à couvrir de leur bruit menteur les plaintes que la lassitude et l'épuisement arrachaient aux populations. Déjà, entre autres indices, un* événement très-significatif était venu prouver l'état critique de la confédération. Vers le milieu de juillet, des commissaires du Sud demandèrent à conférer au sujet de la paix. Des pourparlers semi-officiels eurent lieu, près de la chute du Niagara, entre eux et quelques personnages du Nord envoyés parM. Lincoln. On n'aboutit à rien, car le président, comme c'était son devoir, se montra inflexible sur le rétablissement intégral de l'Union et l'abandon complet de l'esclavage, que sa proclamation avait aboli dans tous les États rebelles. Voici le fameux billet qu'il envoya à Horace Greeley, l'un des représentants du Nord à cette conférence, et que celui-ci devait remettre à qui de droit.
« Maison du pouvoir exécutif, 18 juillet.
» A ceux que cela peut concerner. »
» Toute proposition qui embrassera le rétablissement de la paix, la pleine intégrité de l'Union et l'abandon de l'esclavage, et qui émanera d'une au-
torité qui puisse contrôler les armées maintenant en guerre contre les États-Unis, sera reçue et prise en considération par le gouvernement exécutif des Etats-Unis; et l'on y répondra par des termes libéraux, au sujet des points substantiels et collatéraux; et le porteur ou les porteurs de la proposition recevront un sauf-conduit pour l'aller et le retour.
» À. Lincoln. »
Si le gouvernement du Sud commençait à ne pouvoir plus cacher sa faiblesse, celui du Nord se sentait plus fort que jamais depuis qu'il s'était retrempé dans la dernière élection. Tandis qu'au sein des Etats confédérés, un violent désaccord éclatait entre les populations qui demandaient la paix et le pouvoir qui voulait la continuation de la guerre, il y avait dans le Nord accord parfait entre le pouvoir exécutif et la nation. Ici d'ailleurs les ressources étaient encore abondantes. Durant les quatre années de guerre qui avaient épuisé le Sud, le chiffre de la population du Nord était allé croissant. C'est ce que constate, entre autres résultats, le dernier message présidentiel dont nous devons citer quelque chose.
Nous passons tout ce qui est relatif à la politique
extérieure, aux finances et à l'administration des
territoires, pour ne nous occuper que de ce qui est en rapport direct avec la crise américaine.
» La guerre continue. Depuis notre dernier message annuel, nos forces se sont maintenues sur toutes les lignes et dans toutes les positions importantes qu'elles occupaient. Nos armées se sont en même temps avancées d'une manière progressive et durable, délivrant ainsi les régions qu'elles laissaient derrière elles; de sorte que le Missouri, le Kentucky, le Tennessee et des parties d'autres États ont de nouveau rapporté de belles moissons.
» La marche que poursuit le général Sherman, sur une étendue de trois cents milles et à travers le pays rebelle, est le fait le plus remarquable des opérations militaires de cette année. C'est là une preuve du grand accroissement de nos forces, puisque notre général en chef se sent capable de tenir en échec les forces actives de l'ennemi, tout en détachant, pour opérer une telle expédition, un corps d'armée si considérable et si bien équipé. Le résultat de cette marche du général Sherman n'est pas encore connu, et nous n'avons pas à conjecturer à ce sujet.
» Des mouvements importants ont eu lieu cette année dans le but de façonner la société de manière à rendre l'Union durable. Bien que nous n'ayons
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 171 pas obtenu un succès complet, c'est déjà beaucoup que douze mille citoyens aient, dans chacun des deux États de l'Àrkansas et de la Louisiane, organisé des gouvernements fidèles, avec une constitution libre, et qu'ils luttent courageusement pour les maintenir et les administrer. Il ne faut pas omettre le mouvement dans le même sens, plus important quoique moins défini, qui s'accomplit dans le Missouri, le Kentucky et le Tennessee. Mais le Maryland nous offre l'exemple d'un succès complet. Il est maintenant acquis pour toujours à la liberté et à l'Union. Le génie de la rébellion n'a plus de droits sur lui. Gomme tout autre mauvais esprit, après avoir été chassé, il pourra chercher à le déchirer, mais désormais il ne lui fera plus sa cour.
» Dans la dernière session du Congrès, la proposition d'un amendement constitutionnel, abolissant l'esclavage sur toute l'étendue du territoire des États-Unis, fut adoptée par le sénat, mais échoua devant la chambre des représentants, faute d'avoir réuni les deux tiers de voix exigés.
» Bien que ce Congrès soit le même que celui de l'année passée, et sans mettre en question la sagesse ou le patriotisme des membres qui s'opposent à l'amendement, j'ose recommander, dans cette nou-
velle session, à votre considération et à vos suffrages cette importante mesure émancipatrice. Naturellement 1 1 question abstraite n'est pas changée; mais l'élection survenue depuis montre que certainement le prochain Congrès votera cette proposition. L'envoi de cet amendement aux divers États de l'Union, pour qu'ils aient à leur tour à statuer à son sujet, n'est donc qu'une affaire de temps. En tout cas, puisque cet amendement doit leur être envoyé, ne serons-nous pas d'avis que le plus tôt sera le meilleur ? On ne prétend pas que l'élection ait fait aux membres de la chambre un devoir de changer leurs vues et leurs votes, plus que ne l'exige un nouvel élément additionnel dont on doit tenir compte. Leur jugement peut en être modifié. C'est la voix du peuple entendue pour la première fois à ce sujet. Dans une aussi grande crise nationale, l'unanimité d'action* parmi ceux qui poursuivent un même but est fort désirable, et on ne saurait la réaliser si l'on n'accorde quelque déférence à la volonté de la majorité, par cela seul qu'elle est la volonté de la majorité. Dans notre cas actuel, la fin que tous se proposent c'est le maintien de l'Union, et, parmi les moyens d'atteindre ce but, la volonté de la majorité s'est clairement prononcée , par l'élec-
tion, en faveur de l'amendement constitutionnel
» L'élection, qui a été d'une grande valeur pour la cause nationale, a mis en saillie un autre fait non moins digne de remarque. Elle a montré que nous n'approchons pas de l'épuisement quant à la branche la plus importante de nos ressources nationales, celle des hommes vivants. Tandis qu'il est triste de penser combien la guerre a comblé de fosses et combien de cœurs elle a rempli de deuil , il y a un certain soulagement à voir que les hommes tombés ont été si peu nombreux, comparativement à ceux qui survivent. Si les corps d'armée, les divisions, les brigades et les régiments qui furent formés ont été décimés et détruits dans les combats, une grande majorité des hommes qui les composaient sont encore en vie. Ceci est également vrai du service naval. Le résultat des élections le prouve. Autrement se serait-il trouvé un aussi grand nombre d'électeurs ? Les États qui ont voté cette fois aussi bien qu'il y a quatre ans... viennent de réunir 3,982,011 suffrages, contre 3,070,222 voix qu'ils donnèrent alors. A ces 3,982,011 votes il en faut ajouter 33,762 des nouveaux États de Kansas et de Neveda, qui ne participèrent pas à l'élection de
1800. Nous obtenons ainsi un chiffre total de