CHAPITRE X
Deuxième inauguration de M. Lincoln. — Discours qu'il prononça dans cette circonstance. — Derniers événements militaires et fin de la guerre. — Joie des nègres à Petersburg et à Riclimond. — Cérémonie au fort Sumter. — La joie à Washington. — Discours de M. Seward. — Modestie, discrétion et générosité de M. Lincoln dans le triomphe. — Assassinat du président. — Les fauteurs du crime. — Deuil national et universel. — Portrait de M. Lincoln. — Quelques traits de son caractère.
Le président fut inauguré pour la deuxième fois le 4 mars 1865. Si cette nouvelle cérémonie n'eut pas toute la solennité que la gravité des événements prêtait à la première, elle eut lieu du moins en présence d'une multitude sincèrement sympathique et vraiment enthousiaste.
La veille et pendant toute la nuit le temps avait été orageux. A une pluie torrentielle se mêlaient les éclats du tonnerre, et, soit dit en passant, à un certain moment ie bruit de la foudre avait été si fort
que les représentants, réunis en séance dans la salle de
leurs délibérations, s'étaient levés brusquement de leurs sièges, croyant à l'explosion d'une mine destinée à faire sauter le Capitole. On comprendra cette panique si l'on se rappelle que les confédérés avaient annoncé à plusieurs reprises, et notamment lors de la première inauguration de M. Lincoln, qu'ils voulaient s'emparer de Washington et détruire le Capitole.
Mais le lendemain, jour de l'inauguration, le ciel s'éclaircit; le soleil se montra radieux, comme s'il eut voulu contribuer et prendre part à la joie de cette grande fête nationale. C'est dans une voiture découverte, sans gardes, et au milieu des acclamations des habitants de Washington et d'une foule accourue de tous les États de l'Union, que M. Lincoln fit le trajet, assez long, de la Maison-Blanche au Capitole, Ce moment fut sans doute l'un des plus doux de sa vie, non pas à cause des ovations dont il était l'objet; M. Lincoln, qui n'avait aucune des vanités de la puissance, n'était pas homme à s'enivrer d'un vain encens ; mais son coeur sensible devait être profondément touché de cette affection populaire dont il sentait bien alors la mystérieuse influence.
Le discours que, selon la coutume, il prononça avant de jurer pour la seconde fois fidélité à la
SA VIE, SON CARACTERE, SON ADMINISTRATION 191 Constitution, est extrêmement court; mais la fin en est vraiment pathétique et religieuse.
« Concitoyens,
» A cette seconde apparition pour prendre le serment de l'office présidentiel, il y a moins lieu que la première fois de vous adresser un long discours. Alors, il était à propos de tracer un plan quelque peu détaillé de la marche qu'on allait suivre ; mais maintenant, à la suite d'une période de quatre années, durant laquelle il y a eu au sujet de cette grande lutte de continuelles déclarations faites au public, on ne peut guère rien dire qui soit nouveau. Les succès de nos armes, dont dépend principalement tout le reste, sont aussi connus du public que de moi-même. Je crois qu'il y a sujet d'en être raisonnablement satisfait et encouragé. Tout en ayant une grande espérance pour l'avenir, nous ne hasarderons aucune prédiction. Il y a quatre ans, dans la circonstance semblable à celle-ci, toutes les pensées se dirigeaient anxieusement vers l'imminence d'une guerre civile; tous la redoutaient, tous songeaient à la détourner. Tandis que le discours d'inauguration était prononcé de ce lieu consacré à sauver l'Union sans faire la guerre, les agents
des insurgés étaient dans la ville cherchant à la détruire sans qu'il y eût guerre, s'efforçant de déchirer l'Union, et. par des négociations, de fomenter la division. Les deux partis étaient opposés à la guerre; mais l'un d'eux la préférait encore au sacrifice de l'Union. La guerre éclata donc.
» Les esclaves nègres formaient un huitième de la population. Ils n'étaient pas généralement répandus sur toute l'étendue du pays; mais établis dans la partie méridionale. Ces esclaves constituaient un intérêt particulier et puissant. Tout le monde savait que cet intérêt serait, d'une manière ou d'autre, le motif de la guerre. C'était pour le fortifier, le perpétuer et l'accroître, que les insurgés voulaient déchirer l'Union ; tandis que le gouvernement n'avait d'autres prétentions que de s'opposer à l'extension de l'esclavage dans les territoires. Aucun des deux partis ne s'attendait à voir la lutte prendre les proportions qu'elle a déjà. Aucun n'avait prévu que la cause du conflit cesserait avant le conflit lui-même. Chacun cherchait le triomphe le plus facile et un résultat moins fondamental et moins inattendu. Tous deux lisent la même Bible et prient le même Dieu; chacun invoque son secours contre l'autre. II peut paraître étrange qu'un homme
s SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 193 ose demander l'assistance d'un Dieu juste alors qu'il arrache à d'autres hommes le pain qu'ils ont gagné à la sueur de leur front; mais ne jugeons pas ce que nous n'avons pas à juger. Les prières des deux partis ne pouvaient être exaucées, et si le Tout- Puissant n'a pleinement répondu ni à Pun ni à l'autre, c'est qu'il a des vues qui lui sont propres. « Malheur au monde à cause des scandales, car il » est nécessaire que les scandales se produisent, » mais malheur à l'homme par qui le scandale arrive. » — Si nous plaçons au nombre de ces scandales l'esclavage américain, qui devait se produire selon le dessein providentiel, mais que Dieu veut maintenant écarter, parce que le moment en est venu ; et si nous admettons que l'Éternel a envoyé cette terrible guerre au Nord et au Sud comme un juste châtiment infligé à ceux qui ont causé le scandale, verrons-nous ici quelque chose d'incompatible avec ces perfections divines que les croyants en un Dieu vivant lui ont toujours reconnues? Nous souhaitons ardemment, nous demandons avec ferveur que ce puissant fléau de la guerre soit promptement éloigné de nous. Cependant, si c'est la volonté de Dieu que sévisse ce fléau, jusqu'à ce que soit engloutie toute la richesse accu-
mulée par des esclaves durant deux cent cinquante ans de travail sans rémunération, et jusqu'à ce que chaque goutte de sang tirée par le fouet ait été payée d'une autre goutte de sang versée par l'épée, il faudra répéter encore cette parole prononcée il y a trois mille ans : Éternel, tes jugements sont justes et vrais!
» Sans malice pour personne, charitables envers tous, pleins de confiance dans le droit, en tant que Dieu nous donne de voir le droit, efforçons-nous de finir notre ouvrage ; bandons les blessures de la nation; ayons souci de ceux qui ont affronté les batailles et de leurs veuves et de leurs orphelins ; efforçons-nous d'amener l'établissement et la consolidation d'une paix juste et durable parmi nousmêmes et avec toutes les nations. »
Le soir de ce grand jour, les salons de la Maison- Blanche s'ouvrirent pour recevoir tous ceux qui voulurent y venir. On n'avait point fait d'invitation et personne n'était repoussé. Il va sans dire que des flots de visiteurs profitèrent de cette belle occasion pour visiter le palais présidentiel et voir de près M. etMme Lincoln. Il n'en vint pas moins de vingt mille. Blancs et nègres; civils, militaires et ecclésiastiques; généraux et simples soldats; ouvriers et
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patrons; maîtres et serviteurs; riches et pauvres, furent les bienvenus. Pour tous également le président avait un regard et un sourire bienveillant, et à tous ceux qui lui offraient la main, il tendait sa large et loyale main. Le peuple, pour lequel il avait un si grand respect, — on l'a vu dans tous ses discours — était vraiment son maître, comme il le disait luimême, et, serviteur docile et dévoué, il se donnait à lui sans partage.
M. Lincoln avait raison de dire, dans son discours d'inauguration, que les événements militaires étaient encourageants, et bien que sa discrétion, qui contrastait si fortement avec le langage du gouvernement du Sud, lui fît un devoir de ne jamais se livrer à des conjectures, on pouvait déjà prévoir la fin prochaine de la lutte et le triomphe du Nord.
Sherman, que nous avons laissé à Atlanta, ne s'y était pas arrêté longtemps. Tandis que Hood cherchait à lui couper ses communications et se tournait contre Thomas, il avait repris soudainement sa marche rapide et aventureuse à travers le pays rebelle. Vers la fin de décembre, il entrait à Savannah, dont la garnison, placée sous le commandement du général Hardee, s'était retirée à la vue du drapeau fédéral, laissant dans la ville
cent cinquante canons, vingt-cinq mille balles de
coton et un egrande quantité de munitions.
Deux mois après, Charleston, également abandonné par ses défenseurs, tombait à son tour au pouvoir des forces nationales. Depuis peu, il avait vu emporter d'assaut le fort Sumter, bombardé pendant plusieurs jours par la flotte américaine.
Mobile, dont les forts destinés à garder la rade avaient été enlevés, était maintenant menacée d'être prise d'assaut. A cette même époque, Wifmington succomba sous les attaques réunies delà flotte de l'amiral Porter et des troupes du général Schofield. Désormais le Sud avait perdu toutes ses communications maritimes. Les blockade runners l, qui l'avaient approvisionné pendant si longtemps, ne pouvaient plus lui apporter des îles Bermudes des munitions de guerre, en retour de ses balles de coton. Richmond et Petersburg étaient dès lors comme entourés d'un cercle de fer : au nord, Grant; à l'ouest, Sheridan ; au sud, Sherman;à l'est, la flotte. Lee, comprenant que tout était perdu s'ih ne parvenait à percer les lignes de Grant, qui