CHAPITRE PREMIER
La famille Lincoln. — Thomas Lincoln et Nancy Hanks. — Jeunesse d'Abraham Lincoln. — Émigration dans l'Indiana. — La nouvelle ferme. — Abe écolier. — La Vie de Washington. — Influence de la mère d'Abraham Lincoln sur le caractère de son fils. — Abe batelier. — Le Mississipi. — Premier voyage s§r ce fleuve. — Nouvelle émigration de Thomas Lincoln. — Le rail-Iplilter. — Episode de la convention républicaine de 1T1linoisi. — Second voyage sur le Mississipi. — L'esclavage aux yeux de Lincoln. — Abraham Lincoln boutiquier et meunier à New-Salem. — Guerre avec les Indiens. — Lincoln capitaine de volontaires. — 11 est marchand et directeur d'un bureau de poste. — Travaux intellectuels. — Lincoln arpenteur. — Sa popularité naissante.
La guerre de l' indépendance touchait à sa fin;
encore un an, et la capitulation de Gornwallis allait
forcer l'Angleterre à reconnaître l'existence de la
république des États-Unis. La confédération ne
se composait alors que de treize Etats, où l'on ne
comptait guère plus de trois millions d'habitants, groupés dans quelques grands centres ou disséminés sur une immense étendue de pays. C'était en 1780. Un aventureux et hardi pionnier, nommé Lincoln — descendant de l'un de ces puritains anglais qui, les premiers, apportèrent sur le nouveau continent la liberté, la civilisation et la foi chrétienne — vint s'établir avec sa famille dans les vastes solitudes de cette partie de la Virginie qui devait plus tard former un Etat distinct sous le nom de Kentucky. Il n'avait avec lui d'autres richesses que la santé, l'espérance, l'amour du travail, une honnêteté héréditaire dans sa famille et une Bible que ses parents lui avaient appris à aimer. La portion de terrain dont il prit possession était comme perdue au milieu d'immenses forêts peuplées de bêtes fauves et que parcouraient des bandes d'Indiens. Malgré les dangers qui le menaçaient dans cet isolement redoutable, il n'hésita pas à y construire une case avec le dessein bien arrêté d'y finir ses jours. Hélas! ils ne furent pas de longue durée. Gomme tant d'autres pionniers, il périt de mort violente. Un soir il ne rentra pas au logis, et le lendemain ses enfants, qui s'étaient mis à sa recherche, trouvèrent, à quelque distance de l'habitation, son corps privé
de vie et horriblement mutilé. Le malheureux était tombé victime de la férocité de quelques Indiens qui, l'ayant tué, avaient, selon leur coutume, enlevé et emporté sa chevelure sanglante, comme un glorieux trophée.
La veuve de Lincoln restait seule dans ce désert inhospitalier avec trois fils et deux filles. .Encore si les membres de cette famille infortunée avaient pu demeurer ensemble 1 mais l'inexorable pauvreté les força de se séparer. Tous les enfants partirent, chacun de son côté, pour décharger leur mère et se suffire à eux-mêmes; Thomas, le plus jeune, fut celui qui resta le plus longtemps auprès de la veuve. Il grandit dans une pénurie proche de la misère, endura bien des privations, sans que pourtant sa forte constitution s'en ressentît jamais. Il ne reçut d'autre éducation que celle que donne l'adversité, ne sut jamais ni lire ni écrire, et dès sa plus tendre jeunesse s'employa dans les fermes, à n'importe quel travail, pour fournir à ses besoins.
A l'âge de vingt-huit ans, il revint dans le Kentucky, qu'il avait fini par quitter comme ses frères. Il apportait avec lui une petite somme d'argent, fruit d'une grande économie. Quelques mois après, en 1806, il se maria avec une jeune personne qui
réunissait toutes les qualités nécessaires à la femme d'un colon.
Nancy Hanks était pauvre et son éducation avait été bien négligée. A peine lisait-elle couramment sa Bible et les cantiques de l'Église baptiste, dont elle était membre. Mais c'était une femme robuste, laborieuse, active, intelligente et pieuse, capable d'élever des enfants, de diriger une ferme et d'aider son mari dans les pénibles travaux de sa condition.
Les nouveaux mariés s'établirent dans une petite ferme dont l'aspect était bien misérable, à en juger d'après une photographie que nous avons sous les yeux 4. Qu'on se représente deux baraques en bois, peu élevées, séparées Tune de l'autre par une cour étroite qui servait de passage, et où Ton pénétrait en poussant une lourde barrière à claire-voie. L'une de ces deux constructions rudimentaires était un hangar qui servait de remise et d'écurie ; l'autre, l'habitation, n'avait qu'un rez-de-chaussée et aucune espèce d'ouverlure sur la façade extérieure. C'est là que naquit aux époux Lincoln, le 12 février 1809, un fils qu'ils appelèrent Abraham; c'était le
1. Ferme de Thomas Lincoln, à Elisabeth-l'oivn, photographie par Alschuler, Chicago.
SA VIE, SON CARACTÉKE, SON ADMINISTRATION o
futur président de la république des Etats-Unis *.
Dès qu'il eut atteint sa septième année, le jeune garçon accompagna sa sœur, plus âgée que lui de deux ans, à une école mixte qu'un maître arrivé récemment venait de fonder. Là se rendaient de toute part, parfois de bien loin, les enfants des colons. Il n'est *pas en Amérique de si petit village qui n'ait son école. Quand se forme une localité, c'est le premier établissement public qu'on y construise. Le petit Abe n'alla pas longtemps à cette école. A peine commençait-il à connaître les lettres et à épeler les mots que son père l'en retira. Thomas Lincoln avait résolu d'aller s'établir dans l'Indiana.
Le travail libre n'était pas en honneur dans le Kentucky. Les colons qui cultivaient eux-mêmes leurs terres y formaient la dernière classe de la so-
1. Lorsqu'il était membre du Congrès, M. Lincoln envoya à l'éditeur du Dictionnaire du Congrès cette note autobiographique :
« Né le 12 février 1809, dans le comté de Hardin, Kentucky. — » Education défectueuse. — Profession, avocat. — Il fut capid taine de volontaires dans la guerre contre les Indiens. — Di- » recteur d'un très-petit bureau de poste. —Élu quatre fois à » l'assemblée législative de l'Ulinois. — Membre de la chambre » basse du Congrès.
» Votre, etc.
» A. Lincoln. »
Le comté de Hardin porte aujourd'hui le nom de comté de la Rue.
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ciété, comme les planteurs en étaient la première. Leurs riches voisins esclavagistes les traitaient avec un souverain mépris, quand ils n'allaient pas jusqu'à encourager les nègres à leur faire mille vexations. Ajoutez à cela un état de guerre continuelle avec les tribus indiennes, la brutalité déjà célèbre des Kentuckiens, et la concurrence ruineuse du travail servile. Les émigrants arrivés dans cette province n'y faisaient généralement qu'un court séjour; ils s'en allaient en si grand nombre, qu'il en partit, en une seule saison, jusqu'à cent cinquante familles, qui vinrent demander à des Etats libres la considération, le respect du travail et le bien-être, qu'ils ne trouvaient pas dans les provinces à esclaves.
Avant de transporter sa famille dans l'Indiana, Thomas Lincoln vint y faire un voyage d'exploration, et choisir l'emplacement où il voulait créer une nouvelle ferme. Quelques jours après, il était de retour, vendait sa propriété du Kentucky, et faisait les préparatifs du départ.
Quand il eut construit un bateau plat, il y chargea ses meubles, y fit monter sa femme et ses enfants, et, par une belle matinée, la famille Lincoln disait adieu aux rivages du Kentucky et descendait
doucement le cours de l'Ohio. Après une courte navigation, on aborda sur la rive opposée, à Tompson's Ferry. Mais on n'était point au terme du voyage. Il restait à franchir plusieurs milles à travers un pays presque inhabité, sauvage et couvert parfois de forêts vierges impénétrables. Bien que montée sur des chevaux, la famille patriarcale mit toute une semaine à franchir la distance qui sépare Tompson's Ferry du comté de Spencer, trajet pénible et fatigant. On n'avançait que lentement, sous une chaleur accablante, par des chemins impraticables, souvent aussi à travers champs et forêts, où, la hache à la main, on devait se frayer un passage. On marchait tout le jour; la nuit, on dressait une tente, on s'enveloppait dans une couverture, on dormait sur le sol. M. Lincoln se rappela toujours ce rude voyage, et il disait n'avoir jamais éprouvé d'aussi grandes fatigues dans tout le cours de sa vie, pourtant si laborieuse et si pénible.
Dès leur arrivée, les membres de la famille, aidés dans les travaux les plus difficiles par quelque voisin bienveillant, se mirent à l'œuvre pour se construire une chaumière. La forêt fournit les matériaux nécessaires; la hache et la scie les façonnèrent grossièrement. Enfin, après plusieurs jours d'un travail
opiniâtre, l'habitation était prête à servir d'abri, mais non point encore entièrement terminée. Néanmoins on s'y installa aussitôt, remettant au prochain hiver le soin d'achever tout ce qu'il restait à faire. La chaumière des Lincoln ne se composait que d'une seule et vaste pièce, mais sur l'une des parois intérieures régnait une espèce de galerie divisée en compartiments et où l'on montait par une échelle. Là étaient le grenier et les chambres à coucher, dont l'une, la plus petite, fut assignée au jeune Abe.
Quand on put se passer de lui, notre garçon fut remis à l'école. Bientôt il put lire, écrire et compter. A cette grande aptitude pour l'étude, qui lui permit de savoir au bout de quelques mois ce que les autres mettaient longtemps à apprendre, il joignait un ardent désir de s'instruire. Ses loisirs étaient consacrés à la lecture. Rarement il partageait les jeux de ses camarades. On le voyait se retirer à l'écart, un livre à la main. Mais quand s'élevait entre les écoliers l'une de ces disputes si fréquentes parmi eux, Abraham intervenait aussitôt pour rétablir la paix. Il réprimandait délicatement le coupable, faisait entendre raison au plus récalcitrant, et réussissait généralement à réconcilier les adversaires. Aussi
ses condisciples l'appelaient-ils le Pacificateur (Peace maker). La concorde rétablie, il retournait à son livre avec la même simplicité.
Pour alimenter ses lectures, le jeune Lincoln s'était approprié tous les ouvrages qu'il avait pu trouver dans la maison paternelle : le Pilgrim's Progress de Bunyan, les Fables d'Ésope, des traités religieux et quelques biographies. Mais cette modeste bibliothèque fut bientôt épuisée. Il est vrai qu'Abe se mit à la relire plusieurs fois et si bien qu'il finit par être à même d'en raconter le contenu, d'un bout à l'autre. Dès lors sa grande préoccupation fut de se procurer de nouveaux ouvrages. Il eut recours aux voisins, et réussit, avec l'aide de son père, à se faire prêter tous les livres qu'ils avaient, ce qui n'est pas dire beaucoup. C'est ainsi qu'il obtint une Vie de Washington, dont la lecture l'intéressa vivement, et qui lu; fournit l'occasion de montrer dès lors cette franchise et cette honnêteté qui faisaient le fond de son caractère.
Un soir, après le travail de la journée, il s'était retiré dans sa petite chambre, emportant avec lui le précieux volume dont il avait lu quelques pages à la veillée, et qu'il voulait continuer à son réveil. Avant de se coucher, il le plaça soigneusement
sur une espèce de bahut près de son lit. Le lendemain, l'une de ses premières pensées fut pour le livre. Il se lève aussitôt et va le prendre.... Quelle triste découverte! quel étonnement couloureux! quelle confusion î quel embarras ! L'ouvrage était bien là, mais gravement détérioré, gonflé d'eau, plissé et couvert de taches noirâtres. Un orage ayant éclaté pendant la nuit, la pluie avait pénétré à travers les planches de la toiture. On essuya le livre; on le fit sécher au soleil. Vains efforts I il fut impossible de le faire revenir à son premier état. Que faire? Abe n'hésite pas longtemps. Il prend le volume tel quel, et se rend aussitôt chez la personne qui le lui a prêté. Après avoir raconté l'accident de la nuit : « Il m'est impossible, ajoute-t-il, de vous indemniser de la perte de ce livre, n'ayant pas d'argent; mais voici ce que je peux faire, si vous y consentez : je travaillerai pour vous, le temps que vous jugerez nécessaire à l'acquisition du volume. j> Le marché fut conclu. Après trois journées de travail dans la ferme du voisin, Abraham avait acquis le livre, qu'il se mit à relire avec un plaisir nouveau.
Cependant, depuis qu'il avait atteint sa treizième année, Abe if allait plus à l'école. En tout, il l'avait suivie quinze mois. Maintenant, il s'employait aux
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION ii divers travaux des colons de l'Ouest. Tl apprenait à cultiver les champs, à manier la hache, à abattre les grands arbres dans la forêt, à scier et à façonner le bois pour les constructions ou les clôtures des fermes, à se servir avec adresse de la carabine, etc. Il dut à ces occupations viriles de la vie champêtre, à l'air pur des vastes plaines de l'Ouest et à une nourriture saine et frugale, cette constitution robuste qui le préserva des maladies, et le rendit capable d'endurer les fatigues de sa laborieuse carrière.
Ce fut l'œuvre de sa mère de le former à la vertu et à la piété. Elle lui inspira cette foi ferme et sereine que dans les circonstances les plus critiques il montra en la Providence divine, cette droiture exquise qui lui valut de bonne heure le surnom d' honnête , et cette bienveillance inaltérable dont il a donné de si grandes preuves pendant les années orageuses de sa présidence. 11 n'avait pas fallu longtemps à la noble et modeste femme pour façonner cette nature si bien douée. Abraham n'était que dans sa onzième année lorsqu'il eut le malheur de perdre sa mère; mais il se montrait déjà tel qu'il fut toujours. Les leçons qu'il en avait reçues s'étaient gravées profondément dans son âme, et, dès lors, ce fut sous l'image de sa pieuse mère qu'elles
se présentèrent à son esprit. Elle résumait pour lui la piété humble et vivante, la vertu modeste et pure, la bonté généreuse et constante. Aussi n'en parla til jamais qu'avec une sorte de respect religieux.
En 1829, Abraham Lincoln, âgé de vingt ans, laissa de côté la hache du bûcheron pour prendre la rame du batelier. Plus pénible que la précédente, cette nouvelle profession avait du moins l'avantage d'être plus lucrative, et de fournir au jeune homme l'occasion d'agrandir le cercle de ses connaissances par un voyage continuel à travers plusieurs États de l'Union.
Le Mississipi, dont les grands et nombreux affluents reçoivent eux-mêmes une foule de rivières venues de presque tous les points du pays, était, à cette époque, la principale, pour ne pas dire la seule voie, ouverte au commerce intérieur du grand bassin formé par les montagnes Rocheuses à l'ouest, et les Alleghanys à l'est. Sur ces eaux abondantes, dont le parcours a plus de six mille kilomètres, descendaient et remontaient sans cesse des embarcations richement chargées. Les divers États qu'arrose le Mississipi et ses affluents recevaient, de la Nouvelle- Orléans, des meubles, des ustensiles, des étoffes, tous les produits de l'industrie, et envoyaient en
SA VIK, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 13 échange, à cette ville, les productions de leur sol fertile : les minerais et les charbons du Missouri; les tabacs de l'Àrkansas et du Kentucky; le coton, le riz, le sucre de la Louisiane; le gros et le menu bétail, les fourrures et les pelleteries du Tennessee; les arbres forestiers de l'illinois et les céréales du Mississipi.
Les bateaux à vapeur commençaient à peine à promener leurs panaches de fumée sur ces grands cours d'eau qu'ils sillonnent aujourd'hui. Le service de la navigation ne se faisait qu'à l'aide de bateaux plats ou à quille, que montaient des hommes courageux, robustes et endurcis à la fatigue. Ces mariniers formaient une classe nombreuse. Ils passaient leur vie sur leurs embarcations, qu'ils faisaient avancer, tantôt en les tirant après soi des bords du fleuve où ils cheminaient, tantôt à l'aide de longues rames, ou en déployant au vent propice une largevoile carrée. Quelques-uns de ces hommes étaient aussi marchands; dans ce cas, leurs bateaux resse mblaient à des boutiques ambulantes . Ils avançaient à petites journées, passant d'une rive à l'autre, s'arî étant à tous les villages, à toutes les plantations pour y vendre leurs marchandises. C'est parmi ces derniers que prit rang le jeune Lincoln. Pendant
une année, il fut employé par un négociant, qui lui payait ses services à raison de dix dollars — cinquante-quatre francs vingt centimes — par mois.
A la fin de ce premier voyage à la Nouvelle- Orléans, il revint chez son père, qui s'était remarié avec une veuve, et qu'il trouva formant de nouveaux projets de changement. La fertilité célèbre des prairies de l'Illinois, qu'arrosent de nombreuses rivières, faisait espérer à Thomas un travail plus facile et plus productif, et il n'attendait que l'occasion de. vendre sa ferme pour aller s'établir dans cette province fortunée. Ses projets ne tardèrent pas à se réaliser. Dans les premiers jours du printemps de 1830, il quittait l'Indiana, accompagné de ses deux gendres et de leurs familles. Les meubles, les ustensiles des trois ménages, les instruments agricoles et les provisions étaient transportés sur des chariots que traînaient des bœufs et des vaches, et dont l'un, recouvert d'une toile, contenait les femmes et les enfants. Les hommes allaient à pied. Gomme rien ne pressait, nos gens cheminaient à leur aise, presque sans fatigue, à travers de riantes plaines où le gibier abondait, et où les bœufs trouvaient de frais et gras pâturages.
C'est dans le comté de Mâcon, et sur les bords de
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION lo
la rivière Sangamon, que s'arrêta la petite caravane. Abraham Lincoln reprit la hache, et aida à construire une vaste habitation. Il fit aussi le rail-splitter , c'est-à-dire fendit du bois pour clôturer d'une palissade les dix arpents de terrain concédés à son père.
Longtemps plus tard, à l'une des assemblées delà convention républicaine de l'Illinois, où l'on proposait le nom de Lincoln pour la présidence nationale, un démocrate du comté de Mâcon produisit tout à coup, aux yeux des spectateurs, deux pieux élégamment décorés, et où on lisait qu'ils avaient été pris entre trois mille pieux semblables faits, en 1830, par Abraham Lincoln.
Ce personnage espérait jeter du discrédit sur la candidature de M. Lincoln. Il avait même fait précéder l'inscription qu'on lisait sur les pieux d'un titre où il assimilait méchamment l'honorable candidat aux bûches elles-mêmes. Mais loin de refroidir les partisans de M. Lincoln, cette exhibition inattendue ne lit qu'accroître leur enthousiasme. Mêlé à la foule, Abraham Lincoln assistait à ce meeting. Ceux qui l'aperçurent élevèrent la voix pour demander qu'il prît la parole, et aussitôt l'assemblée tout entière manifesta bruyamment le même désir.
M. Lincoln se lève, monte sur son siège pour que sa voix parvienne à tous : « Il est vrai, dit-il, j'étais, il y a une trentaine d'années, bûcheron dans nos forêts de l'Ouest, et j'ai fendu du bois pour les clôtures des fermes. Quant aux pieux qu'on vous présente, on assure, et j'ai tout lieu de le croire, que c'est ma propre hache qui les a faits. » Ces paroles furent prononcées sans le moindre embarras et avec la noble simplicité que ce grand homme apportait dans tous ses actes et dans tous ses discours.
Puis, à l'adresse de ceux qui avaient eu la sottise de vouloir exploiter contre sa candidature l'obscurité de son origine, l'orateur ajouta quelques mots pleins de dignité et où l'on sentait en même temps cette ironie tempérée dont il possédait le secret. Quand il eut fini de parler, les applaudissements, qui l'avaient interrompu plusieurs fois, éclatèrent de toutes parts chaleureux et prolongés. Avec la plus entière unanimité, on proclama candidat à la présidence ce fils de ses œuvres dont l'élévation était un hommage au travail libre, et un nouvel honneur rendu aux institutions libérales de la patrie.
A partir de ce moment, dans presque tous les Etats de l'Union, les clubs républicains voulurent avoir des pîeux de la ferme de Thomas Lincoln. Ces
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADiMINISTRATlOJN 17 pièces de bois devinrent le sujet de plusieurs chansons, et dans les processions que les partis en Amérique ont l'habitude de faire par la ville, à la veille de leurs grandes assemblées politiques, les républicains les portèrent solennellement comme des bannières qui résumaient leurs principes.
x Revenons à la nouvelle ferme de Thomas Lincoln. Les premiers travaux, les plus pressants et les plus rudes, y étaient presque terminés, quand l'hiver arriva, recouvrant d'une épaisse couche de neige les plaines de l'Illinois. C'est le moment où les pionniers, forcés de déposer la bêche, se livrent avec ardeur à lâchasse. Abraham ne s'était jamais senti beaucoup de goût pour cette occupation ; aussi préféra-t-il s'engager au service d'un marchand pour faire un second voyage sur le Mississipi. Il redescendit le cours rapide et majestueux de ce fleuve jusqu'à la Nouvelle-Orléans, et le remonta lentement jusqu'à l'embouchure de l'Illinois.
Il l'a dit lui-même : ce fut dans ces deux voyages qu'il apprit à détester l'esclavage. Il contempla dans toute son horreur cette monstrueuse institution, dont il comprit aussi toutes les suites funestes. Il put voir, à la Nouvelle-Orléans, les navires négriers chargés de celte marchandise humaine dont on pre-
nait moins de soin que des balles de coton et de tabac, et qu'on vendait, comme un vil bétail, à l'encan, sur la place publique. Bien souvent son bateau rencontrait sur le fleuve des embarcations chargées de ces pauvres créatures, qu'il retrouvait, dans les plantations, courbées sous le fouet du planteur. Il était témoin de l'avilissement du nègre, de l'injustice et de la cruauté du maître, et de cette honteuse immoralité dont ce système ignoble est la source féconde.
Pour un esprit désintéressé, une conscience droite, une âme généreuse et noble, quelle leçon sur l'esclavage! Avec quelle puissance l'indignation et la pitié, qui nous saisissent si fortement rien qu'à la lecture du sublime ouvrage de madame Beecher- Stowe, ne devaient-elles pas agiter l'âme de Lincoln î
Qui ne verrait ici le doigt de Dieu dans la vie de ce grand homme? N'était-ce pas la Providence qui conduisait ce jeune homme, au sortir de la maison paternelle et d'un État libre, dans les provinces à esclaves, comme pour y terminer son éducation morale et le préparer à être le libérateur du nègre ?
Abraham voua à cette institution funeste à sa patrie, à cette monstrueuse iniquité , à cet outrage sanglant fait à la nature humaine, cette haine pro-
fonde qu'il devait manifester hautement dès que l'occasion lui en serait offerte, et accentuer progressivement, à mesure que s'éclairerait à ce sujet l'opinion publique aux Etats-Unis.
En attendant, à l'expiration de son voyage, il revint dans rillinois habiter la petite ville de New- Salem, où son patron, charmé de sa probité et de son savoir-faire, venait de le placer à la tête d'une boutique, tout en lui cou fiant la direction d'un moulin. Ceci se passait en 1831. Sur ces entrefaites, éclata une guerre avec les tribus indiennes que les progrès de la colonisation refoulaient dans les vastes solitudes de l'Ouest, et enclavaient dans les défrichements des colons. Ces pauvres victimes de la civilisation, condamnées à disparaître sous peu du sol de leur patrie, voulaient, sinon recouvrer le territoire qu'on leur avait enlevé, du moins s'opposer, par une manifestation violente, aux empiétements continuels des pronniers, et, il faut bien le dire, aux vexations que les nouveaux venus ne leur ménageaient pas. Plusieurs tribus s'étaient coalisées. Les hostilités n'avaient pas tardé à commencer. Des champs avaient été dévastés, des fermes incendiées, des colons massacrés. Dans tous les États limitrophes des territoires indiens on organisa des compagnies
de volontaires. Abraham Lincoln, qui s'était engagé dans l'une d'elles, en fut nommé capitaine. Il fut trèssensible à cet honneur, et il disait plus tard n'avoir jamais ressenti plus de plaisir d'un succès, non pas même quand la nation l'éleva au fauteuil de la présidence.
Sa carrière militaire ne devait être ni brillante ni de longue durée. Elle se borna à des exercices, à des campements, à des marches dans le désert et à quelques escarmouches. Au moment où sa compagnie atteignait l'ennemi, et s'apprêtait à lui livrer une bataille sérieuse, la paix fut rétablie, les volontaires congédiés; et notre capitaine, qui n'avait pas laissé de montrer de grandes aptitudes au métier des armes, dut revenir dans ses foyers.
Il reprit l'état de boutiquier, mais cette fois à son propre compte, ce que lui permirent une certaine somme qu'il avait économisée et le revenu de la charge, à lui récemment conférée, de directeur du bureau de poste du village.
Ces occupations sédentaires l'avaient attiré de préférence à toute autre, à cause de la tranquillité relative et des loisirs qu'elles lui laissaient pour ses études. Un nouveau stimulant était venu s'ajouter au vif désir qu'il avait de s'instruire. Ce n'était
rien moins que la perspective d'être élu membre de l'assemblée législative de l'Illinois. Dès son retour de l'armée , quelques-uns de ses amis l'avaient proposé aux suffrages de leurs compatriotes. Il avait alors huit compétiteurs. Sa candidature ne réunit pas un nombre suffisant de voix. Cette tentative avortée eut du moins l'avantage de lui révéler sa popularité, et de mettre son nom en lumière, outre qu'elle lui laissait beaucoup de chances pour les prochaines élections. Aussi comme il travaillait avec ardeur à la culture de son intelligence et à l'agrandissement de ses connaissances ! Il apprit de lui-même à parler et à écrire correctement sa langue, et comme le barreau est presque toujours en Amérique le chemin qui mène aux fonctions politiques, il fit à la jurisprudence la plus grande part dans ses études.
M. Lincoln s'était si bien adonné à ces travaux de l'esprit, que son petit commerce finit par en souffrir. Les revenus de son établissement semblaient diminuer à mesure que s'accroissait la somme de ses connaissances. Un jour, réglant ses comptes et faisant sa caisse, il s'aperçut qu'il n'y avait plus balance entre le doit et l'avoir, les recettes et les dépenses. Gomme les jours qui suivi-
rent cette pénible découverte n'apportaient aucune amélioration à cette situation fâcheuse, Abraham Lincoln se décida à vendre son fonds de magasin et à entreprendre un nouveau métier.
Selon la règle de sa vie, qui fut une ascension progressive d'un bout à l'autre de l'échelle sociale, il monta cette fois encore d'un degré. Prévoyant bien qu'il serait obligé de discontinuer son commerce, il avait commencé à étudier l'arpentage , sur le conseil d'un ami arpenteur lui-même. Un mois ou deux de pratique ajoutés à la théorie, et il fut en état d'inscrire sur sa porte : A. Lincoln, arpenteur. Dans un pays qui se formait, où se faisaient de fréquentes concessions de terrain, un arpenteur habile ne devait pas manquer de travail.