‹ Abraham LincolnChapitre 3 sur 25 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

M. Lincoln avocat, politician et représentant à l'assemblée législative de l'illinois. — Sa probité, son talent, ses succès. — Une cause criminelle. — Député au Congrès national. — Part qu'il prend aux débats de la chambre. — Douglas et Lincoln. — Visite dans plusieurs États de l'Union. — Lettre aux républicains de Boston.

Depuis quelques mois Abraham Lincoln exerçait avec beaucoup de succès sa nouvelle profession, quand revinrent les élections pour l'assemblée législative de l'illinois. Son nom fut de nouveau mis en avant, et, cette fois, obtint une forte majorité. Il entra donc dans le premier corps de sa province pour y siéger pendant six ans (1836 à 1842), car il fut réélu à trois reprises consécutives. Il prit une part active à tous les travaux de la chanibre, se fit remarquer dans les discussions

par la noble simplicité de son langage et la solidité de ses raisonnements, et, dès le début, se posa comme un adversaire convaincu de l'esclavage.

Tout en s'occupant ainsi avec zèle des intérêts de ses commettants et de la défense des principes d'une politique émancipatrice, il négligeait si peu ses études, qu'en 1837, il put les couronner par l'obtention de ce qu'on appelle en Amérique « law licence. • Dès lors il prit rang parmi les membres du barreau de Springfield. Il eut bientôt sa place entre les plus distingués de ses confrères, une réputation méritée et une nombreuse clientèle. A une connaissance approfondie de son art il joignait une grande sagacité; surtout, il apportait dans les affaires une droiture et un désintéressement qu'on ne retrouve pas toujours parmi les hommes de loi.

Entre autres services qu'il rendit étant avocat, il eut le bonheur de sauver la vie à un jeune homme injustement accusé de meurtre par deux cruels ennemis : « Nous avons pu le voir frapper la victime, disaient ceux ci , car la lune brillait dans tout son éclat. » M. Lincoln était persuadé de l'innocence de son client. Il le connaissait depuis

SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 2"> longtemps; jadis, au temps de son obscurité, « l'honnête Abe » avait été employé par le père de ce jeune homme. Cependant que faire en présence de ce témoignage écrasant? En réfléchissant dans son cabinet à cette grave affaire, l'ingénieux avocat eut une idée lumineuse. Il se lève tout à coup, prend son calendrier, et cherche si réellement il faisait lune, la nuit qu'on assignait au crime... il n'en était rien ! un soupir de soulagement et de bonheur s'échappa de la poitrine du généreux avocat. Et quand, le lendemain, son client eut été acquitté, il vint lui-même annoncer cette bonne nouvelle à la mère de l'accusé. La pauvre femme était demeurée dans le vestibule du tribunal, attendant, on conçoit dans quelle agitation, le résultat du procès. M. Lincoln, lui prenant la main avec affection, la conduisit à une fenêtre qui regardait au couchant, et lui montrant l'horizon radieux : « Le soleil n'est point encore couché, lui dit-il , et votre fils est libre. »

Dans les intervalles qui séparent les diverses sessions des chambres, et jusqu'au jour de son élévation au fauteuil de la présidence, M. Lincoln exerça sa profession d'avocat.

Il s'occupait aussi de politique avec cette acti-

vite que provoquent les libres institutions des États- Unis, et dont nous n'avons pas une idée en France, où les moindres manifestations de la vie politique sont sévèrement réprimées.

Dans les assemblées des clubs et des corporations, les meetings des communes, les conventions particulières et les conventions générales, il prêta l'appui de sa parole ferme et sincère aux principes de ce parti whig, qui commençait , après de longues années de faiblesse et à travers bien des vicissitudes, à se transformer, pour prendre le nom d'abolitioniste ou de républicain, et arriver enfin au pouvoir avec M. Lincoln.

Mais au milieu des agitations et des entraînements de la politique, Abraham Lincoln se posséda toujours. Sa conscience ne perdit rien de sa délicatesse au contact des passions populaires. Il ne sacrifia pas à la faveur du parti dont il était le chef dans i'Illihois. Jamais, pour accroître sa popularité et satisfaire une ambition vulgaire, il ne flatta les passions et les préjugés de la multitude.

« Il n'est pas d'hommes, disait-il aux ouvriers, plus dignes de confiance que ceux qui s'élèvent du sein de la pauvreté par un travail opiniâtre. Il n'en

est pas de moins enclins à s'approprier quelque chose, à toucher à quoi que ce soit, qu'ils n'aient légitimement acquis.

» Qu'ils se gardent des préjugés qui fomentent la discorde et l'hostilité parmi eux. Le plus puissant lien de sympathie humaine, en dehors des relations de famille, serait celui qui unirait les travailleurs de toutes nations, langues et parentés. Ce ne serait pas une ligue pour faire la guerre à la propriété ou aux possesseurs de la propriété. La propriété est le fruit du travail ; la propriété est désirable, c'est le bien positif dans ce monde. Le fait qu'il y a des riches montre que ceux qui ne le sont pas peuvent le devenir. C'est donc un encouragement à l'industrie et au travail.

» Que celui qui est sans maison se garde bien de renverser la maison d'un autre, mais qu'il travaille diligemment et qu'il s'en bâtisse une pour lui même. Ainsi, par l'exemple qu'il donnera, il sera assuré que sa propre maison, une fois bâtie, sera à l'abri de la violence. »

Il n'avait garde dans ses discours d'exciter les haines politiques; c'est dans la haute et sereine région des principes fondés sur la vérité et la justice qu'il entraînait après lui ses auditeurs, et

jamais il n'en descendit pour s'abaisser à des

questions de personne ou de parti.

« Maintenant, concitoyens, disait-il en 1858, si l'on vous a enseigné des doctrines qui combattent les grands traits de la déclaration de l'indépendance; si vous avez prêté l'oreille à des suggestions qui ôteraient quelque chose de la grandeur de cet acte ou qui en mutileraient l'admirable symétrie; si vous inclinez à croire que tous les hommes n'ont pas été créés égaux, quant aux droits inaliénables énumérés dans notre charte de liberté ; laissez-moi vous conjurer de revenir en arrière! retournez à la fontaine dont les eaux jaillissent tout près du sang de la révolution ! Vous ne ferez rien en me choisissant pour candidat si vous n'arborez ces principes sacrés! Sans prétendre être indifférent aux honneurs terrestres, j'affirme avoir été poussé dans ce débat par un mobile plus élevé que l'ambition vulgaire d'obtenir une charge. Je vous en supplie , rejetez tout motif mesquin ou méprisable, toute considération relative au succès de n'importe quel individu. Le succès n'est rien; je ne suis rien; le juge Douglas n'est rien; mais ne détruisez pas l'immortel emblème de l'humanité, la déclaration de l'indépendance américaine. »

M. Lincoln n'était pas comme Douglas, son brillant rival, un tribun à la parole brûlante de tous les feux des passions politiques; c'était un moraliste populaire, plein de bon sens; un orateur à la parole simple, sans ornement, toujours sincère et vraie. Si quelque chose avait pu rendre au nom de politician le respect que tant d'agitateurs ambitieux lui avaient fait perdre, M. Lincoln l'eût certainement fait. Malheureusement, loin de remplacer les règles, les exceptions ne font que les mieux assurer.

Fidélité à la conscience, modestie, désintéressement, patriotisme, amour du bien public, voilà, de l'aveu même de ses ennemis, les traits qu'on retrouve dans tous les détails, et qui se détachent de l'ensemble de la carrière politique de Lincoln.

Le 4 novembre 1842, à l'expiration de son troisième mandat législatif, M. Lincoln se maria avec Mlle Mary Todd, fille de l'honorable Robert Todd, du Kentucky. Cette union fut à tous égards trèsheureuse, sauf toutefois l'opposition que la famille de sa femme fit plus tard à sa politique émancipatrice.

En 1846, le district central de l'Illinois l'envoya siéger au Congrès national de Washington. Des

sept représentants de son Etat, il était le seul qui se rattachât au parti whig.

Cette session fut l'une des plus brillantes et des plus orageuses. Entre autres questions, celle de l'esclavage, qui s'imposait de jour en jour avec plus de force, revint plusieurs fois dans le cours des débats.

L'un des membres du Congrès, M. Gott, ayant mis en avant un projet de loi relatif à l'interdiction du commerce des esclaves dans le district de Colombie, M. Lincoln proposa un amendement demandant la suppression de l'esclavage.

Le plan d'émancipation qu'il soumit à la chambre peut se ramener à deux chefs principaux : ♦

1° Défense d'introduire de nouveaux esclaves dans le district, et de considérer ou de traiter comme esclave, en dehors du district, un nègre habitant ou natif du district.

2° Tous les enfants de mères esclaves nés après le 1er janvier 1850 seront libres et élevés aux frais des propriétaires de leurs mères, auxquels propriétaires le trésor payera Une indemnité.

Dans les débats relatifs aux territoires, M. Lincoln parla et vota tantôt pour et tantôt contre,

mais toujours dans l'intérêt de la liberté des territoires [.

Enfin, sur toutes les autres questions, il fut de l'avis de la majorité de son parti, par exemple à propos de la guerre du Mexique (1847) 2.

Cependant, lorsque cette guerre eut été décidée et engagée en dépit de l'opposition des whigs, il n'hésita pas, tout en la désapprouvant, à voter des

1. On donne le nom de territoires à une immense étendue de pays comprise entre le? derniers États de l'Ouest et le Pacifique.

Ces territoires sont divisés en neuf districts.

A la tête du district est un gouverneur, nommé par le président de l'Union et une assemblée législative, élue par la population, mais dont les décisions ne sont valables qu'après l'approbation du Congrès national.

Chacun de ces territoires envoie, dans la seconde chambre, à Washington, un délégué, qui n'a que voix consultative sur tout ce qui intéresse ses commettants.

En définitive, les territoires sont régis immédiatement par le gouvernement fédéral; mais dès que la population d'un district atteint le chiffre de 124,000 âmes, il est élevé au rang d'État, et, comme tel, se gouverne par Jui-niême.

2. En 1844, les démocrates firent recevoir au nombre des États de l'Union le Texas esclavagiste, qui s'était séparé violemment du Mexique. De la une guerre qui valut à la confédération, outre le Texas, les immenses territoires de la Californie et du Nouveau- Mexique. Ce fut pendant cette lutte avec le Mexique que les whigs essayèrent de faire adopter la clause connue sous le nom de Wilmot proviso.. Elle avait pour but d'interdire à jamais l'esclavage dans les territoires conquis pendant cette guerre. Adopté par la seconde chambre du Cungrès, ce bill fut rejeté par le sénat. M. Lincoln appuya fortement ce proviso, et ne vota pas moins de quarante-deux fois en sa faveur.

subsides pour le corps expéditionnaire dont les vicissitudes étaient liées à l'honneur du drapeau fédéral.

L'élection présidentielle de 1848 vint, selon la coutume, agiter profondément tous les partis. Les conventions se réunirent, les tickets furent formés, et le canvass commença1.

M. Lincoln, délégué à la convention nationale des whigs ou conservateurs, appuya chaudement la candidature du général Zacharie Taylor, et par-

1. Les conventions sont les grandes assemblées politiques des partis. Elles ont lieu à la veille et à propos des élections.

Les membres de chaque parti se réunissent dans toutes les communes, et élisent des délégués. Ceux-ci s'assemblent dans la ville la plus centrale de la province, et forment ainsi une convention d'Etat. A son tour, cette convention choisit, dans son sein, des représentants qui doivent siéger à la convention générale, qui réunit les délégués de tous les États de l'Union.

C'est cette dernière assemblée qui fait, en(re autres choix, celui d'un candidat à la présidence, et compose ainsi ce qu'on appelle, da l'autre côté de l'Atlantique, un ticket ou liste des candidats du parti.

C'est ce ticket que déposent, dans l'urne électorale, les citoyens qui l'approuvent.

Dès que les conventions se sont dissoutes, et que chaque parti a formé sa liste, commence le canvass ou campagne électorale. Les orateurs des partis, magistrats ou simples ciloyens, parcourent les divers États de l'Union, multipliant les meetings, haranguant les citoyens, cherchant, en un mot, par tous les moyens propres à as;ir sur l'opinion publique, à gagner des partisans à leurs candidats. Les Américains appellent cela to stump the stales.

courut à cet effet l' Minois, l'Indiana et le Massachusetts.

II contribua aussi puissamment à la fusion du parti radicalement opposé à l'esclavage et du parti whig plus modéré sur cette grave question. Ainsi se forma le parti du sol libre (free soil parfy), qui prit bientôt après le nom de républicain, et réunit sa première convention générale, en 1856, à Philadelphie.

De 1849 à 1854, M. Lincoln se tint loin de l'arène politique, et s'adonna exclusivement aux travaux de sa profession ; il refusa même de se laisser porter une seconde fois comme candidat au Congrès, bien qu'il fût sûr du succès.

Mais les empiétements de l'esclavage dans les territoires le rappelèrent au service de la liberté. Il rentra dans la lutte avec plus d'ardeur que jamais.

C'est vers cette époque, dans l'automne de 1858, que s'engagèrent, entre Douglas et Lincoln, ces débats célèbres qui eurent un si grand retentissement dans tous les États de l'Union, et fixèrent, sur le futur président, l'attention du parti républicain.

Douglas était aussi le fils de ses propres œuvres. Son talent hors ligne l'avait élevé tour à tour au rang d'avocat du barreau de Springfield , aux

3i ABRAHAM LINCOLN

fonctions de juge, à l'assemblée législative de l'Illinois et au sénat de Washington. C'est lui qui avait mis en avant et défendu le fameux bill Nebraska 4, relatif à l'esclavage dans le Kansas. Son éloquence impétueuse agissait fortement sur les masses, qui le reconnaissaient comme l'un des principaux chefs des démocrates. La petitesse de sa taille, son ambition démesurée et son ardeur fougueuse l'avaient fait surnommer le petit géant de rOuest.

M. Lincoln, au contraire, était de grande taille, mais simple, modeste, à peine connu en dehors de l'Illinois. Ses discours sans éclat, mais populaires, illustrés d'anecdotes, parsemés de traits plaisants, tiraient leur force de la sincérité et du bon sens de l'orateur.

Déjà, dans d'autres circonstances, les deux champions s'étaient mesurés presque à l'insu de la nation; mais, cette fois, le pays tout entier allait être

1. Ce bill rappelait le compromis du Missouri. En 1820, le Missouri avait demandé à être admis dans l'Union comme Etat à esclaves. Malgré l'opposition des whigs, les démocrates firent agréer sa demande; mais, pour donner une certaine satisfaction à leurs adversaires, ils consentirent un compromis, d'après lequel l'esclavage ne devait pas dépasser, dans le Missouri, une ligne parallèle au 36° de latitude.

le spectateur intéressé de leurs tournois oratoires. Chacun d'eux était en ee moment candidat de son parti pour les élections du sénat. Il leur restait à gagner la sympathie politique de leurs concitoyens de l'Illinois, en d'autres termes, à entreprendre le « canvass », précurseur et préparateur des opérations électorales. À Lincoln fut le premier à provoquer son adversaire. Il lui fit demander de fixer les lieux, les jours et les heures où ils devraient se rencontrer pour défendre leurs principes respectifs en présence des électeurs. Le principal sujet du débat était l'esclavage dans les territoires.

Douglas soutenait : 1° que c'était aux territoires eux-mêmes de décider s'ils devaient ou non admettre dans leur sein le régime servile; 2° que le Congrès n'avait qu'à élever au rang d'Etat les districts ayant droit, sans se préoccuper s'ils avaient ou non adopté l'esclavage.

M. Lincoln, au contraire, affirmait que les territoires étant placés sous la tutelle du gouvernement et régis par le Congrès, il n'appartenait qu'à ce corps de décider si un district pourrait ou non adopter l'esclavage, et si, dans le cas où ce district serait esclavagiste, on devait l'élever au rang d'État, l'admettre dans l'Union ou l'en exclure.

30 ABRAHAM LIN„OLN

11 serait trop long de retracer en détail les péripéties de cette lutte mémorable. Ce sujet a fourni la matière de tout un ouvrage américain intitulé » The Lincoln and Douglas Debates. »

Disons seulement qu'Abraham Lincoln soutint victorieusement la cause qu'il avait reçu mission de défendre, et mérita le surnom de a jeune géant de l'Ouest. »

Plus tard, l'un de ses adversaires politiques, M. Juda Benjamin — après la scission secrétaire du cabinet de Jefferson Davis — disait dans le sénat en rappelant ces débats: « Bien que les opij> nions de M. Lincoln diffèrent des nôtres, il est im- » possible de ne pas admirer la candeur parfaite et » la franchise avec laquelle il répondit à son adver- » saire; ni équivoque, ni évasion, etc. »

Il est vrai que tous les démocrates ne furent pas de cet avis. Quelques-uns allèrent jusqu'à prétendre que les discours, publiés sous le nom de Lincoln, avaient été composés par des journalistes; comme si Douglas et ses amis n'auraient pas eux-mêmes dénoncé cette tromperie! Malgré leurs efforts de faire passer M. Lincoln pour un ignorant et un rustre, ils ne purent ternir la gloire qu'il s'était acquise, en même temps que la réputation de debater

redoutable. Cette gloire et cette réputation ne s'expliquent que par un succès véritable, qu'atteste d'ailleurs la majorité de plus de 4,000 voix que Lincoln obtint sur son rival. Et si, néanmoins, ce dernier fut élu sénateur, il ne le dut qu'à l'assemblée législative de l'Illinois, où dominait alors le parti démocratique.

Lorsque fut terminée cette campagne électorale, A. Lincoln, sur l'invitation expresse qu'il en reçut, visita plusieurs États de l'Union : l'Ohio, le Massachusetts, le Kansas, New-York, etc. Ses principes élevés, sa personne sympathique et sa parole originale produisirent sur les immenses auditoires qui se pressaient pour l'entendre une impression favorable. Rien ne distingue essentiellement des précédents les discours qu'il prononça dans cette grande tournée. L'orateur y traite le même sujet, seulement il accentue davantage son opposition à l'esclavage, dont il signale avec plus d'énergie les funestes conséquences au triple point de vue moral, politique et social. Si vif que fût le désir de M. Lincoln de contribuer de tout son pouvoir au progrès des nobles idées dont il s'était fait l'apôtre, il ne lui fut pas permis de répondre à toutes les invitations qui lui

furent adressées.

(| Les républicains de Boston désiraient vivement qu'il vînt fêter avec et parmi eux le jour anniversaire de la naissance de Jefferson. Ils reçurent du moins une lettre que nous allons reproduire presque entièrement.

« Springfield, Illinois, avril 6, 1859.

» Messieurs,

» J'ai reçu l'aimable lettre où vous m'invitez à la fête qui doit avoir lieu à Boston, le 13 du courant, en l'honneur de l'anniversaire de la naissance de Thomas Jefferson; mes occupations m'empêchent de me rendre parmi vous..

» La démocratie de nos jours professe que la liberté d'un homme n'est absolument rien, en cas de conflit avec le droit de propriété d'un autre homme. Les républicains, au contraire, sont à la fois pour Y homme et le dollar; mais en cas de conflit, l'homme avant le dollar.

» Je me souviens de m'être un jour fort diverti en voyant deux individus à peu près ivres, et qui en étaient venus aux mains sans quitter leur redingote, se trouver, après une lutte asez longue, mais peu sérieuse, chacun dans l'habit de son adversaire. Si les deux grands partis de nos jours sont bien les

mêmes que ceux du temps de Jefferson et d'Adams, ils ont accompli le même exploit que ces deux hommes ivres.

t> Mais, sérieusement, ce n'est pas un jeu d'enfant que de sauver les principes de Jefferson d'une ruine complète dans ce pays...

» Cette terre est un monde de compensations; ceux qui ne voudraient pas être esclaves doivent consentir à ne pas avoir d'esclaves ; ceux qui refusent la liberté aux autres ne la méritent pas pour eux-mêmes; et, selon la justice de Dieu, ils n'en sauraient jouir longtemps.

» Honneur à Jefferson ! à l'homme qui, dans les troubles de la lutte d'un peuple pour l'indépendance nationale, a eu le sang-froid, la prévoyance et. la sagesse d'introduire, dans un document purement révolutionnaire, une vérité abstraite, applicable à tous les hommes et à tous les temps 4. Il l'a placée là, et comme embaumée, cette vérité 1 de sorte qu'elle est aujourd'hui, et sera à jamais, une censure

1. M. Lincoln fait sans doute allusion à cette phrase de la Déclaration d'indépendance :

« Nous acceptons, comme des vérités évidentes d'elles-mêmes, » que tous les hommes ont été créés égaux, qu'ils ont reçu du » Créateur certains droits inaliénables, et que, parmi ces droits, » sont la vie, la liberté et la poursuite du bonheur. »

et une pierre d'achoppement pour tous les avantcoureurs de la tyrannie et de l'oppression renaissante.

« Votre obéissant serviteur,

» A. Lincoln. »

Page 1