CHAPITRE III
L'élection présidentielle de 1860. — Démocrates et républicains. — La convention nationale de Chicago. — Elle choisit M. Lincoln pour son candidat. — Joie des républicains. — Chanson en l'honneur de l'honnête Abe. — Arrivée de la grande nouvelle à Springlield. — Le mouvement de la sécession. — Le nouveau président à Springfield. — Discrétion, bienveillance et modération. — Allocution aux républicains.
M'. Lincoln revenait de New-York et reprenait à Springfield ses occupations de lawyer, que déjà, en vue de la prochaine élection présidentielle, les partis se réunissaient en conventions d'Etat pour procéder au choix de leurs candidats.
Les démocrates du Sud attendaient avec impatience le grand jour qui devait être pour eux, en cas de défaite, le signal de la scission. Il leur tardait d'en finir. Dès le 23 avril 1860, eux et leurs partisans du Nord s'assemblaient les premiers en convention générale à Charleston. Les meneurs du
parti, sans le dire ouvertement, de peur d'effaroucher les démocrates du Nord, visaient depuis longtemps à déchirer l'Union. Dans ce but, ils avaient pris des mesures et fait des préparatifs; chose facile avec la connivence secrète de l'administration de Buchanam l. On avait, grâce au secrétaire de la guerre, réussi à désarmer le Nord. Cent quinze mille fusils, enlevés de ses arsenaux, étaient passés dans les arsenaux du Sud.
Maintenant les esclavagistes tenaient-ils à être battus aux élections pour avoir un prétexte de rompre avec la nation? On le dirait à voir comme ils se divisèrent sur le choix d'un candidat à la présidence. Ils avaient adopté trois tickets. L'un avec les noms de Douglas et de Jonhson, ce dernier comme viceprésident; l'autre avec Breckenridge et Lane, qui représentaient les ultra-démocrates esclavagistes; le troisième enfin portait les noms de Bell et d'Everett, qui ralliaient à leur candidature les mécontents et les indécis de toutes les factions.
Le nom de Lincoln n'avait encore été mis en avant que dans quelques conventions d'État. Mais
I. On annonce que M. Buchanam va publier un compte rendu de son administration, pour se laver du reproche de trahison qu'on lui a fait.
l'assemblée républicaine de l'Illinois l'avait choisi comme le candidat que ses délégués proposeraient à la convention nationale.
On ne parlait généralement que de M. Seward, de New-York, et de M. Chase, de l'Ohio. C'était, pensait- on, l'un de ces deux personnages que choisirait la convention générale du parti républicain.
Enfin cette assemblée solennelle se réunit à son tour le 16 mai 1860, à Chicago, magnifique cité de fondation récente, sur les bords du lac Michigan. C'est par milliers qu'on y comptait les spectateurs, venus de tous les points du pays.
La convention consacra le premier jour de ses séances à l'examen des titres des délégués, à la formation du bureau, à la nomination d'un comité chargé de rédiger le programme politique de la plateforme, et à la discussion de ce programme. Après que plusieurs orateurs eurent pris la parole pour appuyer les résolutions du comité, et que l'assemblée les eut adoptées, on leva la séance, remettant au lendemain la formation du ticket.
Proposé par les délégués de la convention de l'Illinois, le nom de M. Lincoln avait rencontré, parmi les membres de la convention générale, de nom-
breuses et vives sympathies; taudis que celui de M. Chase était à peu près abandonné. On prévoyait maintenant que le débat s'engagerait entre les partisans de M. Seward et ceux de M. Lincoln.
En effet, le lendemain l'assemblée procéda aux opérations électorales. M. Lincoln obtint d'abord un nombre de voix presque égal à celui de son concurrent; mais comme ni l'un ni l'autre n'avait réuni la majorité absolue, qui était de deux cent trentequatre voix, on ouvrit un second tour de scrutin dont le résultat fut relativement plus favorable à M. Lincoln qu'à M. Seward, sans être définitif pour aucun d'eux.
Enfin, au troisième et dernier tour, le candidat de l'Illinois devenait le candidat national. Il remportait une brillante victoire. Sur 466 votants, 354 lui avaient donné leurs suffrages!
Tandis que l'immense assemblée accueillait ce résultat par des applaudissements frénétiques, M. Evarts , de New-York, se lève et demande qu'on élise M. Lincoln à l'unanimité. Sa proposition est agréée et réalisée aussitôt, au milieu de démonstrations joyeuses impossibles à décrire.
On déploie en même temps sur la plateforme un portrait du candidat, de grandeur naturelle, et que
tous les spectateurs saluent par des hourras enthousiastes.
La ville se pavoise d'oriflammes et de drapeaux.
Au sortir du wigwam où s'étaient tenues les séances, les représentants et les spectateurs de la convention se forment en une longue procession, qui parcourt toutes les rues de Chicago, portant devant elle le portrait de M. Lincoln; tandis que le grondement du canon et les décharges de mousqueterie se mêlent au son de la musique et au bruit des chansons patriotiques.
Parmi ces chansons, il en était en l'honneur de M. Lincoln.
Voici la plus belle :
« Notre chef est un homme qui, avec une volonté indomptable, a gravi la colline de la base au sommet. Intrépide dans le danger, inébranlable dans la lutte, il a soutenu un bon combat dans la bataille de la vie. Et nous avons confiance en lui, comme en un homme qui, dans l'infortune ou la prospérité, demeure aussi ferme qu'un rocher et aussi pur que l'acier : droit, loyal et brave, sans aucune tache sur son cimier !
» Hourra donc, enfants, pour l'honnête « vieux Abe de l'Ouest » ! Déployez donc la bannière, la
vieille bannière étoilée , le signal . du triomphe ,
pour « Abe de l'Ouest » !
» L'Ouest, dont les vastes plaines se déroulent des rivages des lacs à ceux de la mer, attend maintenant la moisson et les chaumières des libres pionniers 1 Le sombre flot de l'esclavage roulera-t-il sur ce sol que la liberté fait fleurir comme les jardins du Seigneur? Le pain de nos enfants serat-il arraché de leur bouche pour nourrir le féroce dragon qui ravage le Sud? Non, jamais! le dépôt que nous a confié notre Washington ne sera plus trahi désormais.
» Déployez donc la bannière, la vieille bannière étoilée, la bannière de la liberté, avec une confiance inébranlable î »
Quand la grande nouvelle arriva à Springfield, Abraham Lincoln était à causer avec quelques amis dans les bureaux du journal républicain de la province. Le directeur du télégraphe lui transmit, dans un court billet , le résultat de l'élection. M. Lincoln, prenant la lettre des mains du porteur, la décacheta et la lut à haute voix à tous ses amis, sans que rien, dans l'expression de son visage et l'accent de sa voix, trahît la moindre émotion. Seu>
Iement, tandis que ceux qui l'entouraient laissaient éclater leur joie et s'empressaient de le féliciter, son visage était devenu sérieux, il gardait un religieux silence , et paraissait absorbé par de graves pensées.
Enfin, se levant, il dit avec un sourire : « Il y a chez nous une petite femme à qui cette nouvelle fera plaisir; permettez donc que je vous quitte pour aller la lui annoncer, » et serrant affectueusement la main de ses amis, il sortit.
Durant les cinq mois qui s'écoulèrent depuis l'assemblée de Chicago jusqu'au jour de l'élection nationale de novembre, une grande agitation régna dans tout le pays. A mesure que les conventions républicaines des États adoptaient le programme et sanctionnaient le choix de la plateforme de Chicago, les démocrates manifestaient de diverses manières leur vif mécontentement.
Il n'était point question cependant d'abolir ou de restreindre l'esclavage dans les États. La grande masse du parti républicain ne voulait encore que s'opposer à l'établissement et aux progrès de ce système dans les territoires. En cela il n'y avait rien de contraire à la constitution. Mais l'instinct des esclavagistes leur faisait pressentir ques'appro-
chait le jour où le Congres, composé en majorité de républicains, voterait un amendement à la. constitution, et qu'on pourrait alors entreprendre contre les États eux-mêmes, au sujet de l'esclavage. Ne voyaient-ils donc pas les immenses progrès que les idées abolitionistes faisaient dans l'opinion publique, l'influenee toujours croissante des Etats libres de l'Ouest? N'avaient-ils pas été témoins de la création de ce parti républicain où venaient se fondre, dans une unanimité effrayante pour eux, toutes les diversités secondaires? Et d'ailleurs comment supporter la pensée, de perdre ce pouvoir qu'ils avaient en main depuis de si longues années?
Cependant la colère des démocrates ne les poussait pas tous aux mêmes conséquences.
LesBell-Everetts attendaient les événements pour se décider.
Les partisans de Douglas ne voulaient pas rompre avec l'Union, et aimaient à se persuader que dans le cas où M. Lincoln viendrait habiter la Maison-Blanche, son administration, voulût-elle innover, se trouverait impuissante en présence du Congrès, eu majorité démocrate.
Seule, la fraction Breckenridge annonçait haute-
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 40 ment que les États du Sud se retireraient de l'Union si M. Lincoln était élevé à la présidence.
Enfin arriva le moment solennel. Le scrutin s'ouvrit pour recevoir l'expression de la volonté nationale.
Malgré les menaces de leurs adversaires, les républicains votèrent comme un seul homme pour leur candidat.
Les démocrates, au contraire, persistèrent dans leur triple choix et assurèrent ainsi une immense majorité à M. Lincoln, qui fut proclamé, par le sénat, président de la république durant quatre années.
Dans les jours de profonde agitation politique, ce sont ordinairement les chefs les plus exaltés qui réussissent à entraîner leur parti. C'est ce qu'on vit alors aux États-Unis. Breckenridge, qui représentait la tendance sécessioniste, fut celui des trois candidats démocrates qui réunit le plus grand nombre de suffrages.
Le meneurs du Sud considérèrent comme une bonne fortune l'élection de M. Lincoln. Pour être secrète et de tout autre nature, la joie qu'ils en ressentirent ne fut pas moins vive que celle des républicains. Ils avaient enfin un prétexte pour dé-
oO ABRAHAM LINCOLN
chirer violemment la patrie. Le moment était venu où ils allaient essayer de réaliser leur rêve favori : la fondation d'un empire ayant pour base immuable l'esclavage.
C'est à cette époque que le vice-président de la confédération naissante, M. Alexandre Stephens, disait à Savannah, dans un discours tristement célèbre : « Quand furent jetées les bases de l'ancienne constitution des Etats-Unis, l'opinion prédominante chez la plupart de nos principaux hommes d'État d'alors regardait l'asservissement de la race africaine comme une violation flagrante des lois de la nature, comme un grand mal au triple point de vue de la société, de la morale et de la politique. Rien de plus radicalement faux cependant que de telles idées ! . . . »
Plus loin, à l'impudence l'orateur ajoutait le blasphème, en osant appliquer à l'esclavage ce que le Christ a dit en parlant de lui-même :
« Cette pierre (l'esclavage), qui avait été rejetée par les constructeurs du premier bâtiment, est devenue la pierre principale, la pierre angulaire de notre nouvel édifice. »
Ce nouvel édifice, les gens du Sud préparaient alors le terrain où ils allaient essayer de le bâtir
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION oi
avec leur propre sang et celui de leurs frères.
Ils étaient à l'œuvre avec un zèle et un enthousiasme dignes d'une meilleure cause.
Leurs journaux publiaient des articles incendiaires, poussaient des cris comme si l'on avait violé la justice et le droit. Leurs prédicateurs sonnaient le tocsin dans leur chaire. Leurs agents parcouraient les états du Sud, réunissant de nombreux meetings, où ils excitaient les passions populaires.
Le résultat auquel on travaillait depuis si longtemps ne tarda pas à se produire. Le nouveau président n'avait pas encore laissé Springfield pour se rendre à Washington, que déjà flottait au vent l'étendard de la révolte.
La Caroline du Sud eut le triste honneur de donner le signal de la rébellion. Le 19 décembre elle se sépara officiellement de l'Union, et si les applaudissements des esclavagistes lui firent oublier l'illégalité et la folie de sa démarche, l'histoire impartiale devait s'en souvenir pour la flétrir au nom de la justice et de l'humanité.
L'esprit de vertige qui venait de frapper la Caroline se propagea rapidement dans le Sud. Ici des officiers fédéraux donnaient leur démission et passaient au service de la nouvelle confédération ; là.
on arrachait le drapeau national pour mettre à sa place le drapeau de la province; ailleurs, les citoyens s'organisaient en milice ; partout on s'approvisionnait d'armes et de' munitions ; on se préparait non-seulement à la défense, mais à l'attaque. Le Nord en était encore à écouter le Congrès de la paix, que déjà le Sud avait levé des impôts et une armée prête à entrer en campagne.
Ceux d'entre les démocrates qui reculaient devant la sécession ne restaient pas inactifs. Ils s'efforçaient d'intimider l'administration, et d'en obtenir des garanties formelles en faveur de l'esclavage. Ils demandaient ce que M. Buchanam, dans son dernier message si plein de choquantes contradictions, conseillait d'accorder au Sud : une clause constitutionnelle garantissant à l'esclavage les territoires de la république.
On comprend l'immense bénéfice qu'une telle mesure eût apporté aux esclavagistes. Ces territoires serviles, en devenant à leur tour des Etats de l'Union, eussent prêté un nouvel appui au parti démocratique, assuré sa domination; et, avec elle, la durée de l'esclavage.
L'impudence ou la naïveté de ces démocrates allait jusqu'à proposer à M. Lincoln un cabinet en-
SA VJE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 53 tièrement dévoué aux intérêts du Sud, et ils trouvaient fort étrange que le président se permît d'hésiter ou de répondre par une fin de non-recevoir. Les républicains, de leur côté, tourmentaient à leur manière le nouveau chef de la nation . Les uns le pressaient de faire connaître avant son inauguration le programme de sa politique; les autres essayaient de l'entraîner dans leurs témérités. Ces derniers étaient des abolitionistes ardents, qui, tout en poursuivant un noble but, envenimaient les haines politiques par leurs déclamations fuiibondes. Ils avaient au sujet de l'esclavage leurs coudées d'autant plus franches, que la plupart d'entre eux n'étaient pas arrêtés par le respect de la constitution, à laquelle ils avaient refusé de prêter serment, parce qu'elle reconnaissait les droits du régime servile.
En Amérique, les homme d'Etat sont très-accessibles; ils accordent facilement des entrevues même à des personnes qui n'ont aucune affaire à traiter avec eux.
M. Lincoln était loin de différer à cet égard. Sa simplicité et sa bienveillance encourageaient les visiteurs. Aussi en était-il accablé, si bien qu'il fut contraint de fixer des heures de réception. Il était visible pour quiconque se présentait à sa porte de
dix heures à midi et de deux heures à quatre heures. Républicains et démocrates, fonctionnaires et simples citoyens, savants ou ignorants, riches ou pauvres, jeunes ou vieux, blancs ou noirs, il accueillait etécoutait tout le monde avec la même affabilité. Le reste de sa journée était, à cette époque, presque entièrement consacré à sa correspondance. Son secrétaire n'écrivait pas moins de cinquante lettres par jour.
Au milieu de toutes ces passions politiques qui étaient venues le trouver dans sa paisible maison de Springfield, et qui déjà s'agitaient et se heurtaient bruyamment autour de lui, Abraham Lincoln demeura calme, prudent, discret. Il sut résister à tous les entraînements, à toutes les sollicitations.
Le journal de Springfield, qui passait pour être son organe, tout en condamnant le mouvement de la sécession, blâmait les imprudences des ultrarépublicains, prêchait aux uns et aux autres la modération, à tous le respect des lois et la fidélité à la constitution du pays.
M. Lincoln nese départit pas de cette sage réserve avant le jour de son inauguration, et fit entendre ce langage conciliateur jusqu'au bombardement du fort Suinter.
Le 20 décembre, les républicains de Springfield fêtèrent la nomination de leur illustre compatriote. Une nombreuse procession, précédée d'une musique, éclairée par des torches et des transparents illuminés à l'intérieur et couverts de devises libérales, se rendit devant la maison du président. C'était une habitation simple, mais gracieuse ; n'ayant qu'un seul étage, une porte et neuf fenêtres rectangulaires sur la façade principale ; précédée d'une terrasse étroite, légèrement élevée au-dessus du niveau de la rue, et entourée d'une palissade en bois à claire-voie l.
Quand la musique eut joué le « Hail to the chief » ou tout autre air national, M. Lincoln parut à l'une de ses fenêtres, et adressa à la foule les paroles suivantes :
« Amis et concitoyens, vous m'excuserez de ne pas vous faire un discours en cette occasion. Je vous remercie, vous et tous ceux qui par leur vote ont soutenu les principes républicains. Je me réjouis avec vous du succès qui a si bien couronné notre cause.
» Cependant, au milieu de toutes nos réjouissances,
1. Maison d'Abraham Lincoln à Springfield, Illinois; photographie par J. A. Whipple, Boston.
gardons-nous d'exprimer ou de nourrir des sentiments de malveillance envers ceux de nos concitoyens qui par leurs suffrages se sont séparés de nous. Souvenons-nous toujours que tous les Américains sont frères, citoyens d'une même patrie, et qu'ils doivent demeurer unis par des sentiments de fraternité. Laissez-moi encore vous remercier et m'excuser de ne pas vous parler plus longtemps en ce moment. »
Ces paroles de paix furent suivies d'autres allocutions adressées au peuple par divers orateurs. Le sénateur Trumbull signala le caractère national qu'aurait la politique de la nouvelle administration. Quoique élu par les républicains, M. Lincoln, en tant que magistrat, ne voulait appartenir à aucun parti. Après son inauguration il serait le président du pays tout entier, prêt à défendre au nom de la constitution les droits de l'Etat contre toutes les attaques. Le parti républicain devait, maintenant qu'il était au pouvoir, prouver qu'il n'avait jamais voulu et qu'il ne voulait pas porter atteinte aux droits de personne.