CHAPITRE IV
Départ de Springfield. — Adieux de M. Lincoln à ses amis. — Son voyage jusqu'à Washington. — Réceptions triomphales et dangers menaçants. — Discours prononcés dans diverses villes. — Arrivée à Washington. — Discours au peuple de cette ville.
' Le il février 1861, M. Lincoln quitta Springfield pour se rendre à Washington. Outre sa famille, il amenait avec lui sa belle-sœur, Mme Marian Edwards, femme d'une éducation et d'un esprit distingués; et une nièce de dix-huit ans, d'une remarquable beauté. Ces deux aimables compagnes devaient aider Mnie Lincoln à faire les honneurs de la Maison-Blanche aux nombreux visiteurs que la position de son mari devait attirer en foule.
Les amis du président et un grand nombre d'habitants de Springfield l'accompagnèrent à la gare, où il leur adressa ce touchant adieu :
« Amis et concitoyens,
» Vous ne sauriez comprendre toute la tristesse que j'éprouve en ce moment. C'est à ce peuple que je dois ce que je suis; ici j'ai vécu plus d'un quart de siècle ; ici sont nés mes enfants ; ici est enterré l'un d'eux. J'ignore si je vous reverrai jamais. Il m'incombe un devoir, leplus grand peut-être qui ait été imposé à un homme depuis les jours de Washington. Washington n'eût jamais réussi sans le secours de la Providence en laquelle il se confia toujours. Je sens que la même assistance m'est nécessaire. Moi aussi, c'est sur le Tout-Puissant que je m'appuie, et j'espère, mes amis, que vous implorerez en ma faveur sa protection divine. Encore une fois, adieu ! »
En parlant ainsi, il était, comme ses auditeurs, visiblement ému. Il leur serra à tous la main, monta dans son wagon, et quelques secondes après, le train l'emportait loin de cette ville, où il avait passé de longues années, entouré de l'affection ou du respect de tous, et qu'il ne devait plus revoir.
Son voyage de Springfield à Washington dura douze jours. Ce fut une marche triomphale, mais
SA VIE, SON CARACTÈRE, SUN ADMINISTRATION 59 semée de périls. A quelques milles en avant d'Indianapolis, on avait dérangé la ligne de manière à à faire dérailler le train. A Cincinnati, on trouva dans le wagon de M. Lincoln et sous le siège qu'il occupait une bombe qu'une main criminelle y avait déposée. Ces circonstances, et d'autres indices non moins significatifs, éveillèrent l'attention de la police, et l'on parvint à découvrir qu'une bande d'assassins s'était échelonnée le long de la route que devait suivre le président.
Néanmoins M. Lincoln continua paisiblement son voyage, recevant, dans toutes les villes où il s'arrêtait, un accueil enthousiaste ou respectueux, et répondant aux députations qui venaient le féliciter par des discours brefs et improvisés, où le patriotisme le plus pur s'allie à la modération politique la plus louable et à la modestie la plus sincère.
Le M au soir, il arriva à Indianapolis, où il parla en ces termes aux magistrats et à la foule qui l'avaient brillamment accueilli :
« Concitoyens de l'Indiana,
» Je vous remercie vivement de cette magnifique bienvenue et surtout du généreux appui donné par
votre Etat à la cause qui est, je pense, dans ce pays, aussi bien que dans le monde entier, la cause de la justice et de la vérité. Salomon dit : « Il y a un temps pour se taire ; » et lorsque des hommes discutent entre eux, sans être sûrs de parler des mêmes choses, tout en usant des mêmes termes, ils feraient peut-être mieux de garder le silence. On se sert beaucoup aujourd'hui des mots de contrainte et d'invasion, et c'est souvent avec passion qu'on les prononce. Tâchons de nous assurer, si possible, que nous comprenons bien la pensée de ceux qui les emploient. Acquérons une définition exacte de ces termes; non d'après les dictionnaires, mais d'après les hommes eux-mêmes , qui certainement veulent flétrir ce qu'ils désignent ainsi. Qu'est-ce que la contrainte? qu'est-ce que l'invasion? Y aurait-il invasion si dans un but hostile une armée s'avançait dans la Caroline du Sud sans le consentement de cet État? Oui, certes; et il y aurait aussi contrainte si les Carolirïiens étaient forcés de se soumettre. Mais si les Etats Unis voulaient simplement conserver ou reprendre leurs propres forts ou toute autre de leurs propriétés, et percevoir l'impôt sur les importations étrangères, cet acte ou ces actes devraient-ils être taxés d'invasion et de contrainte ?
Nos partisans déclarés de l'Union, qui décident malicieusement qu'il faut résister à la contrainte et à l'invasion, pensent ils que des actes de cette nature seraient de la part des États-Unis une contrainte et une invasion ? S'il en est ainsi, ils doivent n'avoir qu'une idée bien faible et bien vague sur les moyens de conserver l'objet de leur grande affection. A leur point de vue, l'Union serait, plutôt qu'un mariage régulier, une espèce d'engagement de libre amour, qui ne devrait se maintenir que par une attraction sympathique. Et, soit dit en passant, en quoi consiste l'inviolabilité spéciale d'un État? Je ne parle pas de la position que la constitution fait à un Etat dans le sein de l'Union ; car c'est là un lien que nous reconnaissons tous. Cette position, cependant, un État ne saurait la conserver en sortant de l'Union. Je parle de ce prétendu droit primitif d'un État, droit qui consiste à régir tout ce qui est moindre que l'État, et à ruiner tout ce qui est plus important que lui. Si, dans un cas donné, un État et un comté se trouvaient égaux en étendue et en population, en quoi, au point de vue des principes, l'État seraitil plus important que le comté ? D'après quel principe, je dis quel principe légitime, un État, qui en population et en* étendue n'est que la cinquantième
partie de la nation, pourrait-il briser l'Union, et contraindre ensuite, de la manière la plus arbitraire, l'une de ses subdivisions proportionnellement plus grande que lui? Quel est ce droit étrange et mystérieux qui confère à une fraction du pays le privilège de tyrannie, parce qu'elle porte tout simplement le nom d'État ?
» Citoyens, je n'affirme rien ; je ne fais que poser des questions pour que vous les examiniez. Et maintenant permettez-moi de vous dire adieu. »
AGolombia,M. Lincoln reçut l'assemblée générale des représentants de la province, et au discours du président du sénat répondit par cette courte allocution :
« Messieurs,
» Il est vrai, comme Ta dit le président du sénat, une très-grande responsabilité pèse sur moi dans la position où m'ont appelé les suffrages du peuple américain. Je suis profondément ému de cette lourde responsabilité. Je ne peux ignorer ce que vous savez tous, que n'ayant pas de nom ni peutêtre de motif d'en avoir un, il m'est pourtant échu une tâche telle que pas un des pères de cette nation
n'en eut de semblable. Dans ce sentiment, je ne peux que chercher un secours sans lequel il me serait impossible d'accomplir cette grande tâche. Je me tourne donc vers le peuple américain et vers Dieu qui ne l'a jamais abandonné.
» On a fait allusion à l'intérêt qu'on avait de connaître la politique de la nouvelle administration. A ce propos, quelques-uns m'ont approuvé, d'autres m'ont blâmé d'avoir gardé le silence. Je pense encore avoir bien fait. Dans les circonstances présentes, si passagères et si changeantes, et sans précédent qui me permît de juger d'après le passé, il m'a paru sage , avant de me prononcer sur les difficultés du pays, d'acquérir une vue générale de toute la situation ; libre après tout de modifier ou de changer ma politique selon que les événements l'exigeront.
» Ce n'est pas par un motif d'inquiétude réelle que j'ai gardé le silence, car rien ne va mal. C'est un fait encourageant qu'il n'y ait rien de blessant pour personne. C'est la chose la plus consolante, et nous en pouvons conclure que tout ce dont nous avons besoin, c'est de temps, de patience et de confiance en Dieu qui n'a jamais délaissé son peuple.
» Citoyens, j'ai prononcé spontanément les paroles
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que vous venez d'entendre, et maintenant je termine. »
À Pittsburg, dans la Pensylvanie, et à Claveland, dans l'Ohio, le président prononça deux autres discours à peu près semblables par le fond. Nous ne citerons qu'un fragment de celui qu'il fit à Claveland :
« Vous vous êtes réunis pour témoigner de votre respect à l'Union, à la constitution et aux lois. Laissez- moi vous dire que c'est avec vous, le peuple, et non avec n'importe quel homme, qu'on peut faire avancer la grande cause de l'Union et de la constitution. Aussi demeuré -je avec vous seul.
» On a fait de fréquentes allusions au trouble qui règne à présent dans les questions de notre politique nationale. Je pense qu'il n'y a aucune raison de s'agiter. La crise, comme on l'appelle, est purement artificielle. Il y a, dans toutes les parties de notre contrée, diversité d'opinions politiques, comme cela a lieu ici même; vous n'avez pas tous voté pour la personne qui vous parle en ce moment. Ce qui arrive maintenant ne nuira pas à ceux qui sont plus éloignés d'ici. N'ont-ils pas à présent tous leurs droits comme ils les ont toujours eus? Ne leur rend-on pas leurs esclaves fugitifs, comme par le
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 65 passé ? Ne demeurent-ils pas sous cette même constitution qui les régit depuis environ soixante et dix ans ? Ne jouissent ils pas de la même position en tant que citoyens de la patrie commune, et avonsnous quelque pouvoir de changer cette position ? Quel est donc le différend entre eux et nous? Pourquoi toute cette excitation ? Pourquoi ce mécontentement ? Gomme je l'ai dit tantôt, la crise est entièrement artificielle. Elle n'a, en fait, aucun fondement. On n'en a pas établi la légitimité, il n'est donc pas nécessaire de la réfuter. N'y prenons pas garde; cela tombera de soi-même. »
L'orateur remercie ensuite de l'accueil qu'il a reçu et de l'appui qu'on a donné à la bonne cause. Il ajoute qu'il considérait cette réception comme indépendante de tout parti. Du reste, il était couve nable qu'il en fût ainsi. « Si le juge Douglas avait été élu, et qu'il fût en route pour Washington, les républicains seraient allés lui souhaiter la bienvenue, comme ce soir ses amis se sont joints aux miens. Si tous les citoyens ne s'unissent pas pour protéger pendant ce voyage ! le bon et vieux vaisseau de l'Union, personne n'aura la