I. Les quatre années de la présidence de M. Lincoln
chance de le piloter pendant un autre voyage. » A New-York, à Philadelphie et à Washington, où le parti démocratique — qui se recrute dans la populace irlandaise — était en grande majorité, M. Lincoln fut cependant reçu avec des marques de respect, sinon de sympathie.
Le maire de New-York, en l'accueillant gracieusement à l'hôtel de ville, lui dit , entre autres choses, qu'il pensait que Son Excellence serait à la hauteur des difficultés du moment ; à quoi M. Lincoln répondit :
« Monsieur le maire,
» C'est avec une profonde gratitude que je remercie de la réception que me fait la grande cité de New-York. Je ne puis oublier que cet accueil est celui d'une population dout la grande majorité ne partage pas mes vues politiques. J'en suis heureux, car ce m'est une preuve que le peuple, au sujet des grands principes de notre gouvernement, est presque, sinon entièrement unanime.
» Quant aux difficultés qui de nos jours se dressent devant nous, je ne peux que partager les sentiments exprimés par le maire. Pour ce qui est
du dévouement à l'Union, je crois ne le céder à aucun des citoyens de ce pays ; mais quant à la sagesse de conduire les affaires de manière à préserver l'Union, je crains que vous n'ayez placé en moi une trop grande confiance. Je suis sûr d'apporter à l'œuvre un cœur dévoué. Il n'est rien qui puisse me faire consentir à la ruine de cette Union qui a fait la grandeur non-seulement de cette importante cité de New- York, mais aussi de tout le pays ; rien qui m'y fasse consentir volontairement, à moins que ce ne soit le but même en vue duquel l'Union a été formée. Je comprends que le navire a été construit pour le transport et la conservation de la cargaison, et que tant qu'il est en sûreté avec la cargaison, on ne doit pas l'abandonner. Nous ne devons jamais renoncer à l'Union, à moins qu'il n'y ait plus possibilité d'existence, et qu'il ne devienne obligatoire de jeter par-dessus le bord les passagers et la cargaison. Donc, aussi longtemps qu'il sera possible de conserver la prospérité et les libertés de ce peuple avec l'Union, mon but sera de la maintenir.
» Et maintenant, monsieur le maire, tout en vous renouvelant mes remercîments pour cette réception cordiale, permettez-moi de terminer. »
Des applaudissements chaleureux accueillirent ce discours. Ensuite plus de six mille citoyens furent admis dans la salle du gouverneur pour y présenter leurs salutations ou serrer la main à M. Lincoln. Mais comme la foule des visiteurs ne faisait qu'augmenter à chaque instant, on finit par fermer les portes. Le président parut alors à ce même balcon où l'on devait lire environ quatre ans après : « Deuil national. » Il adressa quelques paroles à la foule rassemblée devant l'hôtel de ville, puis se retira chez lui, comme on le pense bien, très-fatigué.
Pourtant, le lendemain, à huit heures du matin il continuait sa route vers Washington. Il arriva à Philadelphie dans l'après-midi du 21, après s'être arrêté tour à tour à Jersey, à Newark et à Trenton. Une foule compacte l'escorta de la gare à l'hôtel Continental. Là, dans un nouveau discours, il dit au peuple qu'il serait heureux si ses efforts aboutissaient à rétablir la paix, l'harmonie et la prospérité dans tout le pays. « Je vous affirme, ajouta-t-il, que c'est d'un cœur sincère que je me mets à l'œuvre. La tête sera-t-elle à la hauteur du cœur? C'est ce que l'avenir montrera. »
La preuve en est laite maintenant. Latêteetlecœur
étaient vraiment à la hauteur des immenses difficultés de la tâche. M. Lincoln était bien l'homme qu'il fallait à la patrie et à l'humanité en ces longs jours de crise. Il a rétabli l'Union et renversé l'esclavage.
Le lendemain, 22 février, était l'anniversaire de la naissance de Washington. Le président prit part à cette fête nationale. Il vint, dans la matinée, à la vieille Salle de l'Indépendance, où, en réponse à l'honorable M. Cuyler, il prononça ces paroles :
« Je suis rempli d'une profonde émotion en me trouvant ici, dans ce lieu où étaient rassemblés à la fois la sagesse, le patriotisme et le dévouement au principe d'où sortirent les institutions qui nous abritent.
» Vous m'avez affectueusement insinué que c'est ma tâche de rétablir la paix dans le pays maintenant agité. Je peux vous dire en réponse, monsieur, que j'ai écarté les sentiments politiques que j'entretiens personnellement; que je les ai éloignés autant que possible des sentiments qui prirent naissance dans cette salle et qui furent donnés au monde. Je n'ai jamais eu, en matière politique, un sentiment qui ne soit né de celui qui est renfermé dans
la Déclaration d'Indépendance. J'ai souvent médité sur les dangers que bravaient les hommes qui s'assemblaient ici, y rédigeaient et y adoptaient la Déclaration d'Indépendance. J'ai calculé les fatigues qu'enduraient les officiers et les soldats de l'armée qui acheva cette indépendance. Je me suis souvent demandé quels furent les grands principes ou la grande idée qui unit si longtemps cette confédération. Ce n'était pas le simple but de la séparation de ces colonies d'avec la mèrepatrie, mais le sentiment, exprimé dans la Déclaration d'Indépendance, qui donna la liberté à ce pays, et qui, je l'espère, la donnera au monde entier dans les siècles futurs. C'était ce sentiment qui fit espérer qu'au moment voulu le fardeau serait enlevé de dessus les épaules de tous les hommes. Voilà le sentiment renfermé dans la Déclaration d'Indépendance. Et maintenant, mes amis, ce pays peut-il être sauvé sur cette base? Si cela se peut et qu'il me soit donné d'y contribuer, je m'estimerai l'un des hommes les plus heureux du monde. Mais si cette contrée ne pouvait être sauvée sur ce principe, ce serait vraiment terrible. Toutefois, si pour le salut de ce pays il fallait sacrifier ce principe.... j'allais dire que je préférerais être assas-
sine à cette place, plutôt que d'y consentir! Cependant, selon la manière dont j'envisage l'état présent des affaires, il n'est pas besoin de verser le sang ni de faire la guerre. Non, ce n'est pas nécessaire. Je ne suis pas pour de tels moyens, et je peux dire d'avance que le sang ne sera pas versé, à moins qu'on n'y contraigne le gouvernement, et qu'il ne soit ainsi obligé d'agir pour sa propre défense. Mes amis, je ne m'attendais pas en venant ici à vous adresser la parole. Je supposais que je n'aurais qu'à concourir, en quelque manière, à la cérémonie du déploiement du drapeau. Il se peut donc que j'aie commis en parlant quelque indiscrétion. Cependant, je n'ai rien dit qui ne soit conforme à ces principes pour lesquels je veux vivre, et pour lesquels, si c'est le bon plaisir du Dieu tout-puissant, je veux aussi mourir. »
Hélas! n'a-t-il pas été l'illustre martyr de ces grands principes de liberté et d'égalité?
M. Lincoln, précédant l'assemblée, passa ensuite dans le square situé derrière la salle de l'Indépendance, et là, au milieu de l'enthousiasme général, il hissa de sa propre main un nouveau drapeau national portant les trente-quatre étoiles.
Le président arriva sur le soir à Harrisburg, où
il prononça d'autres discours, animés du même esprit patriotique et conciliateur.
Cependant, comme sa vie était vraiment en danger à mesure qu'il approchait du terme de son voyage, il se décida, sur le conseil du général Scott et de M. Seward, à franchir rapidement et incognito la distance qui sépare Harrisburg de Washington. Pourtant, à Baltimore, une multitude empressée, mais généralement peu sympathique, encombrait les abords de la gare, attendant l'arrivée du président. C'était surtout cette vile populace irlandaise, démocratique par la bassesse de ses instincts, et qui s'apprêtait déjà à verser la première le sang des volontaires de la patrie, à leur, passage à Baltimore pour aller combattre l'ennemi. M. Lincoln, qui voyageait depuis Harrisburg dans un train spécial, traversa Baltimore sans s'y arrêter. Enfin, le 23, de très-bonne heure, il entrait dans la capitale de l'Union, où on ne l'attendait pas de sitôt. A onze heures, accompagné de M. Seward, il se rendit à la Maison-Blanche. L'ex-président Buchanam, revenu de la surprise que lui causa cette apparition subite, fit à son successeur le plus cordial accueil, et le présenta aux membres de son cabinet alors en séance.
C'est avec cette simplicité quasi bourgeoise que M. Lincoln fit son entrée dans ce palais national où son souvenir sera vivant à jamais, où sa noble image se présentera à tous ses successeurs pour leur inspirer le patriotisme et le désintéressement. Les quelques jours qui suivirent jusqu'au moment de l'inauguration furent peut-être les plus fatigants de la vie d'Abraham Lincoln. Gomme il formait alors son cabinet, il était accablé par une foule de conseilleurs et de compétiteurs qui se disputaient la faveur présidentielle. Il recevait et écoutait tout ce monde avec sa bienveillance et son calme ordinaires; toujours discret, habile à éluder les questions importunes ou délicates, attentif à ne blesser personne, se dérobant à toute influence, pour ne suivre que les lumières de sa droite conscience et de sa saine raison. A ces visites aussi intéressées que peu intéressantes s'ajoutaient de nombreuses réceptions privées ou officielles et diverses circonstances où M. Lincoln devait payer de sa personne. Le 28 au soir, M. et madame Lincoln, qui n'étaient point encore installés à la Maison-Blanche, donnèrent une grande soirée aux représentants et à divers fonctionnaires de l'État. Vers onze heures, le peuple rassemblé sous les fenêtres de l'hôtel de-
manda à grands cris le président. Celui-ci parut à un balcon, et quand le silence fut rétabli :
« Mes amis, dit-il, je suppose que toutes ces raafestations ont pour but de me féliciter, et, à ce titre, je vous en remercie. Jamais homme n'est entré à Washington dans des circonstances semblables à celles de mon arrivée dans cette ville. J'y suis venu occuper une position officielle au milieu d'une population qui m'a été et qui, je le suppose, m'est encore entièrement opposée. (Plusieurs voix : « Non ! non 1 » et d'autres : « C'est une erreur; continuez, monsieur, vous vous êtes trompé. » ) Je n'ai pas l'intention de vous faire maintenant un long discours; je ne veux que vous répéter ce que j'ai dit hier, je crois, à votre honorable maire et à son conseil municipal qui étaient venus me faire visite. Je crois fort que les sentiments de malveillance qui existent entre vous et les populations qui vous entourent, ou celles que je viens de quitter, ont eu et ont pour cause un malentendu. (Plusieurs voix : « C'est ça! ») J'espère que si les choses vont aussi bien que nous le désirons tous, je pourrai, en quelque manière, dissiper ce malentendu. (Bien 1 bien !) Je pense qu'il me sera possible de vous convaincre, vous et le peuple de cette partie du pays, que
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 75 nous vous regardons à tous égards comme nos égaux, comme ayant droit au respect et aux procédés que nous réclamons pour nous-mêmes , et que d'aucune manière nous ne sommes disposés, dans le cas où ce serait en notre pouvoir, de vous opprimer ou de vous priver d'aucun des droits que vous accorde la Constitution des États-Unis. Même, nous ne serons pas méticuleux sur le chapitre de ces droits; au contraire nous sommes déterminés à vous donner, autant qu'il est en notre pouvoir, et sous la sauvegarde de la Constitution, tous vos droits, non pas à contre-cœur, mais joyeusement et pleinement. J'aime à croire qu'en agissant ainsi avec vous, nous apprendrons à nous mieux connaître et à nous aimer. Et maintenant, mes amis, après ces quelques remarques, je vous réitère mes remercîments pour vos félicitations, et vous souhaite honne nuit. »