CHAPITRE V
Inauguration de M. Lincoln. — Discours qu'il prononça dans cette circonstance. — La confédération du Sud. — Manifeste de la convention de la Louisiane. — Attaque et prise du fort Suinter. — Cri de guerre dans le Nord. — Quelques parole» du premier message de M. Lincoln. — Campagne de 1861. — Désastre de Bull- Hun et défaite de Bull's-Bluff.
L'inauguration de M. Lincoln eut lieu le 4 mars. La cérémonie en fut la même que par le passé, mais il y régna une solennité extraordinaire.
Au milieu et sur le devant de la vaste estrade élevée sous les portiques du Gapitole, se dressait un dais de velours, sous lequel étaient! assis, avec M. Lincoln, rex-présidentBuchanam, le chief justice Taney et les sénateurs Chase et Baker. Devant ces illustres personnages, et au bord de l'estrade était une petite table. A droite ou à gauche du dais, le fds aîné et les secrétaires de M. Lincoln, le corps diplomatique, les membres de la cour suprême, ceux des deux
chambres du Congrès, des officiers supérieurs, des citoyens notables et des dames. Au pied de l'estrade, sur la place du Gapitole, la musique de la marine jouait des airs patriotiques, et, derrière elle, se pressait une foule de trente mille spectateurs.
Quand le moment fut venu, le sénateur Baker présenta au peuple le chef de la nation :
« Citoyens, dit-il, je vous présente Abraham Lincoln, élu président des Etats-Unis d'Amérique. »
Alors M. Lincoln, d'une manière à la fois grave et délibérée, s'avança jusqu'à la petite table où il plaça le manuscrit de son discours. Les applaudissements qui l'avaient accueilli à son apparition sur l'estrade se renouvelèrent avec plus de force, et, pour remercier le peuple de ces manifestations sympathiques, il s'inclina à deux reprises. Ensuite, au milieu d'un vaste silence, il lut de sa voix claire et vibrante son discours d'inauguration.
Aussitôt qu'il eut fini, le chief justice se leva pour recevoir le serment présidentiel. Ceux qui étaient assis se tinrent debout ; toutes les têtes se découvrirent ; le silence devint vraiment religieux. Alors l'élu de la nation prononça le serment d'usage :
« Moi, Abraham Lincoln, je jure solennellement de remplir avec fidélité l'office de président des
Etats-Unis, et de conserver, protéger et défendre de tout mon pouvoir la Constitution des États- Unis. »
Jamais serment ne fut prêté avec plus de sincérité et de résolution. Il n'y avait pas à craindre que l'homme vertueux dont la carrière avait été sans aucune espèce de tache, et qui s'était toujours montré fidèle à sa parole dans les relations ordinaires de la vie, pût jamais violer un aussi solennel engagement contracté envers toute une nation. On verra par la suite qu'en effet il eut toujours son serment présent à l'esprit, car sa conscience l'avait accepté loyalement et sans arrière-pensée. Dans tout le cours de son administration il n'est pas un seul acte que ne légitime la Constitution. Ni la crainte, ni les passions populaires, ni l'ambition, ni même la satisfaction de nobles idées et de sentiments généreux-, ne purent ébranler sa fidélité. C'est qu'elle reposait sur cette probité irréprochable qui constitue la vraie grandeur, et sans laquelle les dons les plus précieux du génie, les actions les plus éclatantes, le succès le plus inouï demeurent ternis aux yeux de l'immuable justice. Qui s'étonnera qu'Abraham Lincoln ait joui du respect universel? Ses ennemis politiques
— il n'en eut jamais d'autres — ont pu le haïr d'une haine aveugle et injuste; mais aucun d'eux n'a pu le mépriser. Pas une voix ne s'est élevée pour ternir sa mémoire, qui comparaîtra, sans rien perdre de son auréole, devant le tribunal de l'histoire , qui passera aux âges les plus reculés, comme un honneur rendu à l'humanité, et auprès duquel pâliront ces gloires factices et imméritées qu'élève le siècle adorateur du succès, mais que la postérité renverse et voue à l'ignominie.
Le discours d'inauguration prononcé par M. Lincoln est vraiment remarquable ; on y retrouve, sous la forme d'une noble simplicité, toutes les qualités morales de cette belle âme. C'est vraiment éloquent comme tout ce qui part d'un cœur sincère et droit. C'est, à la fois, le langage d'un compatriote à ses frères, d'un sage à ses disciples, d'un père à ses enfants. En dépit de ce qu'il y a naturellement de particulier, de transitoire, comme les événements et les questions dont il s'occupe, il vous en reste je ne sais quelle impression de justice, quelle forte saveur morale qui s'échappe des vérités générales intéressées dans le débat et de l'accent patriotique de l'orateur.
Le président y montre tour à tour l'injustice,
SA VIE, SON CARACTERE, SON ADMINISTRATION 81 l'illégalité, l'impossibilité de la sécession, et termine par un appel sympathique à l'intelligence, au patriotisme et au christianisme de ses « concitoyens mécontents. » Ce discours est trop long pour être cité intégralement; nous en donnerons du moins une rapide analyse, entremêlée de quelques fragments.
Après quelques remarques préliminaires, l'orateur établit que rien ne saurait motiver la sécession. « Le peuple des États méridionaux, dit-il, semble appréhender que l'accession d'un président républicain ne mette en péril leurs propriétés, leur paix et leur sécurité personnelle. Ces craintes n'ont jamais eu de motif raisonnable. En vérité, on a toujours eu à sa portée des preuves catégoriques du contraire. Ces preuves se trouvent dans presque tous les discours publiés de celui qui vous parle en ce moment. Je ne citerai qu'un mot de l'un de ces discours où je déclare « ne pas avoir le dessein de m'ingérer directement ni indirectement dans ce qui a rapport au régime servile en vigueur dans les Etats. » Je crois ne pas en avoir légalement le droit, et je n'en ai pas non plus l'intention. Ceux qui m'ont choisi et élu savaient très-bien que j'ai fait de semblables déclarations et que je ne les ai jamais rétractées.
Plus encore, la plaie- forme républicaine a reconnu très-explicitement le droit qu'a chaque Etat de régler et de contrôler, exclusivement à son gré, ses propres institutions domestiques. » M. Lincoln réitère ici ces mêmes sentiments et ajoute qu'il accordera à tous les Etats, n'importe pour quelle cause, protection selon la Constitution. Il va prêter le serment de sa charge sans restriction mentale.
La sécession, n'ayant pas de raison de se produire, serait de plus illégale. La perpétuité de l'Union est d'abord impliquée dans la loi fondamentale commune à tous les gouvernements nationaux. On peut affirmer, en toute sécurité, que pas un gouvernement n'a inséré dans sa loi organique une clause relative à la fin de son existence ; et quand les Etats-Unis, au lieu d'être un gouvernement régulier, ne seraient qu'une simple association d'États liés entre eux par un contrat, encore faudrait-il, pour que la sécession fût légitime, que toutes les parties contractantes y consentissent. En descendant de ces principes généraux aux faits historiques , nous y voyons la confirmation de l'Union ; celle-ci est beaucoup plus ancienne que la Constitution, qui n'est que le perfectionnement d'une série d'actes et d'engagements ayant pour but de réunir les États en une
seule et même nation. L'Union est donc légalement indissoluble, et le président doit la sauvegarder. C'est pour lui une affaire de simple devoir, qu'il accomplira autant que possible ; à moins que son maître légitime, le peuple américain, ne l'en dispense par un acte qui fasse autorité. « J'espère, dit ici M. Lincoln, qu'on ne verra pas dans ces paroles une menace, mais simplement une affirmation du dessein que l'on a de maintenir l'Union; pour cela, il ne sera pas nécessaire de recourir à la violence ni de verser le sang, à moins qu'on n'y contraigne l'autorité nationale. Le pouvoir qui m'est confié doit s'exercer à maintenir, à occuper, à posséder la propriété et les places fortes du gouvernement, et à percevoir les taxes et les impôts; mais au delà des moyens nécessaires à atteindre ce but, il n'y aura nulle part ni invasion ni emploi de la force contre le peuple... Telle est la marche qu'on suivra, à moins que les événements et l'expérience ne montrent l'àpropos d'une modification ou d'un changement. Dans tous les cas je veux agir avec la plus grande discrétion, en vue et dans l'espoir d'une solution pacifique des troubles du pays et du rétablissement des sympathies et des affections fraternelles.
» Qu'il y ait, dans l'une ou l'autre section, des personnes qui cherchent à détruire l'Union, et qui saisissent avec joie, à tout hasard, le moindre prétexte pour arriver à leurs fins, c'est ce que je ne veux ni affirmer ni contester; mais s'il y a de tels hommes, il n'est pas nécessaire que je leur adresse un seul mot.
» Mais à ceux qui aiment vraiment l'Union ne leur parlerai-je pas avant qu'ils s'engagent dans une affaire aussi grave que la destruction de notre édifice national avec ses bienfaits, ses gloires et ses espérances ? Ne serait-il pas bien tout d'abord de s'assurer pourquoi on veut agir ainsi? Voulez- vous hasarder un pas si désespéré, lorsque aucune portion des maux que vous fuyez n'existe en réalité? Le voulezvous, quand quelques-uns des maux positifs vers lesquels vous volez sont plus grands que tous les maux réels que vous pourriez fuir? Voulez-vous courir le risque de commettre une terrible faute? Tout le monde se prétend satisfait dans le sein de l'Union, si tous les droits constitutionnels sont respectés. Est-il donc vrai que l'un des droits pleinement écrits dans la Constitution ait été jamais contesté? Je ne le pense pas. Heureusement l'esprit humain est constitué de manière qu'aucun parti n'aurait l'audace de
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 85 le faire. Trouvez, si vous pouvez, un seul cas où l'on aitméconnu une mesure explicitement consignée dans la Constitution. Si, par la simple force des chiffres, une majorité frustrait une minorité de l'un des droits clairement écrits dans la Constitution, ce pourrait être, au point de vue moral, la justification d'une révolution; et ce le serait à coup sûr, si le droit violé était un droit capital. Mais tel n'est pas notre cas. Tous les droits vitaux des minorités et des individus leur sont si solidement assurés par les affirmations et les négations, les prohibitions et les garanties de l'acte constitutionnel, quç jamais controverse ne s'est élevée à leur sujet.
» Quant aux questions secondaires que la Constitution n'a pas tranchées, parce qu'il est impossible de les prévoir toutes, la minorité doit se soumettre à la majorité. Si la minorité ne veut pas y consentir, la majorité ou le gouvernement doit cesser. Il n'y a pas d'autre alternative, car le gouvernement doit pencher d'un côté ou de l'autre. Si dans un tel cas la minorité préfère se séparer plutôt que de se soumettre, elle commet un précédent qui, à son tour, la ruinera et la divisera, car une nouvelle minorité • survenue dans son sein se séparera d'elle, si la ma-
jorité se refuse au contrôle de cette minorité. Par exemple, pourquoi, dans un ou deux ans d'ici, une partie d'une récente confédération ne s'en séparerait-elle pas arbitrairement , précisément comme certaine partie de notre Union prétend s'en retirer aujourd'hui ? L'idée centrale de la sécession est évidemment l'essence de l'anarchie.
» Une majorité renfermée dans des limites constitutionnelles et changeant toujours facilement, selon les modifications volontaires des sentiments et de l'opinion publique, est le seul souverain légitime d'un peuple libre. Qui la rejette doit nécessairement aboutir à l'anarchie ou au despotisme. L'unanimité est impossible. La loi d'une majorité, en tant qu'arrangement définitif et permanent, est- complètement inadmissible. Si donc l'on rejette le principe de majorité, il ne reste, sous n'importe quelle forme, que l'anarchie ou le despotisme.
» Il est des personnes qui voudraient faire trancher les questions constitutionnelles par des décisions de la cour suprême; mais tout citoyen candide avouera que, du moment où les questions qui intéressent la nation entière seront irrévocablement fixées par décision de la cour, le peuple aura dès lors cessé d'être son propre maître. »
SA YIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 87 M. Lincoln montre ensuite que la sécession, loin de résoudre les questions litigieuses, les aggraverait et en augmenterait le nombre. Nous ne citerons rien de cette partie du discours présidentiel, car on la trouvera telle quelle dans l'un des messages de M. Lincoln dont nous parlerons plus loin.
» Le pays avec ses institutions, continue l'orateur, appartient au peuple qui l'habite. C'est à ce peuple de modifier ou de changer son gouvernement par l'exercice de ses droits constitutionnels.» Le président n'ignore pas que beaucoup de citoyens, honorables patriotes, aimeraient qu'on amendât la Constitution. Sans faire aucune recommandation à cet égard, il reconnaît la pleine autorité du peuple en cette matière, et, loin de s'y opposer, il serait heureux qu'on fournît au peuple l'occasion légitime d'agir dans ce sens. Il ajoute que le mode des Conventions lui paraît préférable , car les amendements émaneraient du peuple lui-môme, tandis que, sans cela, le peuple n'a que le pouvoir d'accepter ou de rejeter des propositions rédigées par des personnes qui n'ont pas été choisies dans ce but, et dont les articles peuvent ne pas être tels qu'on les voudrait, soit pour les sanctionner, soit pour les annuler.
« Le ckief magistrate tire toute son autorité du peuple qui ne lui a pas donné le pouvoir de fixer des termes pour une séparation des États... Son devoir est d'administrer ce gouvernement comme il l'a reçu et de le transmettre intégralement à son successeur. Pourquoi n'aurait-on pas une patiente confiance en la justice décisive du peuple ? Y a-t-il dans le monde une espérance meilleure ou semblable 2 Dans nos différends actuels il n'est aucun parti qui ne croie avoir raison. Si le Régulateur tout-puissant des nations, avec sa vérité et sa justice éternelles, est de votre côté, gens du Nord, ou du vôtre, gens du Sud, certainement cette vérité et cette justice prévaudront par le jugement de ce grand tribunal, le peuple américain ! Avec notre système de gouvernement, le peuple ne donne sagement à ses serviteurs publics qu'un faible pouvoir de mal faire, et, avec la même sagesse, il a pris des mesures pour que ce peu d'autorité lui revînt à de très-courts intervalles. Quand le peuple garde sa puissance et sa vigilai.ee, il n'est pas d'administration qui puisse, par un excès de faiblesse ou de folie, compromettre sérieusement le gouvernement dans la courte durée de quatre ans.
» Concitoyens, pour tout dire en un mot, réflé-
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 89 chissez bien et avec calme à toutes ces questions. À attendre , rien de précieux ne peut être perdu ; mais s'il y a un motif qui pousse quelques-uns de vous à faire avec une hâte fiévreuse un pas qu'ils ne feraient jamais après délibération, ce motif sera
annulé en prenant du temps
» Quand il serait admis que vous, qui êtes mécontents, avez, dans cette dispute, le droit de votre côté, encore n'y aurait-il aucune raison de précipiter l'action. L'intelligence, le patriotisme, le christianisme et une ferme confiance en celui qui n'a jamais abandonné ce pays favorisé, sont encore les moyens propres à aplanir le mieux possible nos difficultés présentes. C'est en vos propres mains, mes concitoyens mécontents, que se trouve l'immense événement d'une guerre civile. Le gouvernement ne vous' attaquera pas Vous pouvez ne pas avoir la lutte, si vous n'êtes vous-mêmes les agresseurs. Vous n'avez pas, inscrit dans les cieux, un serment" qui vous oblige à détruire ce gouvernement; tandis que je vais avoir, moi, ce serment, l'un des plus solennels : « Conserver, protéger et défendre » ce gouvernement ! Je regrette de terminer. Nous ne sommes pas ennemis, nous sommes amis, nous ne devons pas être ennemis. Quoique la
passion fasse de violents efforts, nous ne devons pas rompre nos liens d'affection.
» Les cordes mystiques du souvenir qui, sur cette vaste contrée, s'étendent de tout champ de bataille et de chaque tombe patriotique à tout cœur vivant et à chaque pierre du foyer, vibreront encore pour chanter le chœur de l'Union, lorsqu'elles seront touchées — et elles le seront certainement — par ce qu'il y a de plus angélique dans notre nature 1»
On voit par ce discours que M. Lincoln se faisait encore illusion sur la gravité et la consistance du mouvement sécessioniste. Il espérait ramener les rebelles en usant de douceur et de ménagement.
D'ailleurs l'opinion publique, qu'il voulut toujours prendre pour guide de sa politique intérieure, était loin de s'être prononcée pour la guerre. Les abolitionistes voulaient qu'on souscrivît avec joie à la séparation , et les conservateurs étaient plus ou moins disposés à accorder au Sud des garanties formelles en faveur de l'esclavage. Mais le Sud, irrévocablement décidé, ne vit dans cet état de l'opinion publique et dans tous les ménagements de la nouvelle administration que des preuves d'impuissance et de peur. Son audace ne fit que s'en accroître.
Dans le courant du mois de janvier, l'Alabama, la Floride, le Mississipi, la Louisiane et le Texas avaient suivi l'exemple de la Caroline du Sud.
Il est curieux de voir comment ces provinces serviles légitimaient leur trahison. Yoici les considérants de la convention de la Louisiane. La pièce serait vraiment comique si elle n'était profondément triste. Les rédacteurs de la plate-forme y montrent je ne sais quelle sollicitude monstrueuse pour les nègres. Ils considèrent comme une sorte d'institution philanthropique, charitable, chrétienne, ce doux esclavage, que les noirs ont pourtant l'ingratitude de vouloir fuir.
Mais voici le manifeste :
« Attendu qu'il est évident qu'Abraham Lincoln, s'il est inauguré président des Etats-Unis, voudra tenir les promesses qu'il a faites aux abolitionistes du Nord ; que ces promesses, si elles sont remplies, entraîneront inévitablement l'émancipation et le malheur des esclaves du Sud, leur égalité avec une race supérieure, et avant peu une ruine irréparable de cette puissante république, la dégradation du nom et la corruption du sang américain;
» Pleinement convaincus, comme nous le sommes, que l'esclavage, implanté dans ce pays par la France,
l'Espagne, l'Angleterre et les États de l'Amérique du Nord, est la plus humaine de toutes les servitudes qui existent; — que l'esclavage dans le Sud est préférable à la condition des barbares de l'Afrique ou à la liberté de ceux qui ont été affranchis par les puissances européennes;
» Qu'il est conforme aux lois de Dieu , reconnu par la Constitution de notre pays et sanctionné par les décrets de nos tribunaux;
» Qu'il nourrit et habille ses ennemis et le monde ; procure au laboureur nègre une somme de bien-être; de bonheur et de liberté plus considérable que l'inexorable labeur exigé des serviteurs libres dans l'univers entier;
» Et que chaque émancipation d'un Africain, sans lui rapporter le moindre bénéfice, doit nécessairement condamner à l'esclavage un individu de notre race et de notre sang;
» Persuadés que nous avons toujours et fidèlement accompli tous les devoirs et toutes les obligations qui nous étaient imposées par la Constitution de notre pays;
» Qu'au contraire les membres du parti républicain ont déjà foulé à leurs pieds et ont annoncé qu'ils étaient déterminés à méconnaître la Constitu-
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 93 tion, les lois, les obligations et les arrêts des tribunaux de la république ;
» Qu'ils auront bientôt le pouvoir, comme ils en ont toujours eu la volonté, de détruire notre existence individuelle et nationale;
» En conséquence, la Convention a résolu : que notre honneur, notre orgueil légitime, l'intérêt de nos esclaves et du genre humain commandent que nous déclarions que la Louisiane ne doit obéissance qu'à ses lois et. qu'à son Dieu, et qu'elle est forcée, par l'injustice et la mauvaise foi de ses sœurs du Nord, à abandonner une Union qu'elle a aimée, qu'elle aime encore et qu'elle regrette profondément. »
Les États rebelles formaient alors une confédération avec une constitution provisoire, un congrès particulier et une administration indépendante. Ils avaient choisi pour président Jefferson Davis. Son inauguration eut lieu au Gapitole de Montgomery, dans l'Alabama, en présence des délégués des États insurgés, d'une multitude enthousiaste, et au son d'une musique militaire qui, entre autres airs, osa jouer notre admirable Marseillaise.
Quand ils furent prêts pour la guerre, les hom-
9i ABRAHAM LINCOLN
mes du Sud envoyèrent à Washington deux délégués. Ceux-ci se présentèrent, le 12 mars, au ministère de l'intérieur. Ils s'annoncèrent comme les « commissaires de la confédération du Sud, venus pour régler les différends qui existaient entre les deux gouvernements. » M. Seward leur répondit qu'il lui était impossible de conférer avec eux, attendu qu'ils se présentaient au nom d'un gouvernement que la nation n'avait pas reconnu.
Les délégués retournèrent à Charleston, et, quelques jours après, le général Beauregard, commandant les forces confédérées de cette ville, commençait le bombardement du fort Sumter. La forteresse fédérale ne tarda pas à être démantelée, battue de tous côtés par une puissante, artillerie.
Le colonel Anderson, que Floyd 4, ministre de la guerre sous l'administration de Buchanam, avait laissé dans le fort presque sans munitions, fut contraint de capituler, et le 14 après-midi le drapeau des rebelles flottait victorieusement sur les ruines de la forteresse fédérale.
La nouvelle de l'attaque et de la prise du Sumter produisit dans le Nord une vive exaspération. La
i. M. Floyd a protesté contre les accusations dont on l'a chargé; mais une protestation n'est pas une justification.
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 9o nation tout entière, sans distinction de parti, poussa un immense cri de guerre, dont le retentissement devait se prolonger pendant quatre années. Désormais la guerre était inévitable. Elle fut décidée, et on peut juger de sa popularité par les deux faits suivants : la première grande armée de l'Union comptait sept cent dix-huit mille cinq cent douze volontaires, dont six cent quarante mille six cent trente-sept engagés pour toute la durée de la guerre; et afin de fournir aux besoins de cette armée, les citoyens donnèrent spontanément 200 millions, tandis que les Etats fidèles contractaient, au profit de la cause nationale, des emprunts dont ils assumaient les charges. C'est ainsi que cinq de ces Etats seulement purent offrir à l'administration 510 millions.
Cependant le Sud célébrait sa facile victoire, et, par l'organe de son secrétaire de la guerre, avait la témérité de prévoir le jour où « le drapeau confédéré flotterait aussi sur le dôme de l'antique Capitole à Washington et même sur Faneuil-Hall *. »
i. Faneuil-Hall, édifice en briques, ayant cent pieds de longsur quatre-vingts de large, et une hauteur de trois étages. C'est une salle célèbre, construite à Boston avant la guerre de l'indépendance et avec l'argent que légua à la municipalité de cette ville un Français nommé Faneuil. On la considère aux États-Unis
Pour n'avoir pas leur présomption, M. Lincoln n'en était pas moins aussi ferme et courageux que les gens du Sud. A leur jactance il répondit en appelant sous les armes soixante-quinze mille hommes et en bloquant tous les ports des États rebelles. Les volontaires accoururent de tous côtés, et se placèrent, pour la protéger, entre la capitale et les ennemis qui s'avançaient, au nombre dé vingt mille, à travers la Virginie.
Sur ces entrefaites, on apprend que la Virginie, la Caroline du Nord, le Tennessee et l'Arkansas viennent de se joindre à la confédération ; que le Maryland est enrôlé par force au nombre des Etats rebelles; que le Kentucky se déclare neutre, et que les autres provinces serviles, restées fidèles à l'Union, sont agitées et indécises. Enfin, disait-on, l' Angleterre et la France allaient reconnaître le Sud comme partie belligérante. Les ambassadeurs de ces deux puissances avaient demandé, au nom de leur gouvernement respectif, à conférer avec M. Seward touchant la situation des Etats-Unis, et on leur avait répondu, comme aux délégués du Sud, par
comme le berceau de la liberté nationale, car c'est dans son enceinte que retentirent les premières protestations contre la tyrannie anglaise et les premiers cris d'indépendance.
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 97 un refus poli, mais catégorique. De quel droit venaient ils se mêler des affaires domestiques de l'Union?
Tous ces fâcheux symptômes n'ébranlèrent pas la confiance et la fermeté. du président. On aime à relire les paroles qui terminaient son premier message au Congrès national :
« C'est avec un profond regret que le pouvoir exécutif s'est vu imposer le devoir de défendre le gouvernement par la force armée; mais à moins de sacrifier l'existence du gouvernement, il ne pouvait qu'accomplir ce devoir....
» Comme simple citoyen, le pouvoir exécutif n'aurait pu consentir à la ruine des institutions de la patrie; à plus forte raison, lorsqu'il eut fallu trahir le dépôt sacré qu'un peuple libre lui avait confié. Il sentait que moralement il n'avait pas le droit de reculer, non pas même de faire entrer en considération le salut de sa propre existence, quoi qu'il pût advenir. Dans le vif sentiment de sa lourde responsabilité, il a fait autant que possible ce qu'il a jugé être son devoir, et maintenant vous accomplirez le vôtre. Le président souhaite sincèrement que vos vues et votre action puissent concourir avec ses propres vues et sa propre activité, de ma-
nière à assurer à tous les citoyens fidèles, conformément à la Constitution et aux lois, un prompt et solide rétablissement de leurs droits qu'on a méconnus.
» Et après avoir ainsi, loyalement et dans une noble intention, choisi la direction que nous voulons suivre, renouvelons notre confiance en Dieu, et marchons en avant sans crainte et avec une âme virile. »
Quelques jours après qu'il eut prononcé ces paroles, le président voyait se réfugier à Washington des bandes de fuyards saisis d'une panique mortelle et couverts de poussière et de sang. C'était la jeune armée fédérale qui venait d'être battue à Bull-Run et mise en déroute, laissant sur le champ de bataille un nombre considérable de morts et de blessés.
La frayeur était grande à Washington, et certes le danger était imminent. Si l'ennemi, profitant de sa victoire, eût lancé ses bataillons à la poursuite des fédéraux, il serait entré après eux dans la capitale de l'Union.
Moins que personne M. Lincoln n'ignorait le danger ; mais il demeura calme et sans frayeur au milieu de la panique générale. Il avait appris dans
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 99 les luttes de la vie à supporter les revers. Plein de confiance en l'excellence de sa cause, qui était celle de la nation, et dans les immenses ressources du Nord, il ordonna une levée de cinq cent mille hommes. Le peuple, un moment consterné par le désastre de Bull-Run, reprit cœur, et, en très-peu de temps, fournit au président la nouvelle armée qu'il demandait.
Le vieux général Scott, le héros de la guerre du Mexique, ayant donné sa démission, Mac-Glellair fut nommé major-général le 31 octobre, Il prit le commandement des nouvelles recrues qui devaient former l'armée du Potomac; les exerça durant six mois au maniement des armes, et, chose plus difficile, les plia à la discipline. N'était-ce pas surtout l'inexpérience et le désordre qui avaient amené la défaite du Bull-Run ?
L'armée nationale de l'Ouest essuya aussi de sérieux revers. Le général Lyon dut évacuer Lexigton, et les confédérés remportèrent, quelques jours après, une nouvelle victoire à Bull's-Bluff.
Sur deux autres points du théâtre de la guerre *,
i. Borné au nord par le Potomac, le Chesapeak, le canal et la rivière de l'Oliio; à l'ouest, par le Mississipi ; au sud, par 1^ golfe du Mexique; à l'est, par l'océan Atlantique, — le principal
dans la Caroline du Sud et à l'embouchure du Mississipi, la flotte et les soldats de l'Union obtinrent bien quelques succès, mais trop faibles pour contre-balancer les revers de Bull-Run et de Bull's- Biuff.
Ainsi finit la campagne de 1861. Somme toute, elle avait été désavantageuse au Nord, sans être avantageuse au Sud ; de part et d'autre, on avait éprouvé de grandes pertes, sans aboutir à aucun résultat définitif.
théâtre des hostilités comprenait la Virginie, le Kentucky, les Carolines, le Tennessee, l'Alabama, la Géorgie, le Mississipi et une partie de la Floride et de la Louisiane. C'est, en superficie, un quadrilatère d'environ 400,000 milles carrés, c'est-à-dire une contrée aussi grande à elle seule que la Suisse, la France, la Belgique, la Hollande, une partie de la Prusse, de l'Allemagne et de l'Autriche, ensemble réunips.
Faut-il attribuer à cette vaste étendue du théâtre de la guerre la longueur extraordinaire de la lutte américaine?. . .
Qnoi qu il en soit, cette terrible guerre a été, à beaucoup d'égards, tout l'opposé de nos guerres européennes. Chez nous, la guerre est maintenant une entreprise qu'on a hâte de finir et qu'on mène vite. Les campagnes sont expéditives, les marches rapides, les coups décisifs. Aux États-Unis, au contraire, la guerre a duré plus de quatre années. Les marches étaient lentes, les préparatifs du combat interminables, les engagements nombreux, mais sans autre résultat que des pertes de part et d'autre, et les plus grandes batailles sans lendemain.