CHAPITRE VI
Campagne de 1862. — Prise de Pittsburg et de la Nouvelle-Orléans. — Revers de l'armée du Potomac dans la vallée de Chickahominy. — Victoire d'Antietam. — Défaite de Burnside à Frédericksburg. — Progrès des idé^s abolitioni-tes. — La politique de M. Lincoln au sujet de l'émancipation. — Modération et fermeté. — Épreuves domestiques. — Message de 1862. — La proclamation émancipatrice.
L'année suivante, les opérations militaires furent à la fois un peu mieux conçues et conduites avec plus d'activité. Les avantages et les revers se partagèrent. Dans l'Ouest, les fédéraux descendirent le cours du Mississipi. Grant, dès le commencement de la campagne, marcha rapidement sur Pittsburg ; mais il n'eut pas le temps de s'y fortifier. Les généraux confédérés, Johnson et Beauregard, vinrent l'attaquer avec quarante-cinq mille hommes. Refoulé par les ennemis, Grant battait en retraite, lorsque Buell lui amena du renfort. Le combat re-
commença avec plus d'acharnement. Dix mille hommes tombèrent de part et d'autre. Enfin, Beauregard céda, et les fédéraux restèrent maîtres de Pittsburg.
La Nouvelle-Orléans était désormais le seul obstacle qui s'opposât à la libre navigation du Mississipi. La flotte de l'amiral Ferragut parut devant cette ville le jour même de la prise de Pittsburg (7 avril). Alors eurent lieu les célèbres combats du Merrimac et du Monitor, la prise des forts Philip et Jackson, le hardi passage de la flotte fédérale sous les feux de l'ennemi, et enfin la reddition de la ville.
Dans la Virginie, Mac-Glellan descendit le Potomac, débarqua dans la péninsule formée par les rivières York et James, et s'arrêta à Ghickahominy. Les confédérés prirent l'offensive, battirent leurs ennemis, et, pendant plusieurs jours, les poursuivirent sans relâche. Les fédéraux reculaient lentement et comme pas à pas; chaque jour nouvelle bataille et nouvelle défaite. Enfin, ils atteignirent Malvern-llill, où ils purent s'arrêter en sûreté sous la protection de leurs canonnières.
L'insuccès de cette campagne de Mac-Glellan produisit dans le Nord une profonde tristesse et un
SA vie; son caractère, SON ADMINISTRATION 103 vif mécontentement. Les uns accusaient le général d'irrésolution et d'incapacité ; les autres rejetaient sur l'administration toute la responsabilité du désastre. Elle n'avait pas, disaient-ils, envoyé au général les troupes auxiliaires qu'il attendait.
Quoi qu'il en soit, Mall-Clellan perdit, au profit de Pope, le commandement général de Tannée du Potomac. Heureusement pour son prestige militaire, il était à la veille de prendre part à une grande victoire.
Les généraux confédérés, Lee et Stonewall Jackson ,' voyant leur ennemi dans une position inexpugnable, passèrent outre et marchèrent rapiment sur Washington. A peu de distance de cette capitale, leur avant-garde rencontra le général unioniste Hooker. Mac Glellan, appelé par le président, accourut avec ses troupes. Bientôt les deux armées ennemies se trouvèrent en présence sur les bords d'un petit torrent tributaire du Potomac, l'Antietam. Après quelques légères escarmouches, une grande bataille fut livrée le 17 septembre. Le combat fut acharné et, comme tous ceux de cette guerre terrible, affreusement sanglant. La victoire resta aux fédéraux ; les rebelles repassèrent le Potomac. — Chose étrange! chaque fois que les insur-
gés ont voulu, même après une éclatante victoire, marcher sur Washington, ils ont essuyé une grande défaite qui les a forcés de battre précipitamment en retraite.
L'allégresse que répandit dans le Nord la nouvelle de ce succès ne fut que comme un éclair dont la brillante lueur s'éteint aussitôt. Burnside, après être entré dans Frédéricksburg dont il avait chassé Lee, ne pouvait s'y maintenir avant d'avoir délogé les confédérés des hauteurs qui avoisinent la ville. Sans se laisser arrêter par la position formidable qu'ils occupaient, il lança contre eux ses bataillons; mais après un jour d'efforts héroïques sous les feux d'une artillerie foudroyante, les fédéraux durent se retirer promptement et passer sur la rive nord du Rappahannock, où ils arrivèrent aussi affaiblis que démoralisés.
Burnside se vit retirer son commandement, qui fut donné au général Hooker.
Ici finit la campagne de 1862.
Tout n'arrive pas pour le mal. Les revers et la durée de cette guerre, qu'on avait espéré terminer en une seule campagne, fortifièrent et généralisèrent dans le Nord la haine de l'esclavage. N'avait-il pas été la cause première de la sécession? Il ne man-
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 105 quait à cette funeste institution que les horreurs d'une longue guerre civile. On pouvait maintenant suivre comme à l'œil les progrès rapides que faisaient dans l'opinion publique les idées abolitionistes; on voyait dans l'émancipation des esclaves un principe moral à satisfaire , un but politique à atteindre et une mesure de guerre à employer.
AI. Lincoln avait jusqu'ici résisté à la pression du parti ultra-républicain; mais il s'y abandonna à mesure que cette pression devint celle de la nation elle-même. Attentif à saisir le sens de l'opinion publique pour la suivre sans arrière-pensée , il savait reconnaître et écarter tout ce qui n'était que l'opinion d'un parti. Ainsi s'expliquent la prudence et la modération qui caractérisent la première année de son administration. Non-seulement il ne voulait pas, par des mesures violentes, exaspérer le Sud , exciter la haine des démocrates qui ne demandaient que le rétablissement de l'Union , pousser à la révolte les Etats à esclaves demeurés plus ou moins fidèles à la patrie; mais aussi et surtout il ne voulait pas devancer la volonté populaire par des actes qu'elle ne réclamait ni n'attendait point encore. « En ces grandes questions, disait-il lui-même, je
ne suis pas le guide, mais l'instrument du peuple. Si, par exemple, il voulait demoi un acte d'émancipation, il n'aurait besoin que de m'en faire la demande par l'organe du Congrès, et il trouverait en moi un instrument docile pour exécuter sa volonté. Je ne voudrais pas diriger l'opinion, mais j'obéirais à ses vœux. Ainsi, ne dépassant pas la volonté nationale, je n'aurai pas besoin de rétracter. Ce que je fais est indubitable, irrévocable. »
Voilà le langage et la conduite de cet homme que le Sud appelait « un tyran pire que Robespierre. » Jamais M. Lincoln ne se départit de cette règle de conduite, qu'il s'était tracée dès le jour de sa nomination, et comme il la respectait lui-même, en dépit de ses sentiments et de ses idées, qui étaient conformes à ceux du parti républicain, il la fît respecter à tous ceux de ses subordonnés qui voulurent s'en écarter,
Le 16 août 1861, le général Frémont, commandant dans le département militaire du Missouri, déclare libres les esclaves de tous ceux qui prendront les armes contre les États-Unis ou prêteront assistance aux confédérés. M. Lincoln écrit aussitôt à ce général qui venait de dépasser ses pouvoirs, lui enjoint de retirer sa proclamation, et de s'en
tenir à l'Acte de confiscation, qui ne concernait que « les esclaves employés par leurs propriétaires à rendre service à la rébellion. »
Le 9 mai de l'année suivante, le président agit de même à l'égard du général Hunter, qui, de sa propre autorité, avait émancipé les nègres dans toute l'étendue de son gouvernement militaire.
En usant ainsi de ménagements envers les Etats rebelles, et en n'avançant que graduellement dans les voies de la politique émancipatrice, M. Lincoln n'était que sage. La faiblesse et la crainte n'avaient aucune influence sur sa conduite, parce qu'elles étaient sans prise sur son cœur. Si sensible qu'il fût, il savait, dans l'occasion, faire preuve d'énergie et de fermeté.
On sait comment il répondit aux commissaires du Sud.
Quand, vers la même époque, la Virginie, à la veille de se joindre aux rebelles, lui envoya trois délégués pour savoir quelle politique il voulait suivre à l'égard des confédérés, ne déclara-t-ilpas que le pouvoir exécutif maintiendrait par tous les moyens les droits de la Constitution et du gouvernement? Lorsque plus tard le gouverneur du Kentucky, invoquant la honteuse neutralité de cet Etat, voulut
qu'on retirât de son territoire les troupes fédéra les, le président, dans une lettre sévère, ne refusa-t-il pas catégoriquement ?
Il est vrai que cette politique sage mécontentait à la fois les abolitionistes et les partisans de l'esclavage. Les premiers trouvaient que le président accordait trop; les seconds, qu'il n'accordait pas assez ; mais ce double reproche n'est-il pas luimême un éloge de sa politique ?
Gomme nous Pavons dit plus haut, il se manifesta, dans l'opinion publique, au commencement de l'année 1862, un grand changement en faveur des idées émancipatrices. M. Lincoln n'attendait que ce moment pour agir contre l'institution servile. Par une série d'actes de plus en plus importants, il arriva, sans secousse, au point même où le parti ultra-libéral avait voulu le porter brusquement
Le 6 mars 1862, il proposait au Congrès le décret suivant :
« 11 est arrêté que les États-Unis coopéreront avec tout État qui adoptera l'abolition graduelle de l'esclavage, en donnant à cet État un secours pécuniaire qu'il emploiera selon son bon plaisir, et qui est destiné à indemniser des pertes publiques ou
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 109 privées que pourrait entraîner un tel changement de système.
On ajoutait que cette mesure n'était pas imposée aux Etats; mais seulement proposée à leur adoption.
Les deux chambres du Congrès votèrent à une forte majorité la proposition du président, et fixèrent généreusement k 300 dollars l'indemnité qu'on payerait pour chaque nègre libéré.
Le mois suivant, l'esclavage fut pour toujours aboli dans le district de Colombie *.
Cependant les États serviles limitrophes des provinces rebelles ne se pressaient pas d'adhérer à la proposition du Congrès. M. Lincoln, emporté désormais par le courant libérateur qui entraînait la nation, voulut essayer de les décider avant de prendre des mesures plus importantes. Il réunit en conférence particulière leurs représentants au Congrès, les pressa, les conjura de travailler avec lui
i. Le district de Colombie est la petite province dans laquelle est situé Washington. Elle fat formée, en 1790, de deux portions de terrain, dont l'une cédée par la Virginie, l'autre par le Maryland.Mais, en 1846, on restitua à la Virginie la partie qu'elle avait donnée, de sorte que le district de Colombie n'est formé, depuis, que de la portion de territoire accordée par le Maryland.
C'est un triangle rectangle ayant pour base le Potomac et soixante milles carrés de superficie.
Ce district est indépendant et régi directement par le Congrès.
à l'abolition graduelle de l'esclavage. Quelques-uns se laissèrent gagner, et émirent des vues et des sentiments conformes à ceux du président; mais la grande majorité refusa catégoriquement de porter atteinte à son institution favorite. Sans se laisser arrêter par cette opposition opiniâtre, le pouvoir exécutif, décidé à lancer très-prochainement une proclamation émancipatrice, fit suivre de nouvelles mesures celles dont nous venons de parler. Enfin, le 22 septembre 1862, parut la fameuse proclamation qui déclarait libres, à partir du 1er janvier 1863 et pour toujours, tous les esclaves des Etats rebelles.
Cet acte, le plus remarquable de notre siècle, produisit en Amérique une profonde sensation. Les républicains laissèrent éclater une grande joie, et les démocrates un mécontentement non moins grand. Ceux-ci commençaient déjà à entrer en lutte ouverte contre l'administration, quand on apprit tout à coup que le président venait de suspendre Yhabeas corpus.
« 11 est arrêté, disait le décret présidentiel, que, durant l'insurrection présente et comme une mesure nécessaire pour la réprimer, tous les insurgés, les soutiens et les complices de la rébellion, les personnes qui détournent de l'enrôlement volon-
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 111 taire, résistent à la conscription de la milice ou se rendent coupables de n'importe quel acte déloyal, au bénéfice des rebelles et au détriment de l'autorité nationale, seront soumises à la loi martiale, jugées et punies par une cour martiale ou une commission militaire
» Le droit d'habeas corpus est suspendu pour toutes les personnes arrêtées qui sont maintenant, ou seront pendant la durée de la rébellion, emprisonnées dans n'importe quel fort, camp, arsenal, prison militaire ou tout autre lieu de réclusion, conformément à l'ordre de n'importe quelle autorité militaire ou à la sentence de n'importe quelle cour martiale ou quelle commission militaire. »
Cette mesure énergique contint dans le devoir les récalcitrants, fortifia l'administration, mais attira au président la haine des démocrates. C'est alors surtout que le Sud et ses partisans crièrent à la tyrannie !.
Quelques démocrates, dont la passion troublait le jugement, croyaient embarrasser M. Lincoln en lui objectant que le droit qui. sauvegarde la liberté personnelle avait été inscrit dans la Constitution dès que la révolution fut terminée. « Votre argumentation, répondait le président, serait triomphante,
si vous pouviez établir que ces droits ont été reconnus et respectés non pas après ou avant, mais pendant la révolution. Pour moi aussi ces droits sont sacrés avant ou après une guerre civile, et même en tout temps, excepté en cas de rébellion ou d'invasion ; car alors le salut public exige qu'ils soient suspendus. » Ces dernières paroles sont les termes mêmes de la Constitution des Etats- Unis.
Ainsi donc, comme toujours, M. Lincoln restait fidèle à son serment, et l'accusation qu'on dirigeait contre lui n'était qu'une preuve de la mauvaise foi de ses adversaires.
Aux fatigues et aux soucis dont le pouvoir était, en ces jours de crise, la source féconde, vinrent s'ajouter pour M. Lincoln des épreuves domestiques. Je ne parle pas de l'ébranlement de sa robuste santé, ni de la sérieuse indisposition qu'il eut en avril 1861, ou de l'opposition que faisait à sa politique la famille de sa femme, dont quelques membres étaient au nombre des rebelles, mais de la perte de l'un de ses enfants qui lui fut enlevé soudainement dans les premiers jours du printemps de l'année 1862. Le petit William, dont l'intelligence précoce donnait les plus belles espérances, était alors le Benja-
SA VIE, SON CARACTÈRE, SON ADMINISTRATION 113 min de son père. M. Lincoln l'a dit lui-même, cette mort fut le coup le plus terrible qui soit jamais venu le frapper. Son cœur, d'une exquise sensibilité, en fut brisé de douleur. Longtemps il fut dans le deuil, et la 'sympathie que lui montrèrent, en cette pénible circonstance, ses amis et la nation, ne réussit pas à adoucir l'amertume de son âme. Cet homme avait pour ses enfants une tendresse maternelle. C'est au milieu d'eux qu'il venait se délasser de ses pénibles travaux , oublier ses graves préoccupations et passer ses meilleures heures.
Cependant, au sein de toutes ces épreuves, de tous ces sujets de découragement , il demeura ferme dans l'accomplissement de la tâche providentielle dont il était chargé. Son message annuel, lu au Congrès dans le mois de décembre, époque de l'ouverture des chambres, loin de trahir quelque indécision, nous montre le président aussi calme, aussi confiant, et plus résolu, s'il est possible, à persévérer dans les voies de la politique unioniste et émancipatrice.
Il y prouve, avec sa simplicité et son bon sens naturels, que la séparation est impossible à tous les points de vue. La reconnaissance du Sud comme un État indépendant serait non-seulement le sacri-
ili AURAHAM LINCOLN
fice d'un principe qu'on ne saurait acheter trop cher, mais encore la guerre en permanence par la seule juxtaposition de deux puissances fondées sur des institutions incompatibles; ce serait en outre abandonner la partie la plus riche du territoire de la république.
D'ailleurs on ne saurait tracer entre les deux Etats qu'une ligne de démarcation imaginaire, la configuration du sol n'offrant rien qui puisse servir de frontières naturelles.
Enfin, surmonterait-on toutes ces difficultés, il en resterait une dernière qui n'est pas sans importance. Les États rebelles sont enclavés dans les Etats rattachés à l'Union. Le débouché de leurs produits ne pourrait s'effectuer qu'à travers le territoire des Étals-Unis. Mais laissons parler M. Lincoln.
« Dans mon discours d'inauguration j'ai brièvement montré l'insuffisance de la séparation comme remède aux différends qui existent entre le peuple des deux sections. Je l'ai fait en termes que je ne saurais améliorer; c'est pourquoi je vous demande la permission de les répéter :
» Une partie de notre pays croit que l'esclavage est juste et doit être propagé, tandis que l'autre regarde cette institution comme un mal auquel il ne
faut pas donner d'extension. Voilà le fond réel et unique du débat.
» La clause de la Constitution relative aux esclaves fugitifs et la loi pour la suppression du commerce des esclaves étrangers sont l'une et l'autre peut-être aussi bien assurées qu'une loi puisse l'être au sein d'une communauté où le sens moral du peuple ne supporte qu'imparfaitement la loi ellemême. Dans les deux cas, la grande majorité du peuple s'en tient à la stricte obligation légale, et il n'est qu'une faible minorité qui la viole. Mais je pense qu'on ne saurait y remédier entièrement et que le mal serait pire après la séparation. Ici, dans l'une des deux sections, le commerce des esclaves étrangers, maintenant imparfaitement supprimé, finirait par être mis en vigueur; tandis que là les esclaves fugitifs, maintenant imparfaitement rendus, ne le seraient plus du tout.
» Au point de vue physique nous ne pouvons nous séparer. Impossible d'éloigner l'une de l'autre nos sections respectives, ni d'élever entre elles un mur infranchissable. Un mari et sa femme peuvent divorcer, fuir la présence et se mettre hors de l'atteinte l'un de l'autre; mais les diverses fractions de notre pays ne sauraient le faire. Elles ne peuvent
que rester face à face, et il doit se continuer entre elles des relations amicales ou hostiles. Est-il possible, dans ce cas, de rendre ces relations plus avantageuses et satisfaisantes après la séparation qu'avant? Des alliés peuvent-ils conclure des traités plus aisément que des amis faire des lois ? Des traités seront-ils plus fidèlement observés par des alliés que des lois par des amis ? Je suppose que vous êtes en guerre. Vous ne pouvez combattre toujours. Et lorsque, après de grandes pertes de part et d'autre et nul gain pour personne, vous terminez le combat, cette même et vieille question de vos rapports mutuels vous retombe dessus. »
Après qu'il eut répété cette partie de son discours d'inauguration, M. Lincoln continua ainsi :
« Il n'y a pas de ligne droite ou courbe qui puisse servir de frontière, et d'après laquelle on se séparerait. . Tirez de l'est à l'ouest une ligne qui passe entre les Etats libres et les provinces à esclaves, et nous trouverons qu'un peu plus du tiers de la longueur de cette ligne est formé de rivières faciles à traverser, et dont les deux rives sont déjà ou seront bientôt très-peuplées ; tandis que tout le restant n'est formé que de pures lignes d'arpentage, qu'on peut passer et repasser sans se douter de leur
présence. Pas une portion de cette ligne ne peut être rendue plus difficile à franchir en la consignant sur du papier ou du parchemin comme frontière nationale. — Le fait de la séparation, s'il s'accomplit jamais, constitue de la part des États sécessionistes un abandon de la clause relative aux esclaves fugitifs, ainsi que le sacrifice de toutes les obligations constitutionnelles imposées à la section dont ils se séparent, et je pense bien qu'aucune stipulation ne serait jamais consentie pour les remplacer." *> Mais il y a une autre difficulté. La grande région intérieure, bornée à l'est par les Alleghanys, au nord par les possessions anglaises, à l'ouest par les montagnes Rocheuses, au sud par une ligne où la culture du blé se mêle à celle du coton ; cette région, qui comprend une partie de la Virginie et du Tennessee, tout le Kentucky, l'Ohio, l'Indiana, le Michigan, le Wisconsin, l'Illinois, le Missouri, le Kansas, l'Iowa, le Minnesota et les territoires de Dakota et de Nebraska, ainsi qu'une partie du Colorado, cette région, dis-je, adéjà dix millions d'habitants et en comptera cinquante millions avant cinquante ans, à moins d'une bévue et d'un acte de folie en politique. Cette contrée est plus que le tiers du pays que possèdent lesÉtats-Unis. Elle a certainementplusd'un
million de milles carrés. Si la moitié en était aussi peuplée que l'est maintenant le Massachusetts, elle aurait plus de soixante-quinze millions d'habitants. Un regard jeté sur la carte prouve qu'au point de vue territorial c'est le grand corps de la République ; les autres parties n'en sont que la bordure. — Cette magnifique région qui incline à l'ouest, depuis les montagnes Rocheuses jusqu'au Pacifique, étant la plus étendue, est aussi la plus riche en ressources qui n'ont pas encore été développées. Par ses productions en grains, ses pâturages, et tout ce qu'elle rapporte, elle est naturellement l'une des plus importantes du monde. Examinez, d'après les statistiques, en même temps que la petitesse proportionnelle de la partie de cette contrée qui a été défrichée jusqu'à maintenant, le vaste et rapide accroissement de la somme de ses produits, et vous serez accablés par la magnificence de la perspective qui se présentera à votre esprit.
» Il y a plus; cette région n'a pas de côtes ; par aucun point elle ne touche à la mer. En tant que partie d'une nation, ses habitants trouvent néanmoins maintenant, et trouveront toujours, une route vers l'Europe, par New- York ; vers l'Amérique du Sud et l'Afrique, par la Nouvelle-Orléans, et vers
: l'Asie, par San -Francisco. Mais qu'on divise la patrie commune en deux nations, conformément à : l'état présent de la rébellion, et tout habitant de cette vaste région intérieure sera, par cela même, privé d'une ou de plusieurs de ces issues ; non peut-être à cause d'une barrière physique, mais par suite de règlements commerciaux embarrassants et onéreux. Et ceci est vrai, quelque direction que vous donniez à la ligne frontière... »
M. Lincoln conclut en disant que rien ne peut légitimer la séparation et que la seule cause de la lutte — l'esclavage — est un mal qui n'affligera que cette génération et qu'il faut faire disparaître par un amendement à la Constitution. A cet effet, il propose à l'adoption du Congrès les articles sui- ; vants :
1° Tout État ayant encore l'esclavage dans son sein, mais qui l'abolira avant le 1er janvier 1900, recevra une indemnité des Etats-Unis.
2° Tous les esclaves qui acquerront désormais la liberté par les chances de la guerre, et à n'importe quelle époque avant la fin de la rébellion, seront libres pour toujours. Mais les propriétaires de ces esclaves qui n'auront pas été déloyaux envers la patrie recevront une indemnité...
3° Le Congrès peut employer de l'argent, ou toute autre ressource, à créer, pour les hommes de couleur émancipés et avec leur consentement, des colonies, qu'on établira sur n'importe quel point du territoire des Etats-Unis.
M. Lincoln pensait alors qu'il serait très- difficile de faire vivre ensemble dans des rapports pacifiques les nègres et les blancs ; de là cette dernière proposition, qu'il abandonna dès qu'il vit l'impossibilité de la mettre à exécution.
Un mois ne s'était pas écoulé depuis la lecture de ce message que le président, ainsi qu'il en avait averti les États rebelles, lançait, le 1er janvier 1863, la proclamation qui donnait, comme de gracieuses étrennes, la liberté à tous les esclaves des provinces insurgées.
L'acte émancipateur rappelait d'abord la proclamation préliminaire rendue le 22 septembre 1862, et mentionnait les Etats en révolte contre le gouvernement. Il ajoutait ensuite :
« Maintenant donc, moi, Abraham Lincoln, pré- » sident des États-Unis, en vertu du pouvoir qui m'a » été conféré comme commandant en chef de l'armée » et de la marine des États-Unis.., je déclare libres, » dès à présent et à jamais, toutes les personnes te-
SA VIE, SON CAttACTÈKE, SUN ADMINISTRATION 121
» nues en esclavage dans les États ou portions d'Etats » ci-dessus nommés, et j'ordonne que le gouverne- » ment exécutif, y compris les autorités militaires » et navales, reconnaisse et maintienne la liberté » desdites personnes; et j'enjoins aux individus » ainsi émancipés de s'abstenir de toute violence, » si ce n'est dans un cas de défense personnelle et » nécessaire; et je leur recommande que, dans » toutes les circonstances permises, ils travaillent » loyalement pour des gages raisonnables.
» En outre, je fais savoir que ceux de ces affran- » chis qui auront les qualités désirables seront » admis au service militaire des États-Unis, comme » garnisons des forts, stations, positions et autres » places semblables , ainsi que sur les vais- » seaux de l'État, pour y remplir n'importe quel » office.
» J'appelle le jugement réfléchi des hommes et la » faveur bienveillante du Dieu tout-puissant sur cet » acte, que j'ai cru sincèrement être un acte de » justice, autorisé par la Constitution comme une » nécessité militaire.
» En témoignage de cet acte, j'y ai apposé ma i signature et fait attacher le sceau des États-Unis.
» Fait dans la ville de Washington, ce 1er jan-
» vier de l'an 1863 de Notre Seigneur et de l'an 87 » de l'Indépendance des Etats-Unis.
» Par le président,
» William H. Seward,
» Secrétaire d'État.