LES OBSÈQUES DE LINCOLN
Les restes du Président Lincoln ont été déposés, le 18 avril, dans la salle orientale de la Maison-Blanche. Il avait été annoncé publiquement que les portes ne seraient pas ouvertes avant dix heures du matin ; mais dès huit heures, une colonne de peuple d'un quart de mille de longueur, avec cinq ou six personnes sur chaque rang, se formait aux abords de la résidence présidentielle.
On entrait par la porte principale ; de là, on passait dans le salon vert , puis dans la salle orientale et on sortait par l'escalier ordinaire.
Les abords de la Maison-Blanche étaient gardés par un bataillon du corps de la réserve. La salle orientale était revêtue de tentures de deuil, arrangées avec art. Aux croisées étaient appendues des draperies de barège noir; les cadres, dorés de toutes les glaces étaient cachés sous des crêpes noirs et les glaces ellesmêmes étaient tendues de crêpe blanc. L'estrade sur laquelle reposait le cercueil était jonchée de camélias blancs et d'immortelles.
La garde du corps était confiée à plusieurs officiers de l'armée de terre et de mer, parmi lesquels se trouvaient le général Hitchcock, le général Eaton et le lieutenant Stone, du monitor le Montauk.
Le cercueil recouvert d'un drap noir, avec de lourdes franges d'argent, portait de chaque côté quatre médaillons d'argent auxquels étaint fixées les poignées. La partie supérieure était disposée de manière à laisser le buste et la tète à découvert.
Au pied du cercueil était une ancre magnifique , composée tout entière de fleurs; et au milieu, un seul camélia blanc, hommage de la députation californienne.
On n'admettait à la fois, dans la maison, qu'un nombre limité de personnes, et on les priait de passer avec autant de rapidité que le permettaient les convenances. Les expressions et la contenance de chacun, en considérant pour la dernière fois le mort honoré , prouvent une fois de plus , s'il est nécessaire , que la grande majorité des citoyens regarde la mort du Président autant comme une perte personnelle que comme une calamité nationale. Les uns adressaient des paroles d'adieu au corps froid et inanimé ; la plupart passaient devant lui les yeux baignés de larmes. Toutes les classes, toutes les professions étaient représentées dans la foule. Les pleurs et les adieux des blancs et des noirs venaient se confondre sur le cercueil de celui pour qui l'humanité était Une. Les marques de douleur les plus touchantes venaient de ceux dont l'habit indiquait la pauvreté. « C'était l'ami du pauvre, » disait-on, et on avait raison.
Les traits de M. Lincoln ont conservé leur expression naturelle de douceur et de placidité , et la décoloration produite par les blessures était loin de le défigurer.
Le 12 avril, à sept heures du matin, les restes de M. Lincoln ont été retirés du Capitole et transportés au dépôt du chemin de fer de Baltimore , escortés par un régiment de cavalerie. Ils ont été reçus à la gare par les membres du cabinet, à l'exception de M. Seward, et par la délégation de l'Illinois; puis ils ont été placés sur un wagon spécial, tendu de draperies noires et blanches.
Le convoi funèbre comprend neuf voitures également drapées d'étoffes noires entremêlées de festons et de franges d'argent. Une locomotive-pilote, ayant toujours une avance de dix minutes sur le train funèbre, est chargée d'éclairer la voie, en même temps que de signaler toute occasion de danger. La vitesse de tous les trains sur les différentes lignes à parcourir a été réduite à vingt milles par heure, par ordre du secrétaire de la guerre.
Les invités, en petit nombre, ont pris place dans les wagons, et à huit heures précises le convoi mortuaire s'est dirigé sur Baltimore , où il est arrivé à dix heures. Le cercueil a été ensuite déposé sur un magnifique corbillard et conduit, au milieu d'une foule immense et recueillie, dans la rotonde de la Bourse. Il a été placé sur un riche catafalque élevé au milieu de cette pièce par les soins de la municipalité de Baltimore. A deux heures quinze minutes, les dépouilles de M. Lincoln ont été conduites en grande pompe à la gare du chemin de fer d'Harrisburg , escortées par toute la milice de la ville , par les différents corps d'état, les sociétés civiles et religieuses , des députations venues de l'intérieur, etc. Les maisons situées sur le parcours du cortège étaient couvertes d'emblèmes de deuil ; les cloches sonnaient le glas funèbre et des coups de canon étaient tirés de minute en minute de tous les forts de la ville et des environs. A trois heures précises, le convoi est parti pour Harrisburg, où les mêmes cérémonies se sont répétées à son arrivée. Quittant la capitale de la Pennsylvanie à minuit, il est arrivé à Philadelphie le matin à six heures. De grands préparatifs ont été faits dans la ville de Yamour fraternel, pour rendre les derniers devoirs à l'illustre défunt.
Le convoi est arrivé à New-York lundi à dix heures du matin.
Le catafalque élevé à l'Hôtel de Ville avait dix-huit pieds de haut sur onze de profondeur. La partie inférieure était appuyée sur des urnes. Le buste du Président était placé au centre. Un aigle en argent surmontait les trophées funèbres. Les draperies étaient en satin noir. La salle des Gouverneurs était complètement tendue de noir avec des écussons aux couleurs nationales. Le catafalque, placé sur un piédestal, était vu de toutes les parties de la salle. Deux cent mille visiteurs ont défilé, dans les journées de lundi et de mardi devant le cercueil. Mardi a été pour New-York le jour de deuil. Le cortège et un meeting religieux se Sont réunis dans Union-Square, à une heure de l'après-midi, sous la présidence dé M. King. L'honorable M. G. Bancroft a prononcé l'éloge funèbre.
Mardi, la procession s'est formée dans Broadway à midi et a reconduit le convoi funèbre jusqu'à la station 4' Albany. La milice, les autorités de la ville et de l'Etat, les sociétés de toutes dénominations, auxquelles s'étaient joints un nombre considérai lie de citoyens, en faisaient partie
De New- York, les restes mortels d'Abrabam Lincoln ont été amenés dans rillinois; à Springfield, la ville qui a vu les premiers succès politiques du grand citoyen et où il doit reposer désormais.
La nouvelle de l'assassinat d'Abrabam Lincoln, Président des États-Unis, après avoir plongé dans le deuil le nord de l'Amérique, inspira dans l'Europe entière un mouvement de douloureuse indignation. Toutes les nations, tous les gouvernements : empires, royaumes, républiques, ressentirent le coup qui frappait les Etats-Unis, et tous s'empressèrent d'adresser à Washington les témoignages de leur sympathique douleur' et l'expression de leur indignation pour le crime de lèse-humanité qui privait la grande République de son plus grand citoyen.
Le 1er mai, M. Rouher, ministre d'Etat, annonça dans la séance du Corps législatif que le Gouvernement français* avait fait parvenir à Washington l'expression d'un hommage légitime à la mémoire d'un homme d'Etat illustre, arraché au gouvernement des États-Unis par un exécrable assassinat.
Par ordre de Sa Majesté, continua M. Rouher, j'ai l'honneur de communiquer au Corps législatif la dépêche écrite par M. le ministre des affaires étrangères, à notre représentant à Washington. Elle est ainsi conçue :
Paris, le 28 avril 1865.
« Monsieur,
« La nouvelle de l'attentat dont M. le président Lincoln vient d être la victime a causé au gouvernement impérial un profond sentiment d'indignation.
« Sa Majesté a chargé immédiatement un de ses aides de camp de se rendre auprès de M. le Ministre des États-Unis pour l'inviter à en transmettre l'expression à M. Johnson, qui se trouve actuellement investi de Ja présidence.
« J'ai voulu moi-même, par la dépèche que je vous ai adressée en date d'hier, vous faire connaître sans aucun retard l'émotion douloureuse que nous avons ressentie, et je tiens aujourd'hui, et conformément aux intentions de l'Empereur, à rendre un hommage mérité au grand citoyen dont les États-Unis déplorent la perte.
« Élevé à la première magistrature de la République par le suffrage de son pays, M. Abraham Lincoln avait porté dans l'exercice du pouvoir remis entre ses mains les plus solides qualités, la fermeté du caractère s'alliant chez lui à l'élévation des principes.
« Aussi jamais son âme vigoureuse n'a fléchi devant les redoutables épreuves réservées à son gouvernement; au moment où un crime atroce l'a enlevé à la mission qu'il remplissait avec le sentiment religieux du devoir, il avait la conscience que le triomphe de sa politique était définitivement assuré.
« Ses récentes proclamai ions sont empreintes des pensées de modération dont il était inspiré en abordant résolument la tâche de réorganiser l'Union et d'affermir la paix. La suprême satisfaction d'accomplir cette œuvre ne lui a point été accordée; mais en recueillant ces derniers témoignages de sa haute sagesse, aussi bien que les exemples de bon sens, de courage et de patriotisme qu'il a donnés, l'histoire n'hésitera pas à le placer au rang des citoyens qui ont le plus honoré leur pays. (Très-bien! très-bien!)
« Par l'ordre de l'Empereur, je transmets cette dépèche à M. le ministre d'Etat, qui est chargé
de la communiquer au Sénat et au Corps législatif; la France s'associera unanimement à la pensée de Sa Majesté. (Mouvement unanime d'approbation.)
« Recevez, etc....
« Drotjyn de lhuys. »
M. le Président Schneider prit alors la parole et s'exprima en ces termes :
« Messieurs, je veux être l'interprète de votre pensée, en exprimant publiquement la douleur et l'indignation que nous avons tous ressenties à la nouvelle de la mort sanglante du président Lincoln.
« Cet exécrable attentat a révolté tout ce qu'il y a de noble dans le cœur de la France Nulle part, l'émotion n'a été plus profonde ni plus universelle que dans notre pays.
« Aussi, nous nous associons avec énergie aux senliments et aux sympathies qui ont été manifestés par le gouvernement. (Oui ! oui! très-bien !)
« Appelé à diriger les affaires dans un temps de crise à jamais mémorable, M. Abraham Lincoln s'était maintenu à la hauteur de sa difficile mission. Après avoir montré son inébranlable fermeté dans la lutte, il semblait, par la sagesse de son langage et de ses vues, devoir amener bientôt, entre les enfants de la patrie américaine, une féconde et durable réconciliation. (Trèsbien ! très-bien !) Ses derniers actes sont le couronnement de sa vie d'honnête homme et de grand citoyen.
« Espérons que sa volonté et ses sentiments survivront à lui-même et inspireront au peuple américain de pacifiques et généreuses résolutions. (Nouvelles marques d'approbation.)
« La France a gémi de ces luttes sanglantes qui ont affligé l'humanité et la civilisation. Elle désire avec ardeur le rétablissement de la paix dans le sein de cette grande nation, son alliée et sou amie. (Très-bien! très-bien!)
k « Que nos prières soient entendues et que la Providence mette un terme à de si douloureuses épreuves! (Mouvement unanime d'approbation.)
« Le Corps législatif donne acte au gouvernement de la communication qu'il vient de lui faire et demande qu'un extrait du procès-verbal de cette séance soit officiellement adressé au ministre d'Etat. » (Assentiment général.)
Le même jour, 1er mai , M. Vuitry, ministre présidant le conseil d'État, donnait au Sénat la communication de la dépèche adressée par M. Drouyn de Lhuys à notre représentant à Washington.
M. Troplong, président du Sénat, prenait la parole après lui et, s'adressant au premier corps de l'Etat, s'exprimait en ces termes :
« Messieurs, en donnant, acte à M. le ministre de sa communication, je demande au Sénat de me permettre d'exprimer en son nom un sentiment qui, par son unanimité et son énergie, s'impose de lui-même à tous les cœurs. Le Sénat a éprouvé une profonde émotion à la nouvelle de l'attentat commis sur le chef illustre d'une nation amie. M. Lincoln, placé depuis 1861 à la tête de l'Etat américain, avait traversé, les plus douloureuses épreuves que puisse rencontrer un pouvoir fondé sur la liberté. C'est au moment où la victoire s'oflrait à lui, non comme un signal de conquête, mais comme une heure de réconciliation, qu'un crime, encore obscur dans ses causes, a brisé l'existence de ce citoyen élevé si haut par le choix de ses compatriotes. M. Lincoln est tombé lorsqu'il croyc.it toucher au terme des maux de son pays et qu'il nourrissait le patriotique espoir de le voir bientôt reconstitué et florissant. Le Sénat, qui a toujours déploré Ja guerre civile, déteste à pbjs forte raison ces haines implacables qui en sont le fruit et ensanglantent la politique par l'assassinat. Il n'y a dans son sein qu'une voix pour s'unir aux pensées exprimées par ordre de l'Empereur, au nom d'une politique généreuse et de l'humanité. (Très-bien! très-bien!)
« Je propose au Sénat d'ordonner qu'un extrait du procès-verbal de la présente séance sera oflficiellement adressé à M. le ministre d'État. (Nouvelles et très-vives marques d'approbation.)