CHAPITRE V
La ^r^nde guerre
A quelqu'un qui lui demandait ses impressions en entrant à la Maison Blanche, Lincoln répondit avec l'humour qui ne l'abandonnait jamais, — cet humour d'Outre-Manche et d'Outre-Atlantique parfois beaucoup plus près des sanglots que du rire :
« Moi ? Je me fais exactement l'effet d'un homme qui a loué une maison, et qui se met à emménager à un bout des appartements, pendant que le feu se déchaîne à l'autre bout ! »
Il disait vrai, en somme. Fut-il jamais un Chef d'Etat qui, en arrivant au pouvoir, se vit en face d'une situation aussi terrible, aussi angoissante que lui ? Il trouvait le trésor vide, des traîtres partout, point de flotte, point d'armée, les Chambres divisées, l'opinion publique hésitante ! Et à peine avait-il pris contact avec ses multiples devoirs, ses effrayantes respon-
AIÎliAUAM LINCOLN
sabilités, que — telle une traînée de poudre, — une rumeur sinistre se propageait dans toute la République : « Le Fort Suniter brûle ! Le Fort Sumter s'est rendu ! »
Ce n'était que trop vrai ; le Fort, après une défense désespérée de sa petite garnison, avait dû mettre bas les armes. Et, sur le beau ciel bleu, ouaté de nuages blancs, de ce clair dimanche d'avril, on avait vu cette chose inouïe : le drapeau fédéral, constellé d'étoiles, disparaissant honteusement pour faire place à une bannière inconnue la veille, sur laquelle figurait un palmier, — le drapeau du Sud, le drapeau ennemi !
O puissance merveilleuse du patriotisme, de cet amour sacré allumé par Dieu même dans le cœur des hommes ! A cette nouvelle, un immense frémissement fit tressaillir la nation américaine. Sur la question de l'esclavage on était divisé, sur la politique on ne pouvait s'entendre, mais dès qu'il s'agit de la liberté menacée, de la patrie en danger, les rivalités, les haines furent oubliées ; et, d'instinct, cherchant la direction qu'il sentait infaillible, d'un seul accord, d'un seul élan, le peuple se tourna vers Lincoln.
Le lendemain de la prise du Fort Sum-
i.A (;ii.\\i)K <;uKitnK 12*J
Ici!, le Président publia une proclamation demandant 70.000 volontaires. Instantanément on lui répondit ; en moins d'une semaine, les enrôlements Avaient dépassé ce chiffre ! Partout des camps étaient étal)lis, dans toutes les villes les rues retentissaient du pas cadencé des troupes, et chaque soutïle de brise apportait le grave roulement des tambours, l'entraînante sonorité des clairons... Ainsi, dans un pays grand comme quatorze fois et demi la France, et qui jusque-là n'avait possédé qu'une simple milice, naquit, dans une explosion d'enthousiasme, l'armée volontaire la plus formidable que le monde ait jamais connue, — avant que la guerre ait pris fin, elle aurait atteint le total de trois millions d'hommes ! Et, de cette armée pleine d'ardeur, mais qui avait tout à apprendre et ne connaissait pas même de nom la discipline, Abraham Lincoln, dont la carrière militaire s'était bornée dans sa jeunesse à une campagne de deux mois contre des Indiens qu'il n'avait jamais vus, devint du jour au lendemain le commandant en chef !
Au milieu de ces événements précipités une joie lui fut accordée, — certainement la meilleure qu'il eût pu souhaiter ! Un
AlîltAHA.M LINCOLN
homme pâle et anxieux se présenta à la Maison Blanche, demandant instamment à lui parler. C'était Douglas, accouru exprès de rillinois à la première nouvelle de la rébellion, mais non plus Douglas hautain, méprisant, agressif, comme il l'avait trop longtemps été ! Non ; il avait compris la gravité de la situation, il pressentait tous les malheurs qui se préparaient et dont il avait été un des premiers, sinon le premier artisan. Du coup, il s'était transformé, et, loyalement, il venait au Président lui offrir son aide, se mettre à sa disposition avec toute sa fortune, toute son influence. Lincoln et Douglas passèrent ensemble trois heures à discuter les moyens de sauver les Etats-Unis, et, en se quittant — pour ne plus se revoir, — échangèrent une amicale poignée de mains qui scella leur entente. En sortant de la Maison Blanche, l'ancien rival de Lincoln porta aux journaux une note annonçant que « M. Douglas était prêt à soutenir le Président dans l'exercice de toutes ses fonctions constitutionnelles, pour préserver l'Union, maintenir le Gouvernement, et défendre la capitale fédérale. » Puis il partit dans l'illinois pour rallier au support de Lincoln le peuple de ce pays, qu'autrefois il avait par tous les
i.A (;r.AXi)i: ci Eitisi.
moyens détourné de lui et de ses idées ! A la Législature de Springfield il prononça cette déclaration : « C'est avec un cœur rempli de tristesse, et une douleur que je n'ai encore jamais ressentie, que j'envisage cette terrible lutte. Mais je crois, dans ma conscience, que c'est notre devoir envers nous-mêmes, envers nos enfants, et eavevs notre Dieu, de protéger ce gouverr nement et ce drapeau contre tout ennemi, quel qu'il soit. » Ce furent les dernières paroles qu'il prononça en public. Il tomba malade, — peut-être de chagrin, — et mourut quelques jours après. Il avait eu du moins le courage de reconnaître son erreur, d'essayer de détruire l'œuvre de toute sa vie. Que la paix et le pardon soient sur sa mémoire, comme ils l'ont été pour lui dans le cœur de Lincoln !
Au mois d'avril, un huitième Etat se détacha de l'Union pour se joindre à la Confédération du Sud, formée avant l'arrivée de Lincoln à la Maison Blanche. Un dixième, un onzième suivirent, établissant ensemble la nouvelle République, qui eut pour capitale la ville de Richmond, et où il fut bien entendu que les planteurs auraient le droit, sous la protection de leur Gouvernement, d'acheter et de vendre tous
132 AliliAHAM LINCOLN
les êtres humains qu'ils voudraient comme esclaves.
Tandis que l'ouverture des hostilités prenait le Nord par surprise et absolument dénué de ressources pour la défensive, elle avait trouvé le Sud tout équipé pour l'offensive. La capitulation du Fort Sumter enhardit les Confédérés qui annoncèrent leur résolution de marcher sur Washington et de s'en emparer sans coup férir, pour prendre en mains le pouvoir.
Or, la capitale des Etats-Unis est, — on le sait généralement, — située dans le District de Colombie, enclavé lui-même dans l'Etat du Maryland, à peu près comme Paris avec la Seine est enclos par la Seine-et- Oise. Le Maryland était hostile à l'Union,, la ville se trouvait donc enserrée dans un Etat rebelle, et elle n'avait pour la protéger qu'une poignée de miliciens. Aussi, à la nouvelle qu'elle allait être attaquée, la panique s'y déclara ; il fallut la mettre en état de siège ; on éleva hâtivement des barricades de toutes sortes dans les rues, autour des édifices, des monuments publics. Les femmes, les enfants furent envoyés en lieu sûr, mais, très dignement. M"'' Lincoln refusa de suivre cet exemple et resta près de son mari. Le Président avait
I,\ r.ltANDE GUEnRE 133
envoyé au premier régiment républicain qui se fût formé, — celui des Volontaires du Massachusets, — un appel lui disant de venir secourir la ville. On l'attendait avec angoisse d'heure en heure, de minute en minute, se demandant si les ennemis n'apparaîtraient pas les premiers. La terrible veillée se prolongea quatre jours et quatre nuits. Lincoln arpentait sans trêve les longs corridors de la Maison Blanche, s'arrêtant aux fenêtres pour regarder si les défenseurs arrivaient, se répétant à lui-même la question angoissante qui était sur toutes les lèvres : « Pourquoi ne viennent-ils pas ? Pourquoi ne viennent-ils pas ? )> Nul ne pouvait se douter de la cause de leur retard. A Baltimore, les esclavagistes, furieux d'avoir manqué l'assassinat du Chef de l'Etat, s'étaient vengés sur ses troupes en ameutant la populace qui avait prétendu les empêcher de continuer leur route ; il leur avait fallu forcer le passage; les rues avaient été jonchées de morts et de blessés... Ainsi, ce furent les Volontaires du Massachusets les premiers soldats américains qui eurent le douloureux honneur de verser leur sang dans cette grande guerre pour leur patrie et pour l'humanité. Ils atteignirent enfin Washington avant
134 ABliAUAM LINCOLN
les Confédérés. Mais quand ils furent arrivés on s'aperçut qu'ils n'avaient pas d'armes, pas d'équipements, que beaucoup d'entre eux n'avaient tenu un fusil de leur vie ! Puis, on se rendit compte devant ce subit accroissement de la population qu'il n'y avait pas assez de vivres dans la cité pour nourrir tant de monde ; la famine menaçante jeta la terreur dans les esprits ; en même temps on découvrit, en plein cœur de Washington, un complot fomenté par quelques misérables pour renverser le Gouvernement et incendier la ville. Devant tant de dangers à la fois, la discorde se mit au Conseil des Ministres ; Lincoln, pris à partie par ceux dont le devoir aurait été de l'appuj^er, de le seconder de toutes leurs forces, se vit en butte à leurs critiques les plus amères, à leurs attaques les plus violentes...
Dans ce déchaînement, il conserva un sang-froid, une intrépidité admirables ; il savait que la cause que ses concito3'ens l'avaient chargé de soutenir était juste et voulue de Dieu ; et, comme l'a dit un de ses historiographes, M. Dauban, « Lincohi a été de la race des vrais grands hommes qui mettent le génie ou la foi, féconde comme le génie, au service du Devoir. » Dans
l.A CliANDK (JlKlîlîK J 35
cette foi sans bornes, alliée à son ardent patriotisme, son énergie et sa persévérance indomptables, sa merveilleuse intelligence, il trouva au fur et à mesure les ressources qu'il fallait pour subvenir aux besoins du pays. Il parvint à réprimer la tentative d'insurrection, à apaiser les dissentiments qui s'étaient produits entre ses collaborateurs ; pour empêcher la disette, il fit saisir dans le Sud des milliers de barils de farine, pour remédier au manque des fusils et des munitions il en fit acheter en Europe, en même temps il créait dans le Nord des manufactures d'armes, des fonderies de canons...
Et cela continua ainsi, pendant les quatre longues et terribles années que dura la guerre. De la Maison Blanche partirent tous les ordres, toutes les directions nécessaires au salut de la patrie ; elle fut le cerveau pensant de la nation, le cœur infusant la vie dans les artères et dans les veines... Jour et nuit, Lincoln demeura à son poste, préparant, réparant, prévoyant, agissant ; tâche formidable ! En lui se renouvelait la vieille légende d'Atlas portant le monde sur ses épaules. Sur un seul homme pesait, avec toutes ses responsabilités, tous ses labeurs, tous ses périls, le sort d'un pays presque aussi grand que l'Europe, et qu'une guerre
136 AIUÎAHAM LINCOLN
fratricide menaçait de démembrer, d'anéantir !
Dès le début de la lutte, le succès s'était déclaré en faveur du Sud, mieux organisé, mieux équipé, pourvu d'excellents ofïiciers. Des combats s'étaient livrés sur plusieurs points de l'immense territoire, le Nord avait remporté quelques petits avantages, mais son ennemi y avait répondu par de grandes victoires, qui avaient plongé la République dans la douleur et la consternation. En juillet, — trois mois après l'entrée en campagne, — un combat sanglant se livra à quelques lieues de Washington ; l'armée républicaine fut battue et mise en déroute ; elle abandonna 18 canons, 5.000 fusils, et perdit 4.000 hommes, tués ou blessés. Le reste se débanda, les fuj^ards arrivèrent dans la capitale, éperdus et démoralisés, y semant à nouveau la panique. Plusieurs fois par la suite, durant la guerre, la ville se trouva à deux doigts de sa perte ; des fenêtres de la Maison Blanche, on put voir les avant-postes sudistes au-dessus desquels flottait le drapeau du palmier, installés à une portée de fusil, sur le territoire hostile du Maryland !
Le théâtre des opérations était tellement vaste, que forcément il y avait suspension
LA ciiANDK (;ri:i!ni', 137
d'armes pendant des semaines et des mois, puis les combats reprenaient avec un nouvel acharnement. Il y en eut plusieurs sur mer, même dans les eaux étrangères ; l'un d'eux se livra dans notre port de Cherbourg. Pour combler les vides de la flotte, Lincoln transforma les navires de commerce en navires de guerre, flt construire des vaisseaux de divers modèles, si bien qu'avec le temps la marine militaire compta 589 bâtiments montés par 70.000 marins ! L'armée de terre, hélas ! fondait comme cire devant la mitraille des Sudistes ; les défaites succédaient aux défaites ; de mois en mois, il fallut renforcer les cadres, faire de nouvelles levées de 42.000, 75.000, 300.000, 500.000 volontaires, avant d'ordonner finalement la conscription et le service obligatoire... Comme chez nous au temps de la Révolution, il y eut des soldats de seize, de quinze, de treize ans, des généraux qui ne comptaient pas trente ans ! D'autres officiers supérieurs, par contre, avaient dépassé soixante-dix ans ; pour la plupart, les uns et les autres étaient parfaitement incapables ; Mac Clellan seul avait de la valeur militaire, et se rendit surtout très utile pendant la première année de la guerre en organisant et disciplinant Tar-
AlîIiAHAM MNCOLX
niée ; mais il était arrogant, plein de suffisance, il ne supportait aucun conseil et refusait d'obéir aux ordres du Gouvernement de Washington. Lincoln lui témoigna une patience, une longanimité poussée jusqu'aux plus extrêmes limites. Il resta sans se plaindre, lui. Président de la République, dans l'antichambre du jeune et orgueilleux général, pendant que celui-ci donnait audience à d'autres. A ceux qui s'en étonnaient : « Je tiendrai l'étrier de Mac Clellan, » disait-il, « s'il veut seulement nous assurer le succès. » En 1862, Mac Clellan gagna bien quelques batailles, mais, par son entêtement, sa présomption, il ne sut en tirer aucun profit. Il fatiguait la nation avec ses exigences et ses demandes continuelles de renforts ; Lincoln dut finir par céder à la pression de l'opinion publique et par le révoquer.
Il n'y avait personne pour prendre à sa place la direction effective des troupes. Alors Abraham Lincoln, qui, dès le début des hostilités, s'était mis à apprendre la stratégie, y apportant autant d'acharnement et de volonté que dans sa jeunesse il en avait mis à étudier son traité d'arpentage, se révéla général de haute valeur, comme il s'était déjà révélé éminent Chef
i.v (;it.\M)i: (;ri:niîi. \'A[)
d'Etat et Ministre de la guerre. Pendant plusieurs mois, il dirigea l'armée du Nord, présida les réunions de TEtat-Major, donna les ordres de marche et de bataille, assumant ainsi, en face de l'ennemi, en face de la nation, une tâche que n'aurait pu envisager sans frémir un homme rompu au métier des armes, et dont la vie entière se fût passée dans les camps.
Ne songeant jamais à lui-même, il appelait pour travailler avec lui au salut de l'Union les hommes qu'il savait vraiment capables, fussent-ils ses ennemis personnels les plus acharnés. A tout instant, il devait prévenir ou apaiser des crises ministérielles, réorganiser son cabinet dissous. Des tentatives de soulèvement anarchiste se produisaient sur divers points du territoire ; c'est au Président qu'incombait la tâche de les faire réprimer. L'entretien des troupes coûtait 10 millions par jour ; la dette publique n'existait pas au début de la guerre ; à la fin, elle atteignit le chiffre de 15 milliards ! Lincoln dut prendre des mesures pour parer au manque d'argent, augmenter les impôts, ordonner des émissions de papier-monnaie.
Comme si ce n'était pas assez de tant de troubles, de tant de soucis à l'intérieur, il
ABHAIIAM l.IXCOLX
vint aussi des menaces et des inquiétudes de l'extérieur. En Europe, les Français, les Anglais, les Espagnols (probablement sans s'être rendu compte des faits exacts !) prirent le parti du Sud. Lincoln sut éviter, avec l'appui de la reine Victoria, une guerre internationale qui eût ensanglanté le monde entier. Les ambassadeurs et les diplomates qui se 'présentèrent à la Maison Blanche en cette occasion, ou pour les devoirs ordinaires de leur charge, s'étaient fait à l'avance une idée du Président d'après les légendes courant sur son compte ; ils s'attendaient à voir une sorte de bûcheron illettré et mal dégrossi ; à leur extrême surprise, ils trouvaient pour les recevoir un homme digne à tous points de la haute position qu'il occupait, dont l'instruction égalait la sagesse et la puissante intelligence, et qui savait allier sa simplicité et sa cordialité naturelles à la réserve courtoise nécessaire à un Chef d'Etat. Plus d'un étranger, émerveillé de sa constatation, se fût volontiers écrié comme le fit l'un d'eux en sortant de la Maison Blanche : <( Mais c'est un prince que ce bûcheron ! »
Et c'était un tel homme que les Confédérés du Sud poursuivaient de leur fureur.
i.A ciiAM)!': (;L'i;iiitE
que leurs journaux couvraient des injures les plus brutales, les plus grossières ! Naturellement le physique de Lincoln contribuait à servir de cible à leurs attaques ; parmi les épithètes qui lui décernaient les esclavagistes, en voici quelques-unes d'usage courant : vieux singe, — ignorant babouin, — imbécile amoureux des nègres,
— moitié cheval, moitié alligator, — hypocrite rempli de haine pour les Etats qui possédaient des esclaves, désireux de s'enrichir en leur volant ce qui était leur propriété légitime (!) — boutîon sinistre, — fou, — clown, — gorille, etc, etc. Ces aménités étaient encore dépassées par les insultes anonymes et les menaces contre sa vie qui lui arrivaient journellement. Il avait dans un coin de son bureau une énorme pile qui s'accroissait à chaque courrier, et sur laquelle il avait tranquillement fixé cette étiquette : « Lettres d'assassinat. »
« Comment, » lui demandait-on, « pouvez-vous traiter ces menaces avec un tel sang-froid ? Ne vous troublent-elleS pas ?
— A vrai dire, » répliqua-t-il de bonne humeur, « les premières m'ont mis un peu mal à l'aise, mais, voyez-vous, il n'y a rien de tel que d'avoir l'habitude de certaines choses, c'est souverain ! »
AIJIîAUAM LINCOLX
C'était là un trait distinctif de son caractère, ce sens de l'humour, cette inclination à plaisanter des choses les plus graves, les plus terribles même, et à trouver à rire là où la plupart des autres hommes n'auraient vu de sujet que pour se lamenter. Son entourage ne comprenait pas toujours cette disposition d'esprit et parfois l'en blâmait durejnent, sans se rendre compte que l'effrayante tension morale qu'il assumait aurait fini par le briser s'il n'avait pas eu ce dérivatif. « Il faut que je rie, » disait-il, « c'est ma soupape de sûreté ; si je ne riais pas je mourrais, » et souvent sa gaîté et son entrain communicatifs remontaient les esprits abattus, réconfortaient les cœurs troublés, mieux que ne l'auraient fait les paroles les plus sentencieuses et les sermons les plus édifiants. Mais cette gaîté n'était qu'à la surface, comme sur la mer la crête brilhinte des vagues jetant par moments un éclair et recouvrant l'abîme insondable... En lui, il y avait aussi un abîme caché à tous les yeux, un abîme de douleurs indicibles, qui allait se creuser toujours plus profond.
Qu'étaient-ce donc que les luttes qu'il devait livrer chaque jour à tant d'ennemis coalisés, près de celles qu'il soutenait en
LA GiîANDi; (;ri;ui!i: 143
dedans ? Ce descendant de Quakers austères avait un respect héréditaire de la vie humaine, une répulsion instinctive pour le sang versé sous quelque prétexte que ce soit. A ce principe inné venaient s'ajouter son extrême tendresse, sa sensibilité qui, depuis sa jeunesse, s'émouvait devant la souffrance de la plus infime des créatures... Et c'était lui qui, par la force des choses, avait la direction, le commandement de cette guerre fratricide, lui qui assumait devant sa conscience la responsabilité de ces âmes jetées par milliers et par milliers dans l'éternité ! Nul n'aurait su comprendre ce qu'il endurait à cette pensée. Si jamais un être a connu les angoisses de la solitude, c'est bien Abraham Lincoln, élevé à la première place, au faîte de la nation, isolé dans les foules qui l'entouraient et qui attendaient tout de lui, tandis que lui ne pouvait s'attendre à personne, prendre conseil de personne... Personne, excepté de son Dieu ! Mais c'était là le secours suprême, qui ne lui fît jamais défaut. Tous les dons de sa nature d'élite n'auraient certainement pas suffi, en face du labeur de titan qui lui était imposé, sans l'humble foi qu'il possédait, et qui s'affermissait toujours en lui. De ses deux mains il tenait.
ABIIAHAM I.INCDLX
la main de son Dieu, le suivant avec confiance et simplicité à travers tous les écueils, tous les périls, subordonnant chacune de ses décisions à la volonté divine, dont il se croyait, se sentait l'instrument prédestiné. « J'ai été souvent jeté à genoux, » avouait-il, « par la conviction absolue que je n'avais rien autre chose à faire. » Au milieu de ses travaux écrasants, il trouvait toujours moyen de consacrer à son Maître ses premiers instants, ses premières pensées, comme il le faisait jadis dans la hutte de l'indiana ou sur son radeau du Mississipi. Le pasteur Adams, de Philadelphie, raconta qu'ayant un rendez-vous avec le Président à 5 heures du matin, il arriva à la Maison Blanche un peu avant l'instant fixé. Tandis qu'il attendait dans l'antichambre, il fut surpris d'entendre parler dans la pièce voisine, et s'informa auprès du domestique s'il y avait quelqu'un. « Non, Monsieur le Président est seul, mais il lit sa Bible. — Comment donc, est-ce son habitude journalière ? — Oui, Monsieur, tous lès matins M. Lincoln emploie l'heure de 4 à 5 à lire la Bible et à prier à haute voix. » Si profonde que fût sa piété, Lincoln était homme, et y a-t-il un homme qui ne fléchisse jamais sous son fardeau ? Comme l'a écrit le plus grand des poètes :
i.A (;i!AM)i; <;i;i:iîi!i: 145
Il n'est point de croyant si pur et si lidèle
Oui ne tremble et n'hésite à de certains moments.
Ouelle âme est sans faiblesses et sans accablements ?
Il nous semble qu'il nous serait trop supérieur, que nous l'aimerions moins s'il n'avait point connu la défaillance... Oui, les coups du sort qui se succédaient le navraient jusqu'au fond de l'âme. Chacune des blessures du pays élargissait dans son cœur une plaie inguérissable ; dans sa généreuse sympathie, il ressentait les douleurs de tous et de chacun comme si elles eussent été siennes ; les larmes et le sang qui coulaient à flots semblaient par instants le submerger... Il souffrait surtout cruellement lorsque les dépêches apportaient l'annonce d'une nouvelle hécatombe, de ces coml)ats meurtriers qui avaient entassé pêle-mêle sur les champs de bataille ces frères ennemis, les « gars en bleu »
du Nord et les (( gars en gris » du Sud... Ces soirs-là, abîmé dans une détresse sans nom, Lincoln ne mangeait ni ne dormait. Il se retirait dans son cabinet où il s'enfermait à clef et 'se mettait à marcher de long en large ; jusqu'au matin, résonnait sur le parquet son pas lourd et
monotone, qui martelait sa douleur
<3uand, par hasard, il était assez calme
146 AUHAHAM LINCOLN
pour dormir, il ne cessait de gémir dans son sommeil, et ces gémissements trahissaient une telle angoisse qu'ils faisaient mal à entendre... Il était toujours extrêmement concentré et peu communicatif, surtout pour ses sentiments les plus intimes ; mais quelques paroles qui lui échappaient çà et là permettent de se rendre compte de ce qu'il eut à supporter... Un jour, il s'écria : « Je voudrais être à la place des soldats morts qui dorment dans les cimetières ! » Et, à l'auteur de la Case de l'Oncle Tom, il diisait : « Jamais je ne vivrai assez pour voir la paix, cette guerre me tue. » A mesure que les semaines, s'ajoutant aux mois, formaient les années et que la terrible lutte continuait, augmentant ses charges et ses peines, ses épaules se voûtaient comme sous un faix trop lourd ; les lignes de son visage se creusaient, se pétrifiaient, en faisaient l'image vivante d'un Homme de Douleurs... Et pourtant, de ces moments de dépression, de ces veilles de prières et de larmes, son énergie sortait raffermie, retrempée, comme si elle avait reçu un nouveau baptême. Il se relevait confiant, prêt à poursuivre sa tâche avec plus de vaillance encore, répétant ces paroles qui avaient le don
i.A (;iiAM)i; Cl Kiiiti: 147
d'clcctriser la nation : « Notre cause est celle de Dieu, de la justice ; il n'est pas possible qu'elle ne triomphe pas ; elle doit triompher ; elle triomphera. »
Au commencement des hostilités, Lincoln avait souvent trouvé l'oubli et la consolation auprès de ses enfants bien-aimés. L'aîné, Robert, faisait ses études au collège et ne venait que rarement à la Maison Blanche, mais les deux cadets, Willie et Tad, étaient ses constants petits compagnons.
Dans sa vie privée, Abraham était d'une simplicité patriarcale, rappelant celle d'un autre Président qui a eu aussi une croix bien lourde à porter, — Kriiger. Il ne croyait pas déchoir de sa dignité en quittant sa table de travail pour répondre aux appels impatients de ses fils et jouer avec eux. Il se mettait à quatre pattes sur le tapis pour les porter sur son dos, ou se laissait attacher les bras avec des ficelles et, transformé en coursier, allait partout où leur fantaisie le conduisait, le long des corridors de la Maison Blanche. D'autres fois, ils descendaient ensemble dans les jardins où ils faisaient de bruyantes parties de balle ou de colin-maillard. On pouvait voir le gigantesque Président, un bandeau sur les 3"eux, étendant des mains tâtonnantes
Aitl'.AIIAM LINCOLN
pour saisir les bambins qui gambadaient autour de lui, et, en papa qui connaît son devoir, disant : « C'est Willie, » quand il avait attrapé Tad, « C'est Tad, » quand il avait attrapé Willie, à la joie délirante des petits hommes...
Ces miettes de bonheur même devaient lui être retirées. Willie était un enfant de onze ans, extrêmement intelligent et studieux, passionné pour la mécanique et en particulier pour les chemins de fer, et qui composait des vers que publiaient des journaux pour la jeunesse. Il suffit d'un souffle de vent un peu âpre pour jeter à terre les boutons de fleurs et de fruits qui donnent les plus belles promesses... En février 1862, l'hiver qui suivit l'arrivée à la Maison Blanche, le petit garçon tomba malade 'et mourut. Lincoln ne laissa paraître aucun signe extérieur de sa peine. Sans une plainte, unissant son deuil aux deuils innombrables de la nation, il continua sa tâche comme auparavant. Mais lui qui avait éprouvé, dès sa jeunesse, tous les déchirements des séparations, confia à la bonne des enfants, une dévouée négresse : « C'est la plus grande douleur de ma vie ! » Et il dit à un de ses ministres : « Je ne serai plus jamais heureux. »
i.A (;itAxi)E (;ui:itiîE 149
Willie parti, le Président coneeiitra toute sa tendresse sur son dernier-né. Tad était moins intelligent que son frère, et il avait des troubles de la parole qui rendaient sa prononciation très défectueuse, les familiers seuls parvenaient à le comprendre.
Cela ne rempccliait pas d'être très bavard, très turbulent, très espiègle ; durant cette longue et douloureuse tragédie, il fut la gaîté, le rayon de soleil de la Maison Blanche. Il était le favori des otiiciers, ministres et autres hauts personnages, civils et militaires, qui le gâtaient à qui mieux mieux, mais il n'aimait rien tant que la société de son père, et se faufilait partout pour le retrouver. Il assistait au Conseil des Ministres perché sur ses genoux ou blotti contre son épaule, ayant l'air de suivre avec une profonde attention les discussions passionnées desquelles dépendait la destinée des Etats-Unis. Excellent petit cœur, il se mêlait aux solliciteurs qui envahissaient chaque jour la Maison Blanche, allait vers ceux qui lui semblaient les plus malheureux, leur faisait raconter leur histoire, prenait leur cause en mains et les introduisait lui-même près de son père ; il était tout radieux lorsque ses protégés obtenaient la grâce ou la faveur qu'ils étaient venus implorer.
ABliAHAM LINCOLN
Fréquemment, le soir, tandis que Lincoln travaillaU, seul dans son cabinet, il entendait à la porte un grattement significatif auquel il répondait en allant ouvrir ; c'était Tad, qui, en costume de jour ou de nuit, avait glissé comme une petite anguille entre les doigts de M™« Lincoln, de son précepteur ou de sa bonne, échappant aux autorités pour venir se réfugier dans le sanctuaire ; son père n'avait jamais le cœur de le renvoyer ; après un moment de causeries et de caresses, Tad se mettait à jouer par terre avec les cartes de TEtat-Major et les papiers diplomatiques, tandis que, sous la lampe, à sa table encombrée de documents, Lincoln lisait, écrivait, réfléchissait, priait... Au dehors, c'était la nuit solennelle, criblée d'étoiles, la garde en armes autour de la Maison Blanche, et, de l'Atlantique au Pacifique, les armées sous la tente, les feux de bivac, le cri d'alarme des sentinelles dans les camps... Les heures passaient, graves et lentes, dans le cabinet ouaté de silence. L'enfant finissait par s'endormir, étendu de tout son long sur le parquet ; le Président, quand il s'en apercevait, se levait en souriant, le ramassait tendrement, l'emportait sans le réveiller, et allait le coucher et le border
LA (;iiAXDi: (;ii:iiiti: 151
dans son propre lit, car ils dormaient très souvent ensemble.
Un jour que la cause de l'Union semblait irrémédiablement compromise, le Président Lincoln publia une proclamation pour inviter la nation à un jour de prière et de jeûne. 11 fallut expliquer à Tad que cela signifiait qu'on resterait toute une journée sans manger, lui comme les autres ! Il en fut terrifié ; certainement avant que le soir soit arrivé, il serait mort de faim ! Pour prévenir un aussi irrémédiable malbeur, il se mit, une pleine semaine à l'avance, à prélever dans les cuisines et la salle à manger les reliefs des repas, gâteaux, fruits, petits morceaux de viande, poissons, crèmes, sauces variées qu'il cacha dans un placard, avec l'intention d'y faire de fréquentes visites intéressées quand le jour fatal serait arrivé ! ! ! On découvrit son grenier d'abondance... (il est facile de s'imaginer dans quel état !...) au grand amusement de son père, mais au grand désespoir du bambin qui se trouva ainsi réduit au
regmie commun
En une autre occasion, le Secrétaire d'Etat à la guerre apporta à Tad un brevet de lieutenant, dûment signé et parafé ! Ses parents y ajoutèrent un uniforme du mê-
152 AliUAHAM LIXCOLX
me grade ; le petit lieutenant, fou de joie, n'eut plus d'autre bonheur que de voir les sentinelles du palais fédéral lui faire le salut militaire et lui présenter les armes. Bientôt cela ne lui sufïit plus. Usant, — et abusant, — de son autorité, il mit tout sens dessus dessous à la Maison Blanche, donna les ordres les plus saugrenus, décommanda la garde, distribua des armes aux domestiques, et leur fit prendre la place des soldats qu'il avait renvoyés ! Inutile d'ajouter que lorsque le Président s'aperçut de cette comédie, le lieutenant Thomas Lincoln se vit du coup mis en disponi])ilité !
Tad possédait des animaux dont il raffolait ; sou poney, ses chats, ses chiens et ses chèvres avaient donc droit à l'intérêt et à la sollicitude du Président surchargé. Quand de nouveaux minons ou de nouveaux toutous s'ajoutaient à la famille, il l'annonçait à ses ministres avec le plus grand sérieux. Lorsque Tad s'absentait avec sa mère, des télégrammes le tenaient au courant de ce qui pouvait arriver à ses favoris. Dans une lettre à sa femme, Lincoln écrivait : « Dites à cher petit Tad que sa chèvre Nanny est partie et que M'^ Cuthbert et moi en sommes désolés. Le jour de votre départ, on a trouvé Nanny se re-
i.A (juA.NDfi (;l;i:iîiîk
posant et allaitant son petit biquet au beau milieu du lit de Tad, mais maintenant elle est partie ! Le second jour, elle a disparu et on n'en a plus entendu parler. C'est tout ce que nous savons de pauvre Nanny ! » Tad fut évidemment consolé, non pas seulement par une, mais par toute une famille de chèvres, car l'année suivante. Lincoln termina un télégramme d'afitaires à sa femme par ces mots : « Dites à Tad que les chèvres et papa vont bien, » Puis, tandis que les fatigues et les soucis du pouvoir pesaient sur lui de tout leur poids, il ajouta avec sa philosophie coutumière : « Surtout les chèvres, »
C'étaient là de brèves éclaircies dans un ciel bien sombre, La mort du petit Willie avait semblé ouvrir la voie à la Grande Moissonneuse, qui, dès lors, ne cessa plus de faire de fréquentes, de cruelles visites dans le cercle des affections du Président. Nombre des meilleurs amis de son enfance, de sa jeunesse et de son âge mûr furent tués à la guerre, puis ce furent des parents, de son côté ou de celui de sa femme. Il avait eu le chagrin de voir plusieurs membres de la famille de M™^ Lincoln, qu'il aimait beaucoup, choisir le service dans l'armée du Sud, allant ouvertement con-
ADUAHAM LIXCOLN
tre ses principes, contre ses efforts. Un frère et plusieurs beaux-frères de la Présidente moururent dans les rangs des « gars en gris » sur les champs de bataille ; elle achetait ainsi chèrement la gloire ambitionnée toute sa vie ! Sans que personne ait été admis à pénétrer dans le secret de leur vie privée, on est en droit de dire que cet état de choses amena, de sa part et de la part des siens, des reproches amers, provoquant des drames intimes très douloureux ; une fois de plus se réalisa pour Abraham Lincoln l'antique parole, une des plus tristes qui aient jamais été prononcées : « Chacun a pour ennemis les gens de sa maison. »
Pas un seul jour le Président des Etats- Unis n'avait cessé de songer à la cause initiale, au vrai but de la guerre. Aurait-il été tenté de l'oublier, que les Confédérés se seraient chargés de le rappeler et à lui, et aux abolitionistes du monde entier. Dès le commencement, ils s'étaient servis de leurs esclaves à la manière dont les anciens Romains employaient les leurs pendant leurs campagnes, leur faisant creuser des tranchées, bâtir des fortifications pour aider leurs maîtres à gagner des victoires dont leur liberté était le prix ! Ils avaient aussi
LA. CnAXDli CUIiRnii 155
forcé des noirs, par dizaines de mille, à s'enrôler sous le drapeau du palmier, emblème de leur inique servitude ; dans des batailles, ils les poussèrent devant eux, baïonnettes aux reins, les jetant en pâture aux balles et à la mitraille de ceux qui voulaient les délivrer ! Au risque d'être repris et massacrés, — cela arriva à beaucoup d'entre eux, — les malheureux nègres échappaient en foule à leurs bourreaux pour venir chercher protection près des soldats de celui qu'ils appelaient « Massa Lincoun » et qu'ils considéraient comme leur « Grand Messie, » le sauveur de leur race.
Mais, tandis que dans le Nord l'accord pour la répression de la guerre civile était unanime, sur la question de l'affranchissement les avis étaient encore très partagés. Les uns voulaient que les noirs soient déclarés citoyens Américains et mis d'emblée en possession des mêmes droits politiques que les blancs, sans réfléchir que les pauvres parias, tenus volontairement dans une ignorance absolue, — il s'en trouvait à peine 2 pour 100 qui sachent lire ! — étaient incapables de remplir du jour au lendemain des fonctions civiques. D'autres personnes faisaient remarquer que le tra-
15G ABIIAHAM LINCOLN
vail des esclaves assurait la richesse de la moitié de l'Amérique, qu'en les libérant on ruinerait plusieurs Etats et jeterait à la misère des milliers de familles de planteurs. Quelques-uns proposaient l'extinction progressive du grand mal, d'autres réclamaient sa suppression immédiate ; beaucoup étaient d'avis que les nègres devaient être enrôlés et participer à la lutte engagée en leur faveur...
Lincoln recevait en silence les conseils, les adjurations dont on l'assaillait de tous les côtés. Son premier devoir de chef du Gouvernement, dans la période si troublée que traversait la nation, était de sauver l'Union et d'y ramener la concorde, mais sa décision quant aux esclaves était depuis longtemps arrêtée dans son esprit. En septembre 1862, après avoir reçu la nouvelle d'une bataille gagnée par les Républicains sur les Confédérés, il se rendit dans son cabinet, et dit aux ministres qui se trouvaient en séance : « J'étais déterminé, à notre première victoire, à publier une proclamation d'émancipation. Je n'en ai riendit à personne, mais j'en ai fait la promesse à moi-même, et... )> — il hésita une seconde, puis reprit d'une voix raffermie : « et à mon Maître. Je vais tenir cette promesse. »
LA GliANDE CUElîHK 157
Quelques jours après, fut publiée une motion abolissant conditionnellement l'esclavage, moyennant indemnité, et donnant aux Sudistes jusqu'au 1^' janvier suivant pour l'accepter de leur plein gré et pour déposer les armes. La proclamation se terminait par ces mots : « Et sur cet acte, croyant sincèrement que c'est un acte de justice, j'invoque la considération des hommes et la gracieuse faveur du Dieu Tout- Puissant. »
Par les clauses de ce projet, V « honnête Abe Lincoln » avait essayé de sauvegarder, autant que possible, les intérêts de ses concitoyens, et il leur offrait une paix honorable. Les Confédérés lui répondirent par un redoublement de cruautés, de violences et de menaces. La date fixée arriva ; ils n'avaient rien fait pour accepter l'ultimatum proposé. Ce jour-là, — l^"^ janvier 1863 — à midi, le Président prit l'acte d'affranchissement rédigé d'avance ; et, après un instant de recueillement, d'une main qui se raidissait pour ne pas trembler, il traça au bas sa signature : Abraham Lincoln.
Le rêve de toute sa vie était réalisé ; il avait tenu le serment prononcé trente ans plus tôt dans sa généreuse révolte, le vœu
ADUAIIAM I.IXCOI.N
qu'il avait fait à son Dieu. Ce trait de plume libérait près de quatre millions d'esclaves.
Seule, la fin de la guerre pouvait forcer le Sud à accepter le décret présidentiel. Les hostilités reprirent avec un nouvel acharnement, et de part et d'autre un double désir de remporter la victoire définitive. Mais comme si le Destin eût été décidément du côté des oppresseurs, le Nord subit derechef de terribles défaites. Il fallut faire encore et toujours de nouvelles levées de soldats, appeler sous les drapeaux des contingents de nègres, non comme esclaves, mais comme hommes libres.
Ils servirent bravement et fidèlement ; beaucoup payèrent de leur sang cette liberté sacrée que l'injustice et la tyrannie des blancs leur avait refusée trop longtemps.
Le peuple, décimé et épuisé par la lutte prolongée, comme\içait à murmurer, à perdre par instants confiance en Lincoln.
C'était pour lui une nouvelle douleur, ajoutée à toutes les autres, mais elle n'abattait ni son énergie, ni son espoir dans le résultat final. A mesure que l'armée souffrait
LA (;nAMJi: (;ii:iîi!i; 159
davantage, il se mêlait plus intimement à sa vie, conune s'il voulait, par sa propre vaillance, lui infuser un nouveau courage. Souvent, il visitait les camps, les avantpostes, et, malgré les remontrances qu'on lui faisait, s'avançait seul, sans la moindre crainte, jusqu'à portée des fusils ennemis, pour lesquels sa haute taille était une cible trop visible. Un jour il eut son chapeau traversé par une balle, un autre jour un officier fut mortellement blessé d'un coup de feu à son côté. C'est miracle que lui-même n'ait pas été tué cent fois durant ces quatre années meurtrières, où, sur les champs de bataille comme à la Maison Blanche et dans les rues de Washington, sa vie se trouvait à tout instant à la merci du premier venu. Mais il avait la conviction que Dieu le garderait tant qu'il aurait besoin de lui pour accomplir son œuvre, et le laisserait mourir quand il l'aurait terminée...
Une grande consolation lui venait de l'affection qui l'unissait aux jeunes soldats de l'armée Républicaine. Dans son cœur, ils étaient ses « garçons en bleu, » qu'il aimait comme il aimait ses propres fils, Robert, Tad ou Willie. Et, dans leurs cœurs à eux, il était leur « père Abraham »
AlîlîAlIAM I.INCOI.X
qu'ils accueillaient de leurs hourrahs frénétiques, quand ils le voyaient apparaître si grand sur son cheval, pour lequel ils venaient combattre en chantant leur hymne de ralliement : « Nous voici, père Abraham ! » Un d'eux, trouvé mort sur un champ de bataille, portait sur lui une photographie du Président au bas de laquelle il avait écrit : « Que Dieu bénisse le Président Lincoln ! » Ces mots, ce bel élan de tendre enthousiasme, exprimaient le vœu de tous ces jeunes gens, souvent des adolescents ou même des enfants encore, dont Lincoln était à la fois l'ami et le héros.
Le Président allait quotidiennement dans les hôpitaux de Washington, les ambulances de campagne, pour encourager les blessés et les malades, consoler les mourants. Sa bonté et sa touchante sympathie s'étendaient à tous indistinctement, — aux nègres comme aux blancs, aux Confédérés comme aux Républicains. Ils souffraient... c'était près de lui la recommandation essentielle.
Un soir qu'il faisait sa pieuse tournée dans une salle d'ambulance, il s'arrêta tout saisi en entendant un blessé appeler d'une voix déchirante : « Mère ! Mère !... » Il s'approcha de son lit. C'était un jeune
LA GltANDK CtlîlîlîE IGi
soldat de l'année du Sud qui allait mourir... « Mon enfant, » dit doucement Abraham, ému de compassion, «. puis-je taire quelque chose pour vous ? » Le jeune homme tourna vers lui des yeux brûlés de désespoir. « Pour moi ?... Vous, un ennemi !... Non, je ne veux rien... Mais ma mère, ma mère !... Oh ! si je pouvais lui dire ce que j'ai sur le cœur, cela m'étouffe !... » De grosses larmes roulaient sans honte sur les joues creusées et ravinées du Président. « Mon pauvre cher enfant, confiez-vous à moi... Je ne suis pas votre ennemi ; je vous plains, je vous aime de toute mon âme. Je ferai tout mon possible pour que votre message parvienne à votre mère... »
Vaincu par tant de tendresse, l'agonisant se décida à murmurer à l'oreille de Lincoln son angoissant secret... Cette nuit-là même, un parlementaire envoyé spécialement allait porter à la malheureuse mère les dernières paroles, la suprême confession de son fils.
Un autre jour, Lincoln s'assit près du lit de mort d'un « gars en bleu » pour écrire sous sa dictée une lettre d'adieu à son père et à sa mère. A la fin du brave petit message, il ajouta, — sachant bien de quel prix cette simple ligne serait pour les affligés :
162 ABItAIIAM J.INCOKX
« Cette lettre a été écrite par Abraham Lincoln. )) Puis il se leva pour partir, mais le blessé lui tendit une main défaillante en disant : « Je n'en ai plus que pour une ou deux heures. Voulez-vous rester près de moi et tenir ma main jusqu'à ce que tout soit fini ? » Et Abraham demeura à son côté, tenant cette main fiévreuse, la caressant et priant avec le mourant, « jusqu'à ce que tout soit fini... »
L'Eternité seule révélera combien d'affligés cet homme au cœur sublime a secourus, réconfortés, soulagés. Dans beaucoup de demeures des Etats-Unis, on garde, comme des trésors inestimables, des lettres de sa fine et jolie écriture régulière qui ]3ortèrent à des amis ou à des inconnus dans le deuil le témoignage de sa sympathie toujours si chaude, si consolante.
Aux parents d'un jeune homme qui avait été tué en s'emparant d'un drapeau du Sud, il écrivit : « ...Mes relations avec votre fils dataient de deux ans à peine, mais elles étaient devenues aussi étroites que la différence de nos âges et mes occupations toujours croissantes me le permettaient.
Je ne l'ai jamais entendu prononcer un mot profane ou intempérant. Ce qui était la meilleure preuve de sa bonne nature,
LA (JRANDK (JL'ElilîE 163
il n'oubliait jamais ses parents... Dans l'espoir que ce ne sera pas une intrusion dans votre douleur sacrée, je me suis permis de vous adresser ce tribut à la mémoire de mon jeune ami, votre brave enfant trop tôt enlevé. Veuille Dieu vous donner la consolation qui est au-dessus de toute puissance terrestre. »
A une humble femme dont les cinq fils avaient été tués pour leur patrie, il envoya cette lettre :
« Madame,
« En parcourant les rapports du Ministère de la Guerre, j'ai trouvé une note de l'Adjudant Général du Massachussels m'informant que vous êtes la mère de cinq fils qui sont morts glorieusement sur le champ de bataille. Je sens combien toutes les paroles que je pourrais vous dire pour essayer de diminuer votre douleur d'une perte si écrasante seraient inutiles. Mais je ne puis m'empêcher de vous exprimer les remerciements reconnaissants de la République que vos enfants ont contribué à sauver en donnant leur vie pour elle. Puissent-ils vous apporter une faible consolation ! Je prie notre Père céleste d'adoucir l'amertume de votre douleur, de vous lais-
ser seulement le cher souvenir impérissable de vos bien-aimés, et la fierté solennelle d'avoir déposé un tel sacrifice sur l'autel de la liberté.
« Très sincèrement et respectueusement à vous,
Parmi les autres belles lettres écrites par Lincoln, on voudrait citer celle par laquelle, agissant « non en Président, mais en citoyen, » il présenta à l'armée son fils Robert, hier encore étudiant dans un collège. Le jeune homme fit bravement son devoir et mérita, face à l'ennemi, le grade de capitaine.
La mansuétude de Lincoln se manifestait aussi vis-à-vis des soldats condamnés. On avait dû établir dans toute sa rigueur la loi martiale qui punissait de mort les fautes contre la discipline, et surtout la désertion. Toutes les fois que cela lui était possible, le Président usait de son droit de grâce, aussi les jDarents, les amis des coupables ne cessaient de venir l'implorer. Des mères, des sœurs, des femmes en larmes se jetaient à ses pieds pour lui demander miséricorde ; il les accueillait avec une inlassable bienveillance, et saisissait le
LA GHANDE GUEniUÎ
moindre prétexte pour leur accorder la vie des condamnés.
Une mère qui a\ait obtenu de lui le pardon de son fils s'écriait toute radieuse en quittant la Maison Blanche : « Et on dit qu'il est laid, notre Président ! Jamais je 2i'ai vu quelqu'un d'aussi beau ! » On rapporta ce mot à Lincoln ; il en rit de bon cœur tout en ayant encore les yeux pleins de larmes. Il est certain qu'en ces occasions, le généreux bonheur d'avoir pu sauver une vie humaine le transfigurait ! Une fois, il gracia un jeune homme qui avait déserté pour aller retrouver et épouser sa fiancée qu'un rival menaçait de lui enlever ; en signant le bienheureux décret, il observa que dans sa jeunesse il aurait probablement fait la même chose ! Quand on lui présentait l'arrêt de mort des « gars en bleu » qui avaient pris la fuite au moment d'affronter le baptême du feu, il secouait les épaules avec indulgence. « Non, » disait-il, « les pauvres enfants, il ne faut pas les fusiller, cela leur ferait trop grand peur ! )) Et il ajoutait : « C'est une affaire de jambes, comment voulez-vous qu'un homme aille au combat, eût-il le cœur aussi brave que Jules César, si ses jambes se refusent absolument à l'y porter ? » Ses
166 AliRAHA.AI LIXCOLN
ministres se fâchaient, prétendaient qu'à toujours pardonner il finirait j^ar ruiner la discipline. « Ne pensez-vous pas, » répondait-il très sérieux, « que ces soldats seront plus utiles à la patrie sur la terre que sous la terre ? » Et, après avoir fait grâce aux condamnés, il les renvoyait à l'armée où la plupart du temps ils rachetaient leur faute, — quelle qu'elle soit, — par leur belle conduite et leur courage.
A ce sujet, une histoire que racontent tous les biographes de Lincoln est caractéristique. Souvent, dans cette campagne harassante, les pauvres petits soldats — enfants choyés de la veille, — cédaient à la fatigue et au sommeil et s'endormaient sous les armes. La loi était formelle sur ce point, la sentence impitoj'able.
Or, après une marche forcée de 48 heures, un jeune paysan de dix-neuf ans, William Scott, s'était offert comme sentinelle à la place d'un de ses camarades qui se trouvait malade. 11 avait pris la garde... et s'était endormi. Surpris par une ronde de nuit, il passa devant la Cour martiale, fut condamné à mort. Comme il attendait son exécution dans la tente qui lui servait de prison près de Washington, la toile se souleva, et, tandis qu'au dehors on entendait
1,A GRANDE GUEItRK 167
le cliquetis des armes de son escorte, un homme entra, seul... Le Président ! Le (( père Abraham ! » Il vint à William Scott éperdu de surprise, lui parla avec bonté, le questionna sur sa vie passée, sur sa famille, sur sa mère... Le jeune homme tâchait d'être ferme, mais à ces mots sa voix s'étrangla dans sa gorge : « Oui, j'ai ma mère... Tenez, Monsieur le Président, la voici... )) Et il tira de son sein une photographie qu'il tendit au visiteur, Lincoln la contempla longuement, silencieusement. Devant l'image de cette humble femme, quel flot de souvenirs et d'amour devait remonter à son cœur ! Enfin, il se leva, et, regardant William droit dans les yeux : « Mon garçon, vous ne serez pas fusillé. Je vous crois quand vous me dites que vous n'avez pas pu lutter contre le sommeil. J'ai confiance en vous et je vous renvoie à votre régiment. Mais comment achèterez-vous votre pardon ? — Oh !
Monsieur le Président, » balbutia William, « que je vous remercie !... Comme ma mère sera heureuse !... Mais... Je ne sais si nous aurons assez d'argent... Nous sommes pauvres... Pourtant, j'ai ma solde... Nous possédons quelques économies à la Caisse d'Epargne... Mes parents vendront
AlilîAHAM LIACOLX
leur ferme... Des amis pourront peut-être nous aider... Si vous vouliez attendre, tout cela fera bien deux ou trois mille francs... Sera-ce suffisant ?... » Le Président secoua la tête, tandis que son sourire de bonté ineffable éclairait ses traits amaigris. 11 posa paternellement sa main sur l'épaule du jeune homme : « Vous ne comprenez pas, mon enfant. Ma créance vaut bien plus que cela, elle est très grande. Ni votre famille, ni vos amis, ni votre ferme ne pourraient la payer. 11 y a un seul homme au monde qui ait les moyens de le faire, il s'appelle William Scott. Si, dès ce jour, il agit de telle façon que lorsqu'il mourra il puisse se dire : « J'ai tenu la promesse que j'ai faite au Président, j'ai rempli mon devoir de soldat, » alors la dette sera payée. »
William Scott regagna son régiment.
Quelques mois plus tard, il se jetait dans un fleuve, sous le feu de l'ennemi, pour sauver des camarades, et y trouvait une mort glorieuse ; il avait payé sa dette.
Lincoln ne se récusait jamais quand il s'agissait de faire du bien. Chaque matin à 9 heures, la Maison Blanche était ouverte à la foule des solliciteurs et des visiteurs, qui s'écoulaient devant lui en torrent pressé.
LA GUAXDi: GUEIUMi: 169
à la manière toute américaine. Il disait à des amis qui lui conseillaient d'éviter cette fatigue : « Les pauvres gens demandent beaucoup, et nous ne pouvons leur donner que bien peu. Chacun considère son affaire comme étant de grande importance, et je dois essayer de les contenter. Je sais si bien ce que j'éprouverais si j'étais à leur place !» — « Je sais ce que j'éprouverais si j'étais à leur place ! » C'était là le secret béni de cette sympathie toute-puissante qui l'unissait au peuple entier et lui permettait de sentir battre dans son cœur (( le cœur de vingt millions de ses frères. » Les petits enfants, qui ignoraient tout de ses peines, venaient à lui, confiants, avec leur sûr instinct qui ne les trompe jamais. Parfois, il y en avait qui, sans le connaître, lui tendaient leurs petits bras dans la rue. Une femme portant un bébé était toujours sûre d'être reçue à la Maison Blanche. Pendant les réceptions du matin, Lincoln arrêtait la longue procession défilant rapidement devant lui pour prendre un bébé dans ses bras, ou pour (( serrer la main de ce petit homme. » Un garçonnet de sept ans lui avait été présenté comme le fils d'un officier de l'Union. Ce bambin, aujourd'hui grisonnant, se rappelle
ACIîAHAM LINCOLN
encore la douceur avec laquelle le grand Président posa sur sa tête une main lassée et lui dit : « Mon enfant, j'espère qu'en grandissant vous deviendrez un homme aussi bon et aussi utile que l'est votre père. » Un matin, trois timides petites filles suivirent la longue ligne de visiteurs jusqu'à l'endroit où se tenait Lincoln, et là elles perdirent soudain tout leur courage. Mais le Président les aperçut et les appela : « Petites filles, allez-vous passer sans me serrer la main ? »
Apprenant qu'un de ses petits amis de Springfield avait beaucoup de chagrin parce qu'on lui contestait l'honneur de connaître le Président, il lui envoya cette attestation en bonne et due forme :
(( Pour servir à qui de droit : J'ai vu et parlé à George Patten en mai dernier à Springfield, Illinois.
Tel était l'intérêt qu'il montrait pour le bonheur des plus humbles, des plus petits, quels que soient les devoirs et les soucis écrasants de sa charge.
Pendant l'été de 1863 de nombreuses batailles se succédèrent, tantôt favorables, tantôt défavorables à l'Union. Beaucoup
LA (;RANDn ClEUliE 171
furent meurtrières, mais peu aussi terribles et aussi acharnées que celle de Gettysbourg qui dura du 3 au 5 juillet, et où il y eut dans les deux camps plus de 8.000 morts et de 30.000 blessés ! Elle se termina à l'avantage de l'armée du Nord ; ce qui ajouta à l'importance de la victoire, c'est qu'elle fut vraiment le « point tournant » de la guerre et ouvrit la voie à une série de succès pour les Républicains.
On avait enterré la plupart des morts sur le champ de bataille, transformé en cimetière. Au mois de novembre, on inaugura à cette place un monument commémoratif, destiné à rappeler aux générations futures les luttes et les souffrances que leurs pères avaient endurées pour le salut de l'Union et l'honneur de l'humanité. Lincoln présida cette cérémonie et y prononça un discours empreint du plus pur, du plus ardent patriotisme, qui causa une immense sensation. « Dieu aidant, )> dit-il, « la Nation renaîtra dans la liberté, et le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, ne périra point sur cette terre ! )>
Après l'inauguration, quittant ses généraux et ses ministres, il se promena longtemps, pensif et recueilli, sur le champ de bataille. En foulant ce sol sous lequel dor-
ABRAHAM LIXCOLX
niaient tant de héros obscurs, les idées, familières depuis son enfance, de la mort et de la vie éternelle, l'absorbaient plus profondément que jamais. Nul ne pénétra le mystère sacré de sa méditation. 11 reprit ensuite son labeur et personne ne remarqua de changement dans sa vie quotidienne ; mais plus tard, il confia à un de ses intimes que c'était à ce moment-là qu'il s'était donné à Dieu. Nous nous inclinons avec respect devant cette déclaration, tout en pensant que, certes, il n'avait pas dû faire un bien long chemin pour arriver à Lui, si ce n'était déjà fait depuis longtemps, — il en avait été si près toute sa vie !
Toujours est-il que quelques mois avant sa mort tragique, le Président invita un de ses amis à passer la soirée avec lui à la Maison Blanche. C'était le brave Speed, le menuisier qui jadis l'avait si cordialement accueilli à Springfield et qui était demeuré son champion fidèle, à travers toutes ses vicissitudes. Quand Speed arriva, il trouva Lincoln en train de lire. 11 s'approcha dans le clair-obscur du crépuscule, et s'aperçut que le Président lisait la Bible qui était toujours sur sa table de travail. « Eh bien ! » lui dit-il, « je suis heureux de vous voir
LA (.HANDE (.UKIÎIîE 173
faire un si bon emploi de votre temps. — Oui, » dit Lincoln levant les yeux et le regardant avec sérieux, « je fais un bon emploi de mon temps. — Très bien, » reprit Speed, non sans quelque tristesse. « Si vous avez trouvé la paix, je ne puis malheureusement pas en dire autant pour moi. »
Le Président le regarda un instant bien en face, puis, de son geste familier, lui mettant doucement la main sur l'épaule, il lui dit avec une solennité inaccoutumée, comme s'il pressentait que c'était la dernière fois qu'il parlait d'un tel sujet à son ami, et que ses paroles seraient un encouragement pour tous les pèlerins anxieux et troublés qui en recevraient l'écho : « Speed, vous avez tort de vous tourmenter ainsi. Admettez dans la Révélation, dans la religion tout ce que votre raison peut admettre, et le reste, eh bien ! acceptez-le simplement par la foi. Vous ne vous en trouverez que mieux, j'en suis sûr, et pour vivre, et pour mourir. »
En 1864, le mandat du Président arrivait à son terme ; toute l'année le pays s'occupa et se préoccupa des élections. Lincoln considérait comme son devoir de se représenter ; ce n'était pas au moment où
AlîliAHAM LINCOLN
on franchissait un passage d'importance capitale, qu'il pouvait lâcher la barre du gouvernail et tout laisser aller à la dérive. Plusieurs candidats se mirent sur les rangs pour lui faire opposition, entre autres le général Mac Clellan qu'il avait dû révoquer, et un de ses propres ministres. De violentes attaques furent dirigées contre lui, mais après quelques hésitations, quelques flottements, le peuple, réconforté par les dernières victoires, se décida en faveur du Président sortant. En novembre, il fut réélu à une énorme majorité — en dernier scrutin il obtint 213 voix contre 21 ! En apprenant ce résultat, il dit : « Je n'ai aucun plaisir à l'emporter contre qui que ce soit, mais je remercie le Tout-Puissant qui a voulu que le peuple se prononce résolument pour le maintien d'un gouvernement libre et des droits de l'humanité. »
Les campagnes de 1864 et 1865 furent décisives. Le sort des armes souriait enfin au Nord si longtemps éprouvé. A force de persévérance, Lincoln avait su trouver des généraux plus dociles que Mac Clellan, — Sherman, Sheridan, Butler, Meade, le vainqueur de Gett^^sbourg, et surtout Grant qu'il avait mis à la tète des troupes, le valeureux et généreux Grant, une des plus pures
LA C;«ANDE GUl-lîRE 175
gloires militaires du Nouveau Monde, et qui est resté pour ses compatriotes « le héros de la guerre de Sécession. »
Grant s'employait de toutes ses forces à réaliser un plan de campagne que lui avait indiqué Lincoln, — c'était un mouvement concentrique qui devait enfermer les Confédérés dans les environs de Richmond, leur capitale. Le cercle se resserrait de plus en plus, malgré les efforts désespérés du Président dissident, Jefferson Davis, du général Lee, le chef suprême de l'armée Sudiste, et la bravoure digne d'une meilleure cause que mettaient les Confédérés à défendre leurs positions. Sans oser encore entrevoir le triomphe final, le Nord commençait à espérer la fin de ce long et douloureux cauchemar.
En janvier, le Président Lincoln eut une grande joie. Dans une séance toute frémissante d'enthousiasme, les membres du Congrès réunis au Capitole de Washington ratifièrent officiellement la proclamation qu'il avait publiée deux ans plus tôt, et votèrent à l'unanimité une loi qui abolissait à tout jamais l'esclavage sous le drapeau Américain... Comme les temps avaient changé, depuis le jour où un seul député de l'Illinois avait consenti à signer
170 AIUÎAHAM LINCOLN
son appel en faveur des esclaves, et celui où, sous ce même dôme du Parlement fédéral, après son interpellation sur la guerre du Mexique, les sénateurs de tous les Etats avaient froidement blâmé l'imprudente incartade de « l'homme des forêts de l'Ouest ! »
Suivant la coutume, le 4 mars 1865, Lincoln fut « inauguré » pour la seconde fois.
Un immense concours de population suivit de ses acclamations l'escorte présidentielle. Lincoln était en voiture avec son petit Tad assis en face de lui ; parmi les cavaliers qui galopaient aux portières, il y avait un peloton de soldats nègres rappelés de la guerre, et qui excitaient une curiosité et une sympathie générales.
C'était la première fois aux Etats-Unis que des gens de couleur étaient admis à participer à une cérémonie officielle. Ils étaient tout fiers d'accompagner leur « Massa Lincoun », leurs figures radieuses disaient éloquemment leur joie ! A un certain moment, il se produisit un léger incident ; un jeune hoinme se faufila hors de la cohue, essaya de rompre le cordon de troupes pour arriver au Président, mais on le repoussa et on n'y prit pas garde. Cet homme s'appelait John Wilkes Bootli.
LA (;iîANDE CUERItE 177
Ce que Lincoln venait de souftYir pendant les quatre années où il avait occupé le pouvoir, les tristesses publiques et privées qu'il avait endurées, chacun put s'en rendre compte lorsqu'il se leva dans sa tribune pour prononcer le discours d'usage.
Un témoin de l'inauguration écrivit : « La dernière fois que je vis le Président, je fus saisi par sa physionomie hagarde, labourée par les soucis, absolument différente de celle qu'il avait en arrivant de l'illinois. On le sentait, sa vie tenait à un fil si ténu que n'importe quel nouveau chagrin, n'importe quel nouvel effort aurait suffi à le briser. Le « couchant des jours » se reflétait visiblement dans ses yeux si bons et sur ses traits battus par la tempête... »
Lincoln n'en était pas moins ferme, et, dans son discours, il sut, une fois de plus, remuer ses auditeurs jusqu'au fond de l'àme. 11 prononça entre autres ces belles paroles : « Nous espérons, et nous demandons à Dieu avec ferveur que ce terrible fléau de la guerre finisse bientôt. Mais si Dieu veut qu'il dure jusqu'à ce que toute la richesse accumulée par 250 ans de travail non rétribué des esclaves soit engloutie, et jusqu'à ce que le sang répandu sous le fouet soit expié par le sang versé par l'épée,
178 AintAHAM LINXOLN
nous devrons répéter la parole dite il y a trois mille ans : « Les jugements de l'Eternel sont vrais ; ils sont tous justes. »
« ...Poursuivons jusqu'au bout notre tâche sans malveillance envers personne, avec charité pour tous, mais avec fermeté dans ce que Dieu nous montre comme le Droit... Le Dieu juste nous donnera en son temps une récompense équitable, l'harmonie finira par régner entre nous et avec toutes les nations... »
Ces nobles accents tombaient sur la foule, pareils au verbe inspiré des anciens prophètes, dont la foi indomptable sauvait leur i^atrie et leur race. Il avait plu toute la matinée, mais au moment où Lincoln prononçait ces derniers mots, un rayon de soleil perça les nuages et se posa sur lui d'à-plomb, enveloppant la stature gigantesque autour de laquelle flottaient les bannières étoilées, illuminant sa figure pâle et fatiguée, comme une bénédiction, un symbole et une promesse de la grande paix qui allait enfin venir...