ÉPILOGUE
La grande p^ix...
Les armées rivales étaient arrivées tout près de Richmond. Une fois de plus, Lincoln avait fait preuve de sa patience et de sa bienveillance en essayant de terminer pacifiquement les hostilités, de tendre aux révoltés une main fraternelle. Sa bonne volonté avait échoué devant l'irréductible obstination des Sudistes, entêtés à ne céder ni sur la question des esclaves, ni sur celle de la séparation, et devant l'opposition unanime des membres du Gouvernement Républicain moins conciliants que lui, et résolus à profiter des avantages si péniblement acquis.
Conscient d'avoir fait tout ce qui était en son pouvoir pour éviter de nouvelles effusions de sang, voyant que seul, le sort des armes déciderait de la fin de la lutte, il avait été rejoindre ses soldats près de
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Richmond, partager leurs fatigues, leurs périls.
Le 3 avril, une nouvelle victoire des Républicains leur ouvrit la capitale confédérée. Le Président Jefferson Davis et le général Lee, qui s'y trouvaient, la quittèrent en toute hâte, prenant à peine le temps de rassembler leurs papiers les plus précieux. On les a accusés d'avoir, avant de s'enfuir, ordonné d'incendier l'Entrepôt des tabacs et les inonuments publics, afin qu'ils ne tombent pas en possession des vainqueurs. Quoi qu'il en soit, dans la débandade il se trouva des misérables, ivres de fureur et d'alcool, pour causer une véritable émeute, entrant de force dans les maisons, les pillant et y mettant le feu ; en quelques instants plus de sept cents habitations devinrent la proie des flammes. Pour ajouter à ces horreurs, les condamnés de droit commun, voleurs et assassins, s'échappèrent de la prison et se joignirent aux perturbateurs. Les habitants terrorisés croyaient leur dernière heure venue, mais soudain on entendit le son joyeux des clairons, des tambours et des fifres, et on vit apparaître... l'avant-garde de l'armée du Nord, composée d'un bataillon de nègres disciplinés, à l'allure martiale ! La plu-
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part avaient été esclaves dans cette même ville ; ils y rentraient en triomphateurs, mais surtout en pacificateurs. Ils rassurèrent les blancs parmi lesquels beaucoup pouvaient reconnaître leurs anciens maîtres, éteignirent les incendies allumés sur plusieurs points, s'employèrent de leur mieux à rétablir l'ordre, se conduisirent d'une manière pleine de générosité et de bravoure. N'est-ce pas une saisissante coïncidence que la première tentative faite pour réparer les maux de cette guerre néfaste ait été accomplie par des noirs, cause innocente et premières victimes de son déchaînement ?
La capitale de la Confédération mourante présentait un aspect de désolation, avec les tonneaux défoncés, les meubles, les débris de toutes sortes jonchant les rues, les portes et les volets à demi-arrachés pendant sur leurs gonds, les magasins saccagés et les quartiers entiers dont il ne restait plus que des décombres et des ruines fumantes ! Tel fut le spectacle qui s'offrit aux yeux de Lincoln, quand il fît son entrée à Richmond.
Jamais, dans l'histoire du monde, le chef d'une nation puissante et le vainqueur d'une grande rébellion ne pénétra dans
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îa capitale ennemie avec tant d'humilité et de simplicité. Il était escorté uniquement de dix marins, la carabine sur l'épaule, et d'un officier supérieur ! Tandis que la petite troupe s'avançait dans les rues, la foule grossissait sur son passage ; aux blancs se mêlaient des quantités de nègres sortis d'un peu partout, de ces nègres du Sud, esclaves la veille encore, et qui aujourd'hui seulement, de par la prise de la ville, entraient en possession de la liberté tant désirée dont leurs frères du Nord jouissaient depuis deux ans déjà !
Quand les pauvres noirs comprirent que cet homme aux épaules voûtées, qui dépassait de la tête tous ceux qui l'entouraient, était vraiment leur « Grand Messie, » leur libérateur « Massa Lincoun, » il n'y eut plus moyen de les retenir. Pieds nus, dans leurs misérables vêtements d'esclaves, ils s'élancèrent vers lui, cherchant à embrasser ses mains, ses vêtements, tombant à ses genoux et couvrant ses pieds de baisers et de larmes, avec des phrases entrecoupées de sanglots et de rires de ])onheur. Lincoln, profondément touché, mais en même temps tout confus de pareils hommages, essayait de les relever : « Ne vous agenouillez pas devant moi, » disait-
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il, « ce n'est pas bien. Vous devez vous agenouiller seulement devant Dieu, c'est Lui qu'il faut remercier pour la liberté qu'il vous accorde... » Mais il ne pouvait échapper aux effusions de leur tendre gratitude. Finalement, pour les calmer, il leur fit un petit discours, se mettant à leur portée comme il eût parlé à des enfants : « Mes pauvres amis, vous êtes libres, libres comme l'air. La liberté est votre droit de naissance, c'est une honte que vous en ayez été privés si longtemps. Mais vous devez essayer de la mériter, de vous en rendre dignes. Apprenez les lois et obéissez-leur pour devenir de bons citoyens. Obéissez aux commandements de Dieu et remerciez-le pour votre liberté, car c'est à Lui que vous devez toutes choses... » Un peu plus loin, le Président rencontra un vieux nègre qui le salua respectueusement ; il lui rendit son salut ; le pauvre homme demeura émerveillé d'avoir vu un blanc se découvrir devant lui !
, Le triomphe n'enlevait rien à la bonté et à la simplicité de Lincoln. Il refusa de donner les ordres qu'on lui demandait pour poursuivre les Sudistes en déroute. Il oubliait tout, il voulait tout oublier, les insultes, les trahisons, les haines, pour cher-
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cher à réconcilier dans la paix et la bienveillance les frères ennemis ; sa compassion pour le Sud dans ses détresses lui gagna les cœurs de ceux qui, avant de le connaître, le détestaient avec le plus d'acharnement. Il passa une grande partie de son temps à visiter les blessés dans les hôpitaux, disant à chacun un mot d'encouragement et d'affectueuse sympathie.
Un de ses ofïiciers, croyant qu'il se méprenait sur l'identité de ses protégés, finit par lui glisser à l'oreille : « Monsieur le Président, ces blessés sont des ennemis. — Non, » rectifia doucement Lincoln, « pas des ennemis, — des Confédérés. »
Avant de quitter Richmond, il chercha la demeure d'un de ses amis d'enfance, George Pickett, qui s'était joint à l'armée du Sud et en était devenu un des meilleurs généraux. La femme du général, son bébé dans les bras, vint le x'ecevoir à la porte. Elle-même a raconté cette entrevue :
»( Est-ce ici la maison de George Pickett ? )) me demanda le visiteur. Appelant à mon aide toute ma dignité et tout mon courage, je répondis : « Oui. Je suis sa femme et voici son bébé. — Je suis Abraham Lincoln. — Le Président ! » bal-
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butiai-je éperdue. Je ne l'avais jamais vu, mais je savais avec quel amour et quel respect intenses mon soldat parlait toujours de lui. L'étranger secoua la tète et répondit : « Non. Abraham Lincoln, le vieil ami de George. » A ce moment, voilà mon bébé qui se met à se trémousser, tendant ses menottes vers M. Lincoln ; celui-ci le prit dans ses bras et commença à le caresser. Le petit, tout à fait apprivoisé, avança les lèvres pour donner un gros baiser à l'ami de son papa. Tandis qu'il l'embrassait, un rayon d'extase, de divine tendresse éclaira le triste visage de M. Lincoln. C'est une expression que je n'ai jamais vue sur aucune autre figure... »
Le Président avait regagné Washington, quand, le 9 avril, une dépèche annonça la capitulation de Lee, qui s'était rendu entre les mains de Grant avec 25.000 hommes et 750 canons. La guerre était virtuellement finie, les Etats-Unis reconstitués.
Lorsque la nouvelle arriva à la Maison Blanche, le cabinet était en session. A l'invitation de Lincoln, tous les ministres s'agenouillèrent en silence pour une fervente prière d'actions de grâces.
ABRAHAM LIXCOLV
Cinq jours suivirent, — cinq jours d'allégresse. Le canon ne tonnait plus que pour proclamer la bonne volonté parmi les hommes. Sous les plis du drapeau étoile, les « gars en bleu » et les « gars en gris » fraternisaient, tout radieux à l'idée de revoir leurs familles, de reprendre dans leurs écoles ou dans leurs fermes les travaux interrompus si longtemps. La reconnaissance et l'enthousiasme de milliers et de millions de créatures humaines convergeaient vers Lincoln, le rédempteur des opprimés, le sauveur de la patrie ; il se sentait vraiment porté par l'amour d'un peuple immense, avide de le voir, de l'entendre, et qui l'accueillait, dès qu'il apparaissait, par des acclamations délirantes... La joie des hommes se mêlait à l'éveil de la nature sortant enfin de son lourd sommeil hivernal. Le printemps s'avançait, illuminant de ses rayons le sol du Nouveau Monde, jetant à pleines mains les boutons d'or et les pâquerettes dans ces ravins, sur ces prairies arrosés de trop de sang ; autour de la Maison Blanche, les lilas en fleurs répandaient dans les airs leurs parfums les plus suaves...
...Et on fut au Vendredi Saint, 14 avril