NOUI) COM'KK SUD
trevue fut poignante ; la vieille M'"^ Lincoln semblait comprendre que c'était la dernière fois qu'elle voyait celui qu'elle aimait comme un fils, et se serrait contre lui, ne jîouvant le laisser partir. « Ils te tueront, Abe, ils te tueront, )> répétait-elle à travers ses larmes.
Le 11 février 1861, veille de son cinquante-deuxième anniversaire, Abraham Lincoln, accompagné de sa famille, quitta Springfîeld pour Washington.
La matinée était grise et froide ; il tombait une pluie fine mêlée de neige. Deux ou trois cents personnes s'étaient rendues à la station. Au moment où le train allait s'ébranler, Lincoln pria le conducteur d'attendre une minute. 11 se tourna vers ses concitoyens, enleva son chapeau ; et, tête nue sous la pluie, d'une voix tremblante d'émotion, il leur adressa ces paroles que nul n'entendit sans pleurer :
« Mes amis, personne ne peut comprendre à quel point je suis affligé de vous quitter. A cet endroit, et à la bonté que ses habitants m'ont témoignée, je dois tout ce que je suis. Ici j'ai vécu un quart de siècle, j'y suis arrivé jeune, j'en pars déjà vieux. Ici mes enfants sont nés, et l'un d'eux est enseveli... Tous les souvenirs d" passé se près-
AniîAIIAM LINCOLN
sent dans ma mémoire. Je vous quitte, sans savoir quand je reviendrai, ni même si je reviendrai jamais, et la mission qui m'attend est plus lourde et plus difficile que celle de Washington. Sans l'appui du Dieu Tout-Puissant qui l'a toujours soutenu, je ne pourrais rien faire ; mais avec son secours je réussirai... Ayons confiance en Lui, Il vient avec moi et reste avec vous. 11 est partout où on a besoin de Lui... Je vous recommande à sa protection, mes amis ; j'espère que vous aussi vous prierez pour moi pour m'aider dans ma grande tâche, et je vous dis à tous bien affectueusement adieu. »
Le voyage commença triomphalement.
Des multitudes délirantes se pressaient sur le jDassage du train, acclamant le Président, cherchant à lui parler, à l'entendre, à lui serrer la main, tout au moins à l'apercevoir. Parmi les incidents du trajet, un ajouta encore à la popularité de Lincoln. En arrivant à une petite ville près de New- York, il déclara : « J'ai ici une correspondante, une petite fille nommée Grâce Bedell, j'aimerais la voir. » Grâce était là naturellement, la foule s'écarta pour lui livrer passage, et, portée de bras en bras, elle fut bientôt devant le Président. Celui-ci, à la
NOItI) CONTHK SUD 125
réflexion, s'était décidé à laisser croître ses favoris ! Et comme il la soulevait pour l'embrasser sur les deux joues, il lui dit en souriant : « Vous voyez. Grâce, j'ai suivi votre conseil ! »
Pendant plusieurs jours, Lincoln roula dans une apothéose, mais on atteignit le territoire hostile, et bientôt on reçut la nouvelle qu'un complot avait été formé pour l'assassiner à son arrivée à Baltimore, Ses partisans exigèrent que l'itinéraire fût modifié ; on coupa les fils télégraphiques de la ligne du Sud par mesure de prudence ; on laissa le train officiel continuer sa route, et seul, avec deux amis, Abraham prit un train de nuit pour Washington.
Aux premières lueurs de l'aube, — et elles sont si froides, si tristes, si incertaines, ces lueurs de l'aube en février ! — trois hommes descendirent de wagon dans la gare de la capitale. L'un, grand, maigre, coiffé d'un feutre mou, portait un châle gris sur son bras. Il était livide de fatigue et d'insomnie ; on aurait dit un condamné à mort entre ses exécuteurs... C'était le Président Lincoln, venant prendre possession de la Maison Blanclie, qui, pendant quatre ans, — les dernières années de sa vie, — allait abriter sa tête.
126 AIÎRAHAM LINCOLN
Le 4 mars 1861 eut lieu son « inauguration )) ; en présence de tout un peuple assemblé, le nouveau Président, la main posée sur la Bible, prononça du fond de son âme les paroles sacramentelles :
« Moi, Abraham Lincoln, je jure solennellement de remplir avec fidélité ma charge de Président des Etats-Unis. Je promets de respecter et défendre de toutes mes forces la constitution de ce pays. »
Le 12 avril, — trente-neuf jours après, — les Coni'édércs du Sud, ouvrant de quatre côtés à la fois le feu de leur artillerie contre le Fort Sumter, déchaînaient la guerre civile.