‹ Abraham LincolnChapitre 12 sur 14 · LA GHA\DE PAIX · texte numérisé non relu

LA GHA\DE PAIX

Ce matin-là, Lincoln était joyeux en arrivant près de ses ministres. On le sait, il croyait aux rêves, aux pressentiments, messagers envoyés de Dieu. Or, dans la nuit, il avait fait un rêve étrange, qu'il avait déjà eu chaque fois que dans sa vie il allait lui arriver quelque chose d'heureux. 11 se trouvait, seul, sur un navire rapide et silencieux, glissant dans l'ombre le long de côtes mystérieuses et inconnues... Il raconta ce songe à ses ministres qui en furent très impressionnés. Pour lui, c'était le présage d'un grand bonheur tout proche...

La journée fut douce et belle, — peutêtre la meilleure qu'il ait passée depuis son arrivée au pouvoir. Son cœur débordait de sentiments de gratitude envers le Ciel, qui prenaient la forme, — habituelle aux généreuses natures, — d'amour et de bonté envers tous les hommes. Il s'occupa des affaires courantes, fit grâce de la vie à un condamné et apposa, — pour la dernière fois ! — sa signature au bas de ce décret, en observant qu'il y avait eu assez d'existences sacrifiées déjà, et en affirmant sa résolution d'envelopper tous les rebelles dans le même pardon, la même clémence... Il consacra une heure à ses fils, son grand

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Robert revenu de la guerre et qui passait quelques jours à la Maison Blanche avant de retourner au collège, et son petit Tad plus câlin que jamais... L'après-midi, il fit une promenade en voiture avec sa femme, qui l'avait vu rarement aussi joyeux, surtout pas une seule fois depuis la mort de leur petit Willie. Il se sentait enfin délivré de son lourd fardeau, de ses responsabilités écrasantes. Certes, il avait encore devant lui une grande tâche, celle de la restauration de la patrie ; il lui faudrait relever les ruines de la guerre, bander les plaies de la nation, maintenir l'harmonie entre les différents partis politiques, élever le niveau moral et matériel des noirs pour en faire ^ des citoyens utiles et conscients... Mais comme tout cela serait plus facile, après la grande délivrance ! Et quel bonheur, dans quatre ans — son second terme achevé, — de retourner à Springficld, de reprendre tout simplement sa tâche quotidienne dans son petit bureau, ses tournées à travers l'Illinois, comme si rien n'était venu les interrompre !... Springfield !,.. Ce lieu tant aimé et si souvent regretté, où il avait passé vingt-cinq ans de sa vie, où il voudrait mourir !... Jamais, comme aujourd'hui, Lincoln n'avait senti

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ce coin de terre s'évoquer, l'appeler avec une telle puissance... M.""" Lincoln, elle, lui disait qu'elle aimerait voyager, faire un tour en Europe, connaître l'Angleterre, la France, l'Italie... Après tout, cela se pourrait peut-être... Dans son allégresse, Abraham ne songeait qu'à rendre les autres heureux ; sa nature si tendre sous sa réserve apparente s'épanouissait sans contrainte, et, pendant une heure, ces deux âmes que les heurts de la vie et les cruautés de la guerre civile avaient plus d'une fois séparées se fondirent dans une pleine communion...

Les Américains n'ont pas coutume d'observer comme nous la Semaine Sainte, d'ailleurs, cette année-là, il eût été impossible de suspendre les réjouissances nationales. Le soir, le Président devait se rendre au théâtre avec le général Grant, afin de donner au peuple la joie de saluer ensemble les deux artisans de la paix. Au dernier moment, Grant se récusa. M"^ Lincoln ne voulut pas renoncer à la soirée, et proposa d'y aller avec des amis. Lincoln n'y tenait guère, mais, avec sa bonté habituelle, il se laissa persuader pour ne pas désappointer beaucoup de monde qui comptait le voir et s'en faisait une fête à l'avance...

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Le théâtre, plein de spectateurs en habit et en brillants uniformes, et de femmes eu toilettes chatoyantes, resplendissait de lumières et de diamants. Quand le petit groupe fit son entrée dans la loge présidentielle ornée de drapeaux américains, et qu'on vit se profiler parmi les autres la haute silhouette d'Abraham Lincoln, la salle entière se mit debout. Les hommes agitaient leurs chapeaux, les femmes leurs bouquets, leurs éventails, leurs mouchoirs, tandis que les acteurs eux-mêmes s'inclinaient sur la scène et que la musique jouait l'hymne national aux accents entraînants. Ce fut une minute saisissante, — et que nul, parmi ceux qui la vécurent, ne put jamais oublier...

Les nouveaux venus s'assirent et la représentation continua. C'était une pièce gaie, alerte et spirituelle, qui soulevait de fréquents éclats de rire. Lincoln paraissait intéressé ; pourtant, suivait-il en imagination les projets de voyages ébauchés l'après-midi avec sa femme ?... En cette nuit pénétrée pour tout cœur chrétien de si poignants souvenirs, sa pensée croj'ante s'en allait-elle bien haut, bien loin de cette salle de spectacle froufroutante et brillamment illuminée ? A un moment, il se pen-

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clia vers sa femme et lui murmura tout bas : « Savez-vous, Mary, j'aimerais fouler un jour le sol de Jérusalem. » Ce furent ses dernières paroles, — les toutes dernières ici-bas...

Tandis que l'attention des spectateurs se concentrait sur la scène, tandis que les personnes occupant la loge présidentielle restaient assises, face aux lumières et le dos tourné à la porte, derrière eux, celle-ci fut poussée, s'ouvrit lentement, lentement... Un homme, un fantôme plutôt, se glissa par l'étroite ouverture, referma la porte derrière lui et poussa le verrou... D'une main, il tenait un poignard, de l'autre un pistolet. Une sauvage exaltction, une détermination implacable se lisait sur sa figure... C'était John Wilkes Booth, un comédien <le race, partisan effréné du Sud, ennemi juré de la République, pour lequel Lincoln incarnait tout ce qu'il poursuivait de sa haine et qui, depuis des mois, — comme au jour de l'inauguration, — cherchait à atteindre le Président...

Aujourd'hui, l'occasion était trop belle !... Avec quelques bandits de son espèce, il avait fomenté un complot pour assassiner tous les membres du Gouvernement. Il avait réclamé pour lui l'honneur de frap-

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pcr le chef suprême, et avait demandé à l'alcool l'horrible courage qu'il lui fallait...

Tout à coup, d'un bond silencieux de fauve, il se détacha de l'ombre, se jeta sur le Président, appliqua son pistolet sur sa tempe, fit feu à bout portant...

L'officier assis à côté de Lincoln poussa un cri, voulut saisir l'assassin... Mais celui-ci, le jetant de côté d'un terrible coup de poignard, escalada le devant de la loge, s'embarrassa dans les drapeaux qui l'ornaient, tomba, se cassa la jainbe, ne s'en releva pas moins et disparut en criant, — • cabotin sinistre : « Sic semper tyraiinis

Tout cela s'était fait si vite que la salle — passant subitement d'une comédie joyeuse à la plus atroce des tragédies, — restait pétrifiée d'horreur. Le Président avait essayé de se lever, mais il était retombé dans son fauteuil et avait immédiatement perdu connaissance. Ses yeux étaient fermés, un tout petit filet de sang coulait de sa tempe trouée...

On fit voler en éclats la porte barricadée

^ Son cheval tout équipé l'attendait à la porte du théâtre. Il fut poursuivi, rejoint quelques jours après dans une grange à laquelle on dut mettre le feu pour s'emparer de lui et tué d'un coup de carabine.

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