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de la loge. Au nillieu d'un tumulte de cris et de sanglots, on apporta un brancard improvisé. Avec des peines infinies, on y étendit ce grand corps, pareil à un chêne frappé par la foudre... On le transporta en face du théâtre, dans la maison d'un tailleur qui fut aussitôt gardée militairement par la troupe. Les médecins déclarèrent qu'il n'y avait rien à faire. Le cerveau était atteint, tout homme moins robuste aurait été tué sur le coup, pour Lincoln ce n'était plus qu'une question d'heures...
Elles s'égrenèrent monotones, impassibles, ces heures de la nuit. Il pleuvait à torrents, comme si le ciel eût pris part au deuil de la terre ; on entendait l'eau ruisseler sans trêve sur les toits...
Lincoln était étendu sur un lit, immobile, agité de loin en loin de faibles tressaillements ; sa respiration haletait pénible, irrégulière... Il souffrait obscurément, sans en avoir conscience ; il ne savait pas que sa vie s'en allait... Le docteur et le pasteur de la Maison Blanche, des ministres, des généraux se tenaient à son chevet, épiant son moindre souffle, guettant anxieusement un regard, un signe d'intelligence, ne voyant que les ombres de la mort descendant rapidement... Mais ce que personne
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n'apercevait, dans cette veillée funèbre, c'était le navire, — le navire du rêve de Lincoln, — présage du bonheur suprême, ce courrier de l'Eternité qui vient tôt ou tard pour chacun de nous et qui l'emportait, seul, le long de rives mystérieuses et inconnues...
A l'aube, il y eut un dernier sursaut, un dernier gémissement... Le noble cœur avait cessé de battre. L'expression angoissée du visage pâli fit place à une grande paix, à une sérénité auguste. Tous les assistants tombèrent à genoux ; une tremblante prière s'échappa des lèvres du pasteur.
(( Maintenant, » dit un de ses ministres, (( il appartient à l'Histoire. »
Le navire était arrivé au port, dans la Jérusalem céleste. Et sans doute, — comme Lincoln espérait. et croj'ait fermement qu'ils le feraient, — tous ceux qui l'avaient aimé ici-bas, sa mère, Anne Rutledgc, son cher petit ^\ illie, les soldats tombés avec son nom sur leurs lèvres, les pauvres esclaves que la mort seule avait délivrés, étaient venus au-devant de lui, dans les élans d'une ineffable joie, pour le conduire près du Maître qu'il avait si fidèlement servi et qui avait dû l'accueillir par ces paroles :
« Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés. »
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La mort de Lincoln causa une douleur universelle. Nos parents ou nos grandsparents se rappellent encore la consternation qui accueillit, sur les boulevards de Paris, dans les rues de Genève ou de Londres, les éditions spéciales des journaux qui annonçaient l'assassinat du Président des Etats-Unis.
En Amérique, cette fin tragique arrivée en plein bonheur, en plein triomphe, ajouta à la gloire si pure du Chef de l'Etat l'auréole du martyre. Tout le monde prit le deuil, — les pauvres aussi bien que les riches, les nègres aussi bien que les blancs. Du Nord au Sud, l'immense contrée, la veille encore en fête, se trouva au réveil plongée dans les larmes et la désolation. On eût dit que la mort s'était assise à chaque foyer. Des petits enfants pleuraient dans les rues, faisant écho sans le savoir au désespoir navrant de Tad, qui courait sans cesse d'un bout à l'autre de la Maison Blanche, répétant entre ses sanglots de sa voix inintelligible : « Mon papa est mort ! Mon papa est mort ! Mon papa est mort ! )) Le pauvre enfant devait suivre
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quelques années après dans la tombe le père qui l'avait tant aimé.
Le corps d'Abraham Lincoln fut transporté à Springfield. Ses funérailles donnèrent lieu à des manifestations grandioses par lesquelles s'exprimaient l'amour, la reconnaissance et les regrets de tous les partis. A la même heure, au même instant, les cloches des églises des multiples dénominations dans l'Amérique entière sonnèrent le glas, saluant, de leurs voix d'airain, celui qui n'avait voulu appartenir à aucune d'entre elles, mais dont le nom était inscrit à jamais parmi ceux des plus grands serviteurs de Dieu. Sur le passage du train funèbre qui l'emportait à travers les prairies verdoyantes, les paysans allumaient de grands feux dans la campagne.., Partout où, quatre ans plus tôt, il s'était arrêté en venant prendre son poste d'honneur, des foules innombrables défilaient devant son cercueil qui ne formait plus qu'une montagne de fleurs et de couronnes. A Springfield, un régiment de nègres, l'arme en terre, ouvrit le cortège sans fin, conduisant « Massa Lincoun » à sa dernière demeure. On se montrait avec émotion son bon cheval du temps des circuits, son vieux et fidèle Tom, suivant son maître,
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recouvert d'un voile de crêpe.,. Plus tard, on éleva sur la tombe de Lincoln un imposant monument pour lequel tous, noirs et blancs, voulurent apporter leur obole, mais le plus beau monument est celui que les Américains de toute opinion, de toute croyance, lui ont élevé dans leurs cœurs.
La disparition prématurée de Lincoln fut un coup terrible pour la politique de l'Union ; les chefs qui lui succédèrent n'avaient ni sa bonté, ni sa sagesse. Il fallut plus de dix ans pour réparer les désastres de la guerre et conclure cette réconciliation complète du Nord et du Sud qu'il aurait su si vite amener.
La fusion entre les deux races est plus lente encore. Après quarante-cinq ans écoulés, bien des préventions subsistent contre les frères noirs pour lesquels il a donné sa vie. Dans nombre d'endroits — surtout du Sud — ■ on leur inflige dans l'exercice de leurs droits politiques des restrictions de toutes sortes ; on leur impose de dures humiliations, on refuse de les admettre dans les écoles, les hôpitaux ou les asiles destinés aux blancs ; on les relègue en tramway ou en chemin de fer dans des compartiments spéciaux. Les lynchages donnent lieu trop souvent à des
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scènes horribles, renouvelées des anciens jours...
Pourtant, peu à peu, les nègres conquièrent le respect et l'affection des blancs. Leur situation matérielle est de plus en plus prospère ; ceux du Sud, les anciens parias, ne possèdent pas moins de trois cent mille fermes qu'ils ont acquises par leur travail. Leur niveau moral s'élève aussi constainment, ce n'est plus déjà 2 pour 100, mais 60 pour 100 des noirs qui savent lire et écrire. Il y a des instituteurs, des professeurs, des pasteurs, des médecins, des ofïiciers nègres, toute une élite de chrétiens et d'hommes distingués parmi les gens de couleur. Le type le plus parfait qu'ait produit la race africaine, — le docteur Booker Washington, fils d'esclaves, ancien esclave lui-même, — est là pour prouver à quel degré de civilisation et de développement intellectuel pourront prétendre les noirs, lorsque l'œuvre commencée par Lincoln aura atteint son apogée.
Innombrables sont les fondations que la nation Américaine a consacrées et consacre encore en l'honneur de son Président