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CHAPITRE II

Le premier amour de Lincoln

Dans ce pays si neuf encore, si plein de ressources et de richesses, où chacun pouvait faire sa place au soleil, il était d'usage que les jeunes gens ayant atteint leur majorité quittassent leur famille pour aller au loin chercher fortune, — ou tout au moins gagner leur pain quotidien !

Si Lincoln tarda un peu à suivre la coutume, c'est pour une cause tout à son honneur. Malgré un travail acharné, son père n'avait jamais réussi dans ses affaires ; au contraire, après quinze ans passés à la Crique du Petit Pigeon, il était aussi pauvre que lorsqu'il y était arrivé. Aussi, il résolut d'émigrer une fois de plus, et d'aller dans rillinois tenter à nouveau la chance.

Après avoir vendu l'humble domaine qui leur avait coûté tant de peines et tant d'efforts, après avoir été, une dernière fois, sous les grands arbres dont l'ombre se faisait chaque année plus épaisse, prier sur

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la tombe de Mme Lincoln, les vaillants colons quittèrent l'Indiana au mois de février 1830. Le froid était presque aussi terrible que lors du premier hiver qu'on y avait passé ; c'est dire si le voyage fut pénible ! Abraham s'était chargé de conduire le chariot, attelé de deux couples de bœufs, qui emportait le mobilier et les effets. Quand on eut atteint un endroit qui sembla propice pour s'y établir, le jeune homme aida son père à défricher un terrain, à construire une cabane, à labourer, à ensemencer un champ. Ce ne fut que quelques mois plus tard, après avoir installé sa famille, et lorsqu'il vit qu'elle commençait à se plaire dans ce nouveau milieu, qu'il songea enfin à lui-même, et partit pour travailler à son propre compte et tâcher de se frayer un chemin dans la vie.

Que de mal il eut à ses débuts, le brave garçon, et combien d'autres, moins tenaces, moins persévérants que lui, se seraient découragés au cours de tous les pénibles métiers qu'il exerça, de toutes les dures expériences qu'il lui fallut faire ! Tour à tour, nous le voyons servir dans les fermes comme domestique, construire et piloter des radeaux, défricher des terres nouvelles, abattre des arbres, scier du bois, fabriquer

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dos pieux pour les clôtures, aller dans les villages offrir de la mercerie et des articles de pacotille, s'engager chez un épicier comme garçon de magasin...

Heureusement, l'entrain, la bonne humeur du jeune homme l'accompagnaient partout, lui rendaient la tâche plus facile, l'aidaient à surmonter ses nombreux déboires. Et, dans quelque milieu qu'il se trouvât, il se faisait aimer de chacun par la touchante bonté de son cœur, jointe à son caractère ouvert et sympathique, à ses manières cordiales, à son don inné, — qu'il conserva toute sa vie, — pour éclaircir, d'une plaisanterie, d'un bon mot d'une drôlerie irrésistible, les situations les plus ennuyeuses, voire les plus désespérées !

En même temps, on l'estimait pour sa loyauté, sa scrupuleuse probité en affaires ; on avait pleine confiance en lui, et c'était justice. Un seul exemple le prouvera. Alors qu'il était commis d'épicerie, après le départ d'une cliente, il s'aperçut qu'en changeant de la monnaie il lui avait pris 30 centimes de trop. La nuit venue et le magasin fermé, il partit chez elle, fit une heure de marche à l'aller, une heure de marche au retour, pour lui rendre les 30 centimes. <( L'honnête Abe Lincoln ! » Tel était déjà

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le surnom qu'on lui avait donné. Ce beau titre de gloire, il devait le mériter jusqu'à son dernier jour.

A un moment, Lincoln, âgé de vingt-trois ans, s'enrôla dans une milice organisée contre un chef Indien célèbre par sa cruauté, Faucon Noir. A la petite troupe, il fallait un capitaine. D'une voix unanime, les jeunes soldats le choisirent pour commander sur eux. Cette preuve de sa popularité, de l'afïection qu'il avait su inspirer à ses camarades lui causa, disait-il, le plus grand plaisir de sa vie !

La guerre fut courte, et le bataillon du capitaine Lincoln n'eut jamais à prendre part aux hostilités. Mais un jour, un malheureux transfuge Indien, grelottant et affamé, se fourvoya dans le camp des Visages Pâles... Ceux-ci, la tète fort montée contre leurs ennemis, le prirent pour un espion et allaient le massacrer... Alors Lincoln, dont le grand-père avait été lâchement assassiné, le père jeté à la vie errante, la famille ruinée et dispersée par les compatriotes, les frères du prisonnier, Lincoln s'élança dans la mêlée, fit à l'Indien un rempart de son corps, et, malgré les menaces de ses compagnons surexcités, parvint à obtenir sa grâce... Une fois de plus s'étaient

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révélés son respect de la vie humaine, son horreur du sang versé.

Au milieu des nombreux avatars de son existence aventureuse, le jeune homme ne cessait pas de lire, d'étudier, de s'instruire par tous les moyens à sa portée. A mesure qu'il comprenait mieux les lacunes de sa première éducation, il en souffrait davantage, et faisait le possible, sinon l'impossible pour y remédier. Dans ses interminables randonnées sur les grandes routes, il tenait souvent un livre ouvert qu'il étudiait en marchant ; on le trouvait fréquemment, étendu de tout son long au pied d'un arbre, à l'ombre d'une meule de paille, plongé dans une lecture si attentive qu'il ne voj^ait et n'entendait rien de ce qui se passait autour de lui ; il consacrait des nuits à apprendre une règle d'arithmétique ou de syntaxe ; il demandait des conseils, des leçons à quiconque pouvait lui en donner...

Il voulait arriver ! Il arriverait ! Où ? A quoi ?... Se doutait-il, dans ces jours des généreuses ambitions et des vibrants enthousiasmes de la vingtième année, du sort prestigieux que l'avenir lui réservait, et qui, par sa grandeur, devait surpasser celui de son héros préféré, Washington ?

On raconte qu'il n'était encore qu'un

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pauvre batelier sur le Mississipi, quand une vieille négresse, diseuse de bonne aventure, que d'aucuns considéraient comme sorcière, après avoir longuement examiné sa large main calleuse, s'était écriée en se dressant palpitante : « Tu seras Président, et tous les nègres seront libres ! »

C'est peut-être une légende, et il est probable qu'Abraham ne visait pas si haut.

Mais il avait conscience des talents que Dieu lui avait confiés ; il parlait facilement, possédait l'art de captiver, de remuer, de retourner ses auditeurs ; il avait une véritable passion pour la politique, et le peu qu'il connaissait des affaires de son pays lui avait montré bien des lois injustes et mauvaises, bien des abus à faire connaître, bien des iniquités à combattre, à réparer...

Pourquoi n'essaierait-il pas ?

Dès 1832, un poste de député local à la législature de l'Etat de l'illinois se trouvant vacant, le fils du bûcheron, avec la magnifique audace de la jeunesse, se présenta parmi les candidats,

(( Si je suis choisi, » disait-il aux électeurs, «je vous serai reconnaissant ; si je ne le suis pas, ce sera la môme chose... » Plus de six cents lui accordèrent leurs suffrages ; ce n'était pas assez, malheureusement, et il échoua.

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Un autre mécompte devait suivre de près celui-ci. Lincoln s'associa avec un nommé Berry pour acheter, dans le village de New- Salem, un fonds de commerce auquel il consacra toutes ses économies. Mais son associé était ivrogne et paresseux, et, quelques mois plus tard, il mourut, abruti par la boisson, lui laissant pour seul héritage de nombreuses dettes. Courageux comme toujours, Abraham regarda en face ses nouvelles responsabilités. Il alla trouver ses créanciers, leur dit franchement qu'il n'avait pas un sou vaillant pour les indemniser, mais qu'il leur paierait tout, s'ils voulaient lui accorder un peu de répit. Ayant obtenu ce qu'il demandait, il recommença à louer de côté et d'autre le travail de ses bras, et, peu à peu, il remboursa ce qu'il devait jusqu'au dernier centime.

Bien qu'il vécût dans un état voisin de la misère, il trouvait moyen d'aider, de secourir de plus pauvres que lui. Il visitait les malades, les affligés, les réconfortait par sa belle humeur communicative, appuyée sur son inébranlable foi en Dieu. A plusieurs reprises, il alla dans la forêt faire des provisions de bois pour une veuve chargée d'enfants ou pour des vieillards infirmes, sans vouloir accepter la moindre rétribution.

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Des amis, touchés de son énergie, et désireux de lui venir en aide sans porter préjudice à sa dignité, obtinrent pour lui la charge du bureau de poste de New-Salem. Bureau de poste d'une simplicité toute primitive ! Les lettres y arrivaient si peu nombreuses que le jeune homme les mettait dans son chapeau pour aller les distribuer à leurs destinataires, dans la campagne et dans les fermes isolées. 11 lisait les journaux qui lui parvenaient, augmentant ainsi ses connaissances générales et en faisant son profit pour l'avenir.

Son activité intellectuelle était sans limites. Dans les loisirs que lui laissait Toffice postal, il se mit à étudier un traité d'arpentage et y apporta une telle ardeur, qu'au bout de six semaines il était capable d'exercer ce nouveau métier. Il dessina des plans de villes et de villages, traça des routes à construire, et — Pierre le Grand de l'Amérique, — posa les jalons d'une cité aujourd'hui prospère, Petersbourg, — le Petersbourg de l'Illinois.

A ce labeur acharné, Abraham gagna pendant quelque temps quinze francs par jour, une fortune ! Il faisait trois parts de cette somme, une pour lui, une pour payer ses dettes, une qu'il envoyait à ses pauvres parents.

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A cette époque de la vie de Lincoln se place une idylle à la fois gracieuse et déchirante ; elle éclaire, d'un rayon de poésie et d'attendrissement, cette existence si austère, et au fond si triste, qui fut traversée de tant d'orages, labourée de tant de douleurs !

(( Monsieur Lincoln, » disait souvent une douce voix féminine au seuil du bureau de poste, « avez-vous quelque chose pour moi ? »

Et une ravissante jeune fille, toute petite, toute menue, dont les cheveux d'or semblaient garder un reflet du soleil, et dont le teint blanc et rose avait la fraîcheur "nacrée de ses dix-huit ans, pénétrait dans la salle encombrée d'un chaos de journaux, de bouquins et de paperasses, — Abraham eut toujours besoin, pour travailler à son aise, d'un prodigieux désordre autour de lui !

Devant cette délicieuse apparition, le jeune homme, troublé comme un écolier pris en faute, jetait de côté la grammaire ou le livre de droit qu'il était en train d'étudier ; il passait vivement ses doigts maigres

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dans ses cheveux noirs et rudes, tout ébouriffés suivant sa coutume, et, redressant sa taille interminable, il répondait en se levant :

« Je vais voir. Miss Rutledge... »

Ah ! Il n'avait pas besoin de fouiller longtemps le paquet de correspondances que le messager venait de lui remettre ! Pourtant, comme il aurait été heureux, sincèrement heureux, dans sa générosité, son oubli de lui-même, s'il avait pu prendre une missive parmi toutes les autres et s'écrier joyeusement : « Voilà, Miss Rutledge ! C'est de New-York ! »

Mais non, il arrivait à la dernière lettre sans avoir trouvé ce qu'il cherchait ; alors, il fallait bien lever ses bons yeux gris attristés sur les beaux yeux bleus limpides qui suivaient tous ses mouvements avec anxiété, et répondre :

« Il n'y a rien aujourd'hui. Miss Rutledge... »

Remarquant la pâleur dont se couvrait le joli visage sous sa capote légère en indienne plissée, il se hâtait d'ajouter avec un sourire encourageant :

« Vous savez, les lettres mettent si longtemps à arriver... Elle restent quelquefois des semaines en route... Ce sera peut-être pour la prochaine diligence... »

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Un faible sourire répondait au sien, et la jeune fille allait quitter le bureau, puis, se ravisant, elle revenait sur ses pas.

« Tenez, Monsieur Lincoln, voilà une lettre pour le messager, voudrez-vous la lui remettre ? »

Et, toute rougissante, elle tirait du fichu de mousseline blanche croisé sur sa poitrine un pli soigneusement cacheté.

« Soyez tranquille. Miss Rutledge, » répondait Abraham de sa voix cordiale, « elle partira sans retard... »

Mais quand il était seul, il ne pouvait s'empêcher de regarder cette lettre posée sur sa table, cette suscription toujours la même : « Monsieur John Mac Neil, à New- York... » Ses poings robustes se crispaient, tout comme aux jours où il avait infligé une correction méritée aux garnements de la forêt, qui, pour s'amuser, martyrisaient une créature sans défense, ou, dans une autre occasion, rossé quelques mauvais drôles, insulteurs de femmes, la terreur de New-Salem. « John Mac Neil ! Oh ! le misérable ! le misérable ! » répétait-il entre ses dents serrées.

Peu à peu, son visage contracté se détendait. Il contemplait longuement cette adresse tracée d'une écriture appliquée.

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presque enfantine encore ; il devinait, il sentait les paroles tendres et douces, les chastes effusions d'un cœur aimant que protégeait ce mince rempart de papier... Sa colère se fondait en attendrissement ; un sourire mélancolique, d'une bonté adorable, — le sourire de Lincoln, — éclairait ses traits anguleux, il murmurait : « Si c'était pour moi ! » Puis, d'un courageux effort, mettant de côté cette lettre d'amour adressée à un autre, il se replongeait dans son livre d'étude.

Son emploi le faisait ainsi le dépositaire d'un cher et douloureux secret.

Cette jeune fille était l'aînée des neuf enfants de James Rutledge, le riche meunier, un des plus importants personnages du pays.

Quand Abraham était arrivé à New-Salem, pauvre errant sans le sou, sans influences, sans protections, Jaines Rutledge avait été un des premiers à lui faire accueil, à lui tendre la main. La politique avait servi de trait-d'union entre eux. Le meunier, homme intelligent et cultivé, était président d'un Club local dont les membres s'assemblaient pour discuter les affaires publiques, les questions politiques, économiques et sociales. A l'àgc où les jeunes gens

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fréquentent plutôt les bals, les cabarets, les endroits où l'on s'amuse, Lincoln fut d'emblée un assidu de ces réunions, auxquelles il apportait autant d'attention qu'il en prêtait, jadis, aux entretiens des pionniers dans la hutte de son père.

Un jour Rutledge, remarquant son intérêt pour leurs délibérations, l'invita à pren- . dre lui-même la parole. A l'étonnement général, Lincoln prononça un véritable discours, plein de bon sens, remarquable par son sérieux, ses idées élevées, et qu'on sentait étudié et préparé avec le plus grand soin. Ce fut là le vrai début de ses succès oratoires ; la réunion terminée, il se vit entouré, félicité, et en fin de compte emmené en triomphe par James Rutledge pour déjeuner au movdin.

A ce déjeuner prenaient part de nombreux convives, mais, dans le brouhaha des conversations, l'animation et la franche gaîté qui régnaient autour de la grande table, Abraham ne vit que la délicieuse enfant 'blonde, la fille de la maison, qui allait, venait, gracieuse et menue dans sa robe de toile bleue, empressée à faire le service. Comme elle était jolie, ce jour-là, Anne Rutledge, et surtout quelle joie intense resplendissait sur son charmant

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visage, quel carillon, plus radieux que celui des cloches de Pâques, s'égrenait dans son rire clair ! Il émanait d'elle un rayonnement, c'était la jeunesse, l'espérance, le bonheur de vivre en personne... Abraham, qui, de toute son enfance et son adolescence sévères, n'avait pas entendu un rire de femme, en était ravi et intrigué à la fois... N'y tenant plus, il se pencha vers son voisin de table et lui demanda à mi-voix :

« Qu'a donc cette jeune fille pour être si heureuse ? »

Le convive ne put s'empêcher de sourire en répondant :

(( Elle est fiancée à John Mac Neil, ce jeune propriétaire étranger au pays, qui a acheté il n'y a pas longtemps un domaine aux environs. »

Lincoln, invité par le père, revint souvent au moulin. Tout le monde l'y avait pris en affection, il était si bon, si complaisant, il savait si bien rendre service, faire plaisir à chacun ! Mais, sans qu'on s'en doutât, c'était pour Anne qu'il tenait patiemment les écheveaux de la grand'mère, pour Anne qu'il apportait tant d'intérêt aux prix courants de la farine que lui exposait le père Rutledge, pour Anne qu'il faisait les commissions de la meunière...

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C'était aussi pour Anne qu'il donnait des leçons au jeune frère de quinze ans qui venait après elle, pour Anne qu'il taillait aux plus petits, dans un morceau de bois, des bateaux, des chevaux, des poupées, pour Anne qu'il caressait le vieux chien, pour Anne qu'il berçait le nouveau-né... C'était pour elle encore, pour elle seule, qu'il racontait des histoires, le soir au coin du feu, dans la grande salle du moulin, tandis qu'au dehors bruissait la rivière... Un cercle émerveillé l'écoutait, pleurant, riant tour à tour, tenu sous le charme de ses récits, mais il ne songeait qu'à la jeune fille qui tricotait ou cousait de l'autre côté de la cheminée, il ne parlait que pour elle, et, quand elle levait sur lui ses doux yeux bleus, couleur de pervenche, une chaude lumière pénétrait dans son cœur...

Ils étaient grands amis, mais Anne était fiancée, fiancée à un homme qu'elle aimait, heureuse et fière de cet amour, et jamais « l'honnête Abe Lincoln » n'aurait eu même l'idée de troubler ce pur bonheur.

Et soudain, un événement extraordinaire se produisit. Quelques jours avant la date fixée pour la noce, John Mac Neil, sous un prétexte quelconque, revendit la propriété qu'il avait achetée à New-Salem et partit

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pour New-York, en disant qu'il reviendrait bientôt...

Personne ne mit ses paroles en doute.

Anne le regarda s'éloigner, confiante, lui envoya de loin un dernier baiser avec un fervent « Dieu vous bénisse, » puis elle rentra à la maison et reprit ses devoirs de ménagère, de fille et de sœur aînée, mais elle devint songeuse, et à mesure que les journées s'écoulèrent, sa chanson ne se mêlait plus si souvent au joyeux tic-tac du moulin.

Ce fut alors qu'elle prit l'habitude de venir au bureau de poste, et que Lincoln comprit qu'à ses lettres remplies de tendresse de fiancée fidèle, Mac Neil ne répondait jamais !

Enfin il reçut une enveloppe pour elle ? Dans son amour désintéressé, il ne put attendre pour lui causer cette joie, et courut la porter lui-même au moulin. 11 vit la figure d'Anne s'irradier en la recevant, et, le cœur serré, il partit discrètement pour la laisser savourer son bonheur sans contrainte. Mais qu'aurait-il dit, lui si loyal, s'il avait pu connaître le contenu de cette missive, s'il avait été témoin du désespoir sans nom dans lequel elle plongea la jeune fille !

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Il devina la rupture en partie, lorsque, les jours suivants, il vit Anne aller et venir dans le moulin, pâle et muette comme un fantôme, et surtout quand jamais plus elle n'entra au bureau de poste pour demander s'il y avait des lettres de New-York.

Dans le pays, les mauvaises langues eurent beau jeu pour épiloguer sur ce mariage manqué. On apprit, de source certaine, que Mac Neil était un triste individu, un repris de justice, peut-être même un voleur et un meurtrier, qui s'était caché sous un faux nom pendant son séjour à New-Salcm. On blâma les Rutledge de lui avoir si facilement accordé leur confiance, on allait éclabousser la fiancée abandonnée de méchants propos... Mais à ce moment-là, un homme se dressa de toute sa hauteur devant les médisants. Et personne n'osa plus rien dire, quand on vit Lincoln, que tout le monde aimait et estimait, fréquenter le moulin encore plus assidûment que par le passé, et, dans un bel élan chevaleresque, se déclarer le protecteur, au besoin le défenseur d'Anne Rutledge.

Au culte discret que le jeune homme avait voué de tout temps à la fille du meunier, s'était mêlée, pour le centupler, une compassion infinie, — cette sainte compas-

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sion qu'il eut, sa vie entière, pour les souffrants, les dédaignés, les déshérités ! Et à lui qui, jusque-là, n'avait osé rien demander, rien attendre, un espoir s'était révélé, — oh ! bien incertain, bien tremblant, mais d'une telle douceur! — celui de consoler Anne, de lui faire oublier le misérable qui l'avait trompée, de la rendre heureuse encore, heureuse à force de tendresse, à force d'amour !

Cher bon Lincoln, pauvre géant si laid, si gauche, dont l'écorce était aussi rugueuse que celle des grands arbres de sa forêt natale, mais dont le cœur était d'or pur ! Pour conquérir son trésor, rien ne lui coûta ; il y mit une persévérance, une ingéniosité sans bornes... Il entourait, enveloppait l'enfant meurtrie d'une atmosphère d'affection quasi-maternelle, la comblait de prévenances, ne voyait rien d'assez beau, d'assez bon pour le lui offrir... Il aurait passé des jours et des nuits pour chercher, dans la forêt touffue, la fleur qui eût amené un sourire sur ses lèvres décolorées... Il aurait voulu ouvrir tout grands ses bras immenses, l'y cacher tout entière, en murmurant, pour endormir sa peine, des mots qu'il aurait tirés du meilleur de son être, — de ces mots puérils et divins dont

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on apaise les tout petits dans leur berceau... Mais lorsqu'elle levait vers lui ses yeux bleus, empreints d'une désolation poignante, il comprenait que des paroles auraient ravivé sa cruelle blessure, et, humblement, silencieusement, il redoublait de soins et d'attentions délicates, sachant bien quel bonheur il pourrait lui donner plus tard, — si seulement elle y consentait !

Et voici que, peu à peu, il sentit que la plaie commençait à se fermer dans le cœur de la jeune fille, que, touchée, sans même s'en rendre compte, par sa vigilante et tendre bonté, elle reprenait ses couleurs, sa gaîté, elle se mettait à regarder vers lui, inconsciemmer t, comme vers la consolation de sa douleur, vers sa paix et son espérance....

Et ce fut un été de bonheur ineffable, — la seule saison pleinement heureuse de la vie d'Abraham Lincoln...

Ensemble, ils allèrent souvent se promener sur les bords enchanteurs de la rivière. Le bouillonnement des eaux s'engouffrant dans les vannes accompagnait en sourdine la cascatelle argentine du moulin. La brise faisait chuchoter, sur les rives, les roseaux pressés aux lances effilées, aux quenouilles de velours. Les effluves des foins coupés.

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des prairies en fleurs arrivaient par bouffées, se mêlant à l'odeur fraîche du sable humide, et parfois, le vol bleu d'un martinpêcheur traçait un éclair éblouissant au soleil...

Dans ce décor délicieux, Lincoln et Anne se faisaient de longues confidences. Le jeune homme disait son enfance étrange et solitaire, dans les déserts de l'ouest ; il parlait de sa famille, de sa sœur Sarah morte trop tôt, hélas ! de celle qu'il appelait « ma mère et mon ange » et dont le souvenir vivait à jamais dans son cœur. Un jour, d'une voix basse et concentrée, où frémissait encore sa révolte intérieure, il décrivit le marché d'esclaves traversé dans un voyage, les scènes horribles auxquelles il avait assisté... Il éprouva une joie à voir la généreuse indignation qui se peignit sur les traits de la jeune fille, à l'entendre s'écrier : « Mais c'est épouvantable ! Est-ce que Dieu ne mettra pas bientôt fin à cette iniquité ?... »

A mesure qu'elle connaissait mieux Lincoln, qu'elle comprenait davantage les richesses qu'il y avait en son âme, Anne s'attachait à lui avec plus de force, avec plus de ferveur... A l'écouter, elle sentit comme elle était petite en comparaison,

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petite par le &avoir, petite par rintelligence autant que par la taille... Heureux de ce nouveau moyen de l'arracher à ses pensées, il s'offrit à lui donner des leçons. Ils étudiaient ensemble, penchés sur le même livre, les légers cheveux de soie de l'écolière effleurant par instants le visage osseux du professeur, et la jeune fille apporta un zèle touchant à apprendre, à s'instruire pour devenir digne de lui...

Quant à Abraham, ses ambitions s'étaient précisées. Il ne voulait plus seulement, comme par le passé, faire de grandes choses, travailler au bonheur de sa patrie, de l'humanité, mais aussi construire un nid bien moelleux, bien tendre pour le petit oiseau meurtri qui se réfugiait dans son amour... Il s'était mis à préparer ses examens pour être reçu avocat, en même temps il poursuivait sa carrière politique. Une nouvelle élection de député devait avoir lieu dans l'Illinois ; il se présenta pour la seconde fois aux suffrages de ses concitoyens.

Au cours de sa tournée électorale, il entra dans une métairie et se mit à la recherche du fermier ; il le rejoignit dans un champ de blé, entouré d'une trentaine d'ouvriers et fort affairé par la moisson. Il allait lui

exposer ses idées politiques, mais l'iioinme l'interronipit, en lui déclarant qu'il ne donnerait sa voix qu'à quelqu'un qu'il aurait vu à l'œuvre. « Qu'à cela ne tienne ! » s'écria Abraham. Il retroussa ses manches, saisit une faux et moissonna jusqu'au soir avec les travailleurs ; il va sans dire que ceux-ci, conquis par le courage et l'entrain du jeune homme, votèrent pour lui avec enthousiasme. Qu'elle dut être belle, cette journée rayonnante de l'or des blés fauchés, vibrante du chant des alouettes ! Et avec quelle ardeur Abraham devait couper les épis et les gerbes, comme s'il avait, de son geste large, abattu les obstacles qui le séparaient d'Anne Rutledge !

Lincoln fut élu député.

Sentant son avenir assuré, il comprit qu'il pouvait enfin parler à la jeune fille... Un après-midi, il la trouva seule, occupée à coudre dans la grande salle du moulin. Palpitant de crainte et d'espoir, il lui dit l'amour qu'il éprouvait pour elle... Anne avait pâli d'abord, ses doigts tremblaient sur sa couture... Ces mots de tendresse, elle les avait entendus déjà, et ils lui avaient menti ! Un silence tomba entre eux ; le sourd bourdonnement du moulin faisait trépider les boiseries, et le tic-tac incessant

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