E PlU'MiEU AMOUIt DIv LlXCOl.N
de la grande roue rythmait les battements de leurs cœurs... Enfin la jeune fille releva sa tête blonde, et, devant l'angoisse empreinte sur le bon visage penché vers elle, le rose monta à ses joues, un sourire fit briller ses yeux humides de larmes...
« Anne, » murmura Abraham, « m'aimezvous ? — Oui, Abe, je vous aime. — Oh ! ma chérie, ma bien-aimée !... Voulez-vous être ma femme ?... — Oui, Abraham. »
La félicité qui suivit, pendant quelques jours, pour ces deux êtres si éprouvés du sort, qui ne vivaient que l'un par l'autre, que l'un pour l'autre, qui trouvaient l'un en l'autre leur univers, — notre pauvre langue humaine n'a pas d'accents pour la décrire...
Le mariage devait être célébré dès qu'Abraham aurait passé ses examens de droit et se serait fait inscrire au barreau. Il dut partir au loin pour terminer ses études, et aussi remplir son mandat politique. Mais il revenait souvent voir sa fiancée, et, dans ses longues lettres, — que, cette fois, la jeune fille n'attendait jamais en vain, — il épanchait le trop-plein de son amour, de son bonheur, de ses projets d'avenir...
Quand il était près d'elle, quand elle avait reçu ses chers et précieux messages,
ABRAHAM LIXCOLX
Anne semblait joyeuse, alerte, pleine de gaîté et de vie, — comme autrefois. Cependant, chose étrange ! dès que Lincoln s'éloignait, dès qu'elle n'avait plus le réconfort de ses missives, elle tombait dans un douloureux abattement... Sans que personne s'en rendît compte autour d'elle, elle pâlissait, s'étiolait sur sa tige, comme, quelques années plus tôt, cette jeune femme déclinant solitaire, dans la hutte de l'Indiana...
Elle aimait pourtant Lincoln, pauvre petite ! Elle aurait voulu le rendre heureux, être heureuse par lui... Mais peutêtre la trahison de Mac Neil avait causé à son cœur une inguérissable blessure... Peut-être n'osait-elle plus croire à un bonheur trop beau, trop grand pour elle... Peut-être, dans sa délicatesse de conscience poussée à l'extrême, souffrait-elle en se croyant parjure à ses premiers aveux, à ses premiers serments...
Minée par un mal mystérieux, elle dut s'aliter, et puis un jour, en pleine illusion, en plein rêve, Lincoln reçut un mot qui tomba sur lui comme un coup de foudre... Sa fiancée, son Anne bien-aimée se débattait en proie à une fièvre cérébrale ; elle l'appelait dans son délire, elle voulait le
LE PREMII'IS AMOLU DE LIXCOLX O'J
voir... Il accourut éperdu, désespéré... Dans un moment de lucidité, la jeune fille demanda à l'avoir seul auprès d'elle. Ce qu'ils se dirent dans cette suprême entrevue, les adieux qu'ils échangèrent, nul ne le sut jamais. Mais quand Lincoln sortit, hagard et chancelant, de la chambre de la mourante, les assistants comprirent que celui des deux qui était le plus à plaindre, qui passait par toutes les affres de l'agonie, c'était lui, plus encore que la malade déjà retombée dans l'inconscience...
Anne s'éteignit deux jours après, La douleur d'Abraham fut indicible. S'il n'en mourut pas, — comme inourut bientôt le pauvre père, James Rutledge, — on put croire qu'il en perdrait la raison. Il passait des journées entières à errer dans les prairies, au bord de la rivière, là où ils avaient été si heureux... Il parlait tout seul en faisant de grands gestes... Parfois, il disparaissait, et on savait bien où le retrouver : dans le cimetière du village, étendu sur la tombe d'Anne et l'entourant de ses bras. « Mon cœur est là, » disait-il, « enseveli avec elle ! » Un soir d'hiver, chez les Rutledge, alors qu'une tourmente de vent et de neige faisait rage au dehors, il eut ce sanglot déchirant : « Je ne puis pas sup-
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porter la pensée qu'elle est là-bas toute seule, au froid, dans les ténèbres et dans la tempête ! »
Lincoln ne se consola jamais.
A partir de cette année 1835, sa tristesse native s'accentua encore, sous sa facile gaité apparente qui n'était que superficielle. Une douleur profonde s'incrusta sur ses traits, et il fut de temps à autre en proie à des accès de mélancolie dont il sortait brisé.
Pourtant, à la longue, il trouva, dans sa foi si solidement enracinée, la force de s'incliner humblement devant la volonté de Dieu... Et qui sait ? Peut-être, sans cette souffrance qui devait l'accompagner tout le long de la route, il n'aurait pas su, aussi complètement qu'il l'a fait, compatir aux souffrances des autres, les rendre siennes à force de les comprendre, de les partager... A vingt-six ans, il n'y avait plus de bonheur pour lui ici-bas ; il lui restait son devoir, — son devoir de chrétien, son devoir d'homme. Il lui restait à mettre en action, à prendre comme règle de conduite les deux belles paroles qu'il prononça un jour :
LE Pltl'MIKH AMOUI? DE LINCOLN
Gl
u Partout où je suis allé et où j'ai trouvé un chardon, j'ai essayé de l'arracher pour planter une fleur à la place, quand je pensais qu'une fleur pouvait pousser. »
(( Oh ! comme il doit être dur de mourir et de ne pas laisser le monde un peu meilleur pour y avoir passé ! »
11 voulait, lui, que sa vie mutilée fût une vie utile, ., Son mandat de député étant expiré, il se représenta et fut réélu. Deux ans après la mort d'Anne Rutledge, il proposa à la Législature une motion dans laquelle il osait déclarer, — chose énorme à ce moment-là, — que « l'institution de l'esclavage était basée sur l'injustice ! » Sur les 81 sénateurs et députés de l'Illinois, il s'en trouva un seul pour vouloir signer avec lui sa protestation ! C'est dire si la cause à laquelle il s'attaquait était toute-puissante ! Mais il venait de lui porter le premier coup, — et ne savait-il pas qu'entaille après entaille, sa hache de bûcheron avait jeté à terre des chênes orgueilleusement dressés depuis mille ans !
Vers la même époque, il passa ses examens de droit et fut reçu avocat. Il ne pouvait exercer sa profession dans un village ; il décida de s'établir à Springfîeld, la capitale de l'Etat de l'Illinois. Il devait y
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demeurer environ vingt-cinq ans, et ne quitterait cette résidence que pour la Maison Blanche.
Aussi, au nom de Springfield reste indissolublement associé le souvenir de la maturité de Lincoln, de sa constante ascension vers la justice, comme au nom de la Crique du Petit Pigeon celui de son enfance et de son adolescence laborieuses, et au nom de New-Salem le souvenir de sa brève jeunesse et de son premier, son unique et éternel amour.
CHAPIIRE III
L'Avocat de SpHn^fieid
Lincoln — il se trouva des gens pour le lui reprocher par la suite ! — était arrivé dans rillinois pieds nus, et conduisant une paire de bœufs. Après six ans écoulés, et malgré les progrès matériels que ces six années lui avaient apportés, son entrée à Springfield ne fut guère plus brillante ! Pour s'y rendre, il avait emprunté le cheval d'un de ses amis et entassé dans un sac de nuit de forme archaïque tout ce qu'il possédait au inonde, vin peu de linge et quelques livres de droit. Quand il eut atteint la capitale — une capitale toute récente, et qui ne comptait alors que 2.500 habitants ! — il s'arrêta, attacha son cheval à un poteau, posa son sac à terre et resta planté au milieu de la rue, fort perplexe, ne sachant de quel côté se diriger. Un menuisier de son âge, nommé Speed, qui le connaissait bien, l'appela du seuil de sa boutique et lui demanda ce qu'il faisait là.
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(( Je viens m'installer ici, » dit Abraham; « je suppose que la première chose que j'aurais à faire, ce serait d'acheter un lit.
— J'en ai justement un à vendre d'occasion, )) fit son interlocuteur, « je vous le céderais pour quatre-vingts francs.
— Quatre-vingts francs ! » répéta Abraham consterné, « je ne possède pas la moitié de cette somme. Voulez-vous me faire crédit juqu'à Noël ? Si je réussis dans mes affaires, je vous paierai, sinon il est probable que je ne vous paierai jamais. »
Le jeune menuisier se mit à rire de cette façon d'envisager les choses.
« Allons ! Allons ! » répliqua-t-il, « le marché ne serait pas assez avantageux pour moi, mais il y a peut-être moj^en d'arranger cela. Je couche moi-même dans une petite soupente, là-haut, au dessus de mon magasin. Si vous voulez, je la partagerai avec vous. «
Lincoln ne se fit pas répéter l'invitation ; il empoigna son sac de nuit, et grimpa quatre à quatre le long escalier de bois qui menait à la soupente ; là, il posa son sac sur le parquet et s'écria tout radieux : « Merci bien, Speed, me voilà emménagé ! »
Telle fut la manière pour le moins originale dont le jeune avocat-député s'établit
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à Springfield. Quelques mois après, un agent du gouvernement se présenta chez lui, réclamant une somme de quatre-vingts francs dont il était redevable à l'ancien bureau de poste de New-Salem. Abraham eut un moment d'angoisse visible ; qu'avait-il bien pu faire de cet argent ? Soudain, sa phj'sionomie s'éclaira, il se leva, alla fouiller dans son petit bagage, en tira un chiffon soigneusement noué, l'ouvrit... et en sortit exactement la somme qui lui était redemandée.
« Quatre-vingts francs ! » se récria Speed en apprenant la chose, « comment, Abe, vous aviez là quatre-vingts francs, juste de quoi vous acheter un lit, vous installer un peu confortablement, pourquoi ne l'avezvous pas fait ?
— Mais, » répliqua le jeune homme étonné, « comment aurais-je pu toucher à cet argent puisqu'il ne m'appartenait pas? »
C'est dans ces principes que Lincoln s'associa avec un homme d'affaires et commença l'exercice de sa profession d'avocat. Ses débuts, cette fois encore, furent modestes, son confrère l'employa principalement à faire des courses chez les clients. Les gens de Springfield étaient très fiers de
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leur qualité d'habitants de la « capitale ! » Ce grand garçon dégingandé, à l'air triste, aux allures timides, aux vêtements élimés, qui leur arrivait un peu à la manière d'un paysan du Danube, se vit accueilli plus d'une fois par des sourires ironiques.
Il ne s'en fâchait jamais. « J'ai si souvent enduré le ridicule, » disait-il, « que j'y suis habitué ! » Il était le premier à se moquer de son apparence et à la tourner en plaisanterie, mais certainement, tout au fond de son être intime, il souffrait de sa laideur, et c'est une des causes de la gêne terrible qui lui faisait souvent perdre contenance au moment de prononcer un discours. Heureusement, quand il avait commencé à parler, il recouvrait son aisance comme par enchantement, il oubliait tout au monde, mieux encore, il s'oubliait lui-même, rien n'existait plus pour lui que la question qu'il avait à développer, et c'est, sans doute, le secret de sa merveilleuse éloquence.
Bientôt, il se présenta pour plaider devant les tribunaux, et, en peu de temps, on sut que nul, mieux que « l'honnête Abe Lincoln » ne possédait le secret de faire ressortir le bien fondé d'une cause, de persuader les jurés, d'emporter le verdict des
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juges. Il n'était pas encore très ferré sur la procédure, mais il avait, innée en lui, la meilleure des sciences : la science du cœur humain, qui a inspiré la sagesse et les jugements de Salomon ; et il ne cessait de chercher à acquérir les connaissances qui lui manquaient. « Pour savoir le droit, » disait-il à sa manière humoristique, « il n'y a qu'un moyen, il est très simple : il suffit d'avoir des livres et de les étudier avec acharnement. Travailler, travailler, travailler, tout est là ! » Et, mettant son précepte en pratique, il restait souvent plongé dans l'étude aride du Code jusqu'à deux heures du matin !
A cette époque, chaque citoj^en Américain, riche ou pauvre, était ardent politicien. Non loin du magasin de Speed, un cluh local tenait ses assises. Abraham le fréquenta assidûment ; il n'y fut pas, hélas ! accueilli par la cordiale poignée de mains d'un James Rutledge, mais il s'y rencontra avec un jeune avocat qui avait passé avec lui son examen de droit et avait été inscrit le même jour au barreau de l'Illinois, Stephen Douglas devait jouer un rôle important dans sa carrière et dans sa vie. Ils formaient à eux deux le plus complet, le plus amusant des contrastes ; le pauvre gigantesque Lincoln, avec sa silhouette
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famélique et sa crinière hérissée, ne devait guère paraître à son avantage, près de ce jeune homme de petite taille, bien proportionné, portant avec aisance des vêtements de la meilleure coupe, et dont la belle tète léonine se couronnait de cheveux bouclés ! Intellectuellement et moralement, ils étaient aussi aux antipodes l'un de l'autre et avaient en tout et pour tout des idées diamétralement opposées. Dans ce domaine, Lincoln reprenait le dessus. Douglas, intelligent, ambitieux, dénué de scrupules, n'avait qu'un but, une idée fixe : parvenir coûte que coûte, aux plus hautes charges du pays. Nous verrons quels moyens il employa pour les atteindre ! Bientôt les deux avocats organisèrent une conférence contradictoire, dans le local vacant d'une Eglise presbytérienne. Presque toute la ville y assista et leur partagea ses applaudissements. Cette joute oratoire fut leur premier débat public qui devait être suivi de tant d'autres !
Lincoln fut de nouveau élu député local en 1838 et 1840, — les mandats duraient deux ans, — et, au cours de l'une et l'autre session, il eut plus d'une fois l'occasion de soutenir, de provoquer des votes nécessaires, d'utiles projets de loi. Menant de front