‹ Abraham LincolnChapitre 5 sur 14 · I. AVOCAT DK SlMtI.\(;riliLl · texte numérisé non relu

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sa double vocation, entre les séances parlementaires qui se tenaient au Capitole de Springfield, il plaidait au tribunal, donnait des consultations juridiques, arrangeait des différends à l'amiable, — même quand c'était se faire du tort, et qu'un procès lui eut bien autrement profité ! Son associé n'était pas aussi consciencieux que lui, et lui reprocha plus d'une fois sa manière d'agir, mais Abraham était de ces légistes qui donnent toute leur noble signification à ces grands mots « droit » et « justice, » les prennent au pied de la lettre et n'ont en vue que l'équité. Il disait à ses collègues : « Si vous ne pouvez être un honnête avocat, résignez-vous à rester honnête sans être avocat, » et certes il leur donnait l'exemple de la probité dans les moindres détails de sa carrière ! On savait si bien quelle confiance on pouvait avoir en lui, qu'un client, le chargeant de faire un paiement en son nom, lui remit la somme nécessaire, — cent cinquante mille francs, — sans accepter de reçu ! Une autre fois, Lincoln sut persuader à son associé de rendre plusieurs milliers de francs, représentant la moitié des honoraires qu'il estimait avoir reçus de trop dans un procès !

Il fut vraiment, suivant l'antique for-

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mule, le défenseur des veuves et des orphelins. A un homme qui venait le prier de lui faire recouvrer une certaine créance, il répondit : « Non, certes ! Je serais sur de gagner votre cause, mais votre débitrice est une malheureuse femme chargée de famille, et je ne veux pas la jeter dans la misère avec ses six enfants ; puisque vous êtes venu me consulter, je vous donnerai pour rien un conseil : vous avez de bons bras, travaillez, vous aurez bientôt gagné une somme bien supérieure à celle qu'elle vous doit, et vous serez satisfait sans avoir chargé votre conscience d'une vilaine action. » Ainsi, tout en refusant de s'occuper des affaires qui ne lui semblaient pas parfaitement loyales, Lincoln était toujours du côté des petits, des opprimés, de ceux dont la cause semblait perdue et auxquels il parvenait souvent à rendre la paix et le bonheur. Comme émoluments, à ses clients riches il demandait strictement ce qui lui était dû, sans vouloir accepter un centime en surplus ; à ses clients d'humble position, il réclamait toujours moins que la loi ne lui accordait ; à ses clients pauvres il ne prenait rien du tout, et parfois même quand il savait dans le besoin ses propres clients ou ceux de la partie adverse, il les

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aidait de sa poche ou partageait ses honoraires avec eux ! Si bien que le juge finit par le mettre à l'amende, en déclarant qu'à agir de la sorte, il ruinait les intérêts de la corporation !

Peu à peu, à mesure que Lincoln s'élevait, que sa réputation grandissait comme homme de loi et homme politique, il se trouvait mêlé avec la société distinguée, l'aristocratie de Springfield, qui lui avait fait plutôt grise mine d'abord. 11 recevait des invitations à des dîners, à des bals qu'il n'aurait pu éluder sans mécontenter ses concitoyens. Il les acceptait donc, tout en ne s'en souciant guère. Malgré son humble origine et la timidité de ses manières, il possédait assez de tact et de délicatesse naturelle pour figurer partout à son honneur.

Dans le monde, il fut présenté à Miss Mary Todd, la belle-sœur de Mr Edwards, un de ses collègues à la législature ; c'était une jeune fille sans fortune, mais jolie, brillante, élégante, spirituelle, qui allait de fêtes en fêtes, de succès en succès. Le séduisant Douglas lui faisait une cour assidue, mais dès qu'elle vit Lincoln (qu'elle l'entendit parler plutôt !) elle sut l'attirer, le retenir dans le cercle de ses admirateurs. En

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cette occasion encore, les jeunes gens devinrent rivaux ; ce fut Lincoln qui l'emporta. Ses fiançailles avec Miss Todd furent officiellement annoncées à l'automne de 1840. Mary n'aimait pourtant pas Abraham, mais elle se rendait compte de sa valeur, pressentait les hautes destinées qui l'attendaient, et s'associait avec lui pour les partager. « C'est vrai qu'il est bien laid, » disait-elle en riant à une de ses amies, (( mais, ma chère, quel beau Président des Etats-Unis il fera ! » Et encore : « Il m'introduira en dame et maîtresse à la Maison Blanche, c'est l'essentiel ! »

Voilà les sentiments dans lesquels elle s'apprêtait à mettre sa main fme de patricienne dans la main rugueuse de celui que les jeunes fats de Springfield traitaient ironiquement de « sauvage », et qui était un des êtres les meilleurs que la terre ait jamais portés.

Quant au jeune avocat, le mariage à peine décidé, il tomba dans une de ces crises de poignante mélancolie qui faisaient craindre pour sa santé, pour sa vie même. Le souvenir pathétique et charmant d'Anne Rutledge le poursuivait comme une hantise ; cette petite fleur rustique, violette ou muguet de mai, qui avait embaumé quel-

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qucs jours son sentier solitaire, lui paraissait plus douce, plus suave encore, comparée à la fleur si belle, mais altière et sans parfum, — telle une orchidée de serre, — qui s'offrait aujourd'hui à lui... Les regrets du bonheur entrevu et perdu déchiraient son cœur aimant, en même temps sa conscience si scrupuleuse s'inquiétait, il se demandait s'il pourrait, s'il saurait rendre heureuse la femme qui unirait sa destinée à la sienne. Dans son angoisse, il était devenu incapable de tout travail, de tout effort cérébral ; il ne pouvait plus assister aux séances de la législature. Il doutait de lui-même ; tout était sombre en lui et autour de lui, et, dans une lettre intime, il poussait ce cri navrant : « S'il y a au monde un homme qui soit plus misérable que moi, je le plains de toute mon âme ! Il m'est impossible de rester longtemps dans l'état où je suis actuellement, il me faut guérir ou mourir. «

Ses fiançailles furent rompues au dernier moment, mais Lincoln ne retrouvait pas sa santé morale ; ses amis s'alarmèrent, et l'un d'eux, le brave Speed, qui, maintenant, l'aimait comme un frère, l'einmena de gré ou de force faire un voyage dont il revint, non pas heureux, — heureux!

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hélas, le fut-il jamais ? — mais plus calme, décidé à reprendre sa tâche avec un nouveau courage. Il renoua ses relations avec Miss Todd ; une assez sotte affaire de duel que la jeune fille lui mit sur les bras (duel qui n'eut jamais lieu, entre parenthèses !) contribua encore à les rapprocher, el, le 4 novembre 1842, leur mariage fut béni sans le moindre apparat, le plus simplement du monde, dans le salon de M. Edwards.

Les jeunes époux n'eurent les moyens, ni de faire le voyage de noces qu'ils projetaient, ni de s'installer dans une maison à eux ; ils logeaient dans un hôtel où leur chambre et leur pension leur revenaient à vingt francs par semaine !

Quelques années plus tard, il est vrai, le travail d'Abraham leur permit d'habiter à Springfield une gentille villa que M"'^ Lincoln aménagea à ravir, et où elle tint des réceptions du meilleur genre. Par sa beauté, son intelligence, son charme, elle rehaussa le prestige de son mari. Lincoln, lui, préféra toujours la solitude aux fêtes, le travail aux plaisirs, l'intimité familiale aux réunions brillantes. Cette divergence dans leurs goûts n'alla probablement pas sans quelques petits froissements que durent adoucir la patience et l'inlassable bonté

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(rAbrahain. Il ne fut pas heureux avec Mary comme il l'aurait été avec Anne Rutledge, mais il était de ceux qui ne parlent jamais de leurs peines, et s'il eut des déceptions, des chagrins dans son ménage, nul ne l'apprit au dehors. Pourtant, on est en droit de supposer que ce qu'il aima surtout en sa femme, ce ne fut pas l'épouse admirée, l'élégante mondaine, la parfaite maîtresse de maison, — ce fut la mère de ses enfants.

Ils en eurent quatre, tous des garçons, dont l'un mourut en bas âge. Ceux qui restèrent, Robert, William (ou Willie), Thomas (Tad, pour les familiers), furent toujours les inséparables petits compagnons, les bien-aimés de leur père. Sur eux seuls, peut-être, Lincoln trouva à déverser à son aise les trésors de ce cœur qui, prétendait sa femme, « était aussi grand que ses bras étaient longs ! » Souvent, il les emmenait à la promenade, courbant sa haute taille pour les tenir par la main. Il causait avec eux, répondait à leurs innombrables questions avec vme complaisance vraiment angélique, trouvait pour les faire rire ses plaisanteries les plus drôles, pour les amuser et les instruire ses plus merveilleux récits... Quelquefois, — c'était fête alors

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pour les bambins, — leur père les emmenait à son bureau d'avocat, en ville, les laissait s'amuser avec les registres, les livres de droit, les papiers qu'ils éparpillaient à cœur joie sur le plancher ; il ne se fâchait jamais de leur tapage, et il s'interrompait de préparer une plaidoirie, d'écrire une lettre importante pour les couvrir de caresses, tandis qu'ils grimpaient sur ses genoux et s'amusaient à fourrager ses cheveux, les hérisser d'une façon qui les faisait rire aux larmes... Sa bonté, toutefois, ne devenait jamais de la faiblesse. Il fit donner à ses trois garçons une instruction très soignée, ne voulant pas qu'ils eussent plus tard à souffrir, coinme lui, des lacunes de leur première éducation. Il savait se faire obéir d'eux en s'adressant à leur affection, en faisant appel à leur conscience. Lors d'une violente tempête, il lui suffisait d'un regard attristé, d'un : « Mon enfant, ne sais-tu pas que tu me fais beaucoup de peine ? » pour jeter le coupable dans ses bras, repentant et tout en pleurs.

La tendresse de Lincoln s'étendait aux enfants des autres, à tous les enfants. Un jour, il vit une fillette assise sur le seuil d'une porte, tenant sur les genoux un sac de voyage, et qui pleurait comme si son

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petit cœur allait se briser. 11 s'approcha d'elle, s'informa de sa peine... Elle devait se trouver à la gare pour un certain train, et l'omnibus qui lui eût permis d'arriver assez tôt était parti.

« Ne pleure pas, » lui dit le bon géant, « nous allons tâcher d'attraper le train. » Et, mettant la valise de l'enfant sur son épaule, la prenant elle-même par la main, il l'entraîna et la conduisit à la gare, juste à temps pour la mettre en wagon.

Ce grand cœur tendre était, comme par le passé, ému de compassion pour les plus infimes des créatures. Un soir de printemps, Lincoln se promenait à cheval avec quelques amis aux environs de Springfield; tout à coup, on entendit dans l'herbe, au Ijord de la route, des piaillements lamentables... C'étaient deux oiselets encore sans plumes, tombés du nid, à moitié morts de froid et de faim, et qui criaient leur détresse à leur manière... Lincoln s'arrêta, descendit de cheval, ramassa avec précaution les pauvres bestioles, chercha du regard l'emplacement de leur nid, puis, grimpant agilement à l'arbre d'où ils étaient tombés et se hissant de branche en branche, il les reposa tout doucement dans leur demeure aérienne. Après quoi, il rejoignit ses amis

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qui le plaisantèrent sur son action. « Riez tant que vous voudrez, Messieurs, » leur dit-il, « mais je n'aurais pas pu dormir cette nuit si j'avais abandonné ces pauvres oiseaux, leurs cris auraient sans cesse résonné à mes oreilles !»

Comment s'étonner qu'avec de tels sentiments, Lincoln ait été pour ses parents le plus dévoué des fils ? Il alla souvent les voir, et les aida maintes fois de sa bourse dans leurs difficultés. Il ne put, malheureusement, se rendre au lit de mort de Thomas Lincoln, qui quitta ce monde en 1851. En apprenant sa grave maladie, Abraham écrivait à son demi-frère : « J'espère encore que notre père pourra revenir à la santé ; mais, quoi qu'il arrive, dites-lui de recourir et de se confier à notre grand, bon et miséricordieux Créateur, qui ne se détournera pas de lui en quelque extrémité qu'il soit. Il fait attention à la chute d'un passereau et a compté les cheveux de nos têtes, il n'oubliera pas le mourant qui se confie en Lui. Dites-lui que si nous pouvions nous revoir ici-bas, cette rencontre serait plus pénible que joyeuse ; mais que s'il doit bientôt partir, il aura une joyeuse rencontre avec beaucoup de ses bienaimés partis avant lui, là où nous qui res-

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