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fiait. Certains jours, les clients se pressaient comme au tribunal, dans leur « office » qu'on montre encore à Springfield, et au-dessus de la porte duquel se balance toujours l'enseigne à demi rouillée sur laquelle on lit ces deux noms : « Herndon et Lincoln. »
En plus du travail qu'il avait à son bureau, Abraham était ce qu'on pourrait appeler « avocat itinérant. » La population de rillinois était alors si peu dense, clairsemée sur un si immense territoire, que juges et avocats devaient aller de lieu en lieu pour donner des conseils, écouter des plaintes, apaiser des différends. Ils partaient deux fois par an pour cette originale tournée, qu'on nommait « le circuit. )) Les voyages se faisaient à cheval ; les séances du tribunal se tenaient dans les écoles ou chez les particuliers ; on couchait au petit bonheur, dans les auberges, les fermes isolées ; Lincoln, laissant ses confrères se diriger vers les logis les plus cossus, logeait de préférence chez les humbles, les pauvres dont il rétribuait généreusement l'hospitalité, et auxquels il laissait maintes preuves de sa bonté délicate et touchante.
L'intarissable conteur, le gai compagnon
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qu'il était — ou plutôt semblait, — avait l'art d'alléger, par sa bonne humeur comniunicative, les ennuis, les fatigues de ces longues randonnées. Ses plaisanteries étaient irrésistibles. Il lui arriva, pendant une audience, de s'approcher du greffier et de lui raconter tout bas une histoire tellement drôle, que son auditeur partit d'un grand éclat de rire !... Vif émoi dans la salle, et froncement de sourcils significatif du juge, qui, d'une voix sèche, annonce au greffier qu'il le met à l'amende. « Pardon, Monsieur le juge, )> riposta le coupable, « si vous saviez ce que m'a dit M. Lincoln, je gage que vous ririez aussi ! » Le juge se fit répéter la facétie, éclata de rire à son tour... et leva l'amende du greffier. Ce qu'il y avait de fameux, c'est que luimême, Lincoln s'amusait beaucoup des histoires qu'il racontait et en riait d'aussi bon cœur que les autres, mais quand ces éclairs de gaité s'étaient éteints, il reprenait sa figure mélancolique, sans autre expression que la profonde tristesse gravée dans les rides qui se creusaient aux coins de sa bouche tordue et de ses petits yeux gris.
Il n'avait aucun souci de sa mise ; pendant les circuits il portait le plus souvent un modeste vêtement d'alpaga noir, pous-
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siérciix, luisant d'usage, qui flottait autour de son corps maigre comme s'il eût habillé un épouvantait à moineaux. Deux pièces de son accoutrement surtout étaient célèbres, son chapeau, un haut de forme tout démodé, sur lequel, prétendaient ses collègues, la sueur avait dessiné des contours rappelant ceux des continents sur une mappemonde, et son inséparable compagnon, un parapluie vert serré au milieu par une ficelle et portant à l'intérieur le nom de son propriétaire — A. Lincoln — inscrit en gros traits blancs ! !... Malgré l'imjDrévu de son costume et de ses allures, il y avait en lui quelque chose qui commandait et imposait le respect, — son àme, qu'on devinait par transparence...
Une des causes auxquelles Lincoln fut mêlé à cette époque de sa carrière est restée populaire dans les annales du barreau. Un jeune homme était accusé d'en avoir tué un autre, au cours d'une rixe nocturne. Un de ses camarades affirmait, sous la foi du serment, l'avoir vu porter à la victime le coup fatal. Ce témoignage accablant allait emporter la condamnation ; soudain, l'avocat du prévenu, Lincoln, se lève et demande au témoin : « Comment, à quelle lumière avez-vous suivi le drame ? —
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Mais, » riposta le jeune homme avec aplomb, « je l'ai toujours répété, à la clarté de la lune. » Alors Lincoln, tirant de sa poche un almanach portant les indications astronomiques, et se tournant vers les juges : « Messieurs du tribunal, le témoin a menti ! Voyez plutôt... A l'heure du crime, la lune ne s'était pas encore levée ! » Et l'accusé fut acquitté.
Abraham Lincoln avait largement dépassé la quarantaine. Par son labeur, il avait réalisé, sinon une fortune — ce qu'il ne posséda jamais, — mais une honnête aisance. 11 avait connu des succès politiques qui ne l'avaient pas grisé, mêlés à quelques déboires qui lui avaient fait apprécier davantage sa vie simple, laborieuse et libre. Après son refus réitéré de devenir gouverneur de l'Illinois, il avait refusé pareillement la charge de gouverneur du territoire d'Orégon, et décliné les avances flatteuses d'un célèbre avocat de Chicago qui voulait l'associer à ses affaires. Il aimait sa besogne quotidienne dans son petit bureau de Springfleld; il y jouissait en paix des progrès de SCS fils qu'il voyait grandir sous ses yeux, de l'aft'ection et de l'estime unanimes de ses concitoyens. Il ne tenait qu'à lui de rester dans ce milieu, d'y continuer sa beso-
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giie d'ouvrier probe et fidèle, puis, lorsque l'heure serait venue, de s'y préparer dans la prière et le recueillement au repos du soir...
11 ne le fit pas, parce qu'il ne le pouvait pas, parce qu'il ne le devait pas, parce que pendant des années et des années, des cris de détresse n'avaient cessé de retentir à ses oreilles, empoisonnant ses joies les plus pures, hantant ses journées, troublant son sommeil comme l'auraient fait ceux des passereaux. Les cris des esclaves, son continuel tourment ! Il les entendait depuis le jour où il avait assisté au hideux marché de chair humaine, depuis le moment où, jeune, pauvre et inconnu, il avait déposé sa vibrante proclamation sur le bureau de la Législature. Ainsi que nous le verrons au chapitre suivant, il n'avait jamais cessé de prolester contre cette iniquité de l'esclavage, de la combattre par tous les moyens possibles, d'affirmer les droits de ces frères noirs que de soi-disants chrétiens condamnaient à la pire des servitudes, à la plus atroce des abjections... Longtemps, on avait refusé d'écouter sa voix généreuse, mais maintenant, bon gré, mal gré, amis et ennemis devaient prendre parti pour ou contre les
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opprimés. Le volcan qui grondait depuis tant d'années allait bientôt, dans une formidable explosion, ébranler le Nouveau Monde jusque dans ses fondements. Et Lincoln serait le premier artisan, la plus noble victime de cette tragédie. Dans son abnégation sublime, il allait tout sacrifier à cette cause sainte, tels les preux chevaliers des anciens jours partant pour la croisade aux cris de « Dieu le veut ! » Parce que Dieu le voulait, à l'âge où il fait bon se reposer, il allait se rejeter dans la mêlée ; il immolerait à la mission qui s'imposait à lui sa tranquillité, sa paix, son bienêtre, ses affections, sa famille, ses enfants bien-aimés, il lui laisserait broyer son cœur, en attendant de lui offrir sa vie en holocauste.