‹ Abraham LincolnChapitre 8 sur 14 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Hord contre Sud

Au commencement du seizième siècle, les colons Espagnols et Portugais venus faire fortune dans l'Amérique centrale s'étaient avisés que le travail y était bien rude, sous le soleil de feu... L'un d'entre eux. Las Casas, avait, pour sa honte éternelle, proposé une solution d'une ingéniosité diabolique, acceptée d'enthousiasme par ces aventuriers sans foi, sans scrupules, sans merci, qui déjà avaient décimé si cruellement les malheureux Indiens. En conséquence, d'odieux conquistadors, débarquant en Afrique, s'étaient jetés, en bêtes de proie, sur les peuplades indigènes parsemant, çà et là, les vastes étendues du continent noir. Par le fer et par le feu, ils avaient anéanti des villages entiers, massacré des enfants, des vieillards, des femmes, supplicié les hommes qui avaient l'audace insoutenable de vouloir défendre leurs familles, leurs foyers ! Puis, en Ion-

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gues caravanes, des nègres enchaînés étaient dirigés à coups de fouet vers les ports d'embarquement, entassés sur les vaisseaux négriers qui les y attendaient. Après un voyage durant lequel ils expiraient par centaines, et, morts ou mourants, étaient jetés en pâture aux requins suivant par bandes avides la sinistre flotille, ils étaient débarqués sur le sol de l'Amérique, — de la libre Amérique ! — traînés dans des marchés d'esclaves, vendus, pour une poignée de dollars, à des maîtres qui avaient sur eux droit de vie et de mort !

A dater de ce moment, les infortunés n'étaient plus que des machines à travail, des souffre-douleurs, victimes impuissantes de la loi du fort contre le faible. Prisonniers au fond des mines d'où ils ne remontaient jamais à la lumière du jour, dans les rizières, les plantations de coton, au milieu d'un enfer de terreur et de coups, soigneusement maintenus dans une ignorance abrutissante, astreints à un labeur épuisant, ils ne respiraient, ne vivaient que pour accroître la fortune de leurs propriétaires. Des maîtres, il est vrai, traitaient humainement leurs esclaves. Mais comme ceux-ci n'étaient qu'une marchan-

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dise passant de mains en mains, ils se voyaient couramment arracher leurs enfants, leurs femmes, leurs filles qui devenaient le jouet des caprices des blancs. Eux-mêmes, à inesure qu'ils vieillissaient et s'usaient à la tâche, ils étaient revendus à des prix de plus en plus bas pour des besognes de plus en plus harassantes, un sort de plus en plus misérable, jusqu'à ce qu'à bout de souffrances, ils finissent par mourir abandonnés dans un coin comme de pauvres vieux chevaux hors de service. Heureux encore, lorsqu'ils n'étaient pas tombés au pouvoir de quelque brute sanguinaire, qui, dans un jour de colère ou d'ivresse, les assommait sous les coups ou leur faisait endurer des tortures dont les lynchages d'aujourd'hui donnent une idée atténuée ! Nul ne saura jamais quel martyre ont enduré les pauvres esclaves. Pendant deux siècles et davantage, il n'exista aucune loi, aucun décret qui réglementât leur vente, ou qui restreignit — il n'était pas question de les punir ! — le despotisme et la barbarie des planteurs.

Lorsque, après la fameuse guerre de l'Indépendance, les divers Etats de l'Amérique du Nord se réunirent pour ne former ensemble qu'une seule patrie avec un

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Gouvernement, un drapeau communs, chacun d'entre eux demeura libre de faire ce que bon lui semblait en ce qui concernait les esclaves.

Or, cette inique exploitation de l'homme par l'homme s'était surtout développée dans les Etats dits du Sud, agricoles et aristocratiques, où les fortunes consistaient principalement en grandes propriétés, en plantations de riz, de coton, de canne à sucre, qui avaient besoin des bras des nègres pour les faire valoir. Aussi, les marchands d'esclaves et les colons étaient toutpuissants dans ces territoires, leur volonté y faisait loi et le sort des noirs, comme l'administration, les affaires politiques, s'y trouvaient entièrement entre leurs mains.

Par contre, les Etats du Nord, plus civilisés, plus intellectuels, s'adonnaient surtout au commerce, aux arts ou à l'industrie. Ils n'avaient donc pas besoin du travail des esclaves, et, plutôt pour s'éviter des ennuis que pour toute autre chose, ils avaient défendu que le trafic humain fût introduit dans leurs régions. Quand un esclave du Sud avait réussi à s'enfuir de chez son maître et à gagner le Nord, il y avait droit d'asile et était considéré comme affranchi. Voilà, pendant bien long-

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temps, à quoi se bornèrent les rapports des Etats composant l'Union Américaine sur ce triste sujet. Soit dit à son excuse, le Nord ne se rendait pas un compte exact des iniquités commises dans le Sud ; pourvu qu'on le laissât tranquille, il ne s'occupait pas de ce qui se passait chez ses voisins et, en grand seigneur fier de sa supériorité, regardait avec dédain, plutôt qu'avec pitié, ces noirs en lesquels il ne voj'^ait qu'une race inférieure, abâtardie, incapable d'acquérir le moindre développement.

Si quelques protestations isolées se faisaient entendre de loin en loin, elles étaient bientôt étouffées et oubliées. Au Nord comme au Sud, ne se trouvait-il pas des prédicateurs pour excuser les pires atrocités et s'appuj^er sur la Bible pour maudire la descendance de Chanaan !

Quant au Gouvernement fédéral à Washington, €[ui réunissait en un faisceau la direction de tous les Etats, il était cupide, gangrené jusqu'aux moelles, uniquement inspiré par le souci de ses intérêts. La plupart des Présidents de la République, euxmêmes, prenaient fait et cause pour les Sudistes. Ceux-ci en profitèrent pour multiplier leurs exigences.

Sous la menace constamment renouvelée

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de se séparer de l'Union si on ne leur accordait pas tout ce qu'ils demandaient, et de former avec leurs richesses une Confédération indépendante, ils obtinrent, ouvertement ou par voies détournées, les plus flagrantes injustices, les pires exactions. Au fur et à mesure qu'un nouvel Etat se rattachait à l'Union, ajoutant un astre de plus à la bannière étoilée, ils s'arrangeaient pour que l'esclavage y fût introduit ; ils poussaient la Nation à faire des guerres auxquelles le Nord n'avait aucun intérêt, dans le seul but de conquérir de nouveaux paj'^s afin que ce soient aussi des terres à esclaves ; ils arrivèrent à s'infiltrer peu à peu, à s'installer en maîtres avec leurs malheureux nègres, dans les Etats les plus fermés à leur intrusion ; et pour comble, ils violèrent le droit d'asile en envoyant dans le Nord des agents chargés de rattraper et de ramener les esclaves évadés, au mépris des conventions qui en faisaient des hommes libres !

Alors les habitants du Nord commencèrent à ouvrir les yeux, et, voyant de plus près les misères endurées par les pauvres Africains, à s'émouvoir, à s'indigner, à leur témoigner une sympathie efficace. Des écoles s'ouvrirent pour essayer de les ins-

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triiire ; des articles vibrants furent écrits en leur faveur, et comme les journaux politiques les refusaient, des organes spéciaux se créèrent pour les publier. Çà et là, une petite flamme généreuse s'alluma dans les cœurs, tantôt éteinte au souffle du vent, tantôt se ranimant pour propager un jour le formidable incendie qui, d'un océan à l'autre, embraserait le continent. Contre les esclavagistes, les anti-esclavagistes ou abolitionistes se dressaient. On conçoit quelle divergence d'opinions et d'intérêts, quelles luttes de plus en plus aiguës cette question brûlante causait entre citoyens de la même patrie, entre membres de la même famille ! Pendant toute la première moitié du dix-neuvième siècle, la dissension s'exaspéra continuellement ; à chaque instant, dans telle ou telle ville, des bagarres, voire des émeutes éclataient entre Sudistes et Nordistes sous le prétexte le plus futile, et c'étaient, hélas ! les noirs les victimes toutes désignées des querelles dont ils avaient été la cause.

Voyant le Nord prendre toujours davantage leur parti, sachant qu'ils seraient chaudement accueillis et protégés, qu'on les aiderait à échapper aux poursuites des rabatteurs, qu'on les défendrait contre

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eux, les pauvres esclaves cherchaient de plus en plus à gagner cette terre promise. Cela ne faisait pas l'afïaire des Sudistes, et en 1850 ils arrivèrent à faire voter la Loi des Esclaves fugitifs qui leur enlevait leur dernier abri, leur dernier secours ! Cette loi infâme punissait de l'amende et de la prison les personnes qui auraient donné asile aux fuyards, elle les forçait à les livrer à leurs poursuivants et même à prêter main-forte à ceux-ci dans leur besogne maudite ! On vit alors, sans avoir le droit de l'empêcher, ces choses effroyables, de malheureux noirs, des pauvres négresses, des jeunes filles, des mères leur enfant dans les bras, traqués dans les rues des villes universitaires telles que Boston, arrachés des grottes ou des huttes forestières où ils s'étaient réfugiés, tantôt dévorés vivants par des chiens dressés à la chasse à l'homme, tantôt chargés de chaînes, ramenés sous une pluie de coups de fouet dans leur géhenne, où, pour servir d'exemple aux autres, le sort le plus affreux les attendait !

Triomphants, sûrs de leur impunité, les Sudistes ne gardaient plus aucune mesure; ils poussaient le cynisme et la cruauté jusqu'à forcer les gens les plus droits, les

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plus religieux, à coopérer avec eux dans la poursuite des fugitifs. Les abolitionistes étaient en butte à leurs injures, à leurs menaces, à leurs mauvais traitements. Ils excitaient contre eux la populace, fomentaient des émeutes meurtrières ; des pasteurs furent battus, un périt assassiné pour avoir voulu consoler les martyrs au nom du Sauveur ; la rage des négriers se tournait surtout vers les écoles qui cherchaient à libérer l'esprit des esclaves, et les imprimeries répandant les protestations indignées des abolitionistes.

Des maisons particulières dans lesquelles des chrétiens apprenaient à lire aux petits enfants noirs furent pillées, démolies ou brûlées, les iiistituteurs et les institutrices jetés en prison. Un jeune aveugle, le docteur Campbell, faillit être pendu pour avoir tenté d'instruire un nègre ; au dernier moment, quand il était déjà au pied de l'arbre qui allait lui servir de gibet, le cœur manqua à ses bourreaux pour exécuter un homme que son infirmité leur livrait sans défense ; mais il dut, pour échapper aux persécutions auxquelles il demeurait en butte, partir en Angleterre où il devint, — ce qu'il est encore, — directeur de l'Académie royale de Musique à Londres.

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Quant aux imprimeries anti-esclavagistes, il était banal de les voir assaillies par la canaille hurlante, qui les démolissait, y mettait le feu, jetait les presses dans la rivière la plus voisine, frappait les imprimeurs terrorisés ou les traînait dans les rues la corde au cou. En une de ces occasions, à Cincinnati, une jeune femme frêle et délicate d'apparence, voyant son frère, un étudiant en théologie, partir, armé d'un revolver, pour protéger une imprimerie menacée, s'écriait passionnément : « Ah ! si j'étais un homme, j'irais aussi, et je monterais bonne garde, au moins à une fenêtre. » Elle fit mieux que de prendre un revolver pour défendre les droits des opprimés, — elle prit sa plume. Au mois d'avril 1852, M'"'= Beecher-Stowe, — car c'était elle, — publiait chez un éditeur de Boston, après l'avoir fait paraître en feuilleton dans un journal abolitioniste, ce chefd'œuvre immortel : la Case de l'Oncle Tom. Tous nous l'avons lu, cet Evangile de la race noire ; tous il nous a fait pleurer... Mais ce que nous pouvons difficilement nous représenter, c'est le succès inouï, formidable qu'il obtint : trois mille exemplaires enlevés le premier jour de sa publication, dix mille en une semaine, plus de trois

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cent mille avant la fin de l'année, huit puissantes presses d'imprimerie, marchant nuit et jour, ne parvenant pas à satisfaire aux demandes qui arrivaient de tous les côtés... Le résultat moral fut plus grand encore que le résultat matériel. Traduit presque immédiatement en toutes les langues, l'ouvrage répandit dans les deux hémisphères l'horreur de l'esclavage, le désir ardent de voir cesser cette survivance du monde antique et païen. En Amérique même, il fut lu, relu, discuté dans les calmes demeures des puritains du Nord, comme sous les vérandahs fleuries des planteurs du Sud. Tandis que les négriers l'accablaient de sarcasmes et de moqueries, protestaient violemment contre ses allégations, les abolitionistes retrouvaient dans ses pages frémissantes un écho de leurs propres sentiments. Ils apprenaient à se connaître les uns les autres, se rapprochaient, réunissaient en faisceau leurs sympathies éparpillées jusque-là, leurs indignations trop longtemps stériles...

Quelques années plus tard, au cours d'une réception à la Maison Blanche, alors que la lutte meurtrière battait son plein, le Président Lincoln, apercevant M""^ Stowe dans la foule des invités, se dirigea vers

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elle, prit sa main dans les deux siennes, du geste si cordial qui lui était habituel, et, la regardant avec surprise, il s'écria : « Estce bien cette petite femme qui a fait venir cette grande guerre ! » Il avait raison d'en faire remonter jusqu'à elle la cause initiale. La Case de l'Oncle Tom, en réveillant, bouleversant les consciences, avait préparé la voie devant lui, à la façon d'un précurseur. Sans ce livre, il n'aurait probablement jamais pu accomplir lui-même sa mission libératrice. Dieu suscita la faible femme et l'homme énergique, au moment, où Il avait besoin d'eux pour réaliser son œuvre ; Il donna à l'une son génie, et à l'autre son pouvoir.

Lui, Lincoln, gardait au fond de sa mémoire des histoires navrantes sur les misères des pauvres nègres, contées par les pionniers, autour du feu de branchages, dans la hutte paternelle. Peut-être même, pendant son enfance solitaire, avait-il aperçu, dans les bois du Kentucky ou de l'Indiana, des esclaves fuyant vers les Etats du Nord, poursuivis par leurs chasseurs comme des cerfs aux abois... Jeune homme, après l'inoubliable impression rapportée du marché d'esclaves, il avait pu voir, dans rillinois considéré longtemps comme Etat

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libre, et déclaré tel par sa Constitution, des éniigrants venus du Sud, s'installer impudemment avec leurs soutire-douleurs !

Tout de suite il avait exprimé son indignation, tandis que son adversaire, Douglas, se posait au contraire en partisan des colons, — de ceux qui avaient pour eux puissance et fortune !

Les deux avocats se mirent à plaider chacun leur cause, dans les assemblées pul)liques et au tribunal, car, à une époque où la justice n'existait que pour les blancs et où les malheureux Africains étaient hors la loi, Lincoln ne craignit pas de risquer sa position, de compromettre son avenir en défendant les opprimés, en portant leur cas sur le terrain juridique.

Une fois, un nègre libre de l'Illinois, s'étant fourvoyé dans les Etats du Sud, y avait été capturé et vendu ; Lincoln plaida pour lui, fit reconnaître ses droits, et jeune, pauvre et inconnu comme il l'était, se procura assez d'argent pour le racheter, le rendant ainsi à la liberté. Une autre fois, une négresse vendue également par traîtrise avait en vain réclamé devant les tribunaux ; elle s'était entendue condamner en première instance ; Lincoln le sut, prit en mains l'affaire, l'exposa au barreau de

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rillinois, fit annuler le premier verdict et eut la joie de voir libérer sa protégée.

Ce ne sont là que deux exemples entre beaucoup d'autres ; soit dans son bureau de Springfield, soit dans les <( circuits )>, il exhortait les maîtres à des sentiments plus humains, leur rappelait leurs devoirs, encourageait les noirs, leur donnait des conseils, mettant ainsi au service de ces malheureux, si longtemps contraints à souffrir en silence, le beau don de la parole qui lui avait été confié.

Si, comme avocat, Lincoln remplit une œuvre bénie, comme homme politique il ne cessa pas non plus de lutter pour amener l'ère de la justice et de l'équité. Sa première protestation à la Législature de l'Illinois — dont nous connaissons l'insuccès, — fut suivie de bien d'autres, qui d'abord passèrent aussi presque inaperçues, mais il ne se découragea pas. « Le Seigneur, >> devait-il écrire, « est toujours du côté du droit, » et, comme son Maître, il s'y tenait résolument. En 1840, puis en 1844, l'Amérique tout entière fut vivement préoccupée par l'élection d'un Président de la République. En ces deux occasions, Lincoln prononça dans divers endroits une série de discours pour essayer de faire choisir un

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Président abolitioniste. Il ne réussit pas, mais sa tentative le rendit très populaire parmi les amis des noirs, et on commença à le considérer connne un des anti-esclavagistes les plus zélés, les plus courageux. Pendant son séjour à Washington comme membre du Congrès, Lincoln eut le cœur déchiré en voyant le trafic humain ouvertement pratiqué dans la ville, et sô développant à l'ombre même du Capitole 1 En attendant la vente, les esclaves étaient parqués dans des locaux, qui, disait-il. ressemblaient à des écuries à peine dignes d'abriter des chevaux ! Ecœuré et indigné, il élabora, tout seul, et de sa propre initiative, un décret qui abolirait l'esclavage, pour commencer et à titre d'essai, dans le district de Colombie duquel dépendait la capitale ; il n'avait pas en vue une révolution, mais une évolution ; il souhaitait que la chose s'accomplît pacifiquement ; par une disposition où se retrouve « l'honnête Abe Lincoln, » il suggérait à l'Etat de payer aux propriétaires d'esclaves la valeur marchande de ceux-ci ; ensuite on les libérerait, les instruirait, leur ferait apprendre un métier qui leur permettrait de gagner honorablement leur vie. Cette proposition, si modérée, si sage et si chrétienne à la

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fois, conquit des suffrages distingués, entre autres celui du maire de Washington qui promit de la faire aboutir, mais une telle opposition se manifesta du côté des Sudistes qu'il fallut y renoncer.

A cette même époque, Lincoln, emporté par son ardeur généreuse, eut un coup d'audace encore plus hardi que le précédent. Au mois de décembre 1847, en pleine séance du Congrès, il ne craignit pas d'interpeller directement le Président de la République à propos de la guerre du Mexique, qui n'était qu'un moyen détourné de satisfaire aux exigences des Sudistes et d'augmenter encore le nombre des Etats à esclaves. Il se montra très modéré dans ses paroles, mais d'une logique, d'une précision rigoureuse, et le Gouvernement, Président et ministres, sentit un instant vaciller sa puissance devant cet isolé, cet Inconnu de la veille, que quelques-uns de ses collègues appelaient dédaigneusement « l'homme des forêts de l'Ouest ! »

La courageuse intervention d'Abraham fît grand bruit, et, en général, se vit désapprouvée et blâmée, même parmi les abolitionistes, que tant d'audace prématurée effrayait. Ce fut certainement la cause de l'échec de Lincoln lors des réélections, et

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de la retraite momentanée qui suivit son séjour à Washington. Cependant, son mandat expiré, il fut invité par une Société anti-esclavagiste à faire une campagne de propagande avant de rentrer à Springfîeld. Il parcourut plusieurs Etats, plaidant avec tout son talent, tout son cœur, la cause des esclaves, et, par son éloquence vibrante et frémissante, lui gagnant partout de nouveaux disciples, de nouveaux partisans.

Pendant ce temps, l'autre sénateur de rillinois, Douglas, bien que de naissance il fût un homme du Nord, s'était fait remarquer par son acharnement à soutenir les esclavagistes, et avait été un des promoteurs de l'abominable Loi des Esclaves fugitifs ! Il fut réélu, lui, — il avait su se mettre du côté de la majorité ! — et, pendant que Lincoln était tranquillement retiré à Springfîeld, il continua au Sénat son œuvre néfaste, votant ou inspirant de nouveaux décrets en faveur des Sudistes et gagnant de la sorte tout ce qu'il ambitionnait, — fortune, honneurs, puissance. Deux ans après la publication de la Case de l'Oncle Tom, en 1854, il fît accepter au Capitole une proposition qui enclavait dans l'Union deux nouveaux territoires, abrogeait pour eux toutes restrictions concer-

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nant les esclaves, et par conséquent les ouvrait tout grands à la tyrannie et à la cupidité des planteurs, au travail et aux misères des galériens noirs !

Cette infamie eut dans toute la nation un immense retentissement ; c'était une preuve formelle que le Gouvernement était résolu à protéger le Sud, à étendre ses conquêtes et à étouffer les protestations indignées du Nord. Si on le laissait continuer, dans quelques années l'Amérique entière, — la moitié du monde, — serait l'enfer des esclaves !

En cette extrémité, Lincoln comprit qu'il devait faire abnégation de lui-même et de tout pour se rejeter dans la lutte. 11 disait à ses auditeurs : « Ayant déterminé avec une entière droiture quelle est la ligne du devoir, redoublons de confiance en Dieu et allons de l'avant sans crainte et avec des cœurs virils. « Une fois de plus, il fît luimême ce qu'il conseillait aux autres. Devant l'ordre de sa conscience, il murmura : « Me voici... » et grave, résolu, avec la fermeté d'un chrétien et d'un héros, il alla où Dieu l'appelait.

De nouveaux discours qu'il prononça contre l'odieuse attitude et la lâcheté du Gouvernement causèrent une impression

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énorme ; le parti abolitionistc ou républicain se mit à considérer l'humble avocat de Springficld comme son véritable chef, et, en 1856, à la suite d'une Convention nationale, il le proposa pour candidat à la viceprésidence de la République des Etats- Unis. Abraham ne fut pas élu, mais le fait seul qu'on avait spontanément songé à lui pour occuper ce poste donne une mesure des espoirs qu'on fondait sur sa noble nature, sur ses facultés et son talent.

Peu après, Douglas étant arrivé au terme de son mandat, revint dans Flllinois ; un nouveau siège de sénateur se trouvait donc vacant ; tous deux, Douglas et Lincoln, posèrent leur candidature. Tous les regards se tournèrent vers ces hommes, champions de deux principes opposés, incarnant chacun un idéal différent, dont l'un personnifiait le Sud avec ses ambitions insatiables, l'autre le Nord avec sa généreuse révolte... Lequel l'emporterait, lequel ferait triompher sa cause ?... Le Nord ou le Sud ?...

Les rivaux, pour propager leurs idées, organisèrent une grande série de débats contradictoires, qui eureat lieu dans sept villes différentes de l'Illinois, à l'automne de 1858. Chacune de ces conférences réu-

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nit de mille à quinze cents assistants qui les suivaient avec un intérêt passionné. Le beau Douglas voyageait par train spécial, avec un grand luxe, escorté de secrétaires et de domestiques, et précédé d'un canon qui saluait partout son entrée triomphale par une salve de trente-deux coups ! L'honnête Abe Lincoln, lui, arrivait le plus souvent à cheval, sur son fidèle « Tom », fatigué, couvert de poussière, et long, maigre, échevelé, tel un Chevalier de la Triste Figure, formant avec son brillant adversaire un contraste achevé !

Au cours des débats, l'orgueilleux Douglas l'accablait de sa supériorité. Lorsqu'il sentait le terrain se faire moins sûr et la sympathie des électeurs lui échapper, il tournait la question, et, jetant délibérément de côté politique et esclavagisme, il mettait en cause la personne de Lincoln, l'attaquait par son seul point vulnérable : le ridicule, le couvrait de railleries, de sarcasmes et d'injures... Une fois il énuméra, en se moquant de lui, tous les métiers de sa jeunesse et les déboires qu'il avait rencontrés dans chacun d'eux ; un autre jour, s'étant procuré le texte d'anciens discours de Lincoln, il les lut en le contrefaisant et en insistant sur les points faibles... Il fut tout simplement odieux !

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Mais souvent Abraham, avec son esprit d'à-propos et la fine drôlerie de ses réparties, sut mettre les rieurs de son côté ; c'aurait été un rude jouteur s'il n'avait l)as été si bon ! Jamais il n'imita la tactique déloyale de son ennemi ; il observa dans ses discussions la mesure et la courtoisie dont l'homme soi-disant bien élevé manquait totalement ; et — trait admirable de l'élévation de son caractère, — il ne lui garda pas rancune pour toute la boue dont il avait essayé de le couvrir. Le célèl)re philosophe Emerson l'a justement remarqué : « Le cœur de Lincoln était grand comme le monde, mais il n'y avait pas dedans assez de place pour conserver le souvenir d'une offense. »

L'élection eut lieu... Ce fut le méchant qui triompha ; Douglas se vit élu. Lincoln avait consacré toute sa fortune à cette campagne électorale, une fois de plus il retomba dans la pauvreté, à tel point, écrivait-il à un ami, qu'il n'avait « pas même assez d'argent pour faire face aux dépenses de son ménage, » et que pour y pourvoir il dut se remettre à la pratique du barreau ! Mais le résultat moral était acquis, partout les petites graines qu'il avait semées poussaient dans les cœurs, et le temps approchait de plus

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en plus où il allait falloir mettre la faux à la moisson.

Durant l'année qui suivit les grandes luttes oratoires du « Nord contre Sud, » un événement tragique bouleversa l'Amérique et l'univers civilisé. Ce fut l'affaire John Brown.

John Brown était né au Connecticut, en 1800, d'une famille puritaine ; c'était luimême un puritain fervent. Il se destinait au pastoral, mais une grave maladie des yeux l'obligea à abandonner ses études religieuses. Il passa sa vie à travailler de ses mains, dans une position voisine de la misère. Très jeune, il avait été, comme Lincoln, le témoin douloureusement impuissant des scènes navrantes de l'esclavage. En 1859, à la tête d'une petite bande de partisans, il attaqua l'arsenal de Harper's Ferry (Virginie), s'en empara et proclama la liberté des esclaves des environs. Ceuxci, sachant trop bien ce qui les attendait s'ils cherchaient à secouer le joug, n'osèrent se joindre à leurs défenseurs. La milice reprit l'arsenal ; John Brown, prisonnier, fut condamné à mort.

Cette sentence causa une indignation unanime. De l'Ile de la Manche où il était exilé, Victor Hugo adressa au Gouverne-

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ment des Etats-Unis, pour obtenir la grâce du (( rebelle, » une de ces lettres de flamme dont il avait le secret :

H Puritain, religieux, austère, plein de l'Evangile, Christus nos liheravit, il a jeté à ces hommes, à ces frères, le cri d'affranchissement...

« Oui, que l'Amérique le sache et y songe, il y a quelque chose de plus effrayant que Gain tuant Abcl, c'est Washington tuant Spartacus. »

Cette protestation resta sans effet... Le 26 décembre 1859, lendemain de Noël, John Brown fut pendu. On raconte qu'en se rendant au supplice, encadré de deux rangs de soldats armés, il s'arrêta pour embrasser et bénir un petit nègre qu'une jeune esclave élevait vers lui en pleurant... Au Musée Victor Hugo, à Paris, on voit un dessin du Maître — silhouette saisissante et terrible, — représentant le mort pendu à son gibet, avec ces mots en exergue : Pro Christo siciit Christus — Pour le Christ, comme le Christ — et Ecce. — Voici.

Le supplice de John Brown fut vraiment le prologue de la tragédie que terminerait la mort de Lincoln. Ces hommes, à l'âme fraternelle, ont voulu, par des moyens différents, atteindre le même but. Le nom du

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premier, bien que presque oublié, mérite d'être rappelé près du nom illustre de l'autre, puisque tous deux se sont sacrifiés à la même cause sacrée, en ont été les martyrs.

Malgré l'échec de Lincoln, de tous les côtés on l'appelait, on voulait entendre sa voix éloquente se prononçant en faveur des esclaves. Partout il embrasait les cœurs d'indignation, partout il faisait verser des larmes de sainte pitié... Il répétait, sans se lasser jamais, que ces parias, ces bêtes de somme, une fois libres, seraient capables de s'instruire, de s'élever, de devenir des hommes utiles, des citoyens qui accroîtraient la richesse et la gloire du pays. Sachant à merveille l'art de persuader, de convaincre ses auditeurs, tour à tour il s'adressait à leur sensibilité, à leur raison, à leur intérêt, à leur patriotisme, et ceux qui, en venant l'écouter, apportaient avec eux leurs préjugés les plus solidement enracinés, en sortant de ses réunions étaient transformés en ardents abolitionistes.

En février 1860, Lincoln accepta l'invitation d'une puissante société anti-esclavagiste de New-York à venir prononcer un discours sous ses auspices. Ce ne fut pas

sans quelques hésitations, cependant, que, toujours intimidé par sa pauvre personne, il envisageait l'idée de parler dans cette grande ville, dans ce milieu si nouveau, si supérieur...

Arrivé à New- York le matin de la conférence, il se promenait sans but par les rues, lorsqu'il entendit une suave musique venir jusqu'à lui. Il s'arrêta, prêta l'oreille... C'étaient les élèves d'une école du dimanche, qui chantaient un de ces simples cantiques qui vous prennent à l'âme, — peutêtre un de ceux-là dont sa mère l'avait bercé dans la forêt natale, ou qu'Anne Rutledge répétait de sa voix fraîche et douce, dans l'église de New-Salem... L'hymne terminé, au lieu de reprendre sa route, ce grand ami des petits entra, s'assit à l'écart, écouta la leçon et se mêla aux prières avec autant de simplicité que les enfants qui l'entouraient. Un moniteur remarqua cet étranger un peu bizarre, mais à l'air si triste et si bon, vint à lui et lui demanda s'il voudrait dire quelque chose aux élèves. Lincoln se leva avec son délicieux sourire, se plaça devant les bambins et commença à leur raconter des histoires... Il aurait fallu voir toutes ces petites figures radieuses tournées vers lui, tous ces yeux

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brillants, toutes ces lèvres roses qui, dès qu'il faisait mine de s'arrêter, suppliaient avec ardeur : « Encore, Monsieur ! Encore ! )) Ce fut un des triomphes oratoires qui dut lui causer le plus de joie ! Comme enfin, il allait s'esquiver, le moniteur reconnaissant l'arrêta, et le pria de bien vouloir lui dire son nom : « Abraham Lincoln, de l'illinois, » répondit-il modestement. Quelques heures plus tard, le président de la Société abolitioniste l'introduisait en ces termes devant les hommes distingués qui se pressaient dans l'immense salle de conférences :

« Messieurs de New- York, c'est pour moi un très grand honneur de vous présenter le futur Président des Etats-Unis, M. Abraham Lincoln. »

Un des auditeurs de cette mémorable séance a résumé de la sorte ses impressions : « Voici quarante ans que j'ai vu et entendu pour la première fois Abraham Lincoln, mais le souvenir que j'ai gardé de lui est ineffaçable... 11 ressemblait à tous égards à un de ces gens d'humble condition parmi lesquels il aimait à être compté. A première vue, il n'y avait en lui rien d'impressionnant ni d'imposant, excepté sa grande taille qui lui faisait dépasser

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(les épaules le niveau de la foule ; ses vêtements pendaient disgracieusement autour de sa stature gigantesque, sa figure était d'une pâleur livide sans la moindre trace de couleur ; ses mains portaient les empreintes et les cicatrices des luttes et du travail manuel ; ses yeux profondément enfoncés étaient tristes et anxieux ; son expression au repos donnait peu l'idée de la merveilleuse intelligence qui l'avait élevé de la dernière à la première place parmi ses concitoj^ens. Comme il causait avec moi avant la réunion, il semblait gêné, mal à l'aise, avec cette sorte d'appréhension que doit éprouver un jeune homme se présentant devant une société nouvelle et étrangère dont il craint les critiques... Quand il parla, il fut transformé ; ses yeux brillèrent, sa voix s'éleva par degrés, sa figure se mit à resplendir et sembla illuminer l'assemblée tout entière ; pendant une heure et demie, il tint son auditoire palpitant dans le creux de sa main. »

Lincoln, en effet, se montra plus éloquent que jamais ; des applaudissements frénétiques, terrifiants, dit encore un témoin, saluèrent sa péroraison, et, à l'issue de la réunion, tous ses auditeurs étaient prêts

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à confirmer les paroles flatteuses du président ! Dans plusieurs autres grandes villes où l'avocat des esclaves se rendit ensuite, on l'acclama également comme le seul homme digne de diriger, de sauver la nation.

De fait, le pays préparait une élection présidentielle. Après des discussions très agitées, le parti républicain se décida à choisir Lincoln comme seul et unique candidat, à concentrer sur lui tous ses suffrages. Les esclavagistes ou démocrates, naturellement, présentèrent Douglas ! Bientôt les autres concurrents furent évincés ; la lutte suprême se concentra entre ces deux hommes, entre l'abolitionisme et l'esclavagisme !

L'année 1860 se passa en luttes politiques âpres et violentes, en scrutins éliminatoires pour lesquels l'Amérique se passionna ; Lincoln laissa agir ses partisans et resta à l'écart, dans le silence, attendant, priant, s'en remettant à la volonté de Dieu, et prêt à obéir, quelle que soit la voie que son Maître ouvrirait devant lui. Après avoir éveillé la volonté populaire, il se sentait emporté par elle comme par un torrent et ne cherchait pas à revenir en arrière. Mais il était profondément peiné de la haine grandis-

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santé que lui témoignaient ses adversaires, et du dédain dont les riches, les puissants cherchaient à l'écraser à mesure qu'il approchait du but. Il ne trouvait même pas grâce aux yeux des gens d'église. Un jour, causant avec un ami, il en vint à déduire que sur les vingt-trois pasteurs de Springfield, trois seulement, l'heure venue, se déclareraient en sa faveur ! Tirant de sa poche le Nouveau-Testament qu'il portait toujours sur lui, il s'écria : « Comment, ce livre en mains, des chrétiens peuvent-ils admettre, excuser l'esclavage ?... Comment voteront-ils pour son maintien ?... Voilà une chose que je ne puis comprendre ! » Après un moment de douloureuse réflexion, il ajouta ces belles paroles : « Je sais qu'il y a un Dieu, et que ce Dieu hait l'injustice et l'esclavage. Je vois venir l'orage, et je sais que sa main l'a préparé. S'il a une place et de l'ouvrage pour moi, — et je crois qu'il les a, — je suis prêt à les remplir. Je ne suis rien, mais la vérité dans la liberté est tout ; Christ l'a enseigné, et Christ, c'est Dieu... Douglas ne se soucie pas que l'esclavage soit aboli, mais Dieu s'en soucie, l'humanité s'en soucie, moi je m'en soucie aussi, et avec l'aide de Dieu, je ne faillirai pas à ma tâche. »

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Tandis que les hypocrites, les pharisiens accablaient Lincoln de leur mépris, ne voulant voir en lui qu'un « avocat campagnard de troisième ordre, » dans les classes moyennes il était de plus en plus populaire ; les foules l'adoraient, avec un mélange de respect et de familiarité affectueuse ; dans les rues, les camelots criaient en offrant son portrait : « Voici notre cher vieil Abe ! Il serait tout à fait présentable si seulement il était mieux peigné. » Entre mille traits amusants ou touchants qui précédèrent l'élection, une bonne vieille de New-Salem fit exprès le voyage de Springfield afin d'apporter au candidat une paire de chaussettes qu'elle lui avait tricotées aux veillées « pour mettre quand il serait président ! » Une petite fille de onze ans, ayant vu sa photographie dans un journal, lui écrivit pour l'interroger sur sa famille, et lui déclarer qu'elle l'aimait de tout son cœur, mais qu'à son sens, il serait beaucoup mieux s'il portait des favoris! (11 était complètement rasé). Et l'excellent papa qu'était Lincoln, au milieu des tourments et des travaux de toutes sortes qui le harcelaient, trouva le temps de lui répondre par ce billet, — on croit voir son sourire en l'écrivant !

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(( Springfield, Illinois, 19 octobre 1860.

(( Miss Grâce Bedell.

« Ma chère petite Mademoiselle, K Votre gentille lettre du 15 m'est bien arrivée. Je regrette la nécessité où je suis de dire que je n'ai pas de fille. J'ai trois fils, un de 17 ans, un de 9, un de 7. Avec leur mère, ils constituent toute ma famille. Quant aux favoris, n'en ayant jamais porté, ne croyez-vous pas que si je commençais maintenant, les gens me trouveraient bien prétentieux ?

(( Avec tous les bons vœux de votre sincère ami,

« A. Lincoln. »

Dans la nuit du 6 novembre 1860, dans le bureau de poste de Springfield, quelques employés veillaient à la clarté blafarde des becs de gaz, en la seule compagnie d'un homme auquel ils passaient, au fur et à mesure de leur réception, des centaines et des milliers de télégrammes qu'ils enregistraient sans trêve... Lincoln recevait, de tous les points de l'Union américaine, les résultats du vote de la nation. Vers deux heures du matin, tous furent connus. Un

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million 800 mille électeurs s'étaient déclarés pour lui, — dont pas un seul du Sud ! — un million 300 mille pour Douglas...

Abraham Lincoln était Président des Etats-Unis.

En rentrant chez lui où l'attendait anxieusement sa femme, il lui dit : « Mary, nous sommes élus ! )) Etrangère aux préoccupations, aux responsabilités surhumaines que ces mots impliquaient pour son compagnon, M™^ Lincoln goûta enfin l'orgueilleux bonheur désiré et attendu depuis plus de vingt ans.

Accablé de fatigue et d'émotion, Abrahani se jeta sur un lit de repos, mais ne put dormir ; une chose étrange se produisit alors. Cet homme si pieux et si religieux n'était pas dénué d'un peu de superstition ; depuis son enfance à demi-sauvage, il croj^ait aux rêves, aux visions, aux pressentiments, comme à des messages envoyés d'En-Haut pour guider les hommes dans leur route, ou leur prédire les mystères de l'avenir. Or, cette nuit-là, tandis qu'il reposait, il vit dans une glace placée en face de lui sa silhouette gigantesque se réfléchissant en double : l'une très nette, l'autre floue et indistincte et portant sur ses traits comme la pâleur de la mort. Impression-

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ne malgré lui, il se leva et sortit de la chambre pour échapper à cette vision, mais quand il revint, une seconde, puis une troisième fois, la double image se dessina encore dans le miroir... Il en parla à M™^ Lincoln, et ensemble ils déduisirent de cette angoissante prophétie qu'il serait élu président deux fois, mais ne vivrait pas jusqu'à l'achèvement de son second terme. Selon la coutume, le nouveau Président ne devait entrer à la Maison Blanche qu'au mois de mars. L'hiver fut terrible. Le Sud sentait sa proie humaine lui échapper, et se refusait à comprendre que Lincoln itrrivait au pouvoir en ami de la paix, ;miuié de sentiments de bienveillance, de bonté et de fraternité envers tous les hommes. Chez les esclavagistes, en apprenaant son élection, le cri fut unanime, comme celui des méchants de la parabole : « Nous ne voulons pas que celui-ci gouverne sur nous ! » Le 20 décembre, l'Etat de la Caroline du Sud se sépara de l'Union, et envoya à ses voisins une circulaire secrète pour les engager à suivre son exemple ; cinq Etats l'imitèrent en janvier, un sixième en février. Tous les sept déclarèrent qu'ils ne faisaient plus partie des Etats-Unis, s'organisèrent en « Confédération des Etats du

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Siid, )) élirent un Président dissident, Jefferson Davis, et prirent une attitude agressive, qui montrait leurs desseins menaçants.

Le Nord, bouleversé, commença à regretter l'élection de Lincoln. A Washington, les membres du Gouvernement — ses futurs collaborateurs ! — firent tout leur possible pour ruiner son œuvre, avant même qu'il l'eût commencée, et pour le livrer sans défense à ses ennemis. Le ministre de la marine dispersa la petite flotte américaine aux quatre coins du globe ; le ministre des finances laissa vide le trésor ; le ministre de la guerre disloqua l'armée et jDilla les arsenaux du Nord pour approvisionner ceux du Sud en armes et en munitions ! !

L'orage venait plus vite encore que ne l'avait supposé Lincoln. Le peuple, effrayé par ces premiers grondements avant-coureurs de la Révolution, tournait vers son élu des mains suppliantes. Chacun se demandait avec angoisse s'il serait assez fort, assez énergique pour tenir tête au déchaînement de tant de haines et de colères.

Avant de prendre son poste de Chef d'Etat, il voulut, par une inspiration toucliante, aller embrasser sa belle-mère dans le petit domaine qu'il lui avait donné. L'en-

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