‹ Abrégé d'histoire de FranceChapitre 100 sur 108 · LUTTE DE TDRGOT CONTRE LA REINE · texte numérisé non relu

LUTTE DE TDRGOT CONTRE LA REINE

Contre un pareil ministre, la route était toute tracée : i" rappel du Parlement; 2^ attaque violente sur le point où Turgot était plus vulnérable, la liberté des grains, la cherté da blé qui viendrait au printemps.

Turgot avait dit franchement que, si dans ses réformes il touchait la noblesse, non le clergé encore, c'était € parce qu'il ne faut pas se faire deux querelles à la fois. » Personne ne doutait qu'il ne reprît bientôt les projets de HachauU. Le clei^é menacé s'unit à ses ennemis mêmes, seconda de son mieux les Choiseul et le Parlement.

Les aigres résistances du Parlement trouvaient appui ians les gros marchands de Paris, les six corps de métiers. Lafiëre boutique héréditaire fut furieuse, autant que Versailles. Turgot eut contre lui les seigneurs et les épiciers.

Contraste curieux. L'étranger admirait. En France, tout paraissait hostile. Marie-Thérèse elle-même est frappée de la grandeur des résultats. La Hollande rend à Turgot un hommage significatif. Elle montre sa confiance, offre ses capitaux à un faible intérêt. Ce sage peuple voyant en dix-huit mois l'ordre merveilleusement revenu, sent bien que, pour la première fois, c'est un homme qui conduit la France.

Lutte de Targot contre Marie-Antoinette — Sa chute

(1 776). — Son combat intérieur, obscur, mais violent, était contre la reine. La faiblesse, l'embarras du roi, étaient d'être obligé de payer sa femme, comme il eût fait d'une maîtresse. La reine avait quatre millions par an. Mais elle voulut renouveler la charge très coûteuse de surintendance. On sentit que Marie-Ântoinetle ferait bientôt chasser Turgot. Le Parlement le crut mûr, près de tomber, l'attaqua sans ménagement. On censura une brochure (de Voltaire) qui le défendait. On condamna, on fit brûler par le bourreau un livre modéré, très sage, d'un commis de Turgot

(mars {776). Coup violent. Il voyait bien sa chute et regrettait de succomber avant d'avoir pu essayer la troisième partie de sa révolution, son plan d'instruction et de municipalisation. Dans les dangers qu'il prévoyait, il frémissait de laisser ce peuple orphelin qui irait, ignorant, barbare, à sa grande crise, sans nulle préparation. Dans une lettre éloquente, il dit au roi tout ce qu'il voit venir, lui montre la voie où il s'engage, cette voie où un roi n'a plus que l'option d'être ou un Charles IX, ou un Charles P% le choix de la mort ou du crime.

Quel que fût son chagrin de quitter le pouvoir quand il était si nécessaire, de quitter Louis XVI que très réellement il aimait, il resta immuable, inflexible, sur une question : « Point de guerre! Le premier coup de canon serait pour nous la banqueroute. >

Si l'on en croit les parents de Turgot,en mai 1776, une personne de la cour présente au Trésor un bon signé du roi, un de ces acquits au comptant que le roi avait tant promis à Turgot de ne plus signer. Bon énorme ! un demimillion !

Turgot ne veut payer, court au roi. « On m'a surpris, i dit celui-ci embarrassé. — Sire, que faire? — Ne payez pas. > — Turgot ne paya point, et trois jours après fut destitué.

Malesherbes et Turgot s'en vont le même jour. Saint- Germain, arrêté dans sa réforme militaire, reçoit un surveillant, meurt bientôt de chagrin.

Voltaire pleura. Et, ce qui est frappant, Frédéric et Marie-Thérèse sentirent la perte de la France. La reine a honte, veut faire croire à sa mère qu'elle n'a nulle part à l'événement.

Turgot avait quitté sa place avec douleur. La corvée rétablie lui arracha des larmes. Il sentit qu'avec lui tout s'en allait, que c'était fait de la prudence, que la France, lancée

ALLUNGE AVEC L'AMÉRIQUE. . 493

dans la guerre ruineuse, l'emprunt illimité, irait les yeux fermés à la sanglante expérience, irait par le fer et le feu.

Alliance avec l'Amérique. — Guerre avee l'Ang^le-

ferre. — Politique du roi. — Deux mois après la chute\ de Turgot, TAmérique en péril vient ici demander secours \ (17 juillet 1776). Que répondra la France?

Qu'elle-même succombe, qu'elle est obérée, ruinée? Non, la France emprunte un milliard, se perd et sauve TÂmérique. y/

Nous devrions, ce semble, baîr ces colons qui ont pris \ les pays découverts par nous, qui tuent nos amis les sau- ^ vages, qui choisissent pour général Washington, l'homme même dont le nom ouvrit tristement la guerre (1755) par l'accident de Jumonviile. Grands motifs pour haïr? Cely n'arrête rien. L'Amérique est reçue sur le cœur de la France et la France lui dit : « Tu vaincras ! »

Le prévoyant Franklin avait arrangé deux machines, l'une en France, l'autre en Angleterre. En France, il avait un ami, le médecin Dubourg, lié avec Yergennes, et qui obtint quelques secours secrets. Tout cela était lent. L'Angleterre achetait, lançait sur l'Amérique une armée de Hcssois, ces durs soldats du Rhin. Les heures étaient comptées. La chance était mauvaise, si la brûlante activité de Beaumarchais n'eût tiré de l'argent d'ici et de l'Espagne, et tout, armes, habits, canons, jusqu'aux chaussures, n'eût mis là sa fortune, celle de ses amis, dans la scabreuse affaire, excellente pour ruiner.

Tout y était obscur, la question elle-même de savoir si vraiment l'Amérique voulait être délivrée. Nul accord et personne n'eût pu dire la majoriié. Sparks (tr. Guizot) nous dit la chose au vrai. Les royalistes étaient au moins aussi nombreux. Les fils des purilains, malgré tout ce qu'on croit, n'étaient nullement républicains. Leur grand livre, les Psaumes, c'est le livre d'un Roi. La Bible, sur la

HiST. DE FR. Temps modernes. ii. — 28

royauté comme sur tout, dit le pour et le contre. Cei gens d'esprit biblique étaient des sujets fort soumis, attachés à leur GeorgeSy admirateurs aveugles de l'Angleterre, chapeau bas devant elle, éblouis de lord Clive et de la conquête des Indes, stupéfaits de cette grandeur.

A ce moment le roi, engagé avec l'Amérique, fit tout ce qu'il put pour agir peu, ne pas trop &cher l'Angleterre, et pouvoir aider son beau-frère, Joseph II, contre la Prusse. Sous mains il lui donne un secours de quinze millions, tandis qu'il refuse à l'Amérique l'argent qu'elle espérait. 11 ne le donna qu'à regret plus tard. Joseph guettait la Bavière, rélecteur était près de la mort. Frédéric l'arrête et lui prend la Bohême. Marie-Thérèse éperdue crie à sa fille : < Sauvez, sauvez notre maison I >

Cependant l'Espagne rejoint notre flotte. Nous allions avoir 63 vaisseaux de ligne. Portsmouth n'était pas en défense. Quarante mille Français attendaient sur nos côtes qu'on les lancàt sur l'autre bord. Mais le roi oublie tous les plans, les projets de descente en Angleterre. Il s'agit de sauver Joseph II, notre intervention lui valut un morceau de Bavière et les quinze millions.

Ce ne fut qu*en juillet que nos énormes flottes tinrent la mer. L'Angleterre frémissait. Elle n'avait que 38 vaisseaux et l'Irlande derrière elle. Qui empêchait l'attaque? Le courage manquait à Versailles, on eut peur de prendre Porlsniouth, de saisir Liverpool, de fermer la porte aux négo* dations.

Cependant M. de Lafayette était parti le 26 avril. Un homme de vingt ans, dans sa première année de mariage, laisse sa femme enceinte, secrètement achète un yaisseau, malgré sa famille, les défenses du roi, les menaces, s'embarque et traverse la mer. Lui-même, il a écrit ce mot simple, 'héroïque: < Dès que je connus la querelle mon cœur fut enrôlé, et je ne songeai plus qu*àrejoindre mes drapeaux, i

MINISTËRË DE NEGKER. 405

L*effet fîit admirable. Les Français affluèrent. L'Amérique eut des armes et sur-le-champ vainquit (1777). Le contre-coup de joie fut tel ici que le roi, que Yergennes, hésitants, frémissants, furent entraînés par le public. La France s'allia. Le roi n'eut qu'à signer (février 1778).

Hinlstève de IVecker. — Sa ehiito (1781). — Il était

entendu qu'il s'agissait pour nous de nous perdre et de nous ruiner. Hais cela n'était pas facile. Personne ne voulait nous prêter. Il y fallut un homme de talent, de ressources, un banquier admirable. Personnage un peu ridicule par sa vanité, son pathos, pédant fils de pédant, M. Necker n'était pas moins un homme honnête et bon, noblement désintéressé, qui, par sa probité, son honorable caractère, encouragea l'Europe à prêter à !a France, mit celle-ci à même de courir à son gré dans la voie de la banqueroute. Sa vertu, ses talents, funestes à la patrie, ont sauvé l'Amérique, servi le genre humain.

Un fermier général qui l'aime peu en fait, malgré lui, cet éloge : c Sa sensibilité avait pour but les hommes en masse. Elle tenait surtout d'un esprit d'ordre et de justice. >

Tout dépendait de ce que pourrait M. Necker. L'emprunt longtemps facile, tarissait. Il fallut en venir aux économies difficiles, scabreuses, à la maison du roi, où quatre cents charges furent supprimées à la fois. Grand coup qui achevait de tourner la cour contre Necker. Il devait ou périr ou grandir par l'appui du peuple. Il grandit, publia son célèbre Compte rendUy première révélation (incomplète encore, il est vrai) de l'état réel des finances. La foi de l'honnête homme à la lumière, à la publicité, eut deux effets profonds : il éclaira la France, il sauva l'Amérique. L'emprunt devint possible. On lui porta deux cent millions.

Sans augmenter l'impôt, il a donc pu faire face à cinq

années terribles. — c En chargeant l'avenir r » — Sans doule, mais il lui crée un monde, el l'avenir le remercie.

Les années 80-81 sont la gloire de la France. Elle y est la grande nation.

D'un côté, elle pose la vraie loi de là guerre humaine, le respect dû aux neutres. Elle couvre les faibles (Hollande Suède, Danemark, etc.) de la brutalité anglaise. La Russie, dans le Nord, établit ce droit maritime, ferme la Baltique à la guerre.

D'autre part, on finit par ce qui eût dû commencer, on donne des troupes à l'Amérique sous Rochambeau, avec cette noble déférence de le subordonner à Washington. Le 28 septembre, huit mille insurgés, autant de Français, enferment dans York-tov^n l'armée anglaise. Lafayette menant une colonne d'Américains, Yiomesnil un des Français, enlèvent les redoutes qui la couvrent. Et les Anglais se rendent. Leur flotte, qui venait au secours, disparaît. L'Amérique est libre. € L'humanité a gagné la partie. »

La France garde la gloire et la ruine.

L'économie était partie avec Turgot, en mai 1776. Avec Necker, s'en va le crédit, mai 1781.

Il tombe. Ses successeurs incapables, Joly, d'Ormesson, aux quatre cent millions que Necker emprunta en cinq ans, en ajoutent autant en trois ans.

La Franee traite avec l'Ang^leterre (1 783). — La guerre

nous dévorait. Les Polignac avaient fait deux ministres, Castries, Ségur, gens de mérite, mais sous qui la guerre, la marine, deviennent énormément coûteuses. Ministres aristocrates. Sous Ségur, plus d'officiers qui ne soient nobles. Sous Castries, l'insolent et violent corps de la marine, à son aise écrasa les bleus (les roturiers). D'ËslaiDg fut écarté pour faire place à De Grasse, qui attache son nom à Tune de nos plus terribles défaites. L'intrépide Suf-

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