‹ Abrégé d'histoire de FranceChapitre 103 sur 108 · MINISTÈRE DE GALONNE · texte numérisé non relu

MINISTÈRE DE GALONNE

monta sur les toits. Il dépassa l'attente, troubla, attendrît tout le inonde.

Son pourvoi, sa lutte furieuse contre les nobles de Provence, le menaient à Paris. Il y était connu, dès longtemps annoncé par son beau livre des Prtsons, par ses procès, surtout par une action fort généreuse qu'il fit dans ses embarras même , sa Défense de Genève, alors occupée, écrasée par une armée de Louis XVI. On allait bientôt reconnaître en lui la grande voix de l'époque.

Ministère de Caionne. — Calonne fut créé par la coalition qui se fit un moment entre Trianon et les princes, entre les Polignacs, Monsieur, d'Artois, Condé. Marie- Thérèse et Choiseul étaient morts. Marie-Antoinette, d'autant plus flottante au gré des Polignacs prit celui qui la perdit et la royauté elle-même.

Un petit magistrat, taré et endetté, que les Parlements détestaient, que Maurepas appelait un panier percé, était Juste celui que pour toute raison on aurait dû exclure

Que fait-il, l'imprudent? Il va fournir des pièces pour instruire son procès, pour préparer de loin le procès qui finit au 21 janvier. Son système neuf, ingénieux, est de dépenser le plus possible de refaire les fortunes privées. Cent millions ont passé À ce joyeux avènement pour les princes et les Polignacs. Il achète les terres des seigneurs obérés au prix qu'ils veulent.

Est-il juste pourtant de tout rejeter sur Calonne, pour excuser le roi? Mais bien longtemps avant Calonne, depuis mai 76, Louis XVI est retombé dans la vieille voie de Louis XY, le gaspillage des acquits au comptant. Aux années les plus pauvres, le roi est le plus généreux.

En 1785, l'année qui suit la sécheresse, la stérilité de 84, une année presque de famine, il donne cent trentesix millions.

On voudrait nous faire croire qu'il fut surpris de la ré-

vélation du déficit, qu'il avait ignoré ou n'avait pas compris les actes déplorables qu'il signait tous les jours. C'est le mettre bien bas, dire qu'il n'avait gardé nul sens de ses devoirs.

Pouvait-il ignorer la somme énorme dont Galonné au début paya, gorgea ses frères? Pouvait-il ignorer Tachât de Rambouillet (si inutile), pour étendre ses chasses (quatorze millions)? Et les quinze millions qu'il paya l'achat de Saint-Cloud?

Le roi connaissait Galonné et ne l'accepta qu'à regret. Il le trouva commode et agréable, ne Testima jamais. La reine, il faut le dire, fut réellement la seule personne qai ait profondément agi sur lui. Par elle, la cour de Trianon, et même la grande cour de Versailles, non seulement le domina, mais le changea, le transforma. On cherchera en vain; on ne pourra trouver aucune autre puissance qui ait pu opérer cette étrange métamorphose. On eût pu la prévoir lorsqu'on 74 elle lui fit chasser ceux qui Téclairaient sur l'Autriche, et quand deux ans plus tard elle lui fit renvoyer Turgot.

Lorsque Galonné fut à bout d'haleine, quelqu'un lui suggéra (d'assembler les notables). Wirabean assure que c'est lui. Il espérait mener ainsi Galonné aux États généraux. Gontre le Parlement qui se disait la France, on faisait apparaître une certaine figure qu'on disait la France ellemême. Une faussepetite France, choisie, triée adroitement, d'une centaine de notables. Henri lY autrefois fit jouer cette comédie. Le fond était ceci : Ces notables, arrivant sans droit, par simple choix du roi, pouvaient l'aider, mais ne le gênaient guère. Selon les occurrences, c'était peu ou beaucoup. Tantôt on disait : c C'est la France. > Tantôt on disait : c Ce n'est rien. »

Galonné et sa tête légère, son profil de renard, sa petite perruque, était une mesquine figure pour x hâblerie re-

MINISTÈRE DE CALOMNE. 503

doutable qu'il apportait à rAssemblée. Il exposait les maux publics avec sévérité, comme s'il n'y eût été pour rien. Il montrait l'impuissance dans les palliatifs^ ajoutant ce mot solennel :

c Que reste-t-il qui supplée?... LES ABUS. »

c Oui, Messieurs, dans les abus se trouve un fonds de richesse que l'État adroit de réclamer. Dans la proscrip* tion des abus réside le seul moyen desubvenir aux besoins. Et le plus grand des abus serait de n'attaquer que les petits. Ce sont les plus considérables, les plus protégés qu*ii s'agit d'anéantir. > Là, l'Assemblée se regarda. Qui siégeait? Les abus eux-mêmes.

Dans un langage magnifique, il rappela le déficit, mal antique de l'État, qui se perd dans la nuit des temps. Sa poésie pompeuse brouilla tout Ce qu'on en comprit, c'est que le déficit s'était accru sous Necker, qu'à son départ, il fut de quatre-vingt millions par an.

Ainsi, il aurait mis le plus fort sur le dos de Necker, détourné le public sur un autre terrain, Texamen du Compte rendu de celui-ci, écarté, ajourné la chose capitale : le crime des cinq cent millions empruntés, et dissipés en trois ans et pendant la paix! Plus tard, il osa dire que Necker, quittant la caisse, n'y avait rien laissé, qu'il n'avait pas pourvu aux dépenses de Tannée.

Personne ne douta que le menteur ne fût Galonné. Il y eut un toile véhément contre lui, un cri universel pour Necker. L'effroi fut dans Versailles.

Réellement le roi avait peur. Il renia son fripon de ministre, l'accusa, se mit en fureur. Il invectiva violemment c contre ce coquin de Galonné, qu'il aurait dû faire pendre 1 > Il saisit une chaise, la fit payer pour le ministre, la maltraita, la brisa.

Le roi, travaillé fortement contre Galonné par la reine fl Hiromesnil, reçut et lui montra avec sévérit«S une pièce

qui prouvait son mensonge. Joly, le successeur de Necker, témoignait qu'en effet Necker, partant en 81, avait fait les fonds de Tannée. .Calonne, au lieu de se défendre, attaque et récrimine. € Quel succès espérer si l'on n'assure l'aDité du pouvoir ?... »

Il ne s'en tint pas là. Voyant le roi facile, il saisit Foccasion, dit qu'on n'obtiendrait pas cette unité sans renvoyer aussi Breteuil.

Breteuil ! proposition hardie. C'était toucher la reine même. Breteuil, c'était l'Autriche, c'était l'homme de la famille, adopté de Marie-Thérèse. Le roi devint rêveur; il ne refpa pas, mais il dit qu'il fallait en parler à la reine. Au moindre mot qu'elle lui dit, on le voit ému, empressé, dépendant. Dès 87, il eût pu avoir l'affligeaute lueur de son énorme écart avec le premier Louis XVL Où est le scrupuleux Dauphin si amoureux du bien public? Les précepteurs jésuites la Yeauguyon, Radouvilliers n'avaient pu fausser entièrement sa bonne nature allemande. S'il disait faux parfois c'était faiblesse ou bien respect humain. Sa cruelle passion pour la reine le traîna sur la pente fatale. Il en fut le serf tremblant, observant son regard, redoutant sa parole hautaine.

L'orage fut plus grand qu'il ne prévoyait même. Au premier mot, elle bondit, s'étonna, s'emporta épouvantable- ' ment, invectiva contre Galonné.

Le roi, interdit, accablé, n'ose répliquer. Venu pour renvoyer Breteuil, il signe sans mot dire le renvoi de Galonné (7 avril).

Comment le remplacer? Plusieurs proposaient Necker; mais le roi justement venait de l'exiler. La reine proposait Loménie de Brienne , un homme antipatique au roi.

On avait osé en parler pour l'archevêché de Paris, et le roi avait dit ce mot amer qui paraissait devoir l'éloigner

Première assemblée bfs notables. tô&

poui* toujours: « Mais ne faudrait-il pas au moins qu'un archevêque de Paris crût en Dieu? >

Pour ministre il prît le prêtre athée, c On le veut, mais, dit-il, on s'en repentira. > Son accablement fut extrême, profond son découragement. La reine, éclairée sur les Polignacs ingrats pour elle, mais fidèles à la caisse, prit sa revanche le i*' mai en nommant Brîenne chef des finances. Elle dit fièrement devant la cour : € Ne vous y trompez pas, messieurs, c'est un premier ministre >.

Brienne. — Premlèpe aaseinlilée de» notables* — Cependant Brienne, tant aimé des Notables, leur chef contre Calonne, n'y échoue pas moins tout à plat. En vain il leur livre des comptes, promet l'économiede quarante miUions, en vain s'appuie du bon Malesherbes qui se laisse mettre au ministère. La seule ombre de l'égalité, de suppression de privilèges, les glace. Au premier mot de subvention, d'emprunt, ils ne savent que dire; ils n'ont pas d'instructions de leurs provinces. Tels lancent le grand mot : < Aux États généraux seuls il appartient de décider. > L'Assemblée, en définitive, se croit incompétente, dit que, pour touj^knpôt, elle s'en remet à la sagesse du roi.

Un immense concert s'établit sur ce mot : Les États généraux I

Tous voulaient, demandaient les États en plaçant sous ce mot des idées différentes : les premiers y voyaient la machine gothique dont se jouerait la monarchie ; les dernie s comptaient bien y trouver un levier qui la démolît et permît de la refaire de fond en comble.

Lafayette les avait demandés pour 92. Ce fut une lueur pour Brienne. Dans un délai si long, il dit comme le fabuliste: c D'ici là, le roi, l'âne ou moi, nous mourrons. > Quel danger de promettre ? Avec ce vœu ardent, cette passion devenue (par le refus) si violente, on pouvait enchérir, mettre très haut le prix des États généraux et les vendre

HisT. DE FK. Temps modernes. II. — 29

très char. La massa et les meneurs eux-mèflies s'en woot mordre à Tappàt, ne crayanl pas pouvoir payei* trop ces États par qui la France enfin doit se reconquérir. On ne peut marchander la rançon de la France.

Combien? cinq cents millions? Cela effraf^ait trop. Divisons : cent vingt d'abord pour 1788, qaatre-vingt-dix pour 1789y et toujours en diminuant. Au total, pour cinq an$, quatre cent vingt millions I

Mais pour avoir le temps, le ealme, pour bien préparer les États, le tout sera voté en une fois f

Mirabeau fut indigné, sa grandeur naturelle se réveilla. Par deux lettres terribles, il menaça, il avertit. En voici à peu près le sens :

1® Les États généraux, qu'on le veuille ou non, vont venir. Fait certain et fatal : ils arrivent pour 89.

S» Voter cinq cent millions sur un mot captieux qui remet à cinq ans les États, c'est d'un malhonnête homme. C'est chose périlleuse pour la magistrature. On jugera fort mal ce pacte de la cour avec le Parlement; on dira qu'ils s'entendent pour gouverner ensemble et pour se passer de la France.

df Le projet n'aura pour loi qu'une minorité honteuse. On ne peut expliquer laudace de Brieune qu'en supposant qu'il veut un prétexte pour la banqueroute.

4» Mais que pourra-t-il? Rien. Il ne peut même la banqueroute. Proscrira-t-il ? Moyens d'un autre temps. Bichelieu y serait, que le siècle n'est plus à cela. Ya-t-il entrer en guerre contre la nation? Un tel procès serait bientôt jugé. Il ne peut rien, ne fera rien, que reculer, tomber, périr. Le 19, le roi tient brusquement une séance royale. Ce n'est pas un Lit de justice. Nul appareil n'indique que rien soit imposé, forcé. Le débat est ouvert. Il semble que l'on veuille écouter, s'éclairer. Seulement, pour marquer le cercle où il faut se tenir, le roi et Lamoignon prêchent

Page 1