DEUXIÈME GUERRE AVEC CKARLES-QUINT
hommes, les procès détruits, la lumière éteinte, il n'était que trop certain que pas un de ces infortunés n'était anabaptiste. Autre était l'école française, toute chrétienne, soumise aux puissances.
C'était justement le moment où les protestants d'Allemagne, avec l'argent de la France, avaient, par un coup rapide, enlevé le Wurtemberg à la maison d'Autriche et au catholicisme, forçant Ferdinand à accepter le fait accompli, à confirmer Tédit de tolérance.
Il en était résulté une vaste explosion protestante. Tout ce qui restait catholique par peur de l'Autriche parla haut et se déclara. La Poméranie, le Mecklembourg, le BrunsmcVy les provinces allemandes de Danemarck, une forte partie de la Saxe, tout le palatinat du. Rhin, se déclarèrent protestants. Le lointain Nord Scandinave commençait à s'ébranler et prendre le même esprit.
De sorte que François I" put voir qu'en brûlant les protestants il défaisait ce qu'il venait de faire, irritait les Allemands au moment où il venait de les gagner par un signalé service, se brouillait avec un parti qui avait déjà la moitié de l'Europe.
Il commença à voir clair, et se dépêcha en juillet (1535) de regagner les Allemands. Duprat venait de mourir. Les Du Bellay lui firent de nouveau inviter Mélanchthon. Il donna une amnistie, « voulant que les suspects ne fussent plus inquiétés, et que, s'ils étaient prisonniers, on les déivrât. > Les fugitifs pouvaient revenir en abjurant dans les six mois et vivant en bons catholiques.
PoHrall de François 1*' en 1535. — Le LiégCOis Thomas
Hubert, qui vint, en 1535, avec l'électeur palatin, nous donne un curieux portrait de François I". C'est le dernier moment où il fut encore lui-même. Les maladies le saisirent en 1538 avec une extrême violence, et, dans les années qui suivirent jusqu a sa mort en 1547,on peut dire qu'il se survécut.
tu ABRÉGÉ D'HISTOIRE DE FRANCE.
Il était fort entamé en 1535. Cependant il avait toujours la conversation brillante, la riche mémoire que les Italiens avaient admirée : € Il savait, disait à merveille les particularités de chaque pays, leurs ressources, leurs productions, les routes, les fleuves navigables, et cela pour les contrées les plus éloignées. »
Hubert ajoute ce mot : c Non seulement les artistes auraient profité à l'entendre, mais les jardiniers et les laboureurs. Malheureusement il prononçait difficilement, ayant perdu la luette par la maladie. > (Hub. Vita Fred. Pal.).
Il n'avait pourtant que quarante et un ans. Charles-Quint en avait trente-cinq et ne se portait guère mieux. 11 bégayait comme François I" et n'avait plus de cheveux.- On dit qu*il les avait coupés. Peut-être les avait-il perdus par suite des attaques d'épilepsie qu'il eut parfois dans sa jeunesse.
Les maladies de ces princes ont servi l'humanité, en ce sens que leurs médecins, les plus éminents du siècle, durent, pour des maux tout nouveaux, chercher une science nouvelle, quitter Tancienne médecine, grecque et arabe, qui, ici, restait muette. Le médecin de François I*', Tillustre Gunther d'Andernach, chef de l'école de Paris, vil les plus* grands esprits du temps assiéger sa chaire, les Fernel, les Rondelet, les Sylvius, les Servet,lesVésale. Là, Yésale prépara la première description anatomique de l'homme qu'on ait possédée. Là, Servet entrevit la grande et principale découverte du siècle, la circulation du sang.
La eoar h Fontainebiean. — François P% découragé des guerres lointaines, veuf de son rêve, l'Italie, se fait à Fontainebleau une Italie française. Il y refait les galeries, les promenoirs élégants, commodes et bien exposés, des villas lombardes qu'il ne verra plus. Il fait sa galerie d'Ulysse. Son Odyssée est finie. Il accepte, la destinée le voulant ainsi, son Ithaque
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François I'% qui n'avait pas peu contribué au naurrage de ITtalie, en recueillit les débris avec un amour avide auquel elle a été sensible. Elle n'a voulu se souvenir que de sa passion pour elle. Passion réelle et non jouée. Dans ce siècle effectivement où tous les princes affichèrent la protection des arts, il y a, entre ces protecteurs, des différences à faire. Léon X eut l'idée baroque de faire RaphaH cardinal. Le politique Charles-Quint flatta Venise en ramassant le pinceau du Titien. Tous honorèrent les artistes. Mais François P' les aima.
Les exilés italiens trouvèrent en lui une consolation, la plus grande : il les imitait, prenait leurs manières, leur costume et presque leur langue. Lorsque le grand Léonard de Vinci vint ohez lui en 1518, il fut l'objet d'une telle idolâtrie, qu'à son âge de quatre-vingts ans il changea la nùode, fut copié par le roi et toute la cour pour les habits, pour la coupe de barbe et de cheveux.
Les artisies Italiens en France. — Le sac de Rome en
1527,1a chute de Florence en 1532, avaient été en quelque sorte une ère de dispersion pour Tltalie. La concentration fut brisée. L'art italien regarda aux quatre vents. Jules Rolïiain s'en va à Mantoue, et y bâtit une ville, avec le palais, les peintures du monde écroulé, la lutte des géants contre les dieux. D'autres s'en vont au fond du Nord, s'inspirent de son génie barbare, et, pour le monstrueux empire d'Iwan le Terrible, bâtissent le monstre du Kremlin. D'autres encore viennent en France ; dans la matière la plus rebelle, le grés de Fontainebleau, ils trouvent des effets imprévus, singulièrement en rapport avec le mystère du paysage, avec Tobscure et sombre énigme de la politique des rois.
Je ne suis pas loin de croire que ces Italiens, ayant perdu terre, dépaysés, quittes de leur public et de leurs critiques, d'autant plus libres en terre barbare qu'ils étaient sûrs d'être admirés, prirent ici une hardiesfte qu'ils n'avaient'
pas eue chez eux. Le Rosso ôta la bride à son coursier effréné. N'ayant à faire qu'à un maître qui ne voulait qu'amusement, qui disait toujours : OseZj il a, pour la petite galerie favorite du malade, fondu tous les arts ensemble dans la plus fantasque audace.
nosso, Gelltnt, André del Sarto. — PluS François I**
déclina, plus il fut amoureux des arts. On sait son mot à Ceilini. < Je t'étoufferai dans l'or. > Et, quand la petite galerie lui fut ouverte par Rosso, quand il se vit en possession de celte farce divine, roi de ce peuple rieur et de ce sérail unique, lui aussi il fit une farce, il dit à Rosso € Je te fais chanoine. » Ce pieux artiste eut un cànonicat de la Sainte-Chapelle.
Rosso n'en profita guère. Pour un chagrin, il se tua. Et ce fut aussi le sort du grand et charmant André del Sarte. Du moins, avant son malheur, il ramassa tout son génie, et fit pour François I" le plus frémissant tableau qui ait été peint jamais. Triomphe étrange, peu mérité sans doute, d'un roi si léger, que ce profond cœur italien, d'un élan de reconnaissance, ait réalisé pour lui cette chose vivante et brûlante, comme une haleine de Dieu, la Charité (qui est au Louvre) !
Carloslié selentiliqne de François I®'. — François I*
était curieux, interrogatif. Et jamais il n'y eut tant à dire qu'en ce temps. Les murs parlent. Comme les paroles gelées que rencontra Pantagruel, et qui dégelaient par moment, il ne tient à rien que les conversations peintes par le Rosso ne se détachent des murs. Ils content les découvertes récentes, l'Asie, l'Amérique. Le D'Inde, oiseau bizarre qui surprit tellement d'abord, l'éléphant coquettement orné d'une parure de sultane, vous y voyez par ordre ces nouveaux sujets d'entretien.
A Fontainebleau vint le frapper la nouvelle étrange, impie et scandaleuse que c'était la terre qui tournait, non
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le soleil, et que Josué s'était trompé. Le tout calculé, dé- ' montre par ur pieux ecclésiastique. Là lui furent racontés, d'après le livre d'Ovando, les merveilles imprévues de ce monde nouveau où la vie animale ne rappelait en rien Tancieo, où rhomme, sans rapport aux anciennes races, ne semblait pas enfant d'Adam. Là Rincon, Duchàtel, Poslel venaient lui dire : c Lo Turc vaut mieux que les chrétiens. > Et ils lai contaient les magnificences incroyables de Soliman, le bel ordre, les fêtes, les féeries de Constantinople. L'esprit du malade inactif, d'autant plus inquiet, s'étendait en tous sens. Il poussait Jean Cartier à découvrir le Canada. Il chargeait les naturalistes Belon, Rondelet, Gilles d'Âlby, d'étudier, de rapporter les animaux inconnus de l'Asie.
Sa sœur, la reine de Navarre, Budé, son bibliothécaire, Duchàtel, son lecteur, surtout les Du Bellay, eurent la part principale à tout cela. Ce fut Jean Du Bellay, sans aucun doute, qui amusa le roi du livre surprenant que venait de donner à Lyon le facétieux médecin Rabelais, son protégé eidomestiqtLêy comme on disait alors.
lUbeiato. — Quel livre? Le sphinx ou la chimère, un monstre à cent têtes, à cent langues, un chaos harmonique, une farce de portée infinie, une ivresse lucide à merveille, une folie profondément sage.
Quel homme et qu-était-il? Demandez plutôt ce qu'il n'était pas. Homme de toute étude, de tout art, de toute langue, le véritable Pan-ourgos, agent universel dans les sciences et dans les affaires, qui fut tout et fut propre à tout, qui contienne génie du siècle et le déborde à chaque instant.
La nouveauté du fond fut signalée par celle de la forme. La langue française apparut dans une grandeur qu'elle n'a jamais eue, ni avant ni après. On l'a dit justement : ce que Dante avait fait pour l'italien, Rabelais l'a fait pour notre langue. Il en a employé et fondu tous les dialectes, les éléments de tout siècle et de toute province que lui donnait le
moyen âge, en ajoutant encore un inonde d'expressions techniques que fournissent les sciences et les arts. Un autre succcomberail à cette variété immense. Lui, il harmonise tout. L'antiquité, surtout le génie grec, la connaissance de toutes les langues modernes, lui permettent d'envelopper et dominer la nôtre.
Où sont ses précédents? Il appelle son livre Utopiey et sans doute il connaît V Utopie de Thomas Horus. Il a eu sous les yeux VÉloge de la folie d'Érasme. Il ne doit pas un mot ni à l'un ni à l'autre.
Rabelais ne doit rien à ces faibles ouvrages. Il n'a rien emprunté qu'au peuple, aux vieilles traditions. Il doit aussi quelque chose au peuple des écoles, aux traditions d'étudiants. Il s'en sert, s'en joue et s'en moque. Tout cela vient à travers son œuvre profonde et calculée, comme des rires d'enfants, des chants de berceau, de nourrice.
Son livre est tout empreint du temps, écrit visiblement sous l'influence des derniers événements, des guerres de l'Empereur, et aussi des guerres scolastiques de Paris. Rabelais, venu, en 1530, de Montpellier à Paris, y avait trouvé Béda triomphant, le bûcher de Berquin tiède encore; il en avait rapporté une verve amère d'indignation.
En 1534, Jean Du Bellay, allant à Rome, passa par Lyon et emmena Rabelais. Il lui fit donner au retour, en 1535, la place de médecin du grand hôpital de Lyon.
L'œuvre, achevée dans le cours de l'année 1535, parait avoir reçu à ce moment des additions propres à gagner le roi.
Favorable généralement atix bons prédicateurs de l'Évangile, elle eût pu sembler protestante. Rien n'était plus loin de l'idée de Rabelais. Il est évidemment pour Érasme et contre Luther dans le parti du libre arbitre. Les anabaptistes et briseurs d'images avaient d'ailleurs fort éloigné les hommes de la Renaissance. Budé s'était violemment dé*