CHAPITRE XII
MARIAGE DE HENRI DE NAVARRE AVEC MARGUERITE DE VALOIS. — MASSACRE DE LA SAINT-BARTHELEMY. — MEURTRE DE COLIGNY. — PAIX DE LA ROCHELLE. — MORT DE CHARLES IX.
Collf^ny m^ livre à Charles IX. — IHotlf* de «a eofl-
dnite. — Goligny crut à )a sincérité de Charles IX.
Une lettre de Catherine apprend à Londres rétonnante nouvelle : c Nous avons ici l'amiral à Blois. » ( 27 septembre 1571.)
Comment donc ce vieux capitaine, prudent et expérimenté, blanchi dans les affaires, alla-t-ii se rendre à ses en- Demis et se livrer lui-même?
La êituation était changée entièrementy et Charles IX avait tellement intérêt à s'appuyer de Coligny, que celui-ci devait se hasarder, livrer sa personne à la chance.
Le duc d'Albe était dans une situation épouvantable; il avait rencontré Tunanime, l'invincible résistance, non plus des protestants, mais des catholiques. Lâchement trahi de son maître, qui maintenant devant les Flamands faisait le bon, le doux, il n'avait pas même la force de cacher son désespoir.
Un homme grave, le maréchal de Cossé, venait montrer à Coligny que Charles IX lui tombait dans les mains, se remettait à lui (par la haine surtout qu'il avait du duc d'Anjou).
IKi ABRÉGÉ D'HISTOIRE DE FRANCE.
En tout cela Charles ïl ne s'occupait pas du tout du roi de Navarre. Si bien qu'en invitant Coligny, il avait oublié d'inviter Jeanne d'Albret et son fils, quoiqu'on parlât du mariage de celui-ci avec Mai^uerite de Yalois.
L'essentiel pour Charles IX était d'exclure son frère du commandement de l'armée. Un seul homme pouvait cela : Coiigny.
Il connaissait parfaitement trois secrets qu'on va voir :
1* La lassitude du protestantisme, et l'ëloignement de la France qui ne voulait pas de réforme morale ;
2« La duplicité d'Elisabeth et la malveillance de l'Angleterre; •
3"" Les hésitations inexplicables du prince d'Orange, celui qu'on lui associait dans l'administration, dans la gloire, ce très grand personnage si bien nommé le Taciturne.
Sur de Louis de Nassau, il ne l'était nullement de son aîné, Guillaume d'Orange.
Coiigny, qui avait employé sa vie à établir la discipline et mettre la justice dans la guerre, se consumait à contenir les siens. Rien n'y faisait. Voyant un de ses meilleurs capitaines qui pillait, il fondit sur lui à coups de bâton. L'autre, fier gentilhomme, ne s'émeut (car c'est Coiigny), m?)is,sous le bâton même, il persiste à piller. Comment faire autrement, d'ailleurs ? La réponse est prête : Il faut vivre. H faut nourrir l'armée.
Et si c'était ainsi sur la terre et sous ses yeux, qu'étaitce donc sur mer? La Rochelle, l'abri des martyrs, abritait tout ce qui venait. Tout pirate du Nord se disait protestant, et, pour voler en mer, jugeait tout navire espagnol.
Cependant l'Espagne, ayant si longtemps régné en France, y gardait des racines. Elle avait d'un c6té les Guises, de l'autre le parti d'Anjou. Tavannes, l'homme de Honcontour, qui se croyait vainqueur de Coiigny, ne digérait pas la paix uue son vaincu avait victorieusement imposée. Ils se ren-
contraient sur le quai, devant le Louvre, à la tète de leurs gentilshommes. Un jour Coligny, franchement, dit à Tavannes : c Qui ne veut pas la guerre avec l'Espagne a dans ie ventre la croix rouge :» (c'est-à-dire la croix espagnole), Tavannes, qui était un peu sourd, se dispensa d'entendremais il alla disant que Coligny lui cherchait querelle pour le tuer.
Par un tel mot, sévère et mérité, de l'amiral aux hommes du duc d'Anjou, la guerre était constituée sur le pavé de Paris entre eux et les protestants. Cette petite cour jalouse ne manquera pas de justifier l'accusation de Coligny en révélant ses projets jour par jour au duc d'Albe, et s'associanl intimement aux Guises pour le meurtre de l'amiral.
Celui-ci tenait Charles IX pour le moment.
Lorsqu'au 1" avril les gueux de mer y Hollandais et Français, renvoyés des ports d'Angleterre sur les réclamations du duc d'Albe, s'emparèrent de Briel et prirent pied en Zélande, ce succès du protestantisme encouragea tellement Charles IX, l'entraîna tellement sous l'ascendant de Coligny, qu'il fit la démarche la plus décisive. L'agent français déclara de sa part qu'il protestait contre la tyrannie du duc aux Pays-Bas, et que^ s'il ne supprimait son impôt du dixième, la France rompait avec r Espagne (1 5 avril 1572).
Charles IX semblait être devenu protestant. Le pape refusant la dispense pour le mariage de Navarre, il dit qu'on s'en passerait.
Le roi suivait réellement le flot montant de la révolution, fortement entraîné et remorqué par Coligny.
La reine mère et son duc d'Anjou faisaient semblant de suivre.
Cependant rien n'avançait et rien ne se faisait. Henri, toujours lieutenant général du royaume, chef de l'armée, n'était que trop à même d'éluder, de tromper les résolutions de Charles IX.
iSe ABRÉGÉ D'HISTOIRE DK FRANGE.
CharleiiIX^raeoiiqiilfl par C«therlii«, — DangereiM«
•linatioB de Ooiiffiiy. — Catherine pleure, gémit des apartés du roi, de ses conseils secrets avec Goligny. Elle voit bien que son fils la quitte, qu'il n'a plus besoin d'elle. Eh bien, qu'on la laisse donc retourner à Florence et y mourir! Elle part en effet, et s'arrête à deux pas. Le roi, qui n'avait jamais rien fait, jamais écrit ni travaillé, qui était habitué à la voir tout écrire, se crut perdu; il ne pouvait se passer d*une telle mère, d'un tel scribe. Il court après, l'apaise et la ramène.
Le seul séjour de Goligny à Paris, et l'attente qui en résultait, donnaient une force énorme au parti protestant. Il avait perdu un millier d'hommes, devant Ifons, mais il triomphait en Hollande et dans les pays maritimes.
La Hollande fut la pierre de la résistance, l'asile universel et le salut du genre humain.
Mais pendant que l'amiral couvrait de son corps la cause protestante, l'Angleterre lui était déjà hostile, l'AUemagae jalouse, et ses amis très froids. En revanche, ses ennemis d'une ardeur furieuse. A Paris, à Bruxelles» on se sentait perdu sans un assassinat.
Dès le commencement d'août, sous le prétexte des noces prochaines d'Henri de Navarre avec Marguerite, l'armée des Guises est entrée dans Paris.
La grande masse étaient de pauvres gentilshommes, gueux nobles et mendiants bien nés, que les cardinaux de Lorraine etde Guise, les princesde la famille, Henri de Guisè, Aumale, Elbeuf, etc., tenaient en meutes, avec leurs dogues, pour les lâcher au jour utile. Tout cela logé autour des Guises.
Ils se trouvaient ainsi groupés d'avance, ayant appui dans la population.
Au contraire, les protestants, gens du Midi et de l'Ouest, logeaient où ils trouvaient logis, étaient fort dispersés.
Dans une situation si menaçante, Goligny oserait-il exi-
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ger de son jeune roi la chose redoutée des catholiques.
Les noces de Navarre, le premier mariage mixte entre les deux religions?
Rien n'arrêta rhorome de bronze. Il somma le roi de sa parole, et la lui fit tenir.
Oo disait de tous les côtés à Colip^ny qu'il se perdait en exigeant cela* Il répondait froidement : c Je suis assez accompagné si je n'ai affaire qu'à MM. de Guise. >
Charles IX, alarmé, fit venir au Louvre le chef de la fa< mille, Henri de Guise, et, Goligny présent, ordonna au jeune homme de se réconcilier sincèrement avec cet illustre vieillard, ce grand homme en cheveux blancs, qui toujours avait protesté qu'il n'avait pas fait tuer son père. Henri, sans hésiter, donna la main à Goligny.
■arluge de Hearl de Navarre avee Margaerlie de
VAiotfl (157S). — On disait dans le peuple c que les noces seraient vermeilles :», qu'elles n'auraient pas lieu, ou seraient marquées d'un combat. Elles se firent paisiblement à Notre-Dame* On s'était passé du pape. Dans son exaltation furieuse, la coterie des futurs Ligueurs dit, le jour même à Notre-Dame, aux protestants restés hors de l'église : c Vous y entrerez bientôt malgré vous. :»
Le massacre était arrêté certainement, que la cour le voulût ou non. Pouvait-il se faire, sans le roi, malgré lui, par Ti^Qdace des Guises, appuyés d'un si fort parti? Je dis liardiment oui. On pouvait soulever Paris et tenir le roi dans son Louvre.
Mais les Guises n'avaient de chef véritable qu'une femme italienne, Anne d'Esté, la mère d'Henri de Guise.
Pour suivre son parti et hasarder l'exécution, le jeune Guise voulut un ordre de l'autorité. Sinon du roi au moins de son lieutenant, le duc d'Anjou.
Cependant nos envoyés dans le Levant et autres avaient écrit de longue date que le trône de Pologne allait vaquer.
Ouverture vîvement saisie de Charles IX pour éloigner Anjou.
Il pénétrait fort bien ce mignon de Catherine, avec ses airs de femme, bracelets, boucles d'oreilles et senteurs italiennes. Un trop juste instinct lui disait qu'en ce cadet, docile, doux et respectueux, il avait son danger, sa perte.
Les noces de Navarre et de Condé, qu'on maria aussi, continuaient. Des bals, des farces remplissaient toutes les nuits, et le jour on dormait; toute affaire ajournée, le roi perdu dans les amusements avec sa furie ordinaire ; protestants, catholiques, tout mêlé et dansant ensemble. Dans ces fêles folles, on distingue fort bien la malice du duc d'Anjou et sa griffe de chat.
Coligny croyait partir la semaine qui suivrait le mariage, mais il resta.
Dans un sombre petit hôtel, voisin du Louvre, tout près du cloître Saint-Germain-l'Auxerrois, il recevait coup sur coup de mauvaises nouvelles. L'édit de pacification devenait une risée; un enfant qu'on portait au prêche pour le baptiser fut tué dans les bras de sa mère. Les Guises grossissaient dans Paris, et Montmorency en sortait.
Ce chef futur des politiques, en abandonnant ainsi Coligny, fut une des causes du massacre. S'il fût resté avec les siens, avec la nombreuse noblesse attachée à sa famille, on eût regardé à deux fois avant de tirer l'épée.
Il crut acquitter sa conscience en avertissant Coligny de Dourvoir à sa sûreté.
Le devoir clouait celui-ci au fatal séjour de Paris; s'il eût bougé, il perdait tout. La seule chance qu'il eût qu'on fit droit aux plaintes des protestants et qu'on aidât d'un secours l'invasion du prince d'Orange, était dans sa persévérance, dans l'ascendant qu'ilavaitprissur l'esprit du jeune roi. Partir, c'était rompre avec lui, c'était tout abandonner, recommencer la guerre civile. Dût-il mourir à Paris, cela valait encore mieux.
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TentAtlTo d'aiwsaMiiiat sur Collgny (22 août). — Le
vendredi 22 août, comme il rentrait lentement chez lui, revenant du conseil et lisant une requête, il passe devant la fenêtre fatale, il est tiré... Une balle lui emporte l'index de la main droite, une autre traverse le bras gauche.
Haurevert avait tiré, comme Poltrot, de manière à blesser son homme, lors même qu'il serait cuirassé.
Sans s'émouvoir, Coligny montre la fenêtre d'où l'on a tiré, et dit : « Avertissez le roi. »
Le roi jouait à la paume avec Guise et Téligny. Il jeta sa raquette, parut tout bouleversé et rentra brusquement^ puis fit trois choses qui prouvaient sa bonne foi. Il ordonna Tenquète, il défendit aux bourgeois de s'armer, et il fit dire à tous les catholiques logés autour de Tamiral d'aller ailleurs, afin qu'on pût y concentrer des protestants.
L'illustre chirurgien Ambroise Paré coupa le doigt du blessé et fit à l'autre bras de profondes incisions.
Damville, avec Téligny, alla de sa part prier le roi de venir. Il vint à deux heures et demie; mais sa mère, son frère Anjou, Gondi, son ex-gouverneur, ne le laissèrent pas aller seul; ils le suivirent, inquiets de ce que dirait le blessé. Ils trouvèrent la petite rue, le petit hôtel, combles de protestants armés qui les regardaient de travers et se parlaient à l'oreille, témoignaient peu de respect, croyant voir dans la mère et' son fils Anjou les vrais assassins.
Charles IX dit ces paroles : a Mon père, la blessure est pour vous, la douleur pour moi, et pour moi l'outrage... Mais j'en ferai telle vengeance qu'on s'en souviendra à jamais. » Et il en fit avec fureur le plus terrible serment.
Coligny parla comme un homme qui se sent près de la m irt. Parmi les plaintes des Églises, il articula deux accufalioiis.
^ Pourquoi ne peut-on dire un mot dans -votre conseil
t90 ABRÈGE D*H1ST0IRE DE FRANGE.
privé que le duc d'Aibe n'eu soit averti au moment même? > Puis il lui dit à l'oreille (ce que de Thou a supprimé par respect pour Catherioe et pour Henri III) : c Souvenez* vous des avertissements que je vous ai donnés sur ceux qui trament contre voua. Si Votre Majesté tient à la vie, elle doit être sur ses gardes. »
€ Vous vous échauffes trop, dit la reine. Il n'y a pas d'apparence de faire parler si longtemps un malade, » Et elle emmena le roi. Le seul Henri d*Aigou, dont la maligne nature jouissait dans le mensonge, resta un moment de plus pour dire un mot d'amitié à celui qu'il assassinait.
Cette hypocrisie pouvait<elle donner le change à Charles IX? On peut en douter; il rentra profondément triste et rêveur. Sa mère cependant l'obsédait pour tirer de lui ce que l'amiral avait dit si bas. Il refusa quelque temps, puis éclata tout à coup : c Ce qu'il me disait, madame? Si vous voulez le savoir, il disait que tout le pouvoir s'est écoulé dans vos mains, et qu'il m'en adviendra mal. > 11 sortit et s'enferma. « Nous vîmes bien dès lors, dit luimême Henri d'Anjou, qu'il n*y avoit pas de temps à perdre pour dépécher l'amiral. »
Intrig^ues d« Catherine el dit dm» <l*Anfov. — C'était
le samedi soir (23 août). La reine mère fit un effort dé* cisif pr^s de son fils. Elle lui montra qu'il était seul, avec son petit régiment des gardes; que les protestants allaient appeler à eux des renforts, soulever toutes les villes.
Marguerite de Valois nous apprend que le fils et la mère, repoussés apparemment de Charles IX, dans leur peur et dans leur danger, lui envoyèrent un homme qui pleura pour eux et le décida au massacre. Cet homme était Reti (Gondi), ex-gouverneur de Charles IX.
Le lendemain dimanche, les huguenots en corps devaient venir au Louvre accuser Guise solennellement devant le roi.. Guise, contre qui tant de preuves se réunis-
laient, n'eût pu ni voulu nier un coup qui le mettait si haut dans la faveur des catholiques, mais il eût dit qu'il n'atvait rien fait que sur Tordre de l'autorité légitime, l'ordre de fflonseigneur le duc d'Anjou , lieutenant général du royaume.
Aiosi, tout se fût dévoilé à la face du monde.
ÂDJon et Catherine allaient étr9 convaincus d'avoir voulu tuer Goligny, parce que Coligny poussait le roi à mettre hors de France son dangereux héritier. Cela était trop évident. ÂYecan homme soudain et violent comme Charles IX, Anjou eût fort bien pu périr, et Catherine, menacée tant de fois d'être renvoyée en Italie, eût probablement, à ce coup, repris le chemin de Florence.
Donc, le samedi 23 «août, à dix heures du soir, les deux coupables, la mère et le fils, firent avouer leur cas honteux, eo tâchant de donner le change sur leurs vrais motifs. Retz dit au roi, selon Marguerite : € Que le coup n'avoit été par H. de Guise, mais que mon frère le roi de Pologne et la reine ma mère avoient été de la partie. »
Retz ajoutait tout doucement que : « Si le roi continuoit la résolution qu'il avoit de faire justice de M. de Guise, U était en danger lui-même^ puisque sa famille était accusée. >
Nous ne savons pas par quel moyen décisif il gagna sa cause. Seulement il faut se rappeler qu'on parlait à un homme de tête bien peu solide, poète et fort imaginatif.
Ce ne fut guère qu'entre onze heures et minuit que Charles IX, après ces deux longues conversations, entamé par sa mère d'abord, achevé par Retz, fasciné et magnétisé par la peur de ce misérable Guise, défaillit et consentit
■■1— erc de Im Salai-Barihélemy (24 août). — C'étail
un peu avant le jour, entre trois et quatre heures (dimanche 24 août). La cavalerie de Guise arrive aux portes de l'hôtel de Goligny et remplit la petite rue. A Tinstant, les gardes du
roi, de gardiens se font assassins. Cosseins, leur capitaine, frappe au nom du roi. Le gentilhomme qui avait les clefs ouvre; il est poignardé.
L'amiral seleva au bruit, couvert d'unerobe de chambre, dit au ministre : c Monsieur Merlin, faites-moi la prière, i Et lui-même ajouta : € Je remets mon âme au Sauveur, m
Cependant on avait rompu la porte de Tescalier. Cosseins marchait en tête avec les Suisses du duc d'Anjou.
Meortre de ramirai Coiigiiy — On força alors la porte de la chambre, et deux hommes entrèrent les premiers, deux serviteurs des Guises : l'un, le Picard Âttin, qui était au duc d'Aumale, l'autre un Allemand, Behme, attaché à la personne d'Henri de Guise.
Avec ces deux meurtriers, se trouvaient Sarlabous, le gouverneur du Havre, ex-capitaine de Coligny, qui venait tuer son chef pour constater sa foi de renégat.
Attin a raconté plus tard qu'ils avaient été interdits de trouver si extraordinairement tranquille un homme qui avait la mort devant les yeux. L'impression fut telle sur Attin, que, revenu chez lui, plusieurs jours après, il restait blême et dans une sorte de frayeur.
L'Allemand Behme, qui s'était animé à lever la porte avec un épieu (et qui sans doute avait pris du cœur dans le vin), fut plus résolu que les autres.
Coligny lui dit posément : € Jeune homme, tu viens contre un blessé et un vieillard. » .
Behme, avec un juron horrible, en reniant Dieu, lui poussa dans le ventre une bûche pointue, un gros épieu qu'il avait dans la main. Il frappa, refrappa sur la tète. Et les autres, enhardis, vinrent lui donner chacun son coup.
Guise était en bas, à cheval dans la cour, avec le bâtard d'Angoulême. Il cria : t Behme, as-tu fini ? — C'est fait! — Mais M. d'Angoulême n'en veut rien croire, s'il ne le voit. 1
Behme alors, avec Sariabous, prirent le corps par-dessous pour le jeter par la fenêtre.
Aa moment où l'assassinat fut su au Louvre, l'affaire étant lancée et toute hésitation désormais impossible, la cloche du signal sonna à la paroisse du Louvre, Saint- Germain-l'Âuxerrois. Ce ne fut que longtemps après, lorsqu'il était grand jour, qu'on sonna la cloche du Palais au coin du quai de 1 Horloge, pour convier la ville au massacre.
Mais la vilte était déjà avertie d'une autre manière. Coligny tué, la tête coupée, des enfants et des misérables fondirent, à travers les soldats, dans la cour de l'amiral, et trouvant là ce corps, furent ravis de s'en emparer, le suspendirent à Montfaucon, le dos sur une poutre, le cou, les pieds, chacun de leur côté, flottant, ballant, le ventre en l'air.
D'autres, qui arrivaient tard, n'y surent plus que faire, sinon d'allumer du feu dessous, pour le noircir du moins, le griller comme un porc. La boucherie générale se fit par les Suisses. On vit alors combien ces Allemands étaient utiles; ne sachant pas le français, étant catholiques des petits cantons qui ont l'exécration du protestantisme, ils frappaient comme des ours ou des assommeurs de bœufs. Ivres d'ailleurs, probablement, ils tuaient sans regarder, des gens désarmés, n'importe.
Il parait cependant qu'on doutait de l'obéissance. Car on décida le roi à se montrer à une fenêtre de la cour. Les amis des Guises sans doute, Anjou et sa mère, voulurent qu'il fût bien constaté qu'il était de la tuerie, qu'il la voulait et l'ordonnait.
Le plus vaillant de ces vaillants, Pardaillan, que la plupart n'auraient pas regardé en face, amené là, sans épée, à l'abattoir, fut saigné comme un mouton. Le propre gouverneur du roi de Navarre, Beauvais» sans la moindre
m ABRÉGÉ D*HISTOIRK DE FRANGE.
considération de son élève, fut égorgé. Ces malheureux, de la cour, adressaient à cette fenêtre les appels les plus pa« thétiqueSyjet né trouvaient dans le roi, dans leur hôte, dans ce magistrat de la justice commune, que Tœil sauvage, égaré, furieux d'un misérable fou.
Il y avait dans cette foule un homme que Charles IX de* vait entre tous épargner, c'était celui qui l'avait arrêté trois mois au siège de Saint-Jean-d'Ângely, le capitaine de Piles; c'était comme un adversaire, un ennemi personnel. A ce titre, il était sacré. De Piles le sentait, et, dans la cour, devant ce monceau de morts sur lequel il devait tomber, il lança au balcon du roi un cri foudroyant, le sommant de sa parole, à faire trembler la cour du Louvre.
Il entendit et fit le sourd.
Attttnde «la l'Enrope pwoiemtmmte anver* la Pranea.
- - Sas motifs. — Quoique la nouvelle sanglante produisit partout un effet d'horreur, on put croire que le sang s'écoulerait bien rapidement de la terre. Un mois après l'événement, M. de Montmorency, le chef des modérés, qui n'avait dû qu'à son absence de ne pas périr au massacre, écrivit à la reine d'Angleterre pour excuser le roi (27 septembre 1572).
Deux mois à peine étaient passés, que la reine Elisabeth accepta d'être marraine d'une fille de Charles IX, et envoya un prince du sang au baptême avec une riche cuve d'or (9 novembre).
Huit mois (presque jour pour jour) après la Saint«Barthélemy, le plus grand homme du temps, Guillaume le Taciturne, dans sa défense désespérée contre le duc d'Albe, traita avec Charles IX, le reconnut pour protecteur de la Hollande et r«i de ce qu'il pourrait conquérir aux Pays- Bas. Louis de Nassau, l'héroïque frère de Guillaume, tra« vaille pour que TEmpire élise un roi des Romains, et qu'après Maximilien Charles IX devienne empereur!
Il appuie le due d'Anjou pour rélection de Pologne, et le duc d'Âlençon pour le mariage d'Angleterre.
Ainsi la maisoa de France, couverte du sang protestant, se présente à toute l'Europe appuyée des protestants.
Ces étranges phénomènes s'expliquent par la terreur qnj l'Europe eut de l'Espagne. On crut que le coup venait de Madrid; au fond, la cour de France n'était point du tout fanatique. Elle était toute dominée par Tintérét de famille, et partout trouvait devant elle, en Angleterre, en Pologne, en Allemagne, l'opposition de Philippe IL
CoadoUe dés ei»thoUiines. — La France, bien observée, t&i politique ou tier$''parti. L'Europe entière est politique.
Les Guises furent très perfides pour Charles IX et très inconsistants. Le jeune Henri de Guise, qui, désavoué par lui le dimanche, l'avait forcé le lundi à se dire auteur du massacre, dès qu'il l'eût dit, en fut jaloux. L'oncle d'Henri de Guise, le cardinal de Lorraine, allait criant que c'était Ib roij le roi eeul qui dès longtemps avait tout préparé.
En réalité, la Saint^Barthélemy, voulue tant de fois et par tant de gens, avait surpris tout le monde, surtout le cardinal. Il était épouvanté de son propre succès. Ce pauvre homme, aussi brave que le Panurge de Rabelais, remua ciel et terre pour bien établir que toute la responsabilité revenait à Charles IX*
Le duc d'Albe, loin de louer la Saint-Barthélémy, se montra insolemment ingrat. Son maître, Philippe II, resta sombre, sournois, visiblement jaloux.
Éehee 4tt dne d'Ai^Jon devant la Biichella. — Le
siège de la Rochelle montra combien profondément les denx partis étaient malades ; il révéla à la fois la discorde des protestant8,Ja dissolution des catholiques.
Nul secours du dehors. Les luthériens d'Allemagne ne firent rien pour nos calvinistes. Elisabeth ne les secourut
pas. Pourquoi? Elisabeth était reine bien plus que protestante, et haïssait toute révolte.
Elle avait hâte de renouer avec Philippe II, avec qui, en effet, elle s*allia le 1^ mai 1573.
Divisés en Europe, les protestants Tétaient même en France, et jusque dans les murs de la Rochelle. Dans les intervalles des attaques, ils disputaient entre eux.
Le siège était conduit par le duc d*Anjou.
Tout ce qu'il y avait de princes et de seigneurs en France, Hontpensier et Nevers, surtout les Guises, étaient là, et chacun voulait se signaler. On donna coup sur coup des assauts furieux. On essaya des mines si mal conduites, qu'on s'écrasait soi-même.
Les assiégés perdirent treize cents hommes, et les assiégeants vingt-deux mille. Tout vint s'amortir, s'enterrer dans les fossés de la Rochelle.
Anjou roi de Pologpne. — Wmix. de la Rochelle
(6 juillet). — Le duc d'Anjou fut trop heureux de voir arriver la députation polonaise qui lui apprenait son élection et devait l'emmener. On traita à la hâte. La Rochelle, Nîmes et Montauban restèrent trois républiques, se gardant et se gouvernant. Le prêche y subsistait, ainsi que chez tous les seigneurs qui n'avaient point abjuré. Partout ailleurs, liberté de conscience (le 6 juillet 1573).
li'explatlom. — MolAdle physique et mormle d«
Charles ix. — La levée du siège de la Rochelle n'était qu'un commencement de la grande expiation. Charles IX, malade à Yillers-Cotterets, y vit arriver une redoutable procession des protestants du Midi ; le Languedoc d'abord arriva, puis le Dauphiné, la Provence. Ces grandes provinces n'entraient pas dans l'arrangement qu'une ville avait fait sans les consulter Elles demandaient des garanties, deux places de sûreté par province avec des juges protestants, et le culte libre par tout le royaume. Elles de-
mandaient surtout la punition du massacre, la réhabililation des morts de la Saint-Barthélémy.
La reine mère trouva la demande insolente.
c On examinera, > dit-elle.
Il était constaté que nulle paix n'était sûre. Comme démolition de la royauté, toutes les théories ne valaient pas Charles IX. Spectacle étrange, prodigieux, scandale pour le ciel et la terre. L'âme furieuse du fou, comme un misérable clavier frémissant au hasard, était à la première main audacieuse qui jouait dessus.
Le jour, c'étaient des chasses folles. Charles IX s'y blessa encore en janvier. S'il ne chassait, il sonnait tout le jour du cor de chasse, jusqu'à déchirer ses poumons et vomir le sang. Alors il fallait s'aliter. Tout le monde s'arrangeait en vue de sa mort prochaine.
Vengeances et cruautés de Catherine de IHédtcls. —
On avait horreur de voir que, par la mort de Charles IX, Catherine serait régente encore. Les Bourbons, les Montmorency, suivis des maréchaux et de tous les grands seigneurs, vinrent dire qu'il fallait un lieutenant général, Âlençon avec les États Généraux. Elle avait en main la bête sauvage; elle la met en furie en lui faisant croire que c'est à sa vie qu'on en veut. Il était alors alité; elle le tire de son lit, et le fait partir la nuit de Saint-Germain pour se sauver à Paris. Enveloppé par sa mère, ne sachant rien que par elle, Charles IX disait furieux : « Ne pouvaient-ils attendre au moins quelques jours ma mort si prochaine? > Catherine qui, toute sa vie, avait paru comme de glace, et qui peut-être, avant la Samt-Barthélemy, n'avait pas lait d'acte féroce (sauf le meurtre de Lignerolles), étala dans^etle circonstance une cruauté inattendue. Elle fit une grande tragédie de ses craintes pour son fils. On avait trouvé chez La Mole je ne sais quelle poupée de cire, dest née à une opération de nécromancie. Elle prétendit que
cetle image élait celle du roi, qu'on devait la percer d'ai* guilles pour que son cœur, sentant les coups, languît et se desséchât. Elle fit infliger à La Mole une effroyable torture qui le fit parler dans ce sens. La torture n'était guère moindre pour le malade lui-^mèmoy qui, déjà tellement troublé, se sentait comme mourir sous d'invisibles piqûres.
Elle avait mis à la Bastille Tatné des Montmorency. Elle n'osait le faire mourir tant que vivait son frère Damviile, gouverneur du Languedoc.
Ces misérables tentatives, dont elle n'eut que la honte, ne l'auraient pas tirée d'affaire sans deux circonstances. Damville, qui régnait paisiblement en Languedoc, se soucia peu de compromettre cette royauté, ne bougea pas. D'autre part, le nord de la France ne s'émut pas davantage. Le pays de sapience, la politique Normandie,^montra peu de disposition à rentrer dans la carrière aventureuse des guerres de religion. Plusieurs villes reçurent aisément les protestants, mais plus aisément encore les abandonnèrent. La seule forte résistance fut celle de Montgommery, qui tint dans Domfront. Catherine le prit par ruse, lui faisant dire par un de ses parents que, s'il capitulait, il ne serait remis qu'au roi qui le laisserait aller quelques jours après.
Quand elle l'eut, elle jura qu'elle n'avait rien promis, qu'elle ne pouvait se dessaisir de Vhomme qui avait tué Henri II ; n'eut point de soulagement qu'elle n'eût vu ellemême en Grève le supplice de Montgommery.
Catherine trouva encore secours dans la faiblesse du duc d'Âlençon et du roi de Navarre, qui désavouèrent leurs partisans, et signèrent un acte craintif d'obéissance et Se fidélité. La reine mère, qui les avait avilis par leur déclaration, pour les mettre plus bas encore, les fit interroger par le président De Thou. Humiliation singulière pour la couronne de Navarre, niais le jeune Henri, qui, après tout, sentait qu'il ne risquait guère, répondit asseï
fermement. Le décapiter, ou l'empoisonner, c'eût été faire plaisir aux Guises, les grandir. D'ailleurs, tout tremblait, la reine mère n'était sûre de rien ; son fils bien-aimé était en Pologne, et Charles IX était mourant.
On s'en tint à couper la tète à La Mole et à Coconas.
mon de Charles IX. (20 mai 1574).^ Le l""' mai, Catherine écrivait que son fils était guéri Le 20 mai, il était mort.
Les catholiques assurèrent qu'il avait fait une très belle fin catholique. Les protestants, les politiques dirent au contraire qu'il eut une fin très repentante, qu'il adressa à sa nourrice protestante les regrets les plus pathétiques sur la Saint-Barthélémy. A l'arrivée de Henri III, quand sa mère alla le recevoir, toute la cour était si pauvre, que les seigneurs, en plein hiver, mirent leurs manteaux en gage à Lyon, et, sans un prêt de cinq mille francs que lui fit un domestique^ Catherine et ses filles y auraient engagé leurs jupes.