CHAPITRE III
JEUNESSE DE FRANÇOIS I"'. — BATAILLE DE MARI6NAN. LOUISE DE SAVOIE; DUPRAT.
François I" (1515-1547). — François P' imposait par sa stature superbe, qui dépassait à peu près de la tête celle du grand roi. L'armure de Marignanet de Pavie, toute faussée qu'elle est de coups de feu et de coups de piques, témoigne de l'effet que dut produire ce magniGque homme d'armes.
Contraste parfait avec Charles-Quint, tellement dénué de ces avantages physiques. Pâle figure d'étude et de labeur, instruit, disert, mais mauvais écrivain, harangueur calculé, sans grâce. L'autre fut la grâce même, parleur charmant, facile, trop facile, pour qui la parole fut chose légère.
Ce dangereux objet qui devait tromper tout le monde, naquit, on peut le dire, entre deux femmes prosternées, sa mère, sa sœur, et telles elles restèrent, dans cette extase de culte et de dévotion.
Ce qui, sans nul doute, exaltait la passion inquiète de la mère et de la sœur, c'étaient les frayeurs continuelles que leur donnaient son caractère fougueux, les jeux violents et dangereux qu'il partageait avec ses camarades.
A six ans, nous le voyons en danger de mort, emporté par un cheval qu'on ne pouvait arrêter, plus tard blessé, une autre fois iraîade, plus tard encore (alors il était roi),
YJoiemment frappé à la tête dans un assaut d'espiègles. Il eut le bon sens généreux de ne jamais dire qui l'avait frappé.
Ses chasses étaient audacieuses, et il se jouait de la mort. Une fois, un cerf lui mit son bois dessous et l'enleva de selle, sans qu'il parût ému. Une autre fois, il trouva amusant de lâcher dans la cour d'Amboise un sanglier furieux qu'il venait de prendre. L'animal heurte aux portes, en enfonce une, et monte dans les appartements. On s'en* fuit; lui, très froidement, il lui va au-devant, lui plonge l'cpée jusqu'à la garde; le monstre roule, et, par les degrés, retombe expirant dans la cour.
Ces actes de vigueur, joints à sa grâce, à sa facilité, faisaient croire (bien à la légère) qu'on allait avoir un grand roi.
On fut ravi de son mariage. Le lendemain de la mort du tyran (je veux dire d'Anne de Bretagne), Louis XII, enfin libre, donne sa fille à un Français, ferme la porte à l'étranger. Cliarles-Quint n'aura pas la France. Sa joie fut vraie, sincère. La liberté qu'elle pouvait comprendre, c'était d'à* voir un roi français.
Et il fut salué de l'Italie, comme ^e la France. L'Italie haletait; elle n'en pouvait plus; Thorreur indéfinie du pillage éternel des bandes suisses, des armées espagnoles, ce jeu atroce de diables ou de damnés, se relayant pour les tortures, avait poussé le peuple au dernier désespoir. Maximilien Sforza, maître des pays les plus riches de la riche Lombardie, pleure dans ses dépêches, et porte envie aux mendiants. La peur des Espagnols et des Français l'a fait valet des Suisses. Mais comment satisfaire ce sauvage torrent qui court incessamment des Alpes, amenant chaque jour au banquet de nouveaux affamés ? Gomment soûler ces ours, réveillés au printemps par un jeûne de six mois
d'hiver? Les Suisses, ivres, cruels, sont regrettés encore
par les infortunés sur qui tombent les Espagnols, bourreaux sobres, qui gardent dans leur férocité un calme diabolique, une froide et implacable présence d'esprit.
François P', n'ayant changé qu'un seul des ministres de Louis XII, continuant sa politique, gagnant le gouvernement du jeune Charles et profitant de ses embarras pro* chains pour la succession d'Espagne, contentant Henri VIII par Tappàt d'un traité d'argent, est libre d'agir contre les Suisses, contre Maximilien et les restes de l'armée d'Espagne qui végètent en Italie. Venise, ruinée par la France, n'espère cependant qu'en la Francl. Florence, sous les Médicis, ne peut parler; mais son silence parle.
« J'irai, soyez-en sûrs, dit le jeune roi aux Italiens, je veux vaincre ou périr ! :>
expédition d'Italie (1515) ; l'infanterie nationale. —
Au point où nous arrivons, la France encore va détruire une de ses vieilles œuvres. Chevalerie, gendarmerie, vieille organisation militaire, tout cela s'en va ensemble ; le peuple, dans l'infanterie, a fait son apparition sur le champ de Ravenne. Et c'est lui qui opère, en 1515, le grand pas* sage des Alpes.
Dans la courte et foudroyante campagne de Gaston de Foix, on entrevit le Français comme le premier marcheur du monde; c'est dire éminemment soldat. Au premier passage des Alpes, sous François P% on le vit comme le grand, l'admirable ouvrier de guerre (qu'a décrit le général Foy dans les guerres de la Péninsule), improvisant de ses mains, de sa brûlante activité, mille moyens subits, inconnus, sachant tout à coup au jour du péril les arts qu'il n'apprit jamais, frayant des voies inattendues par les abîmes où le chasseur ne se hasardait qu'en tremblant, légitime conquérant des Âlpcs, roi des monts qu'il sait seul franchir.
L'artillerie était beaucoup plus pesante alors, et le génie n'était pas né. Le passage du grand Saint-Bernard fut si ra.
JEUNfcSSB DE FRANÇOI ST« «7
pide, si brasque et si inattendu, qae le général ennemi/Prosper Colonna, fut trouvé à table par le chevalier Bayard, et demanda si les Français étaient descendus du ciel. Les Suisses, qui gardaient les routes ordinaires du mont Cenis et du mont Genèvre, se croyaient sûrs de barrer le pas de Suze où les deux routes aboutissent, et comptaient que la gendarmerie viendrait à ce lieu étroit où cinquante cavaliers peuvent à peine charger de front, heurter contre leur mur de fer, se briser sur leurs lances. L'expérience de Novarre et de Guinegate montrait que cette brillante cavalerie, les premières charges repoussées, était sujette à d'étranges paniques. On avait chansonné en France la Journée des éperonsy et l'on disait hardiment que les gendarmes étaient des lièvres armés.
A ce moment notre jeune infanterie se formait sous un maître habile, Pietro Navarre, passé au service de France. L'ingrate et sordide avarice de Ferdinand Teût laissé mourir sans rançon dans sa captivité de Ravennc. Cet homme de génie, qui connaissait si bien les bandes espagnoles, trouva pour leur opposer des montagnards fermes et vifs, nos Basques et la verte race des hommes du Dauphiné. En tout, un corps de dix mille hommes. On y joignit huit mille Français, Picards, Bretons, Gascons. Ajoutez trois mille pionniers et sapeurs. Français de même. Ce sont ces vingt et un mille hommes, qui, de leurs bras, de leur audace, de leur industrieuse agilité, exécutèrent en cinq jours le miracle du passage, domptant et perçant le rocher, enlevant et faisant passer sur la triple échine des Alpes soixante-douze énormes canons, cinq cents petites pièces à dos de mulets, un nombre immense de charrettes, deux mille cinq cents lances (chacune de huit hommes) et vingt mille lansquenets allemands.
Passage des Alpes. — On était arrivé à Lyon avec Timprévoyance ordinaire. On sut que tout était fermé. Le vieux
Trivulce se mit à courir les Alpes, et trouva cet affreux passage entre les glaces et les abîmes. Sauvages gorges où nul marchand, nul colporteur, nul contrebandier, n^avait imprimé ses pas* La virginité de leurs neiges n'était effleurée, depuis la création, que par Tenfantde la montagne, le craintif et rusé chamois, et parfois aussi, peut-être, par rintrépide folie du chasseur que la passion entraine avec lui aux corniches étroites des gouffres.
La Duranceune fois passée, on monta jusqu'au rocher de Saint-Paul, qui arrêta court. On le perça avec le fer, travail énorme qui se fit en un jour. On n'était encore qu'à Barcelonnette, c'est-à-dire au pied des Alpes.
La chaîne centrale des monts se dressait ici, le dos monstrueux qui sépare les eaux qui vont au Rhône de celles que recevra le Pô. Pietro, qui était l'inventeur des mines, fit sa roule à force de poudre, faisant sauter des blocs énormes. C'était encore le plus facile. Le plus hasardeux était, sur les plus rapides glissades, au-dessus des précipices, de s'accrocher et d'enfoncer les premiers pieux sur lesquels on devait jeter des ponts, d'établir le long des abîmes des galeries en bois où les chevaux osassent passer, et sur ces frêles improvisations de charpentes tremblantes, gémissantes et criantes, de rouler 72 gros canons de bronze. Souvent, on n'osait le faire. Et alors, avec des câbles, on descendait les canons au fond de l'abîme, pour les remonter de l'autre côté avec un effort infini.
On trouva enfin la pente italienne et la vallée de la Stura. Mais là, le mont Pic-di-Porco se mettait encore entravers, dernière défense que les Alpes vaincues opposaient à cette titaniqnc entreprise. On la franchit le quatrième jour et le cinquième, on était dans les plaines de Saluées, à l'entrée de la Loiiibardie.
Il était temps. L'armée n'avait emporté que trois jours de vivres. Si les Suisses, mieux avertis, lui avaient fermé la
porte, ce qui n'était pas difficile, elle restait clouée dans ces gorges pour mourir de faim.
L'entreprise si audacieuse, si heureuse de ce chemin inou!, bouleversa rimagiuation italienne.
Les Suisses avaient parmi eux de grands amis de la France, les Bernois Diesbach et la Pierre et le Yalaisan Super-Sax. Ils soutenaient que la Suisse ne gagnait rien à se saigner pour exalter l'Allemagne, sa principale ennemie, sur les ruines de la France.
Un argument plus sensible peut-être, c'est que ni le pape, ni l'Espagne n'avait un sol à leur donner, que leur Maximilien Sforza, rançonné, épuisé, tordu jusqu'à la dernière goutte, était fini, ne rendait plus. La France, au contraire, arrivait les mains pleines de belles pièces neuves, d'argent non pas futur, fictif, mais d'écus comptants et sonnants.
Campag^ne du iMtiaiiais. — Tout Cela prenait assez bijen. Hais voilà que du Saint-Gothard roule une énorme avalanche de vingt mille Suisses, tout neufs, avides, qui viennent gagner en Italie. Ceux-ci voient leurs compagnons gras et tout chargés de pillage, la poche enflée, qui parlent, à l'arrivée, de revenir. Les nouveaux venus frémissent pour l'honneur de la Suisse de la honteuse cession des passages daTésin; ce serait donner l'Italie sans retour et s'en exclure pour jamais. Les Français ont là de l'argent?... Eh bien! pourquoi ne pas le prendre?,.. Ils y couraient en effet. Les nôtres eurent à peine le temps de sauver la caisse.
Le roi n'avait pas bougé. Il croyait toujours négocier. Sa situation était assez dangereuse. Il s'était placé à Marignan, à dix milles de Milan, ayant derrière lui les armées espagnoles et pontificales, qu'il séparait ainsi des Suisses. Les Vénitiens, il est vrai, veillaient pour lui sur ces armées. Mais seraient-ils assez forts, surtout ayant en tête les redoutés fantassins espagnols?
su ABnÉGfi D'HISTOIRE DE FRANCK.
Qui commandait Tarmée française? Toul le monde et personne. Le roi^ tout novice, de vingt et un ans, était censé commander, et sous lui, Charles de Bourbon, de vingt-cinq, qu'il venait de faire connétable. Les généraux de Louis XII, la Trémouille et Trivulce, étaient près du roi, mais comme de vieux meubles hors de mise. On avait fait l'insigne faute de laisser partir Thomme essentiel, le commandant des Bandes noires et en général des troupes allemandes, le fameux duc de Gueldre, qui seul avait la confiance des lansquenets. L'ami et l'allié du roi, son futur gendre (Charles-Quint), avait pris ce moment pour attaquer la Gueldre, forcer le duc de revenir, démoraliser l'armée du roi.
Le duc de Gueldre crut à la paix prochaine, partit et laissa le commandement en chef des Allemands à un Français, son neveu, Claude de Guise, que pas un d'eux ne connaissait. Ces gens, sans communication avec les nôtres, séparés par la langue et ne sachant rien de la situation que les allées et venues, les pourparlers du roi avec les Suis.ses, leurs mortels ennemis, écoutèrent les avis charitables qu'on semait parmi eux. Le roi de France (disait-on), qui leur devait beaucoup d'argent, avait trouvé un moyen de payer la solde arriérée, en les mettant au premier feu et les livrant aux Suisses pour être exterminés. Et pourquoi, disait-on, votre chef serait-il parti, si ce n'est qu'il a eu horreur de tremper dans la tra* hison?
Ce roman insensé du roi se détruisant lui-même, se désarmant et se faisant battre, parut tout naturel au bon sens de ces Allemands. Leurs préjugés nationaux sur la foi des Welches (Français et Italiens) les hébétèrent de défiance et de peur.
C'était la grosse moitié de notre infanterie, et la seule fortement armée, qui était frappée de cette panique ; les
autres fantassins, Basques et Gascons, Français formés par Pietro Navarre, étaient des troupes légères qui ne pouvaient porter seules le poids des bataillons des Suisses.
Le roi avait, il est vrai, une très forte gendarmerie, et tous les grands seigneurs de France avec leur suite personnelle; mais il eût fallu une plaine pour faire agir cette magnifique cavalerie, et justement il était sur une étroite chaussée qui permettait à peine à vingt hommes de charger de front : à droite, à gauche des fossés, des marais devaient couvrir la colonne assaillante, empêcher la cavalerie de la tourner ou de la prendre en flanc.
Dans cette situation si peu favorable, le grand mattre de rartillerie ne put profiter de la supériorité des forces qu'il avait; seulement il posta à notre droite une forte batterie, et dans les retranchements qui la couvraient, Pietro Navarre jeta une masse de notre infanterie nationale, Basques, Gascons, Picards.
Ceux qui connaissaient bien les Suisses, Fleuranges, par exemple, qui avait reçu d*eux quarante blessures à Novarre; Fleuranges, fils du fameux sanglier des Ardennes, Robert de la Mark, et Tun des chefs des Bandes noires, ne doutaient peint qu'il n'y eût bataille. Ce n'était pas tant une guerre politique qu'une rivalité de métier entre deux armées mercenaires, entre les Suisses, si longtemps l^s seuls fantassins de l'Europe, et cette nouvelle infanterie allemande que l'empereur et les princes avaient formée surtout contre eux.
Batatlle de narlg^nan (septembre 1S15). — L'armée
fut presque surprise, quoiqu'on fût averti trois fois, d'abord par un Lombard, puis par un gentilhomme, enfin par Fleuranges lui-même. Le connétable allait se mettre à table. Le roi essayait une armure d'Allemagne, propre à combattre à pied, armure si industrieusemont faite, dit Fleu-
ranges, qu*on ne l'eût pu blesser d'une épingle. Le roL Tembrassa pour la bonne nouvelle, mais n'y voulait pas croire encore. Fleuranges prit sur lui de faire sonner l'alarme. Le roi, voyant alors que c'était tout de bon, s'adressa au général de Venise, TAlviano, qui était là, lui prit la main et le pria d'amener ses troupes en toute hâte ; Âlviano sauta à cheval, croyant ce jour suprême et décisif pour l'Italie autant que pour la France.
Fidèle aux vieilles traditions, le roi employa les dernières minutes, si précieuses, à se faire armer chevalier. Av«c sa bonne grâce ordinaire, laissant là tous les princes et pands seigneurs, il s'adressa à l'homme le plus aimé de l'armée, fit avancer Bayard et reçut l'ordre de sa main.
Cependant Fleuranges observait les Suisses. Ils étaient à deux milles et paraissaient vouloir camper. Ils y pensaient peut-être, car la journée était fort avancée. Tout à coup les voilà qui se remettent en marche et ne s'arrêtent qu'à deux traits d'arc du camp français, où ils soufflèrent un peu, déployèrent la bannière des clefs de saint Pierre et reçurent la bénédiction.
La gendarmerie chargea d'abord, et, malgré sa valeur, elle fut reboutée par les gens de pied. Ce qui est bien croyable; elle ne pouvait charger que par vingt ou trente à la fois, et les Suisses avançaient en piquant les chevaux ou« démontant les cavaliers du croc de la hallebarde.
Ils arrivèrent ainsi aux lansquenets, furieux de la vue seule du drapeau noir, ayant soif de leur sang. Ces Allemands étaient troublés de cette furie, et l'écart des gens d'armes, rejetés de côté, les confirmait dans l'idée folle que nous les livrions. Ils reculèrent. Mais au moment, les fantassins français, défendus par eux à Ravehne, se jetèrent à leur tour devant les Allemands, s'élancèrent sur les Suisses au nombre de deux mille, et du premier coup, dispersèrent un corps double de nombre.
JEUNESSE DE FRANÇOIS l« M
Ce qui rend la bataille obscure ici et pleine de contradictions, c'est que la nuit venait, et que déjà il y avait une nuit de poussière effroyable.
La scène était immensément confuse.
La lune éclairait la bataille. Et cependant il y eut d'étranges méprises. Le roi alla donner dans un gros corps de hait mille hommes qu'il croyait siens; c'étaient des Suisses. Il me jetèrent, dit-il, six cents piques au nez, pour me faire voir qu'ils y étaient. Le roi eut cependant le temps de réunir trois cents chevaux, quelques milliers de lansquenets, et se retira sur ses canons.
L'infanterie ferma pour ce jour la bataille. Les Suisses s'étaient rendus maîtres d'une partie du camp de François P'. Ils furent chassés, mais non partoiit; ils restèrent sur plusieurs points établis entre les Français. La lune ayant retiré sa lumière, ceux-ci ne pouvaient aisément se rapprocher les uns des autres. Il y avait des Suisses qui voulaient profiter de cette division, tenter un grand et dernier coup.
Ils hésitèrent, perdirent l'irréparable occasion. Mathieu Shiner, cardinal, évêque de Sion, semble en avoir été la cau^e. Il avait fait venir des vivres et des tonneaux de vin. Les Suisses étaient trop bien, adossés à la grande ville, qui leur fournissait tout. Les Français, au contraire, n'eurent pas tous à manger. Le roi buvait de l'eau sanglante qui lui fit vomir son repas. Il avait prudemment fait éteindre son feu ; non vu, il voyait tout, et pouvait assister à la bombance des Suisses.
Le cardinal croyait la bataille gagnée, il l'écrivit à Rome et partout.
Toute la nuit donnèrent les cors sinistres d'Underwald et d'Uri pour rallier les Suisses; les Français sonnèrent leurs trompettes.
Nul dou:e que les vieux et expérimentés capitaines, *a
Trémouille, la Palice, Trivulce, n'aient bien mis la nuit à profit. Galeotto et Pielro en profitèrent surtout pour changer les positions de l'artillerie, Le roi avait soixante-douze grosses pièces, un nombre infini de petites. C'est le spectacle qu*eurent les Suisses au matin. Derrière ce confus rideau de troupes éparses, une armée entière s'était reformée ; de tous côtés, entre les corps, canons, fauconneaux, serpentines, montraient la gueule et attendaient.
L'homme des Bandes noires, Fleuranges, avoue magnanimement, à la gloire de ses ennemis, que si les Suisses il'attaquèrent pas la nuit, c'est que vraiment ils n'étaient pas en nombre suffisant. ?— El, s'ils avaient bien fait la veille, dit-il, ils firent encore mieux le malin. — Mais l'artillerie les reçut rudement, et ils virent vingt mille lansquenets qui, parfaitement remis et ralliés présentaient vingt mille piques. Celte grande attitude leur imposa; c ils glissèrent outre, > et n'essayèrent pas de les enfoncer.
Les Suisses furent plus écrasés que vaincus; hommes et chevaux, couverts de fer, fondant sur eux de tout leur poids, il fallait à des fantassins, non seulement le plus ferme courage, mais une grande dextérité pour choisir juste les rares défauts de la cuirasse où pouvait pénétrer le fer. Les parfaites armures étaient celles des très grands seigneurs et de leurs chevaux de bataille. Ce furent eux, cette fois, qui chargèrent définitivement, mais non sans grand dommage.
Fleuranges vit que les Suisses étaient décidément rompus. Ils avaient tâté l'arrière-garde et avaient été repoussés. Un de leurs corps s'était jeté dans une grande casslne où l'on avait logé force tonneaux de vin de Beaune; ils lui livrèrent bataille, s'y noyèrent, si bien que Fleuranges y mit le feu sans qu'ils s'en occupassent; ils furent brûlés plus de huit cents.
' Ce qui avait achevé de les décourager, c*est que, vers
dix heures du matin, ils entendirent crier : Marco! Marco i et virent les drapeaux de Venise. C'était Alviano qui avait marché toute la nuit avec sa cavalerie. Son armée le suivait de loin ; les Suisses crurent l'avoir sur les bras, et se décidèrent à la retraite.
Maximilien Sforza, assiégé quelques jours au ch&teau de Milan, et forcé par les mines de Pietro Navarro, se rendit, tout joyeux d'être quitte d'une souveraineté qui n'avait été qu'un esclavage, c Grâce à Dieu! disait-il, me voici affranchi de la brutalité des Suisses, des vols de l'Empereur et des perfidies espagnoles ! »
Il n'y eut jamais victoire plus complète. Des deux armées que le roi avait à dos, la papale obtint de traiter, et l'espagnole sollicita d'être comprise dans l'arrangement pour retourner à Naples.
Les Suisses, si bien battus des lances et des boulets du roi, le furent encore plus de son argent. Il les gorgea, les renvoya. Corrompus contre eux-mêmes, ils acceptèrent, tête basse, plus d'argent que ne valait toute la Suisse, vendant les bailliages italiens et renonçant à l'Italie.
Pouvoir de François I®'; son r6Ie9 ses Intérêts. — Le
roi pouvait ce qu'il voulait.
A lui de défendre la chrétienté, de résister au conquérant Sélim, nouveau Mahomet II.
A lui de balancer le monstre hétérogène du triple empire de Charles -Quint, qui, se formant de mort en mort et par successions, sans bruit, tout doucement, menaçait d'engloutir i Europe.
Sa famille l'encadrait, l'embellissait. Son respect pour sa mère, excessif dans un roi, semblait d'un bon cœur tout nature, qui n'était blasé ni gâté. Il ne lui parlait guère que la toque à la main, abaissant sa grande taille et le genou plié.
Qu'avait à faire le jeune roi et le roi-chevalier? d'être,
5d ABRËGÉ D'HISTOIRE DE FRANCE.
en effet, et chevalier et jeune, fidèle à cette tradition de générosité qu'il se flattait de suivre. Si Ton eût cru réellement qu'il voulût être le protecteur des faibles et le centre de la résistance contre le pape et la maison d'Autriche, il était le maître du monde.
L'Espagne, dans le progrès de son affreux cancer, venait de s'arracher sa plus riche substance, l'agriculture et l'industrie, les Maures, les Juifs. Elle arrivait au second acte, où elle devait périr comme liberté et vieilles franchises. La lutte allait s'ouvrir, ies nobles et des villes, contre le roi; un roi flamand, tellement ignorant de cette fièrc Espagne, qu'il sollicitait de la France une armée de vingt mille étrangers pour s'installer; lui qui d'avance était aimé, comme filsde Juana, petit-fils de la grande Isabelle, comme remplaçant le vieux roi détesté d'Aragon; lui pour quiXiménès, un grand cœur castillan, avait, par de fortes mesures, frayé la voie, dressé le trône. Il n'avait qu'à s'asseoir, et il débuta par outrager l'Espagne en disgraciant ' Xi menés mourant.
L'Empire n'avait pas moins de deux révolutions en lui, la révolution allemande et celle de l'esprit humain.
La France ne devait rien faire qu'en communauté avec l'Allemagne. C'est vers elle.qu'elle devait tournerson attention, autant et plus que vers l'Italie.
François P' avait une prise naturelle et très forte sur l'Allemagne. C'est à lui que s'adressaient tous les ennemis de l'Autriche, à lui que se louaient ces innombrables gens de guerre de toutes classes, que les désordres de l'Empire, les luttes des villes impériales, les insurrections des campagnes, avaient jetés hors du foyer.
François V' n'y vit que des soldats. Que serait-il arrivé , s'il eût compris que c'était une émigration , que c'était la révolution allemande, dont les tronçons brisés, les débris, les épaves, venaient se jeter au rivage de la France?
II était beaucoup plus qu'un roi, s'il eût su profiter de sa situation.
La protection déclarée ou secrète que le roi avait donnée au duc de Gueldre dans la Basse-Allemagne, il devait rétendre au haut Rhin, soutenir la résistance des chevaliers et petits nobles contre Jes seigneurs.
Ce garçon de vingt ans était bien neutre au fond dans tous ces grands débats.
Il s'était montré bon soldat, mais ne comprenait rien à ia victoire.
Looise de Savoie. — Le chancelier Duprat. — Cette
royale ûgure qui semblait tout comprendre et hâblait à merveille, était en réalité un splendide automate dans la main de sa raère, l'intrigante, violente et rusée Savoyarde, et d'un homme d'affaires, Duprat, un, vil et bas, qu'il prit pour chancelier.
La mère aimait passionnément son fils, et pourtant s'en jouait. Elle disait hardiment au légat : c Adressez*vous à moi, et nous irons notre chemin. Si le roi gronde, il faut le laisser dire. >
Duprat voulait le chapeau. Soit orgueil, soit prudence de voleur et recette contre le gibet, les ministres tâchaient d'être cardinaux. On ne pend pas un cardinal.
Louise avait une pauvre ambition, celle de s'allier aux Hédicis. Elle venait de donner une de ses sœurs au frère do pape, Julien. Et elle poussait son fils à donner une prin* cesse du sang royal au neveu du pape, Laurent; à unir les lis de France aux pilules, qui sont les armes de la maison de Hédicis, sortie, dit-on, d'une boutique d'apothicaire. Ce neveu était si malade qu'à peine marié, il mourut, et la mariée aussi, nous laissant toutefois une fille, Catherine de Hédicis.