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CHAPITRE IV

CUARLES-aUINT EMPEREUR. — RIVALITÉ DE LA FRANCE ET DE L'ALLEMAGNE. — HENRI VIII. — LE CAMP DU DRAP d'OR.

des Tares. — Les invasions torques apparaissent comme un élément, une force de la nature. Elles reviennent à temps donnés. On peut les prévoir, les prédire, comme les éclipses ou tout autre phénomène naturel.

Les sultans mêmes n'y peuvent rien. Le vizir de Soliman disait aux ambassadeurs que l'immense piraterie des barbaresques ne dépendait pas de la Porte.

Les ravages des invasions par terre, qui semblent si furieuX; n'en suivent pas moins une marche en quelque façon méthodique. C'est d'abord l'éblouissement d'une multitude innombrable, l'infini du pillage, des courses de tribus inconnues, dont plusieurs, comme les sauterelles, viennent de l'Asie même s'abattre sur le Danube. Tuez-en tant que vous voudrez, ils ne s'en inquiètent pas. Ces ondées d'insectes humains, ces ravages assidus, découra-» gent la culture, la rendent impossible, font qu'on n'ose plus cultiver, habiter.

Les églises deviennent mosquées. Leurs tours, changées en minarets, cinq fois par jour crient la victoire d'Allah, la défaite du Christ.

Dieu sait les récits merveilleux qui se font de toutes ces choses dans les veillées du Nord : martyres, supplices.

CHARLKS-QUINT EMPEREUR. 5»

hommes sciés en deux, filles, enfants volés par les pirates ! cl Ton n'a plus su jamais ce qu'ils sont devenus! La peur croit tout.

Les cours d'Enrope. — I«a cour de FFanee. — Tous

les rois étaient jeunes, ou mineurs, ou majeurs à peine. La mort avait en une fois changé toute la scène du monde. Le pape même, Léon X, qui avait trente-neuf ans en 1516, pouvait passer pour jeune, relativement aux autres papes. Henri YIII avait vingt-quatre ans, François l" vingt-deux, Gharles-Quint seize, Louis de Hongrie dix. Toute cette jeunesse était fort gaie, on peut le croire (moins le petit Gharles-Quint, étonnamment sérieux); les cours n'étaient que fêtes, rires, badinages, et l'argent coulait comme l'eau. La cour la plus coûteuse était celle de François I". Cette joyeuse cour, toujours en route, semble un roman mobile, pèlerinage pantagruélique le long de la Loire, de château en château, de forêt en forêt. Partout les grandes chasses et l'étourdissement du cor. Partout les grands banquets et la table sous la feuillée pour quelques milliers de convives. Puis, tout cela disparaissait. — Les pauvres envoyés du roi d'Espagne ne savaient jamais où ni comment joindre le roi de France. 11 se levait fort tard, et l'autre roi, sa mère, très tard aussi. On venait en vain au lever; le roi dormait. On revenait plos tard; le roi était à cheval, bien loin dans ia forêt. Le soir était trop gai ; à demain les affaires. Le lendemain, on était parti; la. cour était en route; les envoyés trouvaient quelques serviteurs attardés qui leur disaient en hâte que le roi couchait à dix lieues de là.

Le Concordat ne profita guère à François P'. Lorsque Duprat, à Bologne, soumit le roi au pape, lui fit servir Léon X, marcher devant lui et lui donner à laver, il disait à son maître qu'avec ce Concordat^ le pape ne retenant qu'une année du revenu, et laissant au rot les nominations, il allait avoir à donner six archevêchés, quatre-vingt-trois

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ovêchés, nombre d'abbayes, etc. Belle liste civile, pour qui l'eût employée. Le roi la gaspilla.

L'Espagne. — Moins dépensière, la cour de Charles-Quint ne fut pas moins pesante et dévorante, par l'avarice de ses conseillers flamands.

Rien ne dérangea les Flamands dans le déménagement méthodique du vieil or espagnol. La Jacquerie de Valence qui éclata, l'insurrection de Gaslille, ne les en tirèrent pas. S'ils firent convoquer les Cortès, ce fut sur le rivage^ dans un port de Galice, à l'extrême bout de TEspagne, ayant là leurs vaisseaux et pouvant embarquer leur proie« Madame de Chièvres, en bonne ménagère, apporta là la charge de quatre-vingts chariots et de trois cents muletsmadame de Lannoy, celle de dix fourgons et de quarante chevaux ; le confesseur du roi, celle de seize mulets et dix chariots. Ainsi du reste. Un milliard de ducats, dit-on. Ce qu'ils laissèrent, ce fut la guerre civile.

Pourquoi François P' ne profite-t-il pas de la révolution d'Espagne et de la guerre civile ? Pourquoi? La guerre du Turc le préoccupe. Car tout le monde en parle, en frissonne, et la chrétienté entière regarde vers François P'. Mais pour mener l'Europe contre le Turc, il faut être em* pereur.

Le saitan Séiim. — LeTurc d'alors était le vrai Turc des légendes, non un Bajazet II, gras, paciQque et lent, poète mystique, qui laissa faire la guerre, non pas le Salomon ou Soliman des Turcs qui devint l'ami de la France. Celui-ci, le sultan Sélim fit peur aux Turcs eux-mêmes. La chose infaisable et terrible, à laquelle nul n'osa toucher, lui, il la fil. Il réforrtia les Janissaires, mitleurs chefs dans sa main. Tellement il avait imprimé l'épouvante de sa force et de sa cruauté.

Les ambassadeurs vénitiens qui le suivent en tremblant dans ses victorieuses campagnes et ses massacres, ne sont

CHARLES-QUINT EMPERËUP Cl

pas terrifiés seulement, mais subjugués. On est stupéfait de lire ce que Mocenigo disait de cet exterminateur : c Nul ne fut si juste et si grand, nul plus humain. » Les bras en tombent.

Notez que, dans les grands massacres, cet homme singulier ne prétendait rien faire que sur bonne raison, bons textes du Coran, réponses de prêtres et de juristes. Il était très embarrassant pour ceux-ci, et effrayant par sa subtilité, leur posant des questions, indifférentes en apparence, et leur surprenant des réponses à noyer le monde de sang. Après Timmense carnage des Mameiucks d'Egypte, il organisa dans tout l'empire par une police savante et clairvoyante une complète Saint- Barthélémy des partisans des doctrines persanes et de l'incarnation d'Ali. Il procédait par ordre. Cela fait, il passa aux chrétiens, posant à son moufti une question captieuse, qui, subtilement interprétée, impliquait le massacre d'une douzaine de millions d'hommes. Le grand vizir, épouvanté, ne l'arrêta qu'en faisant venir trois hommes de cent ans, vieux Janissaires, qui jurèrent que Mahomet II avait promis la vie aux Grecs.

Séliffl espérait bien se dédommager sur l'Europe, à qui Mahomet n'avait rien promis. Et déjà il avait demandé au moufti : « N'est-il pas méritoire de tuer les deux tiers des vivants pour le salut de l'autre tiers? »

On ne voit pas, dans l'état de division où étaient les chrétiens, ce qui eût arrêté ce scolastique de la mort. Il avait pris l'Egypte sur les Mameiucks, les premiers cavaliers du monde, pris la Syrie et la Bahylonie, frappé et mutilé la Perse pour toujours, et tout cela par les armes modernes et le génie civilisé, par l'artillerie, l'infanterie, une tactique habile. La parfaite justesse de ses vues se montrait en ceci, qu'il ne voulait pas faire un pas vers l'Allemagne, sans se créer d'abord une marine pour terrifier, paralyser

la Méditerranée, l'Espagne et lltalie.

H. DE FR., Temps modernes. é

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Le danger était si prochain, et le roi de France tellement désigné comme chef militaire de l'Europe, qu'un de ses envoyés soutenait qu'il n'y avait pas d'argent à donner, que l'Allemagne le prierait de ce laisser faire Empereur. Fran* çois P' disait qu'il ne voulait de l'Empire que pour cette guerre. L'ambassadeur anglais, Thomas Boleyn, lui demandant s'il irait en personne, il lui saisit la main, et posant l'autre sur son cœur : c Si Ton m'élit, je serai dans trois ans à Constantinople, ou je serai mort. »

Maximilien ne l'était pas encore. Que faisait-it? Était-il occupé de fixer l'Empire dans sa famille? Point du tout. Il l'offrait au plus riche, à Henri YIIl. Celui-ci, comprenant que le vieil empereur ne voulait rien que l'exploiter, le remercia tendrement, lui souhaita longue vie.

C'est alors seulement que le grand-père commença à se souvenir qu'il avait un petit-fils qu'il chérissait, et retomba sur Charles-Quint.

Compétitions pour l'empire. — Sauf l'électeur de Saxe, opposé à l'Autriche, et l'électeur de Trêves, noble chevalier allemand qui voulut rester les mains nettes, le reste était à vendre, si bien que François P^ crut tout tetiir deux ou trois fois, et autant de fois Charles-Quint. Celui-ci était en Espagne, mal informé, mai conseillé. Il eût manqué l'affaire, si sa tante Marguerite, plus près et plus adroite, n'eut arrangé les choses. Elle réduisit tout à une affaire d'argent, n'appela pas le pape au secours comme François P', élimina les banquiers italiens, circonscrivit et centralisa l'action, agisssant à Augsbourg, c'était la caisse; à Mayence, c'était l'intrigue.

Albert de Mayence eut cinquante-quatre mille florins, pour œuvres pies, avec dix mille de pension et la promesse que le nouvel Empereur lui obtiendrait la position de légat à latere nommant à tous les bénéfices, boutique ouverte des dons du Saint-Esprit*

CHÂRLES-QUINT EMPEREUR. ft3

Son frère, i'élecleur de Brandebourg, devait avoir cent trente mille florins avec une sœur de Charles-Quinl.

Le palatin cent dix mille, et six mille de pension, etc., etc.

Le 17 juin, au milieu d'une armée de vingt-cinq mille hommes, s'ouvrit la diète électorale. Les partisans de la France commencèrent à avoir peur. Le Palatin, parent de François I*% après s'être avancé pour lui, recula et se rétracta. L'électeur de Brandebourg, qui avait parole d'être son lieutenant dans l'empire, se convertit à Charles-Quint.

L'électeur de Saxe eût eu des chances. Hais il s'abandonna lui-même, et étonna tout le monde en votant pour Charles-Quint. Dans son indécision, il se laissa aller à ce qu'il crut la volonté de Dieu.

Les résultats étaient fort sérieux.

Éieetloii de Charics-Qwint. (1519). — Cet Empereur de vingt ans, qui, dans ses faibles bras, prenait la moitié de TËurope, faible pour gouverner, fut fort pour étouffer ; toute nation p&lit en son propre génie, languit et défaillit dans cet effort absurde d'assimilation impossible.

Un an après l'élection impériale, le frère de l'Empereur épouse Anne de Hongrie, et se dit héritier de Hongrie et de Bohême, portant sa main marchande sur la sainte couronne des héros, le palladium de l'Europe.

Allemagne, Hongrie, Bohême, Espagne, des nations si différentes, si énormément éloignées de mœurs, de langues et de génies, venaient d'être englobées du même coup d» Glet, victime d'une même opération de banque et de diplomatie.

Ces deux héros, aux deux bouts de l'Europe, le Hongrois, l'Espagnol, ont à peine conscience de leur destinée.

L'Allemagne et Charles-Quint s'étaient vus face à face à la diète de Worms, nullement avec satisfaction. Dans la même diète, l'empereur eut l'affront de voir un Robert de

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la Mark, imperceptible sire des stériles bruyères de TArdenne, venir le défier, de souverain à souverain, lui jurer guerre à mort, et lui jeter le gant. L'Empereur voulait soumettre Robert à sa juridiction, leconfondre dans la foule de ses vassaux des Pays-Bas. Robert se refit Françaîset comme tel, sans consulter personne, avec trois ou quatre mille hommes, marcha intrépidement contre TEmpire et l'Empereur (mars 4521).

François P' n'était pas prêt à le soutenir. Il avait perdu bien du temps, amusé par son futur gendre, qui négociait trois mariages, en France, en Angleterre, en Portugal, empruntant de l'argent au beau-père d'Angleterre pour payer au beau-père de France. Il paya pension à celui-ci jusqu'à son élection impériale (en juin 1519). Là, il leva le masque, ferma sa bourse, et tourna le dos à François I*'.

Rivalité de François 1^' et de dmrles-Qnliit. — La

querelle des deux monarchies était très complexe en ellemême, de celles que la guerre seule débrouille, qu'elle ne finit guère même que par l'épuisement des partis.

Ni la France, ni l'Espagne, ne pouvaient céder la Navarre, la porte des deux royaumes.

Comme la Navarre était double, double de même était la Flandre, regardant la France et l'Empire. Double la question de Milan, Oef d'Empire, disait l'Empereur, et se-^ Ion le roi, héritage de Yalentiiie Yisconti. Et plus insoluble encore était la question de Bourgogne. Louis XI l'avait en* levée à la grand'mère de Charles-Quint, délaissée, orpheline; chose odieuse!... A quoi l'on répondait que si la France reprenait la Bourgogne, elle reprenait le sien, rappelait à soi un fief donné imprudemment à l'ingrate maison de Bourgogne, qui, par Jean sans Peur et son fils, avait mis l'Anglais en France, tué la France, sa mère, autant qu'elle le pouvait.

Des deux rivaux, l'Empereur, roi d'Espagne et de Na-

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pies, et souverain des Pays-Bas, deslndes, avec l'héritage éventuel de Hongrie et Bohême, était de beaucoup le plus vaste, mais aussi le plus dispersé. François P' était plus concentré, dans sa France si bien arrondie, plus obéi d'ail* leurs, plus maître, plus à même de se ruiner.

NèfoeUia^Bs »¥e« Henri ¥111: — L'avantage semblait devoir appartenir à c lu des deux qui mettrait l'Angleterre de son côté.

La cour de France ne désespérait pas d'accomplir ce miracle. François I'' croyait qu'il suffisait pour cela d'acquérir le ministre dirigeant, le tout-puissant cardinal Wolsey.

Wolsey voulait être pape. Plus vieux que Léon X, en re-» vanche il était plus sain. Il se dit qu'il fallait voir de près les deux rivaux et se décider pour celui qui l'aiderait le mieux. Dès réleclion de Charles-Quint, il fut réglé qu'Henri YHI verrait d'abord le roi de France.

L'inquiétude de François était de ne pas briller assez, faute d'argent, d'être effacé. 11 faisait écrire à Wolsey par renvoyé d'Angleterre : c Qu'il voudrait bien savoir si le roi . son frère n'aurait pas pour agréable de défendre aux siens de faire de riches tentes. Il ferait volontiers aux Français la même défense. >

L'aveu que faisaient les Français de leur pénurie décida Wolsey. Il crut les écraser. Une grande fête chevaleresque, une revue solennelle des deux nations où Henri VHI apparaîtrait plus brillant qu'Henri Y au Louvre, c'était pour le ministre un moyen sûr d'être agréable. Et il avait besoin de l'être. Henri, à son avènement, avait pris femme et ministre, il y avait déjà dix ans. Mais, il ne fallait pas se le dissimaler,run et l'autre vieillissaient. La reine Catherine d'A« ragon était une sainte espagnole du xiv siècle. Ni jeune, ni féconde, elle avait eu un seul enfant, qui était une fille (Marie la sanguinaire). Volsey trouvait le roi rêveur et dispnteur, aigre, chaque jour plus sombre.

Les Français rougirent d'avoir eu celte velléité d'écono* mie. Judicieusement, ils sentirent que l'honneur national était enjeu, qu'il fallait à tout prix que la France ne pàUt pas devant l'orgueilleuse Angleterre. Ce fut un duel de dépense. L'affaire passée sur ce terrain, tous, héroiquement fous, vendirent, engagèrent, prés, châteaux et métairies, pour avoir des colifichets, velours,' satins, drap d'or, bijoux, surtout des chaînes d'or, comme en portaient les Anglais. Il n'y avait pas à plaisanter ; on venait de manquer l'Empire; on voulait se relever.

Entrevue da eamp dn drap d'ôr (7 juin i 5fiO\, — ^L'entre*

vue, négociée depuis dix-hùitmois, eut lieu le 7 juin 1520. François I«' partit d'Ardres, Henri, de Guines. Les deux princes arrivèrent en même temps sur les coteaux entre lesquels coule une petite riVière. Les dent cours, en deux masses épaisses comme deux petites armées, restèrent sur les hauteurs ; les deux rois descendirent. Ils se joignirent, s'embrassèrent avec effusion.

Le banquet royal fut dressé. En toute cordialité, les Anglais offrirent aux Français des vins, des rafraîchissements.* Puis Henri YIII prit le traité des mains des gens de robe longue, un traité d'intime alliance. Son titre de roi de France y était. Il le passa galamment, disant : € Ceci est un mensonge. »

Dès le lendemain, on fit les lices, qui remplirent toute la vallée : neuf cents pas de long et trois cents de large. Au bout, des arbres de drap d'or aux feuilles de soie verte où pendaient les éeussons frères, encejour réconciliés. Autour, des échafauds immenses, pour les dames et la noblesse. Puis, çà et là, des pavillons, palais improvisés, d'un incroyable luxe, les plus précieuses étoffes employées en plein air pour toits, murailles et couvertures. La merveille était le palais d'Angleterre, qui n'était que fenêtres, un "Windsor de verre, lumineux, recevant par cent cristaux et renvoyant le soleil.

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