CHAPITRE Xm
LES BARRICADES. — L'ARMADA. — SECONDS ÉTATS DE BLOIS. -- ASSASSINAT DU DUC ET DU CARDINAL DE GUISE. — MORT DB CATHERINE DE MEDIQS. — UNION DE HENRI DE NAVARRE ET DD ROI DE FRANGE. — SIÈGE DE PARIS PAR l'ARMÉE ROYALE. — ASSASSINAT ET MORT DE HENRI lU.
ProfeUi et préparattfa de Philippe II. — Elisabeth,
appelée aux Pays-Bas, y avait envoyé l'indigne favori Leicesler, dont tout le mérite était une grande apparence de zèle protestant.
Philippe II choisit ce moment pour sa grande opération contre l'Angleterre. Il employait le prince de Parme dans les travaux immenses de construction nécessaires pour la flotte complémentaire de bateaux plats qui devaient porter son armée en Angleterre sous la protection de l'Armada. Il voulait qu'Henri III annulé, la France effarée et surprise de ses propres événements, ne pussent pas regarder au dehors, laissassent tranquillement le prince de Parme quitter la Flandre dégarnie et faire la grande affaire anglaise.
Il voulait, la Ligue voulait que Guise se jetât dans PariS;
Mettre Guise à Paris avant de lui donner des forces, c'était tenter le roi, et, selon toute apparence, l'obliger de le tuer. Cela n'arrêta pas; il lui fallait l'explosion.
Cependant on chauffait Paris à blanc par le grand moyen q'ii ne manque jamais, la peur de la famine. Des mines
H. DEFR., Temps modernes. u. — 13
allongées, des visages pâles, erraient. Des gens prudents se parlaient à Toreille. On disait : c Que deviendronsnous? >
Le roi, seul à Paris, n*ayant pas d'Épernon, était fort inquiet. Il envoya Bellièvre à Soissons pour tâcher d'y retenir Guise, le priant assez bassement de ne pas venir, de ne pas augmenter le trouble. Guise paya cet ambassadeur de quelques paroles hypocrites, et s'en débarrassa. Puis, monta à cheval, et, par des chemins de traverse, arriva à Paris en même temps que lui. Le lundi 9 mai i 588, il entra à midi.
Presque seul, ayant à peine cinq à six cavaliers, il entra dans la foule de la rue Saint-Denis, le nez dans son manteau, sous un grand chapeau rabattu. Là, un jeune homme à lui, comme par espièglerie, enleva le chapeau et tira le manteau : « Monseigneur, faites-vous connaître. »
Un cri s'élève : c C'est le duc de Guise 1 » Les Parisiens, qui se croyaient déjà affamés, n'auraient pas vu toute une armée pour eux et un grand conVoi de farines avec tant de satisfaction. Les vivats éclatèrent. Une dame, au pas d'une boutique, baissa son masque (les élégantes suivaient cette mode italienne), et, d'un riant visage, lui dit : < Bon prince! te voilà!... Nous sommes sauvés! »
 ce mot, on s'élance, on baise ses bottes.
Il parvint, non sans peine, à l'Hôtel de Soissons (Halle au Blé), chez la reine mère.
La vieille femme va prendre sa chaise et le conduire au Louvre. En avant, elle envoie Davila, son jeune chevalier, dire au roi que Guise est venu.
Le roi fut si surpris, qu'il chancela, s'appuya du coude sur une petite table, soutenant sa tête avec la main dont ii se couvrit le visage. Le colonel corse Ornano et un abbé Del Bene, qui étaient là, dirent qu'il fallait le poignarder. Lorsque le duc entra avec la reine mère, il était défail,
pâle, ayant, aax antichambres, aux escaliers, passé entre des épées nues, et perdu là toutes ses politesses sans qu'on lui répondît.
Le roi, de son côté, était très altéré, et son visage montrait une résolution violente. Il lui dit sèchement : c Pourquoi êtes-vous venu? :» Et il tourna le dos au duc.
Journée des Barricades (mal 1588). — Le 10, GUÎSe
était maître.
Dès cinq heures du matin, l'un des Seize (chefs des seize quartiers de Paris), le procureur Crucé, fait sortir de chez lui trois garçons en chemise qui crient aux armes dans le quartier Saint- Jacques.
Guise ne négligea rien pour faire croire qu'il n'était pour rien dans l'affaire.
Tout fut très lent sur la rive droite, ou était l'hôtel de Guise. Les barricades, terminées à neuf heures dans le pays latin, ne se firent qu'à midi de l'autre côté.
Dans le quartier de l'Université, Crucé (et les meneurs du parti espagnol) trouvèrent un vigoureux appui dans le jeune comte de Brissac, qui était au duc de Guise, mais qui ne tint compte de ses réserves. Brissac haïssait le roi, qui s'était moqué de lui, et voulait se venger.
La place Haubert, entre l'Université et la Cité, était un point fort important pour séparer les deilx Paris, les deux émeutes. Crillon l'occupe ; il y trouve Brissac. En vain il demande au Louvre la permission de charger; le roi défendit de tirer. Ce brave resta là sans agir et misérablemenl livré,
Grissat nt demanda pas permission à l'hôtel de Guise. 11 fil ses barricades. 11 s'empara de la Cité, du Petit-Châtelel et des entours du Marché-Neuf, ou étaient des compagnies suisses. Là et partout commodément placé et maître des fenêtres^ d'en haut, il fit tirer sur eux. Il en fut de même plus lard sur l'autre rive^ au cimetière des Innocents.
no ABRÈGE D'HISTOIRE DE FRANGE.
Ces Allemands qui étaient là sans vivres, tout exposés aux coups, et qui recevaient sans rendre, finirent par se mettre à genoux, leur rosaire à la main, criant en leur patois : € Bons catholiques! bons catholiques! »
Les Parisiens en tuèrent passablement.
Les troupes se trouvaient prisonnières entre les barricades, et on ne pouvait les retirer. Le roi envoya prier Guise de sauver ces pauvres soldats, d'épargner le sang cattiolique. Guise avait de bonne heure et de lui-même travaillé à apaiser tout. Ces furieux bourgeois, devenus tout à coup des lions, il les arrêta, leur tira des mains les Suisses et les gardes françaises. Sans armes, une canne à la main, il parcourait les rues, recommandant la simple défensive; les barricades s'abaissaient devant lui. Il renvoya les gardes au Louvre ; il rendit les armes aux Suisses. Tous ladmiraient, le bénissaient. Jamais sa bonne mine, sa belle taille, sa figure aimable, souriante dans ses cheveux blonds, n*avaient autant charmé le peuple. Le 9 mai, c'était un héros; le 12 au soir, ce fut un dieu. Le roi, tellement fini dans l'opinion, pouvait faire pitié, il est vrai, mais non reprendre force. Lui, grandi et si haut dans l'estime du peuple, après une telle journée, il croyait avoir peu à craindre. Par le roi ou par lés états, il ne pouvait manquer d'avoir cette épée de connétable ou de lieutenant du royaume, à laquelle sa douceur magnanime lui avait donné nouveau droit. Même hors Paris, il crut tenir le roi, puisqu'il tenait la France.
Le roi quitte Parts. — Guise était embarqué sur Tinconnu. Ces états généraux qu'il allait assembler pour en tirer cette charge de haute confiance, comment jugeraient-ils un acte si sauvage de flagrante rébellion?
Le jour même (12 mai), avant le soir, Mendoza dut écrire à Madrid ; puis, de Madrid partit l'ordre d'embarquement.
La duchesse de Montpensier, Brissac et autres, marchaient d'accord avec les furieux fanatiques et les agents
(ieTétranger. Le 13, on se remit à sonner le tocsin. Les bas meneurs commençaient à crier : a Les barricades au Louvre!... Allons prendre le roi! »
Ils n'auraient peut-être pas fait un grand exploit au Louvre, mais ils auraient mis le duc de Guise dans un terrible embarras ; il n'eût osé ni agir avec eux, ni agir contre eux, ai même rester neutre à ne rien faire.
La reine mère, vers les six heures du soir, était chez lui, lorsque Menneville, le plus intime confident de Guise, lui dît tout bas : a Le roi est parti. » Guise fut étonné ou feignit rètonnement. Hais il ne remua point.
L'Armada. — La France ainsi troublée, livrée, vendue, la Hollande en défiance très grande de l'Angleterre, TAllemagne paralysée par l'Empereur, la décomposition du monde protestant, tels furent les vents favorables qui, le 29 mai, enflèrent les voiles de V Armada.
Depuis quatre ans, malgré l'âge et la santé déclinante, des embarras de toute espèce, une grande pénurie d'argent, Philippe H était pourtant parvenu à organiser cette épouvantable machine.
II y avait cent cinquante vaisseaux, huit mille marins, vingt mille soldats; on ne pouvait compter la noblesse et les volonlaires. Il y avait deux mille canons, plus d'un million de boulets, cinq cent mille livres de poudre, sept mille mousquets, dix mille haches et hallebardes, un nombre énorme de chevaux, charrettes, instruments de toute sorte, pour remuer, porter la terre et faire des retranchements. Les munitions abondaient et les vivres surabondaient (jusqu'à quinze mille pièces de vin), de quoi manger pour six mois! Tout cela pour un trajet de quinze jours et pour entrer au pays le plus plantureux du monde !
Parme faisait de son côté des préparatifs. Dans l'Escaut, cent bateaux de vivres et soixante-dix bateaux plats, portant chacun trente chevaux. A Newport, deux cents plus
iaa ABRÉGÉ D'HISTOIRE DE FRANGE.
petits pour porter les hommes. A Dunkerque, une yingtaine de vaisseaux hanséatiques, avec poutres, pointes et crampons pour être agencés ensemble. A Gravelines, vingt mille tonneaux, avec clous, cordes, à faire des ponts. Des montagnes de fascines.
Les Hollandais gardant la côte, il improvisa un canal saperbe pour mener ses vaisseaux en pleine terre, d'Anvers à Gand et à Bruges, rejoindre le canal d'Ypres et sortir dans l*Océan sous l'abri de V Armada,
Parme avait au camp de Newport soixante compagnies espagnoles, six wallones et trente italiennes, la fleur militaire de l'Europe. Ajoutez cent neuf compagnies de toute nation, dans lesquelles sept d'Anglais, pour donner la maia à l'Angleterre catholique.
Si grande, si admirable dans ce camp d'élite, la monarchie espagnole n'était pas moins merveilleuse dans les marins de Y Armada. Les Portugais de Gama, les Andalous de Colomb, qui, sous lui, trouvèrent l'Amérique, les aventureux pécheurs de baleine, les intrépides Biscayens, environnaient le pavillon dominateur de la Caslille, et l'Italie elle-même, par une grande flotte de Naples, de Venise et de Toscane, apportait à V Armada l augure heureux de Lépante.
Telle avançait sur mer, immense, majestueuse, altière cette masse à laquelle rien d'humain semblait ne pouvoir résister.
Mais ce qu'on n'en voyait pas était plus terrible peut-être que ce qui frappait les yeux. On ne voyait pas la France, la conjuration de lu Ligue, qui, de nos rivages, saluait la flotte au passage ; enfin la défection des meilleurs serviteurs du roi qui, devant une telle force, perdaient courage et cessaient de lutter.
C'était l'une des principales raisons pour lesquelles Philippe II avait pressé les Barricades, Il voulait que nos ports,
et surtout Boulogne, se trouvassent ouverts à sa flotte. Le lendemain de Tévénemenl, le 15 ou le 16 mai, Au maie, avec la petite armée qu'il avait devant Paris, alla tout droit à Boulogne. On sup(iosait que V Armada allait passer. Une tempête la retarda. Elle ne passa que le !28 juillet entre Boulogne et Plymouth. La noblesse, qui suivait Âumale à ce siège honteux, obéissait à regret, sentant qu'elle se salissait à jamais par une telle trahison.
Il semble que la mer ait eu horreur de cette flotte. Dès la sortie de Lisbonne, dans les meilleurs jours de l'année (29 mai), le vent devient furieux, il lui brise quelques vaissaux, surtout lui fait perdre du temps. Elle se refait à la Corogne, mais elle n'entre en Manche que le 28 juillet.
V Armada, arrivée devant l'île de Wight, jeta l'ancre. Elle croyait vraisemblablement avoir nouvelle du parti ealholique, mais les catholiques anglais avaient perdu, avec Marie Stuart, leur centre et leur unité. Ils avaient été rudement éloignés des côtes, mis dans l'intérieur. Ils croyaient sentir au cou la hache de la reine d'Ecosse, et craignaient une revanche de la Saint-Barthélémy. U Armada n'avait rien àattendre. L'Angleterre lui apparut, gardée et fermée, silencieuse sous ses blanches dunes, et ne donnant pas un signe.
Cependant elle était en danger réel.
Ce ne fut que le 30 juillet que l'amiral anglais Drake put sortir de Plymouth avec cent petites embarcations qu'on appellerait aujourd'hui des bateaux. Le lendemain, il aperçut les cent cinquante géants qui occupaient l'Océan de leur masse, de l'ombre sinistre de leurs voiles immenses.
Q avait heureusement avec lui une élite d'hommes intrépides, de tètes froidement héroïques et sans imagination, qui, dans ces masses si hautes, virent sur-le-champ une chose, c'est qu'elles tireraient trop haut et ne loucheraient
jamais; que plus on serait près d'elles, moins on souffrirait de leur feu. Ils résolurent d'attaquer presque à bout portant.
Il y avait là deux hommes extraordinaires, d'abord Drake, qui revenait de faire le tour du monde.
L'autre, Forbisher, simple capitaine, avait percé le Nord jusqu'au Groenland. L'Angleterre allait aussi ferme que si elle eût eu par eux les deux pôles dans la main.
Désastres de la flotte espafi^nole (août 1 588) . — Chaque
jovLvV Armada fit de grosses pertes. Dans la nuit du 7 au 8 août, Drake prit huit mauvais vaisseaux, les remplit de poudre, de toute soHe de ferraille, les poussa dans VArmadaf y mil le feu. La terreur, le désordre, furent épouvantables. Sans attendre de signal, les vaisseaux coupèrent leurs câbles et s'enfuirent à travers la haute mer.
Cette flotte de vaisseaux épars ne pouvait plus se diriger. Ils tournèrent, chassés ainsi, TAngleterre et l'Ecosse, C3uvrantla mer de leurs débris, ils perdirent quatre-vingtun vaisseaux et quatorze mille soldats! De cette immense ruine, et, de ces débris, rejaillit comme un éclat à la tète des Guise. Henri était sûr que Philippe, qui venait de le forcer à agir contre le roi, peu reconnaissant de la chose el la trouvant incomplète, la désavouerait et la lui reprocherait.
intrignesdn duc de Guise. — Ce que Guise désirait le plus, c'était de reprendre le roi. Henri III avait importé à Paris les pénitents d'Avignon et les flagellants du Midi. Lui-même, aux processions, figurait sous cet habit. On imagina de lui envoyer une bande de pénitents. Henri de Joyeuse, devenu capucin sous le nom de frère Ange, faisait le Crucifié. La tête couronnée d'épines, des gouttes de rouge à la face, sous une grosse croix de carton, il se laissait tomber; à coups de fouet, on le relevait. La moralité parlante était que, le Christ ayant pardonné sa flagellation à Jérusalem,
LES BAHRIGADES. 225
le roi pouvait bien aussi oublier que Paris lui eût donné les étrivières.
Le chef-d'œuvre, pour Henri de Guise, c'était d'employer pour lui le parlement de Paris. Comme il avait sous sa maiti la vieille machine à trahison, la reine mère, par elle il obtint une démarche du parlement.
Le roi reçut la députation à merveille, et sembla plus occupé de s'excuser que d'accuser. Il répondit qu'il ne songeait qu'à son bon peuple, qu'il détestait les hérétiques, voulait les exterminer^ et que, pour mieux faire cette guerre sainte, il assemblerait le 15 août les états généraux.
Seconds èUkim de Biois (1588). — L'élection des états fut travaillée par toute la France avec une furie extraordinaire. Le mot d'ordre était donné. On ne voulut pas de ligueur modéré, mais seulement les emportés, les cassecou de la faction. Le tiers parti, épouvanté, ne savait que dire.
Qu'étaient, que voulaient ces états qui venaient, disaient-ils, au secours de la religion catholique? Pouvaientils se tromper eux-mêmes? Mais le roi venait justement de leur ôler tout prétexte. Il envoyait deux armées contre riiérésie, l'une sous le frère même de Guise, l'autre sous le duc de Nevers. L'assemblée se caractérisa en nommant président du clergé le cardinal de Guise, un furieux; président du tiers état l'un des Seize, la Chapelle-Marteau, l'organisateur du comité de la Ligue, que la révolte avait fait prévôt des marchands. Enfin la noblesse fut présidée par l'homme des Barricades, le jeune Brissac, ennemi personnel d'Henri III.
On refusait l'impôt, on exigeait la guerre, le roi faisait venir les députés, s'humiliait, leur parlait avec respect^ componction : « Comment voulez-vous que je vive? Refuser l'argent, c'est me perdre, vous perdre, et l'État avec nous. »
Il était pris par la famine. Ses gardes n'étaient plus payés. Ses quarante-cinq gentilshommes allaient chercher condition. Cour solitaire, froide cuisine, visages allongés. Dans cette extrémité, il s^adressa à Guise lui-même, le pria de prier pour lui. Guise en effet intercéda, mendia pour le roi, mais les ligueurs étaient incorruptibles; ils refusaient sèchement. Guise riait. Le négociateur Schoroberg, ami de Guise, homme de grande expérience, lui dit qu'il risquait gros de pousser un homme à ce point-là; qu'il n'y a bête si lâche qui, tellement mordue, ne se retourne sur la meute.
Guise tenait le roi de très près, logeait dans le château, et, comme grand maître, il en avait les clefs. Son intériorité intime, les moindres détails de sa vie, toutes les petites misères qu'on cache. Guise les savait heure par heure. Comment? Parce qu'il avait la vieille mère et était étroitement lié avec elle. Elle était logée sous le roi, à même de se faire tout dire, d'entendre même ses démarches et le bruit de ses pas.
Henri III avait compris, un peu tard, que sa vraie plaie était sa mère, et que c'était d'elle surtout qu'il fallait se cacher. Il s'enfermait pour ouvrir les dépêches. Elle ne savait rien, ne pouvait plus rien dire aux Guises, n'était plus importante. Elle en était malade. D'autant plus entraitelle dans le complot général pour réprimer la révolte du roi.
Le 18 décembre, toute la cour étant en fête chez la reine mère pour un mariage, le roi, espérant être moins espionné, fit venir deux personnes qui passaient pour sûres et honnêtes, le maréchal d'Aumont et H. de Rambouillet, homme de robe, et leur demanda ce qu'il devait faire du duc de Guise.
L'homme de robe, un peu étonné, dit qu'il fallait lui faire son procès. Le roi haussa les épaules : « Et où trou-
LES BARRICADES. m
yerez-Yous des témoins, des gardes, des juges? > Le maréchal dit : c II faut le tuer. »
Le roi fit entrer Ornano et le frère de Rambouillet, qui furent de Tavis du maréchal.
L'homme le plus brave qu'il eut était Grillon. Tl le fit venir, mais le bon capitaine dit qu'il y avait répugnance, que ce genre de besogne ne convenait pas à un homme de sa condition, mais qu'il serait charmé de le tuer en duel.
On approchait de la Noël, et chacun était en dévotion. Le 21 décembre, jour de la Saint-Thomas, le duc suivit le roi, pour vêpres, à la chapelle du château, puis au jardin et lui dit que, puisqu'il n'était pas assez heureux pour avoir ses bonnes grâces, il le priait de recevoir la démission de ses charges et se retirait chez lui; en d'autres termes, partait pour déchaîner la guerre civile.
Le roi le pria fort d'y penser, et ût bonne mine, mais, rentrant dans sa chambre, il exhala son désespoir. Guise le sut un quart d'heure après, et, le soir, un conseil se tint pour savoir ce qu'on devait faire.
11 y avait là son frère, le bouillant cardinal de Guise, l'archevêque de Lyon, le vieux président de Neuilly, Marteau, le prévôt des marchands, et la fine pensée de la Ligue, le froid Bt rusé Menneville. Marteau et Mennevillc proposaient d'a^tr, apparemment de susciter un mouvement dans les états pour s'emparer du roi et le lier décidément.
Guise n'était pas en train d'agir. Il n'avait pas grand espoir. Il était fatigué de lui-même et de son rôle, et fatigué de ses amis.
Son élégance princière et son insolence intérieure Téloignaient des petites gens, et il avait horreur de se remettre à toucher les mains sales. Il dit : (l Quand je verrais entrer la mort par la fenêtre, je ne fuirais pas par la porte. >
Cependant le roi fit venir Larchant, capitaine des gardes, et lui dit de se mettre sur le passage de Guise avec une
requête pour le payement des gardes, de manière à Fisoler de sa suite.
Puis il avertit le conseil que, le lendemain, il voulait de bonne heure expédier les affaires et emmener tout son monde à une petite maison près Notre-Dame-desNoyers, au bout de la grande allée, où il voulait faire ses dévotions et préparer son Noël. Il ordonna que son carrosse Tattendil le matin à la porte de la galerie des Cerfs (Fontainebleau). Entre dix et onze heures du soir, il s'enferma dans son cabinet avec M. de Termes, parent du duc d*Ëpernon. A minuit, il lui dit : c Mon fils, allez vous coucher, et dites à Thuissier Du Halde qu'il ne manque pas de m'éveiller à quatre heures, et vous-même trouvez-vous ici. > Puis il prit son bougeoir et alla coucher chez la reine.
Pendant ce temps. Guise soupait. En un moment, il lui vint jusqu'à cinq avis.
Il fourra le dernier sous le chevet et renvoya Taverlisseur : c Dormons, et allez vous coucher. »
AaaassIoAt du due de Guise (23 décembre 158S).
— Quatre heures sonnent. Du Halde s'éveille, se lève rt heurte à la chambre de la reine.
fL Prolant, dit le roi, mes bollines, ma robe et mon bon* geoir. > Il se lève, et, laissant la reine dans une grande perplexité, va en son cabinet, et fait descendre en sa chambre les quarante-cinq qui arrivaient.
Il leur dit qu'il était perdu si le duc ne périssait; quil était arrivé au bout, prisonnier dans sa maison, n'ayant plus rien de sûr, à peine son lit; qu'il avait toujours compté sur leur épée, fait pour eux tout ce qu'il avait pu, mais qu'il ne pouvait plus rien, et qu'ils allaient être cassés... Que cependant il était roi, avait droit de vie et de mort, et leur donnait droit de tuer.
Toutes ces têtes gasconnes prirent feu. Ils ne se plaignirent que d'attendre.
LES BAKRIGÀDVS. î'JD
Le conseil, à cette heure si matinale, ne se forma pas vile. Les royalistes arrivèrent bien, et, avant le jour, les cardinaux de Vendôme et de Gondi, les maréchaux d'Âumont et de Retz, d'O et Rambouillet, mais les autres, H. de Lyoa et le cardinal de Guise, arrivèrent tard. Et Ton ne voyait pas le duc, quoique logé dans le château/
Il faisait un fort vilain jour d*hiver, très bas et très cou^verl; Guise, entrant et assis, lut du premier coup sur les visages, et se troubla un peu. Il se vit seul, et soit frayeur, soit épuisement de sa nuit, il ne fut pas loin de se trouver mal : « J'ai froid, » dit-il. d Que l'on fasse du feu. :» Et puis : « Le cœur me faut... Monsieur de Morfontaine, pourriez-vous dire au valet de chambre que je voudrais avoir quelques bagatelles des armoires du roi? >
On ne trouva que des prunes de BrignoUes, dont il lui fallut se contenter.
Lerei, étant alors bien sûr que son homme était là, dit àRévol : c Allez dire à M. de Guise qu'il vienne parlera moi en mon vieux cabinet. i>
Le duc entre dans Tantichambre. Â deux pas de la porle du cabinet, il est frappé d'un coup de poignard dans le sein gauche. Au même instant le sieur des Âffravats se jette à ses jambes et le sieur de Semalens lui porte par derrière un grand coup de poignard près la gorge dans la poitrine, et le sieur de Longnac un coup d'épée dans les reins, il ne laissa pas pourtant de les entraîner d'un bout de la chambre àTautre, au pied du lit du roi, où i|«tomba.
Meurtre du cardinal de Guise. — Le pluS embarrassant était ce terrible cardinal de Guise, le frère du mort, que le roi tenait sur sa tête dans un grand galetas qu'il avait fait partager en cellules pour y loger des capucins. < Ëxpédions-le, dit-il, qu'on ne m'en parle plus "n
Le capitaine Du Guast, qui n'avait pas été de l'autre af-^ faire, se chargea de celle-ci, qui était plus dure, peu de
gens voulant tuer un cardinal. Quatre cents écus en lirenl Taffaire : on eut quatre soldats.
Le cardinal se confessa, suivit les hommes, et, dans le couloir, fut tué.
Mort de Catherine de Médlcls (5 janvier 1589). —
Catherine mourut le 5 janvier. On la mit provisoirement à Saint-Sauveur de Blois.
Ce ne fut que vingt et un ans après que ses os furent apportés à Saint-Denis dans le splendide tombeau d'Henri II.
mouvement parisien eontre Henri III. — Le due de
Mayenne. — Henri III avait entièrement manqué son coup, perdu ses peines. Les états furent irrités et ne furent point effrayés. Ils lui refusèrent toutes ses demandes. Même le procès des Guises, qu'il faisait, lui. fut impossible.
On avait arrêté plusieurs des principaux ligueurs et les princes de la maison de Guise. Le roi les relâcha fort imprudemment.
Le 7 janvier, la Sorbonne consultée déclara le peuple délié du serment de fidélité, le roi ayant violé la foi, violé la Sainte-Union, violé la «naturelle liberté des trois ordres du royaume >.
Les chefs des seize quartiers de Paris qu'on appelait les Seize voulaient un parlement.
Ce ne fut qu'un mois après que le duc de Mayenne vint prendre à Paris la dii^ection du mouvement (15 février). C'était un gros homme, assez lent, qui avait beaucoup de mérite, moins faux que son frère Henri, et sans comparaison le meilleur des Guises; on ne lui reprochait qu'un assassinat.
Il venait à regret, se sentant infiniment peu propre à ce rôle, mais sa furieuse sœur, la duchesse de Montpensier, était sortie de son lit pour l'aller chercher en Bourgogne
et pour l'amener. Elle voulait qu'il s'avançât hardiment, reprit le rôle de son aîné et se fil roi.
Mayenne, qui venait organiser un gouvernement, ei trouva un, celui des Seize et de la ville. C'est des Seize qu'il reçut la liste toufe préparée du Conseil général de l'Union que Paris créait pour la France.
Ce qui rendit ce Conseil populaire, ce qui le fit adorer à Paris, ce fut Vautorisation donnée aux locataires de ne plus payer le loyer. Il y eut réduction expresse d'un tiers, mais on ne paya plus rien.
La bourgeoisie, qui avait pris parti contre les protestants, comme contre des gens de trouble, la voilà, cette bourgeoisie catholique, qui voit tomber d'aplomb sur elle le terrorisme de la Ligue. Seule, elle payera désormais et ne sera plus payée. Maisons, rentes, rien ne rapporte, encore moins les biens de campagnes, à chaque instant ravagés.
Comment s'étonner si la Ligue* devint populaire, avec ces moyens énergiques? Comment demander pourquoi on ne voit plus qu'entre les nobles des ennemis de la Ligue? La raison en est bien simple. Parce qu'il fallait, pour cela, non seulement porter l'épée, pouvoir se défendre, mais encore pouvoir s'isoler, avoir un trou à soi pour se retirer; tout au moins avoir un cheval, comme la noblesse affamée qui suivait le roi de Navarre. Quant aux misérables habitants des villes, dans les tenailles atroces d'une police si serrée, à quoi comparerai-je leur sort? Les cachots et les basses-fosses sont plus libres, parce qu'au moins le prisonnier y est seul. Le grand cachot de Paris, le grand cachot de Toulouse, ces villes, devenues prisons, multipliaient la terreur dans une proportion horrible par quelques cent mille témoins, s'espionnant les uns les autres, par la profondeur d'une inquisition mutuelle, domestique, intime, jusqu'à s'accuser soi-même et se dénoncer à force de peur.
Le roi de iVavArre. — Mais voyons le roi de Navarre le lendemain de la mort des Guises qui fut la date réelle de soq avènement.
Il en parla sensément, sans vouloir qu'on se réjouît, disant seulement : « J'avais prévu, dès le commencement, que MM. de Guise n'étaient pas capables de remuer telle entreprise, ni d'en venir à la fin sans le péril de leur vie. >
Un mois après, il fait venir Mornay.
€ On veut me livrer Brouage. Et d'autres me proposent Saintes. Qu'est-ce que vous me conseillez?
— Sire, dit Mornay, ce sont là de belles choses, mais elles vous prendront deux mois. Et cependant se perd la France!... Pensons donc à la sauver. Si j'étais à voire place, je marcherais droit à la Loire avec tout ce que j'aurais de force. Henri III, pris entre deux armées, et ne pouvant résister, s'accordera avec celui qu'il a le moins offensé, c'est vous. >
Hon union avee Henri III. — L'entrevue, non pas des rois, mais des deux armées, des deux Frances, eut lien su ries bords d'un ruisseau, à trois lieues de Tours. Les uns et les autres, huguenots, catholiques, réconciliés sans traité, sans savoir la pensée des rois, se rapprochèrent, débridèrent leurs chevaux et les firent boire au même courant. Ces nouveaux amis étaient ceux qui, depuis vingt ans, se faisaient si âpre guerre, qui avaient tant soulfert les uns par les autres. Leurs familles, exterminées, leurs maisons ruinées, leurs personnes usées, vieillies, les plaies du corps, les plaies du cœur, tout disparut en ce moment.
Cette union inattendue donnait au parti royaliste une force redoutable. Les ligueurs, qui semblaient maîtres de la meilleure partie du royaume, n'en sentaient pas moin> leur infériorité. Us imploraient à grands cris le secours de TËspagnol.
Eeheca de HtAj-enne devant Tours et Senlls. — Cepen^
dant Mayenne averti que le roi avait peu de monde à Tours, part avec sa cavalerie et tout ce qu'il a de plus leste; il fait d'une traite onze lieues. Le malin il apparaît à Saint-Symphorien, le faubourg de Tours au nord de la Loire, qui tient à la ville par le pont.
L'attaque commence; il était dix heures du matin. Les ligueurs ont un grand avantage. Grillon entreprend de les déloger, n'y parvient pas, est blessé, rentre presque seul, ferme de ses mains les portes. Cependant le roi de Navarre, qui n'était pas encore loin, est averti. Il envoie quinze cents arquebusiers, qui, le soir, sous Châliilon, arrivent dans Tours. D'eux-mêmes, les ligueurs s'en allèrent, laissant au faubourg une trace terrible de leur passage.
Repoussée à Tours, la Ligue le fut plus rudement encore à Senlis.
Henri III devant Parts. — Le roi qui avait réuni ses forces, arrivait devant Paris. Montpensier et le roi de Navarre avaient presque trente mille Français. Et le plus beau, dans cette armée, n'était pas le nombre^ c'était l'union. Il semblait que toutes les vieilles haines eussent cessé par enchantement.
Mayenne, au contraire, fondait, se perdait, venait à rien. 11 appelait les Espagnols, les Allemands, les Lorrains, et rien n'arrivait. Il n'avait plus que huit mille hommes; pui^ cinq mille, dit-on ; et, de ces cinq mille, beaucoup commençaient à regarder par quelle porte ils sortiraient.
Les ligueurs avaient tout à craindre. Henri 111 sur son chemin s'était montré impitoyable pour les villes qui résistaient. On dit que, du haut de Sainl-Cloud, regardant Paris de travers, il avait dit : a Cette ville est grosse, beaucoup trop grosse ; il faut lui tirer du sang. >
Dans le Paris du Hidi, celui des couvents et des séminaires, on disait tout haut qu'il fallait un miracle, un grand coup de Dieu. Plusieurs moines prêchaient le mi'
racle, entre autres le petit Feuillant, qui, peu après, envoya un assassin au roi de Navarre. Trois jeunes gens, diton, juraient qu'ils imiteraient Judith, et que le nouvel Holopberne ne périrait que de leur main.
Jacques Clément. — Si Ton en croit la duchesse de Montpensier, so&ur des Guises, ce fut elle qui détermina la chose et la fit passer des paroles à Tactel Parmi les trois jeunes gens était un moine bourguignon, nommé Clément, qui, en province, avait eu le malheur de faire un gros péché. Le prieur d'ici lui dit que, pour un si grand péché, il fallait faire un grand acte. La princesse, qui, dit-on, voulut le voir, lui assura que sa fortune était faite, qu'il aurait tout ce qu'il voudrait, le chapeau de cardinal. Et ce n'était pas le meilleur. Il avala tout cela. Il acheta un beau couteau neuf, à manche noir. Il se procura deux lettres de royalistes pour lui servir de passe-port. Le soir du 31 Juillet, il s'achemina vers Saint-Cloud.
Assassinat de Henri III (l^"" aoÛt 1589). — € Il étoit en
viron huit heures du matin, dit Lestoile, quand le roi fut averti qu*un moine de Paris vouloit lui parler ; il étoit sur sa chaise percée, ayant une robe de chambre sur ses épaules, lorsqu'il entendit que ses gardes faisoient difficulté de le laisser entrer, dont il se courrouça et dit qu'on le fît entrer; et que, si on le rebutoit, on diroit qu'il chassoit les moines et ne les vouloit voir. Incontinent le Jacobin entra, ayant un couteau tout nud dans sa manche; et, ayant fait une profonde révérence au toi, qui venoit de se lever et n'avoil encore ses chausses attachées, lui présenta des lettres de la part du comte de Brienne, et lui dit qu'outre le contenu des lettres, il étoit chargé de dire en secret à Sa Majesté quelque chose d'importance. Lors le roi commanda à ceux qui étoienl près de lui de se retirer, et commença à lire la lettre que le moine lui avoit apportée, pour l'entendre après en secret. Lequel moine, voyant le roi attentif à lire, tira
Les barricades. 235
de sa manche son couteau et lui en donna droit dans ie petit ventre, au-dessous du nombril, si avant, qu'il laissa le couteau dans le trou; lequel le roi ayant retiré à grande force, en donna un coup de la pointe sur le sourcil gauche du moine, et s'écria : c Ha ! le méchant moine, il m'a tué! »
Le moine avait tourné le dos et rep;ardait la muraille. Le procureur général (fort étrange magistrat), portant Tépée comme chargé de la justice du camp, lui passa cette épée au travers du corps, et d'un même coup tua le procès qui eût compromis les moines et sans doute de grands personnages.
Le roi de Navarre, averti, vint, et trouva le blessé en situation assez bonne, qui avait écrit pour rassurer la reine. Il retourna à son camp; mais, pendant la nuit, la réalité se ûljour. Les médecins dirent qu'il avait peu d'heures à vivre. Il se confessa, fil entrer toute la noblesse, et les exhorta à se soumettre au roi de Navarre, qui ne tarderait pas à se convertir. Il expira (le 2 août 1589). Dernier des Valois, il laissait le trône aux Bourbons,