CHAPITRE XXIV
LE DUC DE BOURBON. — UINISTÉHE DE FLCURY. — GUERRE DR \A SUCCESSION DE POLOGNE. — TRAITÉ DE VIENNE. — FRÉDÉRIC II. — BATAILLE DE DETTlNGEfJ. — LE ROI MALADE A METZ. — BA- TAILLE DE rONTENOY. — L'ENCYCLOPÉDIE.
Le di«e de Bevrbon premier ministre (1723-1726).
^ M. le Duc fait premier ministre n'eut qu'un pouvoir borné. Il croyait former le conseil. Mais le conseil, en trois personnes, n'en fut qu'une réellement : Fleury. Avec le petit Roi, Fleury fort aisément subordonnait M. le Duc, qui, seul de son côté, n'avait qu*à obéir. Fleury gardait les grâces, le meilleur du pouvoir, travaillait seul d'abord avec le roi
Mais quel était Fleury? et par quel ensorcellement un homme de soixante-dix ans tenait-il à ce point un enfant de quatorze? quels étaient donc les charmes du vieux prêtre? son talisman mystérieux?
« Heureux les doux ! car ils posséderont la Terre. > Saint Matthieu prédisait Fleury. Il était doux. Et tout lui fut donné. Il était patient, souriant. Au fond très peu de chose, un agréable n'en.
C'était un fort bel homme, fort grand, d'un peu moins de six pieds, d'une mine douceâtre. Il était du Midi, mais sans vivacité, au contraire lent cl paresseux, et surtout (coinme sont volontiers ces hommes lon^s) souple, pliant. Né à Lo-
U(ST. DE FR Tciuus iiioilcrncs II. — 25
dève (1653), fils d'un receveur des tailles, il était pourtant gentilhomme. Ayant des frères, il dut alléger sa famille, fut fait d'Église. A quoi il n'avait pas grande vocation. Il fit chez les jésuites d'assez bonnes études, en surface et légères, resta un aimable ignorant.
En 1714, il se donna aux jésuites. Hais ils ne l'acceptèrent qu en exigeant un gage, une très pesante garantie. C'est que de leur main il prendrait un confesseur, un guide, un témoin de sa vie, qui aurait l'œil à tous ses actes.
Ftsanees. — iHiveniej. — Le régent avait tout laissé dans un état terrible, désespéré. Celui que H. le Duc employa pour débrouiller ce chaos, Duverney, le vainqueur de Law, le chiffreur obstiné, le maître de Barème, le rude chirurgien de l'opération du visa, n'était pas un homme ordinaire. Avec ses trois frères, les Paris, il remplit tout un siècle de son activité. Montagnard, soldai, fournisseur, il eut toute sa vie l'air d'un grand paysan, sauvage et militaire. La Pompadour l'appelait : c Mon grand nigaud. » Au fond il aimait les affaires pour les affaires bien plus que pour l'argent. Il mania des milliards et laissa une fortune médiocre. Nul souci des honneurs. Il ne prit d'autres titres que celui de secrétaire des commandements de H. le Duc.
L'idée fixe de Duverney avait été la comptabilité, la lumière dans les chiffres. En 1724, au grand effroi de la maltôte, il commença l'œuvre colossale de réunir et publier les ordonnances de finances (fermes, gabelles, monnaies, domaines, charges, rentes, colonies) en 20 vol. in-folio. L'antre de Cacus en frémit, et les écuries d'Augias se troublent horriblement. Quelle stupeur quand Duverney supprima la noblesse de ville , l'oligarchie municipale qu'avait créée Louis XIV ! Il soumit à l'impôt quatre mille petits rois de clochers. Ils avaient acheté presque pour rien une mine d'or. Il supprima les dons du roi sur les
MARIE LEGZINSKA. — CHUTE DE M. Lt DUC 4]J
fcréts de l'État. Plus de permission de couper les futaies.
11 se trouva avoir ainsi irrité toute classe. Il périssait et il devait périr également parle mal, parle bien. Les brutalités tyranniques'qu'on avait supportées des autres (de mauvaises mesures sur les monnaies, sur l'intérêt), de lui parurent insupportables.
Une étrange défense d'étendre la ville de Paris, au mo« ment même où la peste, qui régnait alors, exigeait que le trop plein des rues étroites se portât vers les faubourgs ; une ordonnance draconienne sur le petit vol domestique parurent (avec raison) ridicules et barbares, et blessèrent le bon sens public. Duverney fut honni, maudit pour sa sévérité. On fit un triomphe aux voleurs.
Marie LeeslBAka. — B«p»gme. — €)li«ie de H. leDae.
— En 1723, quand le roi parut au sacre, oint de la Sainte-Ampoule et sous la couronne de Gharlemagne, Peffet fut grand et vraiment populaire. Exalté au jubé au milieu des fanfares, il parut le petit Joas, comme échappé des morts, et l'on pleura abondamment.
On est saisi en voyant à la fois cet attendrissement universel, auquel l'Europe participait elle-même, — et d'autre part le terrible abandon où restait cet enfant, objet d'un espoir infini.
Il avait une vie étouffée et malsaine entre quatre camarades qui représentaient quatre intrigues : d'Épernon, Gesvres, La Trémouille, Maurepas.
Bon gré mal gré, M. le Duc, soutenu par sa favorite^ Madame de Prie, associée de Duverney, décida qu'il fallait le marier. L'infante était l'obstacle. Une maladie courte et grave qu'il eut (février 1725) trancha tout. M. le Duc, effrayé, jura de renvoyer l'infante, et de le marier sur-lechamp. Fleury bouda, mais seul. Yillars et tout le monde étaient de cet avis.
La cour d'Espagne, dans l'aveugle fureur où la jeta le
4'» ABRÉGÉ D'HISTOIHE DE FRiNCË.
renvoi de Tinfante (avril 1725), brûlait de se venger de la France, de frapper l'Angleterre et changer la face ce l'Europe. On intrigant Hispano-Hollandais, Riperda, nouvel Alberoni, conseiller du roi et de la reine s'en Chargeait. Il soldait l'Empereur, vieil ennemi nécessiteux, donnait sa fille à Don Carlos, lançait sur la France son invincible prince Eugène, pendant que la flotte espagnole, aidée des vaisseaux russes, serrait, effrayait l'Angleterre qui ne pouvait manquer de rendre Gibraltar. Mais voilà que l'Emperear, qui veut pour sa fille un fils de Lorraine, la refuse à Don Carlos, se brouille avec l'Espagne et finit ce beau roman.
En brisant l'œuvre des jésuites, le mariage espagnol, on les ménageait cependant. On prît une reine de leur choix. Rohan, évêque de Strasbourg, avait sous la main en Alsace la famille du roi sans royaume, Stanislas, retiré chez nous. On fit valoir sa fille, fille dévote d'un père si dévot que, par plaisir, dit-on, il faisait ses dévotions en robe, en bonnet de jésuite. Cela n'attira pas, ce semble, les célestes bénédictions. Sur la route, la pauvre princesse reçut un déluge de pluie comme on n'en vit Jamais. Misère, malédiction, famine. Rien de plus triste. Un funèbre convoi. Mariage sans mariage. On en accusait Fleury. Un grand coup fut tenté contre lui (décembre). M. le Duc, un jour avec la reine, retint le Roi. Fleury attendit plusieurs heures, écrivit, partit pour Issy. Le Roi se désespère, va pleurer dans sa garde-robe.
Si lâches étaient les amis de Fleury, la petite bande des Maurepas, que pas un ne se hasarda d'aller parler pour lui. Hortemart, qui pour ses affaires en avait grand besoin, seul osa dire au roi : € Sire, vous êtes le maître. J'irai, si vous voulez, dire à H. le Duc qu'il vous rende votre précepteur. »
M. le Duc atterré obéit. Aman ramena Mardochée. Celuici doucement put achever la perte de son ennemi. Le dé-
MINISTÈRE DE FLEURY. ^Sn
sarmant d'abord en lui enlevant ses deux dogues Duverney et Madame de Prie. Pais, le roi timidement en caressant H. le Duc se sauve à Rambouillet chez d'Épernon, mais décochant derrière lui le trait mortel, un mot qui met le Duc à Chantilly (10 juin 1725). Il s'était rendu odieux en remettant en vigueur pendant six ans le code de la dragonade qui sur un mot du curé déclarait relaps tout nouveau converti ; — fi pourrait étre^mis à mort, tous ses biens vendus, ses enfants ruinés. Nombre de familles s'enfuirent comme à la révocation de l'édit de Nantes.
Wnlsière de Fleiurj. — La •oeeeaaton de Polog^ne
(1733). — M. le Duc tombé, un cardinal règne avec moins d'obstacles que Richelieu et Mazarin. Point de fronde. Un peuple las, courbé, aspirant au repos.
Auguste II, roi de Pologne, meurt. Villars, contre Pleury, soutient que Stanislas n'a pas abdiqué, qu'il est roi. Fleury, traîné, forcé, ne peut plus résister au courant. Il croit sage de complaire, de lâcher la main. Le Roi, fort de Villars, de la jeune noblesse, de tout Versailles enfin, le 17 mars, (chose inouïe), parla, et devant les ambassadeurs! Il dit que la Pologne avait droit de choisir, c et que lui, roi de France, il soutiendrait l'élection. :»
Élection aidée de présents d'amitié. Fleury, en gémissant, se laisse tirer un million. L'Assemblée vote bien, très honorablement (mai), qu'elle ne choisira pour roi qu*un PolonaiSy ce qui exclut l'électeur de Saxe, fils du mort, l'Allemand, le candidat des Russes. Fleury, non sans rep^ret, s'arrache de nouveau trois millions. Cependant l'Empereur dès le 21 mars avait impudemment parlé avec mépris du droit d'élection. On avait répondu d'ici avec hauteur.
Vers août et septembre Fleury fut au plus bas, et au plus haut le parti de la guerre dont la France attendait son émancipation. Bellisle, petit-fils de Fouquet, et Villars, furent
43ft ABRf^GË D*HISTOIRIS DE FRANGE.
l'organe principal du parli de la guerre, remportèrent. Tout le conseil fut entraîné et jusqu'au duc d'Orléans, personnage dévot et demi-janséniste, qui en avait horreur, et qui convint pourtant qu'engagés à ce point, on ne pouvaii plus reculer.
AllUuiee miw9m l'Espagne et le Plémoat. — Gela donna
courage au garde des sceaux Chauvelin, qui, sous forme modeste, affectant de ne faire que si!\vre l'élan général, agit très fortement. Il prépara, signa le 26 septembre le traité de Turin avec TEspagne et le Piémont pour chasser d'Italie rAutriche, donner à l'Espagne Içs Deux-Siciles, la Toscane, Parme et Plaisance. En retour elle nous fournirait l'argent, payerait les subsides.
Fleury et les Walpole n'avaient pu empêcher la guerre.
Il s'agissait pour eux de l'entraver, de la faire avorter, d'en limiter les résultats.
Goerre contre l'Awtrlehe et 1» Riumie. — Stanislas
part le 20, à travers mille dangers arrive à Varsovie (5 septembre 33). Il est l'élu national d'un peuple qui veut vivre encore. Soixante mille seigneurs, gentilshommes, votent pour lui. Brillante cavalerie, mais dispersée, qui craint pour ses foyers. Aucune armée organisée. Le traître Auguste a désarmé d'avance. Cependant l'Allemand n'est pas entré encore, et l'on n'aura affaire qu'aux Russes. Dix mille Français, si on les avait eus, eussent fourni un noyau suffisanl. Stanislas y comptait. Retiré à Dantzîg, il attendait la flotte de Brest, qu'il avait laissée sous un homme sûr, déterminé, de parole, Duguay-Trouin. Il ignorait la comédie qui se jouait de Walpole à Fleury. Le premier, devant Brest, avait quelques vaisseaux anglais qui allaient et venaient. Cela fournissait à Fleury cette ignoble et menteuse excuse : c Nous n'osons pas sortir. Horace dit : € Ce serait a une atteinte aux libertés commerciales que les IraiUs n assurent à la navigation de la Baltique, i Horace s'j
guëhre: contrk l Autriche et la Russie. 439
oppose... Demandez à Horace.... » Voilà l'hiver, les glaces. La Baltique est fermée.
La ville de Dantzig s'obstinait noblement à défendre son roi légalement éla. Elle bravait les Russes qui arrivaient.
Sur le Rhin, on avait trouvé moyen de ne rien faire non plus. Nous avions cent mille hommes; l'Autriche, par le dernier effort, n'en eut que soixante mille. Villars et les Bellisle croulaient que Ton perçât dans l'Allemagne, qu'on lançât la Bavière, qu'on mit en liberté tant de haines muettes. Fleury disait : € Sans doute, si nous avions l'Empire pour nous, nous entrerions. — L'Empire sera pour vous, répondait Villars, le jour que vous serez dedans.]^
Mais Fleury, en traînant, gngne le 12 octobre, la saison pluvieuse. On passe alors le Rhin. Pourquoi? pour rien du tout. On revient. Car il pleut.
C'est-à-dire que l'Autriche peut se tourner vers l'Italie.
Là même, autre déception.
Villars eut un moment d'espoir, voyant, en février, l'armée des Espagnols qui enfin arrivait. Il y court. Mais déjà ils lui touxn^ient le dos, s'en allaient au Midi. Ils ont leurs ordres, ne veulent pas comprendre que leurs conquêtes du Midi ne seront rien, si on laisse l'Autriche armer derrière, se relever. Villars leur montre au Nord le gros nuage noir qui se forme au Tyrol. Rien de plus ferme que les fous. La Farnèse et Philippe défendent expressément qu'on agisse d'ensemble. Il faut qu'on coure à Naples. Plan stupide qui fut couronné du succès. Comment? Par un miracle qu'on ne devait pas attendre, par la valeur imprévue, étonnante, de nos soldats novices. Partout nos petits soldats ont une solidité d* airain. Les Autrichiens, qui ont des corps merveilleux pour l'attaque, la charge hongroise aveugle, la rage en manteau rouge des Croates altérés de sang, avec cet enfer militaire qui trouble l'imagination, n'émurent en rien les nôtres. Us reçurent à merveille tous les générau:^
ennemis qui venaient un à un se faire tuer en menant ces charges. Peu de prisonniers des deux parts. Aux batailles furieuses de Parme» de Guastalia^ il fut constaté que la France y sans avoir jamais vu la guerre, était toujours la France de Malplaquet et de Denain.
M^lbdre de Danisli;. — Hort de Plélo (i 734). — Au
Nord, la vaillance inouïe de cette jeune France de la paix (24 mai 1734) avait éclaté, et non moins Téclatanle lâcheté de son gouveraement. Il ne s'agissait plus du trftae de Pologne, mais de la vie de Stanislas, enfermé dans Dantzig par l'armée russe, et que cette ci(é (défendait. Cenl mille hommes, Russes et Allemands, occupaient la Pologne. Trente mille serraient Dantzig. Elle était soutenue par sa foi à la France. Lui-même, Stanislas croyait très fermemenl que le père de la reine de France ne pouvait être abandonné. Les glaces empêchaient seules, disait-on, le secours. Elles fondent, on ne voit rien encore. Le 10 mai (joie immense !), on distingue quelques vaisseaux. Ils sont liés par leurs ordres précis. Ils descendent des hommes, mais, voyant tant de Russes, ils les rembarquent laissant Dantzig dans le désespoir.
Un Français, un Rreton, Plélo, était notre ministre i Copenhague. Homme d'esprit, connu par des vers agréables, membre de TEntre-Sol (le club de l'abbé de Saint-Pierre), il était de ces rêveurs qui anticipaient l'avenir, qui avaient au cœur la patrie. Il rougit pour la France en voyant cette reculade. Il eut un sentiment aussi de pitié, de chevalerie, pour la pauvre reine de France. Les chefs s'excusant en disant qu'ils n'avaient pu mieux faire, que la chose était impossible : <c Eh bien ! dit Plélo, suivez-moi. Vous verrez comment on s'y prend. » Il fait comme il le dit. Quelques Français le suivent. Avec ces amateurs et quinze cents soldats seulement, il attaque les trente mille Russes à couve) t dans leurs lignes. Il les forçait, s'il n'eût été tué.