RETRAITE DE PRAGUE
détraîts. Des montagnes à passer. Très hautes, car elles versent des rivières opposées, au nord et au midi, à la Baltique, à la mer Noire. A ces hauteurs, le froid est redoutable. C'est peut-être ce qu'on calcula. Couler Bellisle à fond, c'était la pensée de Versailles. S'il meurt là, c'est fiai, c'est l'audace insensée. S'il passe en laissant derrière lui une armée gelée et détruite, ce sera mieux. Car il vivra condamné, flétri et maudit.
Mais enfin voici l'ordre. Il faut partir. C'est la nuit du 16 décembre (1742). Bellisle dit à Chevert : « Garde tous les malades. Tu ne te rendras pas. — Certes, non, général. » lien était bien sûr. Il se fût fait sauter.
Bellisle. — Retraite de Pragae (1752). — Maintenant
le voilà, l'homme de l'entreprise, ce Bellisle, qui emmène la nuit ses quatorze mille hommes, les seuls qui marchent encore, affaiblis, amaigris. C'était la miniature du retour de Moscou. Bellisle n'en fût jamais sorti s'il n'y eût eu avec lui un autre homme de génie, Yallière, vrai créateur de notre artillerie. On emmenait trente canons. On ne sait pas comment, mais il leur mit des ailes. Partout où les affreuses bandes de la cavalerie de l'Autriche se présentaient sur nos gelés pourfaire leur petite récolte de têtes, et de nez, et d'oreilles, nos canons volants y étaient pour faire voler leurs escadrons. C'est la première fois qu'on vit ces canons animés, pleins de verve française. Le très attentif roi de Prusse, studieux, et qui aimait son art, en profila, en fit autant, et d'un bout de l'Europe à l'autre dans la guerre de Sept ans. Il imita Yallière, fut imité de Bonaparte.
On perdit énormément d'hommes. Mais on arriva à Egra fièrement. On sauva le drapeau. Chevert se défendit à Prague, et si bien que Marie-Thérèse, le cœur crevé, y manqua sa vengeance, dut le laisser aller. Frédéric alla visiter les princes de l'Empire, les engageant à se confédérer, à faire une armée neutre qui aurait couvert la Bavière, dé-
courage la pointe que l'Autriche voulait faire en France. Son influence 6ta deux armées à nos ennemis : i* celle du Hollandais que FAnglais voulait leur donner et que le roi de Prusse paralysa plus d*une année ; 2o les troupes anglaises de Flandre que Georges, ce furieux Allemand et plas Autrichien que FAutriche, envoyait à Marie-Thérèse.
Alllanee de 1* Jinf^leterre avee l'jLutelelie. — L'Angleterre (d'elle-même calculée, raisonnable, et sérieuse dans les intérêts) avait en ce moment un accès singulier, allait comme un homme ivre qui suit non pas sa route, mais de droite et de gauche, poussée ici et là.
Dans cet accès bizarre, la terre de la loi se déclara contre la loi, contre Félection régulière que TAllemagne unanime fit de son empereur à Francfort. Elle biffa le choix des Allemands, nia la liberté germanique. Couronné à Francfort, et couronné à Prague, l'Empereur Bavarois avait pour lui le droit . incontestablement. Force énorme, si son défenseur, si la France n'eût été trahie.
Fleury venait de rendre le peu qu'il avait d'àme, l'Espagne voulait nous donner un ministre. D'autres timidement auraient insinué Chauvelin. Mais qu'en a-t-on besoin? « N'avons-nous pas le Roi? > C'est le texte, qu'en chœur chantèrent les deux partis, Noailles d'un côté, de l'autre le maréchal Richelieu.
Le roi aggrava l'exil de Chauvelin (avril), fit entrer Noailles au conseil. Noailles dont l'imagination bizarre le faisait voltiger sans cesse d'une idée à l'autre. On donne à ce vieil étourdi la défense de nos frontières.
Georges, Marie-Thérèse, ne doutent plus de rien. Ils sont sûrs de finir en une campagne. C'est moins que la guerre, c'est la chasse, c^est la curée. Qui veut des morceaux de la France?
Invasion hideuse, à laquelle la brutale Angleterre n'eut pas honte de s'associer.
BATAILLE DE DETriNGEN. 451
Batetn« de i^etting€m{MiS). — A Dettingen, Georges, par une savante manœuvre, vent couper Noailies d'avec Broglie, empêcher leur jonction. Et il se fourre dans une impasse. Le loup qui a voulu prendre, est pris. Voilà qu'il ne peut plus ni nourrir son armée, ni avancer, ni reculer.
Ce joli coup était moins de Noailies que du très habile de Vallière qui sut placer ses batteries de façon que la masse anglaise, bien exposée en espalier sur la rive op* posée du Mein, devait, défilant en arrière, subir en plein le feu, avaler tout jusqu'au dernier boulet. Qui sauva Georges? L'étourderie de nos brillants courtisans de Versailles. Le neveu de Noailies, Grammont et la maison du Roi, il était lui-même à la tête des armées,- ne voulurent pas que l'artillerie eût l'honneur de l'affaire. Cette cavalerie dorée s'élança, elle alla charger justement devant nos canons et les empêcha de tirer.
Même perte de chaque côté, mais Georges était sauvé. Les Autrichiens allaient le joindre. Noailies, pour n'être pas saisi entre les deux, dut repasser le Rhin. Triste nécessité, et on la rendit ridicule. Le Roi dit que notre Empereur, le Bavarois, traitant avec Marie-Thérèse, il ne voulait pas les gêner et rappelait les armées de FEmpire. Cette déclaration décida en partie le traité du Piémont avec Marie- Thérèse (13 septembre 1742). La cour et Madrid en furent frappés au cœur. En travaillant pour l'Italie nous travaillions pour notre infante constamment en route de Madrid à Versailles. Le Piémont nous devine et nous quitte. Nous faisons avec l'Espagne le traité insensé qui lui donne tout le Milanais^ donc guerre éternelle au Piémont. Guerre déclarée à l'Angleterre, et dès lors maritime (la guerre jusque-là n'était qu'hanovrienne). On s'engageait à ne traiter avec l'Anglais qu'il n'eût reconstitué Gibraltar.
Ce fut le premier acle du Roi gouvernant par lutméme^ acte accordé à la famille, acte de père plus que de
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roi. Et en même temps, chose bizarre, il en faisail unaalrc absolument contraire. Richelieu, la Tourneile nouvelle faYorile, eurent l'autorisation d*une démarche (indirecte et secrète) auprès du roi de Prusse. Le Roi sut, approuva que leur homme, Voltaire, allât à Berlin.
Union discordante, au fond, et sans solidité. Le roi Je France qui venait de mettre tout son cœur et sa sincérité dans le sot traité de famille pour l'Espagne contre le Piémont, allait maintenant s'allier à la Prusse, ce. Piémont du Nord. Ce roi, tout catholique, qui tenait son conseil chez un cardinal, chez Tencin, allait contre sa conscience jouer le rôle faux de relever le parti protestant, en s'unissant à la Prusse, à la Suède, à la Hesse, et au Palatin; on pouvait croire qu'il y avait là- dessous quelque chose. Au fond que voulait-on? Une seule chose, conquérir la paix, s'aider de la pointe hardie que Frédéric voulait faire en Autriche, ne point irriter Georges en touchant son Hanovre, ne point fâcher Harie-Thérèse, la toucher seulement au point le moins sensible, à ses extrémités éloignées, excentriques (aux Pays-Bas), bref l'alarmer assez pour en tirer la paix et le Milanais pour Tinfante.
En mai, le roi entouré du corps du Génie (alors le premier de l'Europe), armé des foudres de Yallière et d'une artillerie supérieure, fit sa rapide et brillante promenade par les villes de Flandre fort peu défendues. Gourtrai, Henin, Ypres, Fumes, sont pris en trois semaines.
Une guerre plus sérieuse nous venait sur le Rhin. Coigny, son vieux gardien, l'avait fort mal gardé. L'Autrichien était dans l'Alsace et la Lorraine ouverte. Stanislas en danger s'enfuit de Lunéville. Pour le coup Frédéric croit que Ton va agir.
Maladie du roi à Riete (1744). — Voilà le roi forcé d'aller du Nord au Rhin, et précipitamment, et pour la guerre la plus terrible. Il partit pour Metz.
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Le 4 août, il tombe malade. C'est la flèvre putride. Alarme immense. — Que va-t-on devenir? On a fait cent récils de la douleur du peuple, des églises assiégées, des prières, des sanglots. Il est sûr qu'on gardait alors beaucoup encore de cet amour de mère que la France avait eu pour l'enfant Louis XV. Mais on a dit trop peu que, dans cette douleur, entrait (et pour beaucoup aussi) la terreur de l'invasion, rimiption horrible de ces bandes de mutilateurs, l'effroyable récit de ce qu'ils faisaient en Alsace. On les crut à Paris.
Le Roi eut une p*»>ir extrême. On le jugeait perdu. Déjà la solitude se faisait autour du mourant. Les ministres emballaient, et les princes partaient pour l'armée. L'absence des médecins fut le salut du Roi. Un empirique lui donna l'émétique. Et dès lors il fut beaucoup mieux.
Promptement rétabli, il put passer en Alsace. Noailles et Coigny, inquiets, trop occupés de Metz, bien moins de l'ennemi, l'avaient (malgré leur force supérieure) laissé partir, laissé apporter à Marie-Thérèse un renfort redoutable qui accabla le roi de Prusse. Sans souci de son allié, Louis XV s'en tint à la petite affaire marquée pour but delà campagne. Il vit prendre Fribourg (octobre), ennuyé de la guerre et fort impatient de revenir à ses plaisirs.
Bataille de Fontenoy (1745). — Le roi était si mal avec sa famille au départ pour la Flandre, qu'il ne dit pas adieu à la reine. Arrivé le 9 mai au camp devant Tournai, il apprit dans la nuit que l'ennemi marchait, qu'il y aurait bataille.
En passant l'Escaut on trouvait trois villages. Antoing, Fontenoy et Barry, où l'on fit trois redoutes, et de plus les villages avaient devant eux deux ravins. Cela paraissait fort. Ce qui gâtait la chose, c'est que l'armée française avait dans le dos la rivière. Sa retraite c'était l'Escaut.
Le il mai, de bonne heure, le brouillard s'étant élevé.
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DOire artillerie tirait déjà. Le Roi était placé un peu haut et près d'un moulin, de manière à voir sans danger.
Les Anglais, Hanovriens, Hollandais regardaient comment percer à nous. Le prix était gi*and. Non pas Tournai, mais le Roi même. Il y avait des gens acharnés. De même que chez nous la brigade irlandaise flairait le sang anglais, dans les rangs anglais le Refuge, les fils des protestants altérés de combat, auraient donné leur vie pour prendre le petit-61s de Louis XIV. Ces gens-là les premiers durent voir où il fallait frapper. Le défaut de notre ordonnance dont Maurice de Saxe fait l'aveu, c'est qu'entre Fontenoy, Barry, il y avait du vide, et nos lignes bâillaient. Franchir le ravin sous le feu, puis en courant passer à travers les boulets croisés de Barry et de Fontenoy, ce n'était pas chose impossible. Hais il n'y avait guère de retour, ayant le ravin derrière soi, peu de chance de le repasser. Il fallait avancer, dépasser nos canons, les laisser derrière (inutiles). Alors on perçait notre armée, on la coupait en deux et l'on prenait le roi de France, ainsi que le Prince Noir prit Jean.
Et cela se fit presque. Le ravin fut passé. Et l'on passa encore les deux redoutes sous la grêle.
Beaucoup regardaient de travers le moulin qui paralysait les six mille hommes de la maison du Roi, qui gardait ses canons, si nécessaires alors. En les faisant tirer, on avait chance encore. Gela crevait les yeux, et chacun le disait. Le roi parut troublé. Il hésita, puis consentit ne pouvant guère faire autrement. Ces canons firent une horrible trouée. Maurice qui commandait en chef, avait pu enfm faire parvenir aux corps isolés un ordrQ de charger d'ensemble. La colonne qui en six heures devait avoir perdu beaucoup, sous le canon tiré de près, n'était plus que de dix mille hommes; et sous la charge, elle fondit. Nous avions la victoire.
D'août en octobre 1745, la ligue (d'Autriche, Saxe, An-