‹ Abrégé d'histoire de FranceChapitre 94 sur 108 · SUPPLICE DE DAMIENS · texte numérisé non relu

SUPPLICE DE DAMIENS

Rennes et Quiinper), pleurèrent le Roi, crièrent qu'ils accepteraient tout : « Prenez nos biens ! nos vies. » Leur sensibilité grotesque imagine d'envoyer au blessé un don d'amour... une robe de chambre. La reine en fut aux larmeSy et Madame, jalou e de n'en avoir pas eu l'idée. Elle dit avec passion : c Oh-, je voudrais être Bretonne ! >

L'effet fut déplorable. Le roi se crut toujours le Bien- Aimé.

Leprocureur du Roi, au nom du Roi, demanda contre Damiens et obtint arrêt, — l'arrêt de Ravaillac, l'arrêt le plus croely du plus complet supplice qui fût jamais (brûlé et tenaillé, rompu, tiré et démembré, enfin brûlé encore et mis en cendres).. L'imagination défaillante ne put rien au delà. Les juges, en leur amour ardent pour le meilleur des rois, clierchèrent en vain, ne trouvèrent mieux.

Le Roi souffrirait-il cette abomination? « On a dit qu'il eut quelque idée d'enfermer Damiens chez les fous. »

D'ailleurs il était quelque peu engagé. Il avait dit au moment: € Je pardonne. » C'est qu'il croyait mourir, paraître : devant Dieu. Guéri, il écouta tous ceux qui le priaient de se garder par la terrenr.

Sur l'échafaud, raconte le greffier qui assistait à l'exécution de Damiens: on lui brûla d'abord la main qui tenait le couteau. Je lui demandai ses complices. Il ne dit rien, fut alors tenaillé aux bras, cuisses et mamelles ; et dessus on jetait huile, poix, cire, soufre et plomb fondus, il criait : « Mon Dieu, de la force. Seigneur, ayez pitié I Dieu I donnez-moi la patience. »

Il était fort. Et quatre chevaux ne purent l'écarteler. On en ajoute deux, avec peu de succès. Le bourreau, excédé, peut-être. ayant pitié (de quoi il fut puni), monta et demanda aux commissaires < la permission de donner un coup de ranchoir aux jointures, > ce qui fut refusé d'abord < pour le faire souffrir davantage. >

Cela aurait trop abrégé. Nombre d'amateurs distingaés, de grandes dames, qui avaient loué cher les croisées de la Grève, n'auraient pas eu pour leur argent. Les commissaires auraient paru peu zélés pour le Roi. Cependant à la longue, pour en finir avant la nuit qui venait, on permit (te trancher. Les deux cuisses partirent les premières, pois une épaule. Il expira à six heures un quart, le jour finissant (28 mars 1757).

Sneeès ém Frédérie ««atre le* AwArtcblens. — Cmpitalatfon des AnglaUi â KlosteiHSeTen (8 septembre 1757). — Il est très faux de dire. que d'abord Frédéric n'eut affaire qu'à l'Autriche. En avril, cent cinq mille Français entraient chez lui par le Nord et le Centre. En avril, les Suédois, entraînés par la France, franchissaient la Baltique. En avril, la Diète allemande, menacée parla France, poussée, forcée, armait contre la Prusse. En avril, la grande armée russe s'ébranlait, et ses masses hideuses de Cosaques et de Tartares. Elle allait lentement. Hais la cruelle approche d'un tel fléau forçait Frédéric de tenir une armée au Nord et d'affaiblir d'autant celle qui agissait au Midi.

L'Autriche n'était point désarmée. Elle avait concentré de grandes forces sous Charles de Lorraine et Brown.Une autre armée, sous Daun, se formait à côté, augmentée chaque jour d'inépuisables flots de la barbarie du Danube.

Un matin, du milieu de son calme apparent, Frédéric fond sur la Bohême. Et le voilà vers Prague, aligné devant les barbares.

Au vain tintamarre des Autrichiens, nul bruit, nulle ▼oix ne répondait. La masse noireallait,commeun spectre muet, ne répondant pas même aux canons ,à la fusillade. Le Roi défend qu'on tire, veut toucher Tennemi et frapper de la baïonnette.

Grande épreuve. Tous les généraux marchaient devant.

SCGCÊS DE FRÉDÉRIC CONTRE L^AUTRIGHE. 465

L'honneur du premier coup fut à Fouquet, Tun des Français de Frédéric. D*autres généraux tombent. On allait lentement sous ses bouches de fer qui crachaient un enfer de mort et de fumée. Do des pères de Tarmée, le vieux Schwériny jeune à soixante-douze ans, ne soufTrît pas cela. Pour enseigner les jeunes, il empoigne un drapeau, marche droit à ces chiens, les fait cracher contre TAutriehe.

Il fut tué, mourut dans son drapeau. Hais l'effet en fut tel que l'infanterie, dès lors maîtresse, ayant d'un coin de fer fendu en deux parts l'ennemi, il ne put jamais réunir ses deux moitiés. L'une s'enfuit à gauche, alla joindre l'armée de Daun, qui était à huit lieues. L'autre, énorme (48,000 hommes), se mit derrière les murs de Prague.

L'unique alliée de Frédéric c'était la petite armée de Hanovre, misérable et peu aguerrie sous Cumberland, le fils de Georges Cumberland, battu àHastembeck, et sûr de l'être encore, recule et recule toujours, poussé par Riche- . lieu. Il arrive à la mer. Va-t-il sauter dedans? Ou bien le désespoir lui fera-t-il livrer bataille ? Richelieu, qui, je crois, a de sa propre armée la triste opinion que Cumberland a àfi la sienne, accorde à ses trente-huit mille hommes la convention de Kloster-Seven : ils restent armés, mais seront neutres. Les Français gardent le Hanovre, point essentiel à Richelieu, qui ne voulait rien que pilier, et qui put à son aise manger tout le pays.

Ainsi, le 8 septembre, Frédéric a perdu un seul allié. Quoiqu'il défende encore la Silésie, on fait de lui si peu de compte que les cavaliers de l'Autriche s'en vont jusqu'à Berlin insolemment la rançonner.

L'étonnement de Marie-Thérèse, c'était notre lenteur. Par Choiseul, qui était à Vienne, elle demandait à chaque instant pourquoi on ne se liùtait \)rs de donner le cu(i)i de

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grâce, le mot de Vienne était d'agir secondairement par Richelieu, mais de faire les grands coups par les ^inglcinq mille hommes que commandait Soubise, uni à l'armée de l'Empire, trente-cinq mille Allemands, qu'un Allemand menait^ le prince Hildburghausen, un valet de Marie-Thérèse.

Défaite de Rosbaeh (7 novembre). — Le 7 novembre 1757, Frédéric, n'ayant que 20,000 hommes, des hauteurs de Rosbach, contemplait Tarmée de Soubise et du prince Hildburghausen, augmentée d'un renfort qu'avait envoyé Richelieu. Soubise hésitait à combattre, disait à son collègue l'attitude réelle du Prussien, caché par ses tentes, et qui derrière s'était mis en bataille,

A ce motnent critique, vient un billet de Vienne pour Soubise, billet de Choiseul. Il lui conseille, le presse de se battre. Conseil impérieux! Soubise y sent l'impératrice, l'ordre absolu. Que faire? S'il ne c6mbat, cW fait de sa fortune.

«( Je le tiens, disait le sot prince allemand, je yais l'envelopper. » Opération très simple. Il fallait pousser notre armée à droite, cerner leur aile gauche, leur couper la retraite; et pour cela d'abord faire un long défilé, passer devant le Prussien, sous son artillerie.

On n'est pas à moitié que ses tentes ont tombé. Il apparaît... Sa cavalerie se démasque et s'élance. La nôtre lutte un peu. Mais l'infanterie ne soutient rien, on travaillait à la mettre en bataille; dans ses mouvements commencés, trois volées de boulets la troublent, elle fuit à toute jambes. Soubise amène ses réserves; trop tard; on les culbuté aussi.

L'affaire ne fut que Hdicule. Peu de, blessés, très peu de morts, mais d'innombrables prisonniers.

Bataille de i<is«a (4 décembre). — Cependant Vienne avait repris la Silésie, l'occupait avec cent mille hommes.

BATAILLE DK LISSA. 467

Frédéric y court. Il en a trente mille, mais si sûrs qu'au moment il dit : c Si quelqu'un flolte, hésite, je lui donne congé; il peut se retirer, sans blâme et sans reproche. > Pas un ne 8*en alla.

Le sot démon d'orgueil qui possédait Marie-Thérèse a?ait ^agné les siens ; ils déliraient d'avoir repris la Si* lésie. Ils raillaient Frédéric. La terrible boucherie de Lissa les fit sérieux. Ils payèrent de leur sang. C'est la septième l)ataille de Frédéric en celte année (4 déc. 1757), et son chef-d'œuvre militaire. Napoléon lui-même en parle avec admiration.

Derrière le capitaine et au-dessus est le Frédéric roi, dont l'autre Frédéric n'est que le générah

S'il n'eût été ni roi, ni général, il resterait encore un des premiers hommes du siècle. En parcourant la colossale édition de ses œuvres (trente volumes in-^"*), on re* connaît avec tous les critiques, les Yillemain, les Sainte- Beuve, ce que le libre esprit des Diderot et des d'Alembert disait sans flatterie : c'est un grand écrivain, excellent prosateur, net, simple, mâle, d'étonnant sérieux, qui, même en face de Voltaire, dans ses très belles lettres, se soutient avec dignité.

Quelques formes bizarres, imprudemment cyniques, dont on abusa contre lui, n'empêcheront pas de déclarer : Qu'il fut le caractère le plus complet du xviii* siècle, ayant seul réuni à la force F idée.

Ii'BmmU amw le» nMMuni. — L'Encyclopédie. -* Tanvenarcves. — INderoC. — Jewm-Jlaeqaes Bonsnean. —

Voltaire la même année, ainsi que Frédéric, avait sa victoire, son Rosbach. C'est ÏEssai sur les mœurs. Livre immense, livre décisif, qu'on attendait depuis quatre ans. Frédéric, quand Voltaire le quitta (1753), laissa publier la copie incomplète qu'il avait dans les mains. Elle fut à l'instant réimprimée partout. L'ouvrage ne parut complet,

dans sa grandeur, qu'en mars 1757. Tiré du premier coop à un nombre inouï (7000), il inonda l'Europe et la remplit de lumière. Hais ce qui est bien plus, ce livre, pléiade vie et d'initiative, en donne à tout le monde. Il commence une enquête immense sur l'histoire qui ne s'arrête plos. Le siècle marche dès lors dans un chemin nouveau, toate la grande armée historique, les Mably, les Raynal, les Hume, Gibbon et Robertson, Jean de Mûller, etc. D'ane part les critiques, et de l'autre les narrateurs, la philosophie de l'histoire, les Turgot et les Gondorcet.

Ce qui prouve le mieux la souveraineté de la France c'est l'avidité, le respect, j'allais dire la religion, avec laquelle TEurope l'accueillait dans son œuvre mêlée, énorme et indigeste, de l'Encyclopédie. Rien ne donne aujourd'hui l'idée d'une telle chose. Tant de milliers de souscripteurs pour un livre si lourd, si cher.

Chaque volume est reçu comme un événement, salué avec enthousiasme. Bonne nouvelle ! Tannée de Rosbach, le septième volume a paru. L'Europe en est charmée. Outre les articles éclatants de Voltaire, de Diderot, beaucoup d'autres saisissent, commandent l'attention. De l'article Genève qu'a donné d'Alembert, une révolution va sortir, le grand schisme encyclopédique. Le jeune et profond Vauvenargues, martyr de la cruelle retraite de Prague (1741), fut le témoin du nouveau dogme par sa vie et par ses écrits.

Voltaire, les recevant (1744), lui écrit : c Beau génie, j'ai lu, j'ai admiré cette hauteur d'une grande âme... Si vous étiez né plus tôt, mes ouvrages en vaudraient mieux. Mais, au moins, sur ma fin, vous m'affermissez... »

 trente ans, le jeune homme avait déjà passé par deux Ages. Un de concentration stolque, dans l'enivrement d'énergie où le jelta la lecture de Plutarque. Il se dépeint lui-mémo dans une lettre, comme il était alors : stoiciea

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à Ker, désirant un malheur pour s'assurer de sa force intérieure» Plus réfléchi, il eut un second âge, celui de la force expansive qui dit : A tout prix Vaction. Là il est justement Fopposé de Pascal et du christianisme, de la morale d'abstention. Il accepte hardiment toutes les conditions de la vie, les passions comme aiguillons puissants de notre force active.

Son destin fut cruel. Il ne put pas agir. Il languit à Tarmée. Il languit en Provence. Sa famille, pauvre et très serrée, lui refuse toute expansion. Il a des ailes et il ne peut voler. Forte épreuve. Eh bien, il se dit : <r C'est sur nous que nous devons travailler. Et la grandeur se trouve en ce travail. L'âme est grande par ses pensées et par ses sentiments. Le reste est étranger. Lorsqu'il lui est refusé d'étendre au dehors son action, elle s'exerce en elle-même d'une manière inconnue aux esprits faibles et légers. Semblables à des somnambules qui parlent et marchent en dormant, ces derniers ne connaissent point cette suite impétueuse et féconde de pensées qui forment un si vil sentiment dans le cœur des hommes profonds. }»

Ce mot qui, dans le calme, fait sentir le combat, montre aussi fièrement qu'en cette grande morale, tout est compris, que l'âme souveraine sait et lancer et retenir le char, créera l'action refoulée le champ illimité de l'activité intérieure, — qu'elle peut dire au monde : c Je suis un monde aussi. > ' .

Cette vive sensibilité éclate à chaque instant chez son maître Voltaire, le rieur plein de larmes. Elle alla trop loin même dans son Désastre de Lisbonne, l'égara, lui fit croire au désordre de la nature, lui en cacha l'ordre profond.

Mais elle est admirable dans VEssai sur les mœurs. Sous forme légère et critique, elle anime partout ce beau livre Partout on est heureux d'y retrouver le sens humain. Bien mieux que Montesquieu, il pose que, si la coutume

HIST. DE FR. Temps modcmes. il. — 27

diffère selon les lieux et les climats^ tout ce qui tient au fond de la nature est le même et ne varie pas. L'homme a toujours vécu en société, et cette société dure sur deux bases : justice et pitié.

Plus vieuxy il a mieux dit encore, étendant ce principe de notre petit globe à ceux qu'on voit au ciel, et à tous les mondes possibles. Partout même morale, tout comme même géométrie. Je cite ce qui suit de mémoire, je crois, assez exactement :

c Si, dans la Voie lactée, un être pensant voit un autre Être qui souffre, et ne le secourt pas, il a péché contre la Voie lactée. Si, dans la plus lointaine étoile, dans Sirius, un enfant nourri par son père ne le nourrit pas à sod tour, il est coupable envers tous les globes. »

Les plus divers esprits sortiront de Diderot; d*un de ses essais, Condillac; d*un mot, Rousseau dans ses premiers débuts. Grimm le suça vingt ans. De son labeur immense et de sa richesse incroyable coula le fleuve trouble, plein de pierres, de graviers, qu'on appelle du nom de Raynal.

Un torrent révolutionnaire. On peut dire davantage. La Révolution même, son âme, son génie, fut en lui. Si de Rousseau vint Robespierre, c de Diderot jaillit Danton. >

« Ce qui me reste, c'est ce que j'ai donné. » Ce mot que le Romain généreux dit en expirant, Diderot aussi pouvait le dire. Nul monument achevé n'en reste, mais cet esprit commun, la grande vie qu'il a mise en ce monde, et qui flotte orageuse en ses livres incomplets. Source immense et sans fond. On y puisa cent ans. L'infini reste encore.

Un homme fort judicieux a dit à nos émigrants qui partent pour l'Amérique, que, pour réussir là-bas, il fallait être un naufragé, — c'est-à-dire être perdu, désespéré, prêt à tout, décidé comme celui qui a vu la mort de près et ne ménage plus rien.

Rousseau eut cet avantage. Il en était là justement quand

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