JEAN-JACQUES ROUSSEAU
son ennemi Grimai, indigne tyran d'une femme, obligea cette faible femme, madame d'Épinay, à mettre Rousseau à 8a porte de TËrmitage en plein décembre (1756). Service insigne que Grirom lui rend» et qui le délivre, et qui a fait la grandeur.
Autre avantage» et immense» que seul entre tous il eut : Il écrit en pleine erise. C'est dans la crise du cœur, au plus fort de sa tragédie» qu'il fait d'un seul coup ses grands livres.
Montesquieu, Voltaire, Buffon» Diderot, ont produit toute leur vie. La production est chez eux le cours même de la nature. Rousseau est une éruption. La Julie^ le Coniraly VÉmile lui échappent en une fois (1761-1762). On recule d'étonnement.
Grand moment. Tout était prêt. Le monde avait travaillé» et taillé toutes les pierres pour le grand metteur en œuvre. Sidney» Locke, Hably, Morelly» Diderot (dans les discours ardents qui firent aussi Raynal)» lui préparaient sa politique. Ajoutez-y nombre d'articles admirables et trop oubliés de YEncyclopédie (art. Autorité^ etc.). Une demoiselle genevoise, mademoiselle Hubert, la tante des grands naturalistes, dès 1731, écrit un Vicaire savoyard.
Mais avec tout cela, n'ayant encore que la forte langue, ferme et serrée et tendue de nos meilleurs réfugiés (cette langue que Voltaire lui-même estimait dans La Beaumelle), il n'aurait jamais été qu'un habile rhéteur genevois, qui, par de hardis paradoxes» avait surpris l'attention. Il n'eût jamais dépassé lo succès du faux sauvage, l'éloquente déclamation du Discours sur rinégalité.
La force» la force magique, c'est que Rousseau tout à coup parle une langue inconnue.
. On l'entend pour la première fois dans la Lettre sur les spectacles (1753). On est ému et surpris. Pas un mot de déclamation. Peu de nouveau. Il reprend l'idée des auteurs chrétiens (Bossuet» Nicole» etc.) sur les dangers du
m ABRÉGÉ D'HISTOIRE DE FRANCE.
théâtre. Mais quand il parle de la Suisse, des mœurs antiques, innocentes, il devient attendrissant. Une mélodie inconnue s'entend. Et le cœur s'échappe à ce chant de Per« golèse : « Je suis au-dessous de moi-même. Une fermentation passagère produisit en moi quelques lueurs de talent. Il s'est montré tard, il s*est éteint de bonne heure. En reprenant mon état naturel, je suis rentré dans le néant. Je n'eus qu'un moment, il est passé. J'ai la honte de me survivre. Lecteur, si vous recevez ce dernier ouvrage avec indulgence, vous accueillerez mon ombre; car pour moi je ne suis plus. »
Mais revenons aux misères de la France. La paix ou la banqueroute, telle était la situation de 1758. Et une banqueroute sanglante, des combats dans Paris, peut-être. Le roi avait dit lui-même : « Si l'on ne paye pas la rente, il y aura une révolte. »
La situation avait fort empiré depuis Rosbach. Un Condé (prince de Clermônt) battu, reculant jusqu'au Rhin. Les Anglais descendant en France et démolissant Cherbourg, brûlant en sécurité cent vaisseaux devant Saint-Malo. Point d'argent pour en refaire. Cinq cent millions de dé^ pense, trois cent millions de recette. Un déficit annuel de deux cent millions. Le roi vivant, de mois en mois, sur les avances usuraires que lui faisaient les banquiers, les priant souvent en vain. Les choses en étaient au point que Ton n'osait plus compter. Une enquête fit connaître, en 1764, que depuis liuit ans on n'écrivait plus dans nos ports. Fias de registres de nos armements maritimes.
Bernis, ministre des affaires étrangères, par la Pompadour et son agent dans le complot autrichien, malgré elle, parla au conseil pour la paix. Il parla admirablement, avec la naïveéloquencedelapeur, etcelagagna. Le roi, encore tout Autrichien, partagea Teffroi de Bernis. Avec le dauphin, le conseil^ il passe au parti de la paix, il autorise à traiter.
MINISTÈRE DE CUOISKUL. 473
Berois devenu inutile et craignant de voir le roi et le Dauphin tourner contre lui, désirait de tomber, de partir sous le chapeau de cardinal que lui-même appelait c un excellent parapluie. » Il se retira le 10 novembre. Il eut le chapeau le 30, fut exilé à Soissons le 13 décembre.
ministère de Choiaeul. — lie Paete de fmniile (1 761).
— Le traité autrichien que Choiseul osa, en arrivant au pouvoir, fut Fétonnement du monde, ConticuU terra. Nos vieux alliés les Turcs ne purent jamais le comprendre. Il renversait toute l'histoire de France en remontant à Richelieu, Henri IV et François I", la biffait, la démentait. On put croire qu'un cataclysme, comme un désastre de Lisbonne, était arrivé ici, avait bouleversé le pays, du moins les tètes de Versailles.
La France, depuis des siècles, payait des subsides annuels aux faibles contre les forts, à la Suède, par exemple, aux princes du Rhin contre TAutriche. Il était neuf et piquant de payer cette grosse Autriche pour écraser ces petits princes, nos alliés, nos amis.
Un peu plus de huit millions iront chaque année à Vienne, et de plus la France seule (allégeant Marie-Thérèse) payera la Suède et la Saxe pour leur guerre au roi de Prusse.
Bernis promit dix-huit mille hommes. Choiseul en donne cent mille.
Nulle paix sans Marie-Thérèse, Seule elle jugera du point où peut s'arrêter la France, éreintée et épuisée.
Traité naif, autrichien, sans voile ni précaution. Tout ce que la France a pris et tout ce qu'elle prendra sera pour la seule Autriche.
La France aidera à faire empereur le petit Joseph, futur mari de notre petite Isabelle.
Nulle mention des Pays-Bas. On n'y prend plus intérêt.
L'heureuse idée de Choiseul pour gazer son crime d'Au-
triche, c'était de faire que la France tournât le dos an levant, ne regardât qu'à Touest vers le grand spectacle qu'il lui préparait. Idée neuve. C'était celle qui avait toujours échoué, la vieille, éternelle Armada de 1585, qu'on remet toujours à flot.
Au lieu de concentrer Teffort, on le divisait; à la fois, on attaquait les trois royaumes. Le corsaire Thurot, de Dunkerque, devait passer en Irlande. De Brest, Aiguillon menait douze mille hommes en Ecosse, Le maréchal Soubise, avec une armée (pas moins de cinquante mille hommes), sur les fameux bateaux plats, devait cingler du Havre à Londres.
A la grandeur d'un tel projet on devait tout sacrifier. Le vieux ministre de la guerre, Bellisle, annonça, dès janvier, qu'on n'enverrait aucun secours aux colonies. La flotte anglaise, avant avril, nous prit déjà la Guadeloupe. Au Canada, l'intrépide Montcaim de Nîmes, sans renfort et sans espoir, lutta jusqu'au mois de septembre ; il fut tué, le pays perdu. Dans l'Indostan, notre Irlandais Lally, un fou furieux, qui n'avait que de la bravoure, avait remplacé Dupleix. Il avait neutralisé l'homme capable, gendre de Dupleix, Texcellent général Bassy. Il avait par ses barbaries, par ses emportements, son mépris pour les croyances indigènes, mis l'Inde toute entière contre nous. II échoua devant Madras en février 1759, et de plus en plus, déclina devant l'ascendant du lord Clive.
Revers sur terre et sur mer. — A Minden, noS deuX
généraux, Contades et Broglie, plus brouillés entre eax qu'avec l'ennemi, perdent le temps. Broglie est jaloux, et craint le succès de Contades. Tous deux battus (l*** août), et »a défaite de l'armée précède, annonce tristement le délastre delà flotte de Toulon.
La nuit du 16 au 17 août, elle a passé devant Gibraltar. Cinq de ses douze vaisseaux se séparent. Réduite à sept,