‹ Abrégé d'histoire romaine; rédigé conformément aux programmes officiels de 1874 pour la classe de quatrièmeChapitre 20 sur 64 · ÉTAT DE LA RÉPUBLIQUE AVANT LES GRAGQUES · texte numérisé non relu

ÉTAT DE LA RÉPUBLIQUE AVANT LES GRAGQUES

est encore Scipion Êmilien, le fils de Paul Emile, le petit-fils par adoption de l'Africain, Télève et Tami de Polybé, Tintègre censeur qui voulait garder les mœurs antiques, la simplicité, la discipline, et qui cependant honora les muses nouvelles, peut-être jusqu'à aider Térence à écrire ses comédies. Il demandait aux dieux, non d'accroître la fortune de Rome, mais de la conserver : car il avait compris de quels dangers la république était menacée par l'extension trop grande de son empire et plus encore par la lente décomposition des mœurs et du peuple lui-même. Peut-être aurait-il pu les conjurer. Cicéron l'a cru, et le titre, qu'il accepta plus tard, de patron des Italiens, montre qu'il aurait hardiment porté la main sur les abus. « Tiberius GrraccHus, dit^ Plutarque, ne fit qu'imiter les desseins de Scipion. » Si les projets de rénovation avaient quelque chance de réussite, c'était à condition qu'ils fussent exécutés par lui. Malheureusement Scipion était loin, aux portes de Numance, quand la révolution éclata. A. son retour, elle était déjà entrée dans les voies de sang et de violence d'où il n'était plus possible de la tirer, et où lui-même trouva la mort.

isé dfiÀpitRÈ XV.

CHAPIIM XV.

LES LOIS agraires; les GRACQbES.

1. Première gueme des esclaves (134-132). -^ 2. Tiberius Graçciiiip (1 33)» — 3.. Loi agraire de} Tiberius Gracchus. — 4. Oppositiou de? grands. — 5. Déposition du tribun Octavius. — 6. Difficultés pour rexécution de là loi agraire. — 7. Meurtre de tiberiuà.tl33)' — 8. Mort de Scipion Émilien (129). — 9. Premier so^lèYémeiit âtài Italiens (12^. -*- 10. Tribunal dé C^Sùs Gracchus (123) ; sa poiftsance. T- U. Meurtre de Caïus (121).

ê. Première i^efjrre de» eftelttveii(l34-i3t). — Il y

. avait 4rois ôladl^ès d'Kypprimés : le peuple de Rome par les nobles, lèH provinciaux par les citoyens romains^ les esclaves par tout h ifionde : ces derniers, lès plus Éïaltraités, commencèrent la lutte.

Six fois déjà le sénat avait eu à réprimer des révoltes partielles d'esclaves, lorsçpe, en Tannée 134, éclata en Sicile la formidable insurrection d'Eunus. Ce Syrien avait prédit qu'il serait roi, et appuyait sa prophétie d'un miracle : il lançait des flammes en parlant, au moyen d'une noix remplie de soufre et cachée dans sa bouche. Ses impostures lui avaient déjà acquis une^ grande au-* torité sur ses compagnons , quand la cruauté d'un riche Sicilien fit soulever ses esclaves. Us entraînèrent ceux de la ville d'Enna, dont Eunus devint le chef^ et bientôt ceux d'Agrigente* Le prophète syrien, qui avait pris le nom de roi Antiochus, vit accourir sous soa commandement, de tous les points de l'île, jusqu'à 70 000 hommes. Quatre préteurs et un consul furent successivemeiit battus. Maîtres d'Enna, au centre de l'île, 200000 esclaves xé{fandaient la terreur de Mes-

us» OR&GQHBB. 159

sind à Lil^bé^y Xtàèin qrxe de Tâttromeniiûn'^ in^ la b6te^ HÀ mt^tilidiôtit i leurs frères d'Italie leurs chaînes brî- ÉéeB, D'iih bout i l'autre de l'empire les esolàTës treà* saillirent) et q uélljues explosions trahirent l'iiieendie qrû sourdement gagnait de proche en proche. A Délés, le gMind marché d'esclaves de l'Orient, dans l'Attique, dans h Gampani^^ dans le Ditium même, il y eut des tentââ-ves d'e soulèvement. Heureusement pour Rome, ces foyers d'enclaves étaiekit séparés par des mers ou par de^ pays iaal peuplés. Alors*, comme plus tard, l'in-*surirèction ^e put fmàtuchir le détroit, parce que les provocations qui venaient dé la Sicile retombaient «ami écho sur les solitudes du Bruttium et de laLucanie*

Eli lâ3 Galpurnius Pison, ayant rétabli la discipline dans les légion^, fit lever aui esclaves le sié^e de Mes-siiié. l^upiliùs, son successeurâ leur ^rit Tauromeniûm et Ennà et les dispersa dans les montagnes : les prisonniers 'péritént dans leb supplices, le roi Antiochus^ sailli dans utfé caverne aveo son éiiisiniér, son baigneur et Bon l)ouffon, mourut dans un cachot, et de sages rè^^èmelits de Rupilius arrêtèrent pour un teimps cette dânlpereuse effervescence.

La'j^uèrrè des esclaves n'était pas encore Êoiî)>rimée^ que là guerre civile commençait*

ft. irifeteritts C^Meeibiis (13è)« '^ Tiberius ettlàïus Grac'ebtitii étaient ifils de Sempronius l&racbhus, 1q pàci'^ ficatètir de l'Espagne, et de la fametise Gomélie, fiUe de Scîipiôn l'Africain 4 lis perdirent jeuhôs leur père^ mais Gèrhéfiè lé rèâi]plàçà dî^âeâènt. Etle lèë entbtira des maitlrés les plus habiles d'é là Grèi3e, et dirigea elle-» mèiHe leur édùcàti'on^ Pa^ce qu'elle leur faisait hbàte qu'eu ràp^lât là Èllt dé Sdpion plutôt ^'uè la Mère âé|i Gracques, on lui a reproché son àslbifion) éllè en eut une, îl W vrtif, tûàife * grande- et légitinie: elle aurait tôulh ^è sèë.fiîSiSàui^âssént leur 'patrie : et Ton par* doànè «îèiëmént -àlàïlté de Seipioh de s'être étevéè aUdétirs^v des FaibMsët^ et de f égt^ïsnie iê l'aînour màtër^ nél. PbUr èllè^4nêm^, elle ne 'demandait d^autre parure

que la gloire de ses en&nts, et elle refusa avec la maia d'uh Ptolémée la couronne d'Egypte. Si Tiberius eût réussi, loin d'accuser Gornélie,. on eût, comme elle le dit elle-mê.me dans une lettre éloquente^ adoré la divinité de sa mère.

Tiberius, plus âgé que son frère de neuf ans, servit d'abord en Afrique avec distinction : il monta Je premier sur les murs d'une ville ennemie. Plus tard, il suivit en Espagne, comme questeur, le consul Manci- •nus, dont il sauva l'armée en obtenant des Numantins un traité qu'ils refusaient au consul. Le sénat déchira le traité et voulut livrer à l'ennemi le consul et son questeur nus et les mains liées, comme des esclaves; mais le peuple ne permit pas que Tiberius fût puni pour l'impéritie de son chef, et Mancinus seul fut livré. Eh revenant de Numance, Tiberius trouva les fertiles campagnes de l'Étrurie désertes ; dans Rome, une multitude oisive et aSamée que la guerre ne nourrissait plus ; dans l'Italie entière, plusieurs millions d'esclaves qui frémissaient au bruit des succès d'Eunus. Quel remède contre ce triple mal: la misère et la dégradation du peuple, l'extension de l'esclavage, la ruine des campagnes ? Un seul peut-^tre : diviser ces immenses domaines que les grands avaient usurpés sur l'État, appeler à la propriété, régénérer par la vertu du travail la foule indigente, chasser les esclaves des campagnes en rendant celles-ci aux ouvriers libres, et changer en citoyens utiles et dévoués ces affranchis qui de Romains n'avaient que le nom: en un mot, faire reculer d'un siècle la république, en reconstituant, par une loi agraire, la petite propriété et la classe moyenne, cet ancien peuple qui, maniant tour à tour la bêche et l'épée, avait rendu Rome si vaillante et si forte.

S. Loi «i^afare de Tiberius Grmeeltas. — Dès que Tiberius eut été élevé au tribunat, le peuple attendit de lui de grandes choses. Les portiques, les murs des temples et les tombeaux Airent couverts de placards dans lesquels on l'excitait à faire rendre aux pauvres les

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terres du domaine public. Après avoir pris conseil de son beau-père Appius, ancien consul et censeur, du grand pontife Licinius Grassus et du fameux jurisconsulte Mucius Scœvola, consul de cette année, il proposa, dans une assemblée du peuple par tribus, la loi suivante : « Que personne ne possède plus de 500 arpents de terres conquises; que personne n'envoie aux pâturages publics plus de 100 têtes de gros bétail ou plus de 500 têtes de petit; que chacun ait sur ses terres un certain nombre d'ouvriers de condition libre. »

C'était l'ancienne loi de Licinius Stolon, qu'aucune prescription légale n'avait abolie. Afin d'en rendre l'exécution moins douloureuse pour les riches, Tiberius y ajouta: «Les détenteurs des terres publiques garderont 250 arpents pour chacun de leurs enfants mâles, et une indemnité leur sera allouée, pour les dédommager des dépenses utiles faites par eux sur le fonds qui leur sera ôté.Xle que l'État aura ainsi recouvré sera distribué aux citoyens pauvres par des triumvirs, qu'on changera tous les ans. Ces lots seront inaliénables et ne devront au trésor aucune redevance. »

4. Opposition des n^rands. — Les riches détenteurs des terres publiques furent frappés de stupeur. On voulait donc, disaient-ils, leur arracher les tombeaux de leurs aïeux, la dot de leurs épouses, l'héritage de leurs pères, des terres quHls avaient légitimement acquises à prix d'argent, qu'ils avaient améliorées, couvertes de constructions. Et beaucoup disaient vrai, car ces terres avaient été depuis bien longtemps usurpées sur l'État, et depuis longtemps aussi avaient passé de main en main, comme des propriétés particulières. En outre, lé pillage du domaine public n'avait pas profité seulement aux nobles de Rome et aux publicains. Dans les colonies, dans les municipes, partout où il y avait des riches, il se trouvait aussi des détenteurs de terres publiques. Ils accoururent à Rome.

Le jour des comices venu, Tiberius monta à la tribune, et, s'adressant aux riches î « Cédez quelque peu HisT. ROMAINE, cl. de 4% H

de votre richesse, si vous ne voulez pas vous voir tout ravir un jour. Eh quoi ! les bêtes sauvages ont leurs 4amères, et ceux qui versent leur sang pour l'Italie ne possèdent rien que l'air qu'ils respirent ! Sans toit où s'abriter, sans demeure fixe, ils errent avec leurs femmes et leurs enfants. Les généraux les trompent, quand ils les exhortent à combattre pour les temples des dieux, pour les tombeaux de leurs pères. De tant de Romains en est-il un seul qui ait un tombeau, un autel domestique? Ils ne combattent, ils ne meurent que pour nour^ rir le luxe et l'opulence de quelques-uns. On les appelle les maîtres du monde, et ils n'ont pas en propriété une motte de terre. »

5. DéposItioM du tribim Oetavtvs. •» Le peuple allait voter, lorsque le tribun Octavius, gagné par les riches, opposa son veto. Tiberius supprima aussitôt les deux articles qui seuls rendaient sa proposition acceptable : l'indemnité et les arpents réservés aux détenteurs et à leurs fils. Octavius n'en maintint que plus énergiquement son veto. En vain Tiberius employa les plus éloquentes prières, en vain.il lui offrit, pour le. désintéresser, de lui rendre sur son propre bien les terres que la loi lui enlèverait, le tribun resta inébranlable : cette fermeté poussa Tiberius. à des mesures violentes.

En vertu de la puissance illimitée du veto tribunitien, il arrêta tout le jeu du gouvernement et défendit qu'on s'occupât d'aucune affaire avant d'avoir voté sur sa loi. On vit alors un curieux spectacle : les riches prirent 4es vêtements de deuil et parcoururent la ville en sollicitant la pitié du peuple; mais en secret ils apostaient des assassins pour tuer le tribun. Tiberius, averti, porta sous sa robe un poignard dont il laissa voir la poignée. Le jour de l'assemblée, comme il appelait le peuple aux suffrages, les riches enlevèrent les urnes ; cette violence allait devenir la signal d'une bataille, quand deux consulaires, se jetant à ses pieds, le conjurèrent de renoncer à son entreprise ou d'en référer au sénat.Le toutpuissant tribun acceptât: il se rendit à la curie; majs

les riches y dominaient : il n'y eut pas de conciliation possible.

Alors Tiberius se résolut à faire passer sa loi en dé-« pét de l'opposition d'Octavius. « Puisque tous deux tribuns du peuple, dit-il un jour à son collègue, noua sommes égaux en puissance, il faut que l'un de nous deux soit déposé : prenez sur moi les suffrages. » Octavius s'y refusant : «Eh bien! ajouta-t-il, demain le peuple décidera si un tribun opposé aux intérêts qu'il doit défendre peut rester en charge. » Déjà dix-sept tribus sur trente-cinq avaient voté pour la destitution. Tiberius veut tenter un derntîer effort : il arrête les suffrages, et, tenant Octavius étroitement embrassé, il le conjure, au nom de leur vieille amitié, de ne pas s'exposer à l'affront d'une destitution publique, de lui épargner à lui-même l'odieux d'une mesure si dure. Oct'aviufc fut ému de ces prières, ses* yeux se remplirent de larmes, et il garda longtemps le silence; mais ses regards s'étant portés sur la foule des riches, il craignit leurs reproches et répondit : « Qu'il soit fait ainsi que le peuple voudra. » Il fut déposé, arraché de la tri^ bune, et il aurait été massacré, si Tiberius ne fût accouru pour le sauver. Un esclave qui le précédait tomba percé de coups. Ce fut le premier sang versé dans ces guerres civiles, comme la déposition d'Octavius fut la première atteinte à l'inviolabilité tribunitienne.

6. Dlfflenltés pour l'exéevtloM de la loi acnraire — L'opposition légale ainsi brisée, la loi passa; trois commissaires furent nommés : Tiberius, son frère Gaïiis, çn ce moment en Espagne, et son beau-père Appius. Mais aussitôt commencèrent les innombrables difficultés d'exécution que Tiberius n'avait pas prévues. Gomment reconnaître ces terres du domaine usurpées depuis des siècles ? par où commencer? comment faire pour distribuer les lots? Puis il fallait déjouer le mauvais vouloir des grands et contenir l'impatience des pauvres. Pour contenter ceux-ci, il fit encore décréter que les trésord léguée par le roi Attale aux Romains seraient

distribués aux citoyens à qui le sort donnerait des terres, afin de couvrir les premiers frais de culture et l'achat des instruments aratoires.

7. Meurtre de Tiberias (t33). — La foule était satisfaite, mais elle ne suivit pas son tribun, quand celui-ci se préoccupa de réformes politiques et militaires fort indifférentes à la plèbe. Peu à peu il se trouva comme isolé en face deô grands toujours réunis contre lui et décidés à le perdre. Cependant le peuple Taimait encore. Un de ses amis étant mort subitement, tous les pauvres voulurent porter le corps, et , lorsque Tiberius parut en vêtements de deuil, conduisant par la main ses deux enfants, demandant pour eux, pour leur mère, la protection du peuple, la foule s'émut, et un grand nombre de citoyens firent pendant quelque temps, le jour et la nuit, une garde vigilante autour de leur tribun. Mais déjà ils lui reprochaient l'atteinte portée par lui au tribunat. Un certain Annius, qu'il accusait, lui ayant dit : « Si j'en appelle à un de tes collègues, et qu'il oppose son veto, le feras-tu déposer? » Tiberius, déconcerté, congédia l'assemblée sans répondre.

Pour échappera toutes les haines qu'il avait soulevées, il lui fallait un second tribunat : il le demanda; mais le plus grand nombre de ses partisans étaient alors retenus aux champs pour la moisson, et, parmi les tribuns, plusieurs lui étaient contraires. Cependant, le jour de l'assemblée, il reçut de pressants messages : fout allait bien, lui disait-on. On Taccueillit en effet avec des acclamations, et l'on veilla à ce que personne ne l'approchât, qui ne fût bien connu. Mais, quand il voulut prendre les suffrages, les riches et quelques-uns de ses collègues s'écrièrent qu'un tribun ne pouvait être continué deux ans de suite dans sa charge. Ses amis s'étant jetés sur les opposants, ceux-ci s'enfuirent en répandant le bruit par la ville que Tiberius avait destitué tous ses collègues et s'était proclamé lui-même tribun pour Tannée suivante.

Cependant il n'avait pas autour de lui plus de trois

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mille hommes. Dans ce moment survint le sénateur Fulvius Flaccus, qui, monté sur un lieu élevé, fit signe de la main qu'il avait à parler à Tiberius. Le tribun ordonna qu'on lui ouvrît passage, et Fulvius déclara que dans l'assemblée du sénat les riches, n'ayant pu attirer le consul à leur parti, étaient résolus à tuer Tiberius, et qu'en ce moment ils appelaient à eux leurs partisans et leurs esclaves. A cet avis, les amis du tribun «'armèrent de tout ce qui se trouva à leur portée. Ceux à qui l'éloignement n'avait pas permis d'entendre les paroles de Fulvius demandèrent la cause de ces préparatifs : Tiberius porta la main à sa tète, pour faire connaître le danger qui le menaçait. Aussitôt ses ennemis coururent dire au sénat qu'il voulait se faire proclamer roi.

Cette fausse nouvelle causa dans la curie l'émotion la plus vive. Scipion Nasica requit le consul d'aller au secours de Rome et d'abattre le tyran. Scaevola répondit avec douceur qu'il ne donnerait pas l'exemple d'employer la "violence, et qu'il ne ferait périr aucun citoyen qui n'aur rait pas été jugé dans les formes. « Si le peuple, ajoutat-il, ou gagné ou forcé par Tiberius, rend quelque ordonnance qui soit contraire aux lois, je ne la rati-« fierai pas, » Alors Nasica s'élance de sa place et s'écrie : « PiAsque le premier magistrat trahit la république, que ceux qui veulent aller au secours des lois me suivent! » En disant ces mots, il se couvre la tête d'un pan de sa robe et marche au Gapitole, entraînant après lui les riches, qui, avec leurs esclaves armés de bâtons et de massues, saisissaient encore les débris et les pieds des bancs que le peuple brisait dans sa fuite. Us montèrent ainsi vers Tiberius et frappèrent tous ceux qui lui faisaient un rempart de leurs corps ; plusieurs de ses amis furent tués, d'autres poussésjusqu'i la roche Tarpéienne et précipités, le reste s'enfuit.

Tiberius lui-même tournait autour du temple dont les prêtres avaient fermé les portes, mais, s^étant heurté contre un cadavre, il toioba au pied des statues des

rois. Au moment où il se relevait, un de ses collègues, Publius Saturcius, le frappa à la tête avec le pied d'un banc ; le second coup lui fut porté par un autre tribun, LuciusRufus, qui s'en vanta comme d'une belle action. Plus de trois cents de ses partisans périrent avec lui ; on jeta les cadavres au Tibre. Gaïus avait vainement réclamé le corps de son frère.

8. Mort d« Selpion Émilteii (iieo). — La ville se trouva quelque temps sous un régime de terreur : les amis de Tiberius furent bannis bu exécutés ; toutefois personne n'osa toucher à la loi. Il arriva même peu à peu que le tribun mort redevint redoutable; le peuple s'accusait de l'avoir laissé périr, et le sénat fut obligé d'éloigner «on meurtrier, Scipion Nasica, par une mission en Asie, pour le soustraire aux insultes. de la multitude. En 131, le tribun Carbon recommença la lutte; il fit décréter le scrutin secret pour le vote des lois, puis il demanda que le même citoyen pût être continué dans le tribunat, afin que la loi ne légitimât plus la violence par laquelle Tiberius avait péri.

Un adversaire inattendu se leva contre le parti populaire. Le destructeur de Carthage et de Numance, Scipion, s'indignait de la lâcheté de ce peuple qui avait reftisé d'échanger sa misère contre l'aisance que lui offrait Tiberius, à la seule condition de quitter la ville pour retourner au travail des champs. Il voulait, lui aussi, réorganiser l'Etat, afin de prévenir une révolution, mais en s'appuyant, pour là faire, sur les peuples italiens et non sur la populace de Rome, qui recrutée par l'affranchiôsement dans toutes les nations vaincues, n'avait que des sentiments d'esclave. Il osa le leur dire, un jour qu'ils l'interrompaient au forum : « Silence ! vous que l'Italie ne reconnaît pas pour ses enfants ; *> et, comme des murmures s'élevaient encore : « Ceux que j'ai amenés ici enchaînés, ajouta-t-il, ne m'effrayeront point piarce qu'aujourd'hui on leur a 6té leurs fers. » Et les affranchis se turent.

^'était la première fois qu'était prononcé ce mot :

l'Italie ! Scipion, en effet, avait compris que les temps de Rome étaient finis, que ceux de l'Italie devaient commencer. En ne restant qu'une cité, Rome allait demeurer livrée à tous les désordres des petites républiques dégénérées. De cette ville il fallait faire un peuple. Peutêtre ce difficile problème n'était-il pas au-dessus de la haute intelligence de celui que Gicéron a pris pour son héros. Dans ce plan nouveau/la loi agraire n'était plusi nécessaire.: elle aurait diminué quelques misères, mais^ elle blessait les Italiens. Scipion la. combattit en montrant les inextricables difficultés qu'elle soulevait. On ne lui laissa pas le temps d'en faire davantage : un ma-^ tin on le trouva mort dans son lit. On ne fit point d'enquête, de peur de rencontrer quelque grand coupable, car une partie du sénat le redoutait autant que Ti-* berius, et celui qui avait détruit les deux terreurs de Rome n'eut pas de funérailles publiques I Mais un de ses adversaires lui rendit un glorieux témoignage. Metellus le Macédonique voulut que ses fils portassent le lit funèbre. « Jamais, leur dit-il, vous ne rendrez le ïnême dévoir à un plus grand homme » (129).

9. Piremiér soaléveiiâeiit des Italiens (iS8). — Sa mort laissa sans protecteur les Italiens, qu'il voulait peut-être faire citoyens de Rome ; ils furent aussitôt chassés de la ville, et une révolte ayant éclaté à Frégelhs, elle fut réprimée durement par la destruction de cette cité. On crut en avoir fini, par cette exécution barbare, avec les réclamations légitimes : dans trente-cinq années, ce ne sera pas une ville, mais l'Italie presque entière, qui se lèvera contre Rome et la poussera au bord de l'abîme.

tO. Tribunal de Calas Graeehns (ld3) t sa pvls^ sanee. — Gaïus Gracchus avait vingt et un ans à la mort de son frère. Plus impétueux, plus éloquent, plus ambitieux, il donna à la lutte commencée par Tiberius des proportions plus grandes. Gelui-ci n'avait voulu que soulager les pauvres : Gaïus prétendit changer toute la constitution. Oxk l'accusa d'avoir trempé dans la révolte

des Frégéllans : c'était le désigner à la faveur des Italiens. Élu tribun pour Tan 123, il proposa aussitôt deux lois : la première, dirigée contre le tribun Octavius, portait que tout citoyen destitué par le peuple ne pourrait être élevé à aucune charge ; la seconde, qu'un magistrat qui aurait banni sans jugement un citoyen serait traduit par-devant le peuple. A la prière de Gomélie, il retira la première, mais l'ancien consul Popilius, le persécuteur des amis de son frère, s'exila dès que la seconde eut été votée.

, Gaîus fit ensuite confirmer de nouveau la loi agraire, établit des distributions de blé au peuple, de vêtements aux soldats, fonda des colonies pour les citoyens pauvres et porta un coup fatal à la puissance du sénat, en lui enlevant l'administration de la justice pour la donner aux chevaliers. « D'un coup, disait-il, j'ai brisé l'orgueil et la puissance des nobles. » Geux-ci le savaient et le menaçaient de leur vengeance. « Mais, répondait-il, quand vous me tueriez, arracheriez-vous de vos flancs le glaive que j'y ai enfoncé ?»

B proposa ensuite de donner aux alliés latins tous les droits de citoyens romains, et aux Italiens celui de suffrage. Pendant deux années, aimé du peuple, des chevaliers et des Italiens, il fut tout-puissant dans Rome. Mais le sénat, pour ruiner son crédit et le battre parles propres armes, fit, à chaque mesure qu'il proposait, ajouter par un tribun à lui, Livius Drusus, des dispositions plus populaires. Fatigué de cette lutte étrange , Gaîus partit pour conduire six mille colons romains à Garthage. Gette absence, imprudemment prolongée durant trois mois, laissait le champ libre à Drusus. Lorsque Gaîus reparut, sa popularité était ruinée, ses amis menacés, les chevaliers détachés de lui, et un de ses plus violents ennemis, Ôpimius, élevé au consulat ; lui-même ne put obtenir sa réélection à un troisième tribunat.

*l. Mevrcre de Calas (*»§)♦ — Le nouveau consul ordonna une enquête sur la colonie de Garthage et parla tout haut de. casser les lois de Gaîus. Des. deux côtés

on se prépara au combat. Opimius, investi de la puissance dictatoriale par la formule consacrée : Caveat conrsut, fit prendre les armes aux sénateurs, aux chevaliers et à leurs esclaves, et, durant la nuit, occupa en force le Gapitole. Caîus et Tancien consul Fulvius allèrent se retrancher dans le temple de Diane surTAventin, après avoir appelé sur leur route les esclaves à la liberté. Le consul avait des archers crétois et de l'infanterie régulière. La lutte ne pouvait être douteuse. Gaïus, poursuivi jusqu'au-delà du Tibre, se fit tuer par un esclave, qui se poignarda sur le corps de son maître. Opimius avait promis de payer la tête de l'ancien tribun son pesant d'or. Septimuleius en fit sortir la cervelle, coula du plomb fondu à la place et l'apporta au consul. Ce jour-là, trois mille partisans de Gaïus périrent; ceux qu'on ne tua pas dans l'action furent égorgés en prison. On rasa leurs maisons ; on confisqua leurs biens ; on défendit à leurs veuves de porter le deuil ; on prit même la dot de la femme de Caîus.

Plus tard le peuple dressa aux Gracques des statues et éleva aux lieux où ils avaient péri des autels où l'on fit longtemps des sacrifices et des offrandes. Cette tardive reconnaissance consola Gornélie, trop fidèle peutêtre à son grand caractère. Retirée dans ,sa maison du cap Misène, au milieu des envoyés des rois et des lettrés de la Grèce, elle se plaisait à raconter à ses hôtes surpris la vie et la mort de ses deux fils, sans verser une larme et comme si elle eût parlé de quelques héros des anciens temps. Seulement on l'entendait quelquefois ajouter aux récits des exploits de son père l'Africain^: <c Et les petits-fils de ce grand homme étaient mes enfants. Us sont tombés dans les temples et les bois sacrés des dieux. Us ont les tombeaux que leurs vertus méritent, car ils ont sacrifié leur vie au plus noble but^ au bonheur du peuple. »

Ainsi la première tentative faite par des voies pacifiques pour réorganiser l'État avait échoué ; les grands avaient appelé à leur aide la violence, résisté à toute ré-

forme, et par conséquent rendu une révolution inévitable. Un État comme un individu vit et s^ transforme sans cesse. C'est l'obligation de ceux qui sont placés à la tête du gouvernement d'étudier sans relâche les besoins nouveaux qui surgissent, et de faire droit en temps opportun à ceux qui sont légitimes. Les nobles ne voulurent pas céder aux pauvres les terres usurpées que les Gracques leur redemandaient pour refaire le peuple romain : dans un siècle ils céderont à Octave leur pouvoir avec leur liberté, après avoir passé par les sanglantes tragédie^ de Marins et de Sylla.

Ce moment unique, où la répqblique pouvait être sauvée, une fois passé, ne revint plus. Les violences s'enchaînèrent aux violences. Ceux qui désormais réclameront au nom du peuple, se rappelant quel faible appui les Grracques avaient trouvé dans la multitude du foriim, chercheront leur force ailleurs. Ils la demanderont aux Italiens, comme Cinna; aux provinciaux, comme Sertorius; aux légions surtout, comme Marins, César- et Octave. Toute réforme sera désormais présentée à la pointe du glaive, ou plutôt on ne poursuivra plus de réformé, mais la vengeance du sang versé, et les chefs du peuple devenus les chefs de l'armée saisiront pour eux-mêmes le pouvoir.

Les conséquences de la double tragédie que nous venons de raconter furent l'abolition de la loi agraire (108), la restitution en 106 delà moitié des places de juges aux sénateurs, enfin la crainte inspirée aux tribuns, qui , muets de terreur pendant douze années, ne retrouveront la voix qu'à la faveur des scandales de la guerre de Numidie.

jugurtha; guerre des cihbres.

1. Le royaume de Numidie. — 2. Jugurtha. — 3. Il s'empare de la Numidie tout entière. —4. Guerre de Jugurtha (111-106). — 5. Metellus. — 6. Marius. — 7. Marius lieutenant de Metellus. *- 8. Il est élu consul (107) ; ses paroles violentes contre les grands. — 9. Il enrôle les prolétaires. — 10. Fin de la guerre contre Jugurtha (106). — U. Guerre des Cimbres (11^101). — 12. Bataille d'Aix (102). — 13. Bataille de Verceil (101).

t. Le royaume de Numidie. -— Depuis la destruc*t;ion de Garthage, le nord de TÂfrique était partagé entre trois dominations : à l'ouest, le royaume de Mauritanie ; au centre, celui des Numides, qui s'étendait du Mulucha (Molouya) au Tusca (Zaïne), et, derrière ce fleuve, la province romaine, l'ancienne Zeugitane, tout enveloppée, grâce aux empiétements de Massinissa sur les Carthaginois, par les possessions des rois numides. Massinissa et ses successeurs avaient travaillé à rendre les Numides sédentaires : ils avaient encouragé l'agriculture, multiplié les villes et appelé la civilisation romaine. La Numidie n'était donc plus à dédaigner; son éducation sociale était à moitié faite, et, puisqu'il y avait maintenant profit pour Rome à s'en saisir, son indépendance ne pouvait tarder à périr. Ses rois mêmes y aidèrent.

9. Jugurtha. — À la mort de Massinissa, Scipion Ëmilien avait partagé la Numidie entre les trois fils du vieux prince : une fin prématurée enleva les deux aînés, et le troisième, Micipsa, resta seul roi. U avait deux fils, Âdherbal et âiempsal ; il éleva avec eux le fils d'un de ses frères, Jugurtha, qui semblait avoir hérité de l'indomptable courage et de l'ambition peu scrupu-

leuses de son aïeul. Gomme Massinissa, il était le meilleur cavalier d'Afrique, et nul n'attaquait le lion avec plus de courage dans les grandes chasses du désert ; mais nul aussi n'avait moins de scrupules. Micipsa craignit d'avoir nourri un rival pour ses fils; il espéra s'en débarrasser en l'envoyant à Numance conduire un secours à Scipion. Jugurtha y montra une bravoure éclatante et revint en Afrique avec de brillants témoignages de la faveur du consul. Micipsa crut prudent de ne pas le laisser faire sa part lui-même : il Tadopta et lui donna en mourant un tiers du royaume pour sauver le reste (118).

3. Il s*em]^are de la Nnmldle tout entière. — Dès les premiers jours, des querelles s'élevèrent :' Jugurtha fit égorger son cousin Hiempsal, et Adherbal, battu en voulant venger son frère, fut forcé de se réfugier dans la province romaine (117). Le sénat voulait qpie la Numidie restât divisée ; dix commissaires qu'il envoya pour partager le royaume entre les deux princes numides se laissèrent acheter par Jugurtha et lui accordèrent la meilleure part. Adherbal n'en fut pas moins, peu de temps après, attaqué, et, malgré la protection de Rome et deux ambassades du séi^at, il périt dans les supplices, lorsque la famine l'eut forcé d'ouvrir les portes de Cirtha (Gonstanline), son dernier refuge (1 12).

4. Oaé^re de Ja«artlia (tt 1-106). — Tant d'audace appelait un châtiment : mais le premier général qu'on envoya contre Jugurtha, Galpurnius, lui vendit la paix (111). Un tribun cita le roi à Rome. Il osa comparaître, et, quand le tribun lui ordonna de répondre, un autre, qu'il avait acheté, lui défendit de parler. Un compétiteur au trône de Numidie était dans la ville: il le fit tuer (110). Le sénat lui commanda de sortira l'instant de Rome. « Ville à vendre ! s'écria-t-il lorsqu'il en franchit les portes, il ne te manque qu'un acheteur. » Albinus le suivit en Afrique avec une armée, mais, rappelé par les comices, il laissa à son frère Aulus ses légions, qui, mal conduites, furent enfermées par les

jugurtha; guerre des cimeres. 173

Numides dans un défilé, et renouvelèrent la honte essuyée devant Numance : elles passèrent sous le joug.

S. HetelliM. — Cette guerre, dont on s'était joué d'abord, devenait inquiétante, parce qu'une autre plus terrible, celle des Cimbres, s'approchait de l'Italie. On envoya en Numidie un homme intègre et sévère, Gaecilius Metellus, qui rétablit la discipline et ensuite poursuivit sans trêve ni relâche- son infatigable adversaire. Il le battit près du Muthul (109), lui prit Sicca, Vacca, sa capitale, Girtha et toutes les villes de la côte.

Le roi, effrayé, demanda la paix et livra 200 000 livres d'argent avec ses éléphants et tous les transfuges; mais, quand il reçut l'ordre de venir lui-même se rendre au consul, il ne put s'y résoudre. Metellus recommença les hostilités en gardant ce qu'il avait reçu. Marins était un de ses lieutenants.

jB* Marins. — Marins, d'Arpinum, était un homme nouveau, rude et illettré, soldat intrépide, que Scipion, au siège de Numance, avait remarcmé. L'appui des Metellus, qui avaient toujours protégé sa famille, l'avait fait arriver, en 119, au tribunat.

Son premier acte avait été une proposition contre la brigue.

Toute la noblesse s'était récriée contre cette audace d'un jeune homme inconnu ; mais, < dans le sénat, Marins avait menacé le consul de la prison et appelé' son viateur pour y ^^^.^^^ ,

traîner Metellus. Le peuple

applaudissait. Quelques jours après, le tribun fit rejeter une distribution gratuite de blé. Cette prétention

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