Chapitre I
LES ORGAMSMES TIYÀNTS
Les organismes vivants, c'est-à-dire les animaux et les plantes, ont exercé et exercent encore une influence considérable sur la transformation graduelle et lente de la croûte terrestre, et concourent même à la formation de certaines couches de terrains.
I. — Cette action des organismes peut n'être qu'iNDi- RECTE. C'est ainsi, par exemple, que les matières organiques produisent, en se décomposant, des '' carbures d'hydrogène ", lesquels désoxydent (c'-à-d. privent de leur oxygène) les sels minéraux qu'ils peuvent atteindre, et donnent lieu à la formation de minerais métalliques. — Par exemple, encore, lorsque des corps organiques contenant du soufre se décomposent, ils dégagent de l'hydrogène sulfuré, lequel, facilement soluble, charge les eaux souterraines qu'il atteint, et en fait des eaux sulfureuses. — Les plantes vertes qui vivent dans l'eau lui enlèvent, par l'activité de leur propre vie, l'acide carbonique qu'elle contenait : dès lors, les calcaires, ne pouvant plus rester dissous dans une eau ainsi privée d'acide carbonique, '" se précipitent " (se déposent), et ces eaux deviennent " incrustantes ". — Voici des fleuves enlevant à leurs rives des arbres, qui finissent par s'enfoncer dans l'eau, s'arrêtent sur quelque obstacle, et s'accumulent à la longue pour former de véritables îles. La rivière Rouge, affluent du Mississipi, contient une île, longue d'une cinouantaine de lieues, qui s'est établie de
LES ORGANISMES VIVANTS
la sorte. — Les oiseaux de mer sont parfois assez nombreux sur certains îlots pour y former, par l'entassement de leuri^ déjections, des dépôts, nommés guano, d'une épaisseur considérable, et qui constituent un engrais de grande valeur.— Mais les formations d'origine végétale de beaucoup les plus considérables sont, assurément, celles de la houille et de la tourbe. Et d'abord, la houille est le charbon qui reste en excès, lorsque des végétaux enfouis à l'abri de l'air se sont décomposés lentement à travers beaucoup de siècles et ont laissé se dégager, à l'état d'ammoniaque, de carbures d'hydrogène et de vapeur d'eau, les gaz qui (avec le carbone) les composaient. Après ces dégagments de gaz divers, il est resté du carbone isolé, qui est la houille et, s'il est plus pur, l'anthracite. L'un des carbures d'hydrogène qui restent encore dans la houille, est le grisou, le gaz si dangereux qui se dégage spontanément ; par le dégagement " industriel " de ces carbures, on obtient le gaz d'éclairage. Quant à la tourbe, elle a pour origine la décomposition
Fig. 16. — Sphaignes (mousse qui se transforme en tourbe).
très lente, et à l'abri de l'air, de certaines mousses, qui son! surtout celles que l'on nomme sphaignes. Ces mousses s'accroissent indéfiniment par le haut et meurent par le bas.
GEOLOGIE
Ces parties inférieures, hors du contact de l'air, se carbonisent à la longue et forment la tourbe, cette matière spongieuse et noirâtre, où il y a environ 60 pour cent de charbon. C'est au fond, évidemment, que se trouve la tourbe la plus tîompacte et la plus riche en pouvoir calorique. Suivant les calculs, il peut se former jusqu'à une dizaine de pieds de tourbe par siècle. On sait que le Canada, et en particulier la province de Québec, renferment des tourbières nombreuses et étendues.
II. — Mais il y a aussi, et surtout, l'action directe des organismes vivants, et c'est de celle-là, qui est bien plus considérable et importante, qu'il convient de traiter un peu longuement.
1° Les organismes de nature animale
Les organismes de nature animale qui concourent à la formation de nouveaux lits de terrains, sont des êtres microscopiques, ou du moins d'une taille très petite, qui sont au bas de l'échelle zoologique, n'ont pas d'organes, et ne manifestent leur vie que par l'exercice des fonctions du mouvement et de la nutrition. Ces animalcules sont les Foraminifères, les Radiolaires et les Coraux.
1° Foraminifères. — Ces animalcules ont une coquille
" calcaire " criblée de trous à travers lesquels sortent des filaments " pêcheurs ", à l'aide desquels ils recherchent des particules alimentaires. Ils vivent en suspension dans les eaux de tous les océans. A mesure qu'ils meurent, leurs carapaces descendent au fond de l'eau, et s'y accumulent sous forme de boue calcaire. Cette boue se consolide et devient une véritable couche sédimentaire — que Ton trouve en des profondeurs variant de 1500 à 15,000 pieds.
Fig. 17. — Un Foraminifère.
LES ORGANISMES VIVANTS
2° Radiolaires. — Autres animalcules pourvus de filaments, et dont le squelette est siliceux. Ils flottent aussi dans les eaux de la mer. Quand ils meurent, leurs coquilles " siliceuses " tombent au fond de Teau, à toutes les profondeurs, et forment des boues siliceuses, qui en se tassant constituent des lits sédimentaires.
3° Coraux, — On nomme coraux des animalcules de forme cylindrique, dont la taille ne dépasse pas quelques millimètres, et qui vivent en colonie, fixés sur un squelette calcaire qu'ils fabriquent eux-mêmes et que l'on nomme " polypier ".
Chaque animalcule, ou polype, est comme un petit sac, pourvu d'une seule ouverture qui sert de bouche et qui est
Fig. 18. — Coraux ou Polypiers.
entourée de 8 tentacules. La cavité digestive de chacun des individus, ou polypes, communique par des canaux particuliers avec les cavités digestives des autres polypes de la même colonie. Ces animalcules sécrètent, à l'aide du calcaire dissous dans l'eau, une paroi résistante, qui, par le
Fig. 18. — A, branche de corail, p, polype étalé ; p\ polype contracté ; c, partie morte du polypier, c*-à-d. ne contenant plus d'individus vivants ; 1, logette où vivait un polype. — A droite, polypier (ou corail) du genre Madrépore.
travail commun, devient un amas calcaire affectant diverses formes : celles de masses sphériques (madrépores), ar-
Fig. 19. — Corail du genre Madrépore, à forme arborescente.
borescentes (coraux proprement dits), etc. Ces masses produisent sans cesse des sortes de bourgeons, qui sontjdes membres nouveaux de la colonie et dont le travail accroît le " polypier ", qui est son squelette ou support calcaire. On conçoit quels amas de substance dure produisent à la longue, sur tous les points où se trouvent ces sortes de colonies, ces multitudes de petits êtres à travail commun. Ces massifs calcaires ont quelquefois un diamètre de plus de 15 pieds et constituent les récifs " coralliens " ou '* madréporiques ". C'est en hauteur que ces massifs croissent le plus lentement : cet accroissement n'est guère que de 20 centimètres par année et s'arrête dès qu'il a atteint le niveau des marées basses. Le travail ne se continue plus, ensuite, que sur les côtés, et principalement du côté où l'eau est la plus agitée et donc la mieux aérée. Les polypiers, en même temps, meurent par le bas ; mais la masse, à laquelle se soudent les débris, devient comme imprégnée d'un ciment calcaire, et acquiert ainsi de la dureté. — Il est à remarquer que les polypiers ne peuvent exister et vivre qu'à une profondeur d'au plus 40 mètres, à une température de surface
LES ORGANISMES VIVANTS
de plus de 20° cent., dans une eau très pure, et en outre assez agitée pour apporter constamment aux polypes la nourriture qui leur convient. — A la fin, l'amas ou récif meurt ; des débris divers s'y arrêtent et se fixent ; la végétation s'y développe, et une île corallienne en résulte. C'est en Océanie que ces sortes d'îles existent surtout ; dans notre hémisphère, l'archipel corallien des Bermudes en offre un exemple. — On donne le nom d'atolls à des espèces de
Fig. 20. — Un paysage à marée basse, où l'on voit, sur place, des coraux de plusieurs sortes.
couronnes d'îlots ou de récifs coralliens qui entourent'une lagune intérieure, nommée " lagon ", et où l'on pense'^que le travail des coraux s'est arrêté à cause du calme des eaux. — Pour juger de l'importance de l'activité des coraux, il suffit de dire que l'on trouve dans le sol des couches très épaisses de formation presque entièrement corallienne.
GEOLOGIE
Fig. 21.—
Diatomée
(grossie
800 fois.)
2° Les organismes de nature végétale
Pour ce qui est des végétaux, il n'y a guère que les diatomées qui exercent une action directe sur la formation des terrains.
Les diatomées sont des algues microscopiques, dont la membrane ou carapace se forme au moyen de la silice dissoute dans les eaux. Quand ces petites plantes meurent, leurs carapaces descendent au fond de l'eau et, par leur accumulation, elles y forment une roche siliceuse très fine, pulvérulente, nommée " tripoli ". On se sert du tripoli pour polir les métaux. On comprendra l'importance du travail des diatomées par le fait qu'il se trouve, dans la Bohême, des dépôts d'une épaisseur de plus de 30 pieds, formés par des carapaces de diatomées.