DE L'H
'"H" quelquefois est note d'aspiration, quelquefois non. Quand elle ne rend point la première syllabe du mot aspirée, elle se mange, tout ain- |si que fait "e" fœminin. Quand elle la rend aspirée, elle ne se mange nullement. Exemple de "h" non aspirée: " Magnanime homme, humain, honneste et fort." Exemple de celle qui rend la première syllabe du mot aspirée, et ne se mange point: " La belle femme hors dficy s'en alla. Le Gentil-homme hautain alloit par tout." Tu pourras voir par la lecture de nos poètes françois l'"h" qui s'elide ou non. Tu éviteras autant que la contrainte de ton vers le permettra les rencontres des voyelles et diphthongues qui ne se mangent point; car telles concurrences de voyelles, sans estre elidées, font les vers merveilleusement rudes en nostre langue, bien que les Grecs sont coustumiers de ce faire,
comme par élégance. Exemple: "Vostre beauté a envoyé amour." Ce vers icy te servira de patron pour te garder de ne tomber en telle aspreté, qui escraze plustost l'aureille que ne luy donne plaisir. Tu dois aussi noter que rienn'est siplaisantqu'un carme bien façonné, bien tourné, non entr'ouvert ny béant. Et pource, sauf le jugement de nos Aristarques, tu dois oster la dernière "e" feeminine, tant des vocables singuliers que pluriers, qui se finissent en "ce" et en "ces," quand de fortune ils se rencontrent au milieu de ton vers. Exemple du masculin plurier : " Roland avoit deux espées en main." Ne sens-tu pas que ces "deux espées en main" offensent la délicatesse de Taureille.^ et pource tu dois mettre: " Roland avoit deux espés en la main," ou autre chose semblable. Exemple de l'"e" feeminine singulière: "Contre Mezance Enée print sa picque." Ne sens-tu pas comme derechef "Enée" sonne très-mal au milieu de ce vers.'' pource tu mettras: "Contre Mezance Ené' branla sa picque." Autant en est-il des vocables terminez en "oue" et "ue," comme "roue, joue, nue, venue," et mille autres qui
doivent recevoir syncope au milieu de ton vers. Si tu veux que ton poème soit ensemble doux et savoureux, pource tu mettras "rou', jou', nu'," contre l'opinion de tous nos maistres qui n'ont de si près avisé à la perfection de ce mestier. Encores je te veux bien admonester d'une chose très-nécessaire ; c'est quand tu trouveras des mots qui difficilement reçoivent ryme, comme "or, char," et mille autres, ryme-les hardiment contre "fort, ort, accort, part, renart, art," ostant par licence la dernière lettre "t" du mot "fort," et mettant "for," simplement avec la marque de l'apostrophe; autant en feras-tu de "far," pour "fard," pour le rymer contre "char." Je voy le plus souvent mille belles sentences, et mille beaux vers perdus par faute de telle hardiesse, si bien que sur " or," je n'y voy jamais ryme que " trésor," ou "or'," pour "ores, Nestor, Hector," et sur "char, César." Tu syncoperas aussi hardiment ce mot de "corne," et diras à ta nécessité "corn"'; car je voy en quelle peine bien souvent on se trouve par faute de destourner l'"e" finale de ce mot, et mesme au commencement du vers. Tu accourciras aussi (je dis en tant
que tu y seras contraint) les verbes trop longs, comme "donra," pour " donnera, sautra" pour " sautera/' et non les verbes dont les infinitifs se terminent en "e," lesquels au contraire tu n'allongeras point, et ne diras "prendera," pour "prendra," "mordera" pour "mordra," n'ayant en cela reigle plus parfaite que ton aureille, laquelle ne te trompera jamais, si tu veux prendre son conseil avec certain jugement et raison. Tu éviteras aussi l'abondance des monosyllabes en tes vers, pour estre rudes et mal-plaisans à ouïr. Exemple: " Je vy le ciel si beau, si pur et net." Au reste, je te conseille d'user de la lettre "ô," marquée de ceste mar*que, pour signifier "avecques," à la façon des Anciens, comme "ôluy," pour "avecques luy ; car "avecques" composé de trois syllabes donne le grand empeschement au vers, mesmement quand il est court. Je m'asseure que telles permissions n'auront si tost lieu que tu cognoistras incontinent de quelle peine se verront délivrez le plus jeunes, par le courage de ceux qui auront si hardiment osé. Tu pour*ras aussi à la mode des Grecs, qui disent ovvofxa pour 6Wa,adjouster un "u" après un"o,"
pour faire ta ryme plus riche et plus sonante,
comme " troupe" pour "trope, Collioupe"
pour "Calliope." Tu n'oublieras jamais les
articles, et tiendras pour tout certain que rien
ne peut tant défigurer ton vers que les articles
délaissez; autant en est-il des pronoms primi*-
tifs, comme "je, tu/' que tu n'oublieras non
plus, si tu veux que tes carmes soient parfaits
et de tous poincts bien accomplis. Je te
dirois encores beaucoup de reigles et se*-
crets de nostre Poésie; mais j'aime
mieux en nous promenans te les ap*-
prendre de bouche, que les mettre
par escrit,pour fascher,peut-es'-
tre, une bonne partie de ceux
qui pensent estre grands
maistres, dont à peine
ont-ils encores touché
les premiers outils
de ce mestier.