‹ Abrégé de l'histoire ancienne de Rollin (volume 2)Chapitre 30 sur 49 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

ARTICLE I

Mœurs des Carthaginois.

rr

-Ljes Carthaginois tiraient leur origine de la ville de Tyr ? capitale de la Phénicie , dont ils ont conservé les mœurs, la religion , les lois , les usages , le goût , le langage et l'industrie pour le commerce , comme toute la suite le fera connaître. Ils parlaient la langue hébraïque, ou du moins une langue qui en était dérivée. Leurs noms avaient pour l'or- Bochard , dinaire une signification particulière. Hanpart^2. i 2. non sîgni{ie gracieux, bienfaisant; Didon , aimable , ou bien- aimée ; Annihal signifie Baai , ou le Seigneur m'a fait grâce. Le mot de Pœni 9 d'où vient punique , est le. même que Phœni ou Phéniciens, parce qu'ils tiraient leur origine de la Phénicie.

Mais ce qu'il y a de plus remarquable , c'est l'union étroite qui a toujours subsisté entre les Phéniciens et les Carthaginois, jusque là que les premiers déclarèrent nettement à Cambyse, qui voulait les obliger à tourner leurs forces navales contre Cartilage, qu'ils ne pouvaient le servir contre leurs compatriotes. Les Carthaginois, de leur côté, n'oublièrent jamais d'où ils étaient sortis. Ils envoyaient régulièrement à Tyr, tous les ans , un vaisseau chargé de présens , qui étaient comme vin cens et une redevance qu'ils payaient à leur ancienne patrie. Ils ne manquaient jamais à y envoyer les prémices de leurs revenus, aussi-bien que la dîme du butin qu'ils faisaient sur les ennemis , pour les offrir à Hercule. Lorsque Tyr fut assiégée par Alexandre, les Carthaginois reçurent avec une bonté et une générosité de pères et de mères, les femmes et les enfans des Tyriens, quoique dans le temps d'une guerre trèspressante. Ces marques constantes d'une vive et sincère reconnaissance, font plus d'honneur à une nation que les plus grandes conquêtes et les plus glorieuses victoires.

Il paraît , par plusieurs traits de l'histoire Religion de Carthage , que ses généraux regardaient (^oisc;aitha" comme un devoir essentiel de commencer et de finir leurs entreprises par le culte des Dieux. Amilcar, père du grand Annibal, avant que d'enlrer en Espagne pour y faire la guerre, eut soin d'offrir des sacrifices aux Dieux. Son fils , marchant sur ses traces , avant de s'engager dans la guerre contre les Romains, se transporta à Cadix pour s'acquitter des

60 HISTOIKE

vœux qu'il avait faits à Hercule. Après la bataille de Cannes , lorsqu'il fit savoir cette heureuse nouvelle à Carthage, il recommanda surtout qu 'on eût soin de rendre aux Dieux immortels de solennelles actions de grâces , pour toutes les victoires qu'il avait remportées (1). Ce n'étaient pas seulement les particuliers qui se piquaient ainsi de faire paraître en toute occasion un soin religieux d'honorer la Divinité ; on voit que c'est le goût et le génie de la nation entière. Des traités solennels (2) où l'on fait intervenir les Dieux protecteurs de Carthage, démontrent d'une manière bien sensible, le respect de la nation pour la Divinité.

Il y avait chez les Carthaginois deux Divinités qu'ils honoraient particulièrement : la première était la déesse céleste, appelée aussi Uranie, qui est la lune, dont on implorait le secours dans les grandes calamités , surtout dans les sécheresses pour obtenir la pluie. La seconde Divinité honorée particulièrement à Carthage, et à qui l'on offrait des victimes humaines, c'est Saturne, connu sous le nom de Moloch dans l'Ecriture. Ce culte impie et inhumain, qui mérite bien plus le nom de sacrilège que de sacrifice (3) , avait passé de Tyr à Carthage , ou il fut en usage jusqu'à la ruine de la ville. Les parens se faisaient

(1) Pro his lantis totque victoriis verum esse grates Diis immortalibus agi haberique. TU. Liv. L 27. n. il.

(a) Traité de paix entre Philippe , roi de Macédoine, et les Carthaginois. Pol. L 7. n, 5oa.

(3) Sacrilegium veriùs quàm sacrum. Quint, Curt9 L %* c. 3.

ANCIENNE. LIV. II. 6l

un point d'honneur et de religion d'assister à ce cruel et barbare spectacle , l'œil sec , et sans pousser aucun gémissement. Ils auraient cru rendre le sacrifice moins agréable à la Divinité , et en perdre le fruit, s'ils avaient poussé quelque soupir ( i ). Quel aveuglement, de chercher un remède à ses maux dans le crime, et d'user de barbarie pour attendrir les Dieux !

Les Carthaginois suspendirent ces sacrifices seulement pendant quelques années, pour ne pas s'attirer la colère et les armes de Darius I, roi de Perse, qui leur fit défendre d'immoler des victimes humaines et de manger de la chair des chiens. Mais ils revinrent bien- p/ular. ae tôt à leur génie, puisque du temps de Xerxès serà v^àicu qui succéda à Darius, Gélon , tyran de Syracuse , ayant remporté en Sicile une victoire considérable sur les Carthaginois , parmi les conditions de paix qu'il leur prescrivit, y inséra celle-ci , qu'ils n'immoleraient plus de victimes à Saturne. Ce qui l'obligea à prendre cette précaution, fut ce qui avait été mis en pratique dans cette occasion-là même par les Carthaginois. Pendant tout le combat, qui Hérûdot ./ .7. dura depuis le matin jusqu'au soir, Àmilcar, e- **>• fils d'Hannon leur général, ne cessa point de sacrifier aux Dieux des hommes tout vivans et en grand nombre, en les faisant jeter dans un bûcher ardent; et voyant que ses troupes étaient mises en fuite et en déroute , il s'y précipita lui-même , pour ne point survivre à sa honte , et pour éteindre par son propre

(i) Blaiiuitiis et osouliscomprimebant vagiUmi , ne tlo bifiis hostia immolarelur. Miuucius Fclix.

sang ce feu sacrilège qu'il voyait ne lui avoir servi de rien (1).

Dans les temps de peste ils sacrifiaient à leurs Dieux un grand nombre d'enfans, sans pitié pour un âge qui excite la compassion des ennemis les plus cruels , se persuadant faussement que les Dieux lavaient dans le sang innocent les crimes des coupables (2). ub. ai. p. Diodore rapporte un exemple de cette <56 cruauté qui fait frémir. Dans le temps qu'À-

gathocle était près de mettre le siège devant Carthage, les habitans de cette ville, se voyant réduits à la dernière extrémité , imputèrent leur malheur à la juste colère de Saturne contre eux, parce qu'au lieu des enfans de la première qualité qu'on avait coutume de lui sacrifier, on avait mis frauduleusement à leur place , des enfans d'esclaves et d'étrangers» Pour réparer cette faute , ils immolèrent à Saturne deux cents enfans des meilleures maisons de Carthage ; et outre cela, plus de trois cents citoyens qui se sentaient coupables de ce prétendu crime, s'offrirent volontairement en sacrifice. Diodore ajoute qu'il y ayait une statue d'airain de Saturne , dont les mains étaient penchées vers la terre, de sorte que l'enfant qu'on posait sur ces mains,

(1) In ipsos quos adolebat sese precipitavit ignés , ut eos vel crûore sue extinguerei , quos sibi nihil profuisse cognoverat. S. Ambros.

(2) Cùm peste laborarent, cruentâ sacrorum religione et scelere pro remedio usi sunt. Quippe homines ut vietimas immolabant; et impubères ( quœ setas etiam hoslium misericordiam provocat) ans admovebant , pacem. Deorum sanguine < orum exposcentes , pro quorum vito Dii maxime rogari soient, Justin, L 18. c. 6.

ANCIENNE. LTV. II. 63

tombait aussitôt dans une ouverture et une fournaise pleine de feu.

La religion , dit Plutarque, est environnée Pimar. de de deux écueiis également dangereux à Hiom- ^/"^ p' me et injurieux à la Divinité^ savoir, de l'impiété et de la superstition. L'une, par affectation d'esprit fort, nie tout et ne veut rien croire,l'autre, par une aveugle faiblesse, croit tout, et se forge des Dieux selon son caprice, nonseulement amis, mais protecteurs et modèles du crime. C'est dans ce dernier écueil qu'ont donné les Carthaginois, les Phéniciens , les Scythes , les Gaulois, les Romains , les Grecs mêmes , en immolant eux - mêmes leurs propres enfans. Des sentimens si dénaturés et si barbares , consacrés par une pratique constante de plusieurs siècles , ne peuvent avoir été inspirés que par celui qui a été homicide d s le commencement , et qui ne prend plaisir qu'à la dégradation , à la misère et à la perte de l'homme.

Le gouvernement de Carthage était fondé Forme du sur des principes d'une profonde sagesse, et ni^,^deercea'r. ce n'est point sans raison qu'Arislote met cet- lha&e

jl ut i ? . , . Arhtot. I i

te république au nomore de celtes qui étaient de repub. c. les plus estimées dans l'antiquité, et qui pou- "' vaient servir de modèles aux autres. Il appuie son sentiment sur une réflexion qui fait beaucoup d'honneur à Carthage , en marquant que, jusqu'à son temps, c'est-à-dire, depuis plus de cinq cents ans, il n'y avait eu aucune sédition considérable qui en eût troublé le repos , ni aucun tyran qui en eût opprimé la liberté.

Le gouvernement de Carthage était aristo-

démocratique, c'est-à-dire, un gouvernement mixte , où l'autorité est partagée entre les grands et le peuple. Cette forme de gouvernement réunissait , comme celle de Rome , trois autorités différentes qui se balançaient l'une l'autre . et se prêtaient un mutuel sesuffètes cours. Celle des deux magistrats suprêmes , appelés suffètes (1) ; celle du sénat , et celle du peuple ; dans la suite on y ajouta le tribunal des cent.

Le pouvoir des suffètes ne durait qu'un an, et ils étaient à Carthage ce que les consuls et les dictateurs étaient à Rome. Ils avaient le droit et étaient chargés du soin d'assembler le sénat ; ils en étaient les présidens et les chefs. Leur autorité n'était pas renfermée dans la ville , ni bornée aux seules affaires civiles ; on les chargeait de celles de la guerre, et on leur confiait le commandement des armées. Il paraît qu'au sortir de la dignité de suffètes, on les nommait préteurs, charge considérable, qui, outre le droit de présidence dans certains jugemens, leur donnait celui de proposer et de porter de nouvelles lois, et de faire rendre compte aux receveurs des deniers publics.

Le sénat , composé de personnes que leur âge , leur expérience , leur naissance , leurs richesses , et surtout leur mérite , rendaient respectables , formait le conseil d'Etat , et était comme l'ame de toutes les délibérations publiques. C'était dans le sénat qu'on traitait les grandes affaires, qu'on lisait les lettres des généraux, qu'on recevait les plaintes des pro-

(i) Ce mol signifie juge en langue hébraïque.

9énat.

vïnces, qu'on donnait audience aux ambassadeurs , qu'on décidait de la paix ou de la guerre, comme on le voit en plusieurs occasions. Quand les sentimens étaient uniformes, alors le sénat décidait souverainement et en dernier ressort. Lorsqu'il y avait partage et qu'on ne convenait pas , les affaires étaient portées devant le peuple ; et dans ce cas , le pouvoir de décider lui était dévolu. Polybe remarque, que tant que le sénat fut Poiyb.ue le maître absolu des affaires, l'Etat fut gou-^ 9 * verné avec beaucoup de sagesse, et que toutes les entreprises eurent un grand succès.

Il paraît, par tout ce que nous avons dit p le jusqu'ici, que jusqu'au temps d'Aristote, qui fait une si belle peinture et un si magnifique éloge du gouvernement de Cartilage, le peuple se reposait volontiers sur le sénat du soin des affaires publiques ; et c'est par là que la république devint si puissante. Il n'en fut pas ainsi dans la suite. Le peuple , devenu insolent par ses richesses et par ses conquêtes, voulut se mêler aussi du gouvernement, et s'arrogea presque tout le pouvoir. Tout se conduisit alors par cabales et par factions ; ce qui fut une des principales causes de la ruine de l'Etat.

C'était une compagnie composée de cent Tribunal quatre personnes. Comme ils décidaient près- des cent que despotiquement, il était question de choisir des personnes qui ne visassent qu'au bien delà république. Le pouvoir exorbitant de An. m. 36o9. ceux de la famille de Magon, qui occupaient ^"'f^ les premières places, et qui se trouvaient à la tête des armées, et se rendaient maîtres de

toutes les affaires , donna lieu à l'établissement de cette compagnie, pour balancer leur pouvoir et donner des bornes à une autorité qui n'en connaissait aucune. On voulut pa là mettre un frein à l'autorité des généraux laquelle pendant qu'ils commandaient les troupes , était presque sans bornes et souveraine; et on la rendit soumise aux lois par la nécessité qu'on leur imposa, de rendre compte de leur administration à ces juges au retour de leurs campagnes.

Parmi ces cent quatre juges, il y en avait cinq qui avaient une juridiction particulière et supérieure à celle des autres ; on ne sait pas combien elle durait de temps. Ce conseil des cinq était comme le conseil des dix dans le sénat de Venise. Quand il y vaquait quelque place, c'étaient eux seuls qui avaient le droit de la remplir. Ils avaient droit aussi de choisir ceux qui entraient dans le conseil des cent. Leur autorité était fort grande , et c'est pour cela qu'on avait soin de ne mettre dans cette place que des hommes d'un rare mérite. On ne crut point devoir attacher à leur emploi aucune rétribution , ni aucune récompense; le motif seul du bien public devant être assez fort dans l'esprit des gens de bien pour les engager à remplir leur devoir avec zèle et fidélité.

Cet établissement subit le sort des plus sages et des mieux concertés, qui dégénèrent peu à peu , et font place à la licence et au désordre. Ces juges qui , par état , devaient être la terreur du crime et le soutien ae l'innocence et de la justice , devinrent autant

de petits tyrans. Annibal, pendant sa prétare, de perpétuelle qu'était l'autorité de ces juges, la rendit annuelle, deux cents ans depuis que la compagnie des cent avait été fondée.

Aristote , entre quelques autres observa- Défaut de

,.. r •. 1 , j /^ gouverne-

tlOnS qu il tait sur le gouvernement de Car-m°lltdl!Cas.,

thage, y remarque deux grands défauts , forttliasecontraires , selon lui , aux vues d'un sage législateur et aux règles d'une bonne et saine politique. Le premier de ces défauts consiste en ce qu'on mettait sur la tête d'un même homme plusieurs charges, ce qui était regardé à Carthage comme la preuve d'un mérite non commun. Aristote regarde cette coutume comme très - préjudiciable au bien public. Un même officier, dit- il, ne commande pas deux corps différens, un même pilote ne conduit pas deux vaisseaux.

Le second défaut qu Aristote trouve dans le gouvernement de Carthage , c'est que , pour parvenir aux premiers postes , il fallait réunir au mérite la naissance et les richesses ; ce qui donnait une exclusion formelle aux plus gens de bien; ce que ce philosophe regarde comme un grand mal clans un Etatcar alors, dit- il, la vertu n'étant comptée pour rien , et l'argent pour tout , l'admiration et la soif des richesses saisissent toute la cité , et la corrompent; et les magistrats et les juges, qui ne le deviennent qu'à grands frais , semblent être en droit de s'en dédommager ensuite par leurs propres mains.

Si Aristote prétend qu'on dût mettre également dans les premières dignités les riches et les pauvres, son sentiment sera réfuté par

la pratique générale des républiques les plus sages , qui , sans avilir ni déshonorer la pauvreté , ont cru devoir , sur ce point, donner la préférence aux richesses; parce qu'on a lieu de présumer que ceux qui ont du bien , ont reçu une meilleure éducation , pensent plus noblement, sont moins exposés à se laisser corrompre et à faire des bassesses; et que la situation ae leurs affaires les rend plus affectionnés à l'Etat, plus disposés à y maintenir la paix et le bon ordre , plus intéressés à en écarter toute sédition et toute révolte.

Aristote , en finissant ses réflexions sur la république de Carthage, approuve fort la coutume qui y régnait , d'envoyer de temps en temps des colonies en différens endroits , et de procurer ainsi aux citoyens des établissemens honnêtes; par là, on avait soin de pourvoir aux nécessités des pauvres , qui sont , aussi-bien que les riches, membres de l'Etat: on déchargeait la capitale d'une multitude de gens oisifs et fainéans qui la déshonorent, et souvent lui deviennent dangereux : on prévenait les mouvemens et les troubles , en éloignant ceux qui y donnent lieu pour l'ordinaire ; parce que , mécontens de leur fortune présente , ils sont toujours prêts à remuer et à innover.

ARTICLE II

Source des richesses et de ia puissance de Carthage.

Commerce. ^e commerce était , à proprement parler , l'occupation de Carthage , l'objet particulier

de son industrie , son caractère propre et dominant. Situés au centre de la Méditerranée , ils embrassaient , par l'étendue de leur commerce , toutes les nations connues. Ils allaient partout acheter à bon marché le superflu de chaque peuple , pour le vendre à d'autres fort chèrement. Ils tiraient de l'Egypte le fin lin , le papier , le blé , les voiles et les câbles pour les vaisseaux : des côtes de la mer Rouge , les épiceries , l'encens , les aromates , les parfums , l'or , les perles et les pierres précieuses ; de Tyr et de la Phénicie , la pourpre et l'écarlate , les riches étoffes , les meubles somptueux , les tapisseries et les différens ouvrages curieux et dun travail recherché. A leur retour, ils rapportaient en échange le fer, l'étain , le plomb et le cuivre des côtes occidentales ; et , par la vente de toutes ces marchandises , ils s'enrichissaient aux dépens de toutes les nations , et les mettaient à une espèce de contribution , d'autant plus sûre , qu'elle était volontaire.

Les plus considérables de la ville ne dédaignaient pas de faire le négoce ; ils s'y appliquaient comme les moindres citoyens , et leurs grandes richesses ne les dégoûtaient jamais de l'assiduité, de la patience et du travail nécessaires pour les augmenter. C'est ce qui leur a donné l'empire de la mer, ce qui a fait fleurir leur république , et qui l'a mise en état de le disputer à Rome même , qui ne l'a assujétie et subjuguée qu'en lui ôtant les ressources qu'elle trouvait dans son négoce. Les Carthaginois commencèrent à s'établir sur les côtes d'Espague 9 et dans la suite

Carthage-la-Neuve ou Carthagène , qu'ils y fondèrent , leur donna dans ce pays-ià un empire presque égal à celui que Carthage l'ancienne possédait en Afrique. En se rendant ainsi les facteurs de tous les peuples , ils étaient devenus les princes de la mer, le lien de l'orient, de l'occident et du midi , et avaient rendu Carthage la ville commune de toutes les nations ; ainsi , on peut regarder le commerce comme une des sources de la puissance , des richesses , des conquêtes et de la gloire de Carthage. Il n'est pas étonnant de voir tous les Carthaginois, grands et petits, pauvres et riches , s'appliquer au commerce avec un soin infatigable. Ils avaient apporté ce goût de la ville de Tyr , leur origine, qui était la première école du monde pour le commerce.

Diodore remarque, avec raison, que les et d'argent, miifes d'or et d'argent que les Carthaginois 3«!«ic P trouvèrent en Espagne , furent pour eux une source inépuisable de richesses , qui les mirent en état de soutenir de si longues guerres contre les Romains. C'est en effet la cause de ces grosses flottes équipées en si peu de temps, et de ces nombreuses armées mises sur pied et envoyées au loin , avec des dépenses immenses.

Guene. ^n Peut regarder Carthage comme une ré-

publique marchande et guerrière tout ensemble ; marchande par inclination , et guerrière par la nécessité de se défendre , et par le désir d'étendre son commerce et d'agrandir son empire.

La puissance militaire de Carthage consis-

tait en rois alliés , en peuples tributaires , en soldats mercenaires qu'elle achetait , et en un corps de troupes de la nation, mais peu nomoreux. Elle tirait de la Numidie une cavalerie légère , hardie et infatigable ; des îles Baléares, les plus adroits frondeurs de l'univers ; de l'Espagne, une infanterie ferme et invincible ; des Gaules , des troupes d'une valeur reconnue. Elle mettait ainsi tout d'un coup sur pied une puissante armée , composée des meilleures troupes de l'univers , sans dépeupler ses campagnes ni ses villes , sans suspendre ses manufactures, sans arracher les artisans de leurs boutiques , sans interrompre son commerce, sans affaiblir sa marine. Far un sang vénal , elle s'acquérait la possession des provinces et des royaumes, sans y rien mettre du sien que de l'argent.

On ne peut pas dire que Carthage eût en- Education tièrement renoncé à la gloire de fétu de et du g-inois. savoir. Massinissa, fils d'un roi puissant (1), qui y fut envoyé pour y être instruit et élevé, fait croire qu'il y avait dans cette ville quelque école propre à donner une bonne éducation. Le grand Annibal, qui en a fait Fhon- Sciences, neur en tout genre, n'était pas ignorant dans les belles-lettres. Magon et Hannon n'ont pas ameiNep. moins illustré Carthasre par leur savoir et'nvitd/Jnnib' leurs écrits que par leurs victoires. Clitomaque , qui soutint à Athènes l'honneur de la secte des académiciens , tient un rang con- cicer. Ub. sidérable parmi les philosophes. Enfin , les,'/^ 0raî' bibliothèques qui se trouvèrent à Carlhûge , Mn.i.it. au temps de la ruine de cette ville , sont des

(1) Roi des Massylicnji en Afrique.

preuves que l'érudition n'en était pas abso lument bannie. Il faut pourtant avouer, malgré ce que je viens de dire, que la disette d'hommes savans a toujours été grande à Cartilage. Un philosophe carthaginois , parmi les savans passe presque pour un prodige.

Je pourrais mettre au nombre, ou plutôt à la tête des écrivains qui ont illustré l'Afrique, le célèbre Térence 5 capable de lui faire seul un honneur infini, par l'éclat de sa réputation , s'il n'était évident que, par rapport à ses écrits, Carthage , ou il naquit, doit moins être regardée comme sa patrie , que Rome ou il fut élevé , et où il puisa cette pureté de style , cette délicatesse , cette élégance qui l'ont rendu l'admiration de tous les siè- Suet. m vie. clés. On conjecture qu'il fut enlevé encore Jerent enfant, ou du moins fort jeune , par les Numides , dans les courses qu'ils faisaient sur les terres des Carthaginois , pendant la guerre qu'eurent ensemble ces deux peuples, depuis la fin de la seconde guerre punique jusqu'au commencement de la troisième. On le vendit comme esclave à Terentius Lucanus, sénateur romain , qui, après l'avoir fait élever avec beaucoup de soin , l'affranchit , et lui fît porter son nom , selon la coutume. Il fut uni depuis d'une amitié très-étroite avec Scipion l'Africain le second , et avec Lélius. C'était un bruit public à Rome que ces deux grands hommes lui aidaient à composer ses comédies. Il ne nous en reste que six. On dit qu'à son retour de Grèce il perdit cent huit pièces qu'il avait traduites de Ménandre et qu'il ne put survivre à un accident si sensible

ble. Ii mourut l'an de Rome 5q4 , sous le consulat de Cn. Cornélius Dolabella , et de M. Fulvius , à l'âge de trente-cinq ans , et par conséquent il était né l'an de Rome 56o.

Au milieu d'une indifférence si marquée pour tous les ouvrages d'esprit , l'éducation de la jeunesse ne pouvait être que fort imparfaite. A Carthage , toute l'étude des jeunes gens se bornait à écrire , à chiffrer, à dresser un registre, à tenir un comptoir, en un mot., à ce qui regarde le trafic. Belles-lettres, histoire, éloquence, poésie, philosophie, c'étaient choses peu estimées à Carthage, et dont on ne parlait pas aux jeunes gens. Elles furent même , dans la suite des temps , interdites par les lois, qui défendaient expressément à tout Carthaginois d'apprendre la langue grecque , de peur que par là il ne se mît en état d'entretenir commerce , ou par lettre ou de vive voix, avec les ennemis (1). 11 faut cependant excepter ceux de la principale noblesse , et quelques autres , qui , se sentant plus d'élévation , de talens et d'ambition pour aspirer aux premières dignités, étaient mieux élevés et mieux instruits.

On ne trouve pas plus de monumens de Am? leur habileté dans les arts moins élevés et moins nécessaires, comme sont la peinture et la sculpture. On lit qu'ils avaient beaucoup pillé de ces sortes d'ouvrages sur les nations vaincues , mais on ne voit nulle part qu'ils en

(i) Factum senalus-consultum , ne quis posteà Carthaginensis, aut litteris grœcis, aut sermoni studeret , ne aut, loqui cum hoste, aut scribere sine interprète posset. Jus* tin. lib. î.c. 5.

foM I. 5

eussent beaucoup fait eux-mêmes. Ils étaient bons négocians , mais ils n'avaient de goût ni pour les sciences ni pour les arts : aussi ne vit-on jamais parmi eux cette modération , cette douceur de caractère et ces sentimens de vertu que l'éducation a coutume d'inspirer aux nations ou elle est cultivée.

Caractère. Le caractère dominant des Carthaginois était la finesse , l'habileté, l'adresse , l'industrie , la ruse , caltiditas. Leur perfidie était si connue (1) ., qu'elle avait passé en proverbe ftdes punica ; et pour marquer un esprit fourbe, on n'avait d'expression ni plus propre ni plus énergique que de l'appeler esprit carthaginois , punicum ingenium. Le désir excessif d'amasser, et l'amour désordonné du gain , étaient parmi eux une source ordinaire d'injustices et de mauvais procédés : ils voulaient gagner à quelque prix que ce fût. Les habitans deCarthage reconnurent, au rapport de saint Augustin , dans une occasion assez particulière , qu'ils conservaient encore de son temps quelque chose de ce caractère (2).

(1) Carthaginenses fraudulenti et mendaees... multis et variis mercatorum advenarumque sermonibus ad studium fallendi quasstûs cupiditate vocabantur. Cic. Orat. 2. in Rul. /z. 94.

(2) Un charlatan avait promis anx habitans de Carthage de ïeur découvrir à tous leurs pJus secrètes pensées , s'ils venaient un certain jour l'écouter. Lorsqu'ils furent tous assemblés, il leur dit qu'ils pensaient tous, quand ils vendaient, à vendre cher, et quand ils achetaient , à le faire à bon marché. Ils convinrent tous que cela était vrai, et par conséquent , ils reconnurent , dit S. Augustin , qu'ils étaient injustes. Vili vultis emere et caré vendere : in quo dicto iemsimi scenici omnes iamen conscientias irmntruM

ANCIENNE. LIV. II. ?b

Ce n'étaient pas là les seuls défauts des Car- Piutar. de thaginois ; ils avaient dans l'humeur et dans 79g. rep le génie quelque chose d'austère et de sauvage , un air hautain et impérieux dont ils ne se dépouillèrent jamais. Le peu de soin qu'ils avaient de cultiver les sciences , les belleslettres et les arts, qui sont si propres à donner cette douceur aux mœurs, contribua beaucoup à cette férocité de caractère.

Le peuple d'Athènes , ville qui a toujours été regardée comme le centre de l'érudition , quoique jaloux de son autorité , et difficile à manier , avait un fonds de bonté et d'humanité qui le rendait compatissant au malheur des autres , et lui faisait souffrir avec douceur et patience les fautes de ses conducteurs. Cléon ayant demandé un jour qu'on rompît l'assemblée où il présidait , parce qu'il avait un sacrifice à offrir , et des amis à traiter, le peuple ne fit que rire et se leva. A Carthage, dit Plutarque, une telle liberté aurait coûté la vie.

Tite-Live fait une pareille réflexion au sujet de Térentius Varro, lorsque revenant à Rome après la bataille de Cannes, qui avait été perdue par sa faute , il fut reçu par tous les ordres de l'Etat , qui allèrent au-devant de lui, et le remercièrent de ce qu'il n'avait pas désespéré de la république , lui qui aurait dû s'attendre aux derniers supplices s'il avait été à Carthage. Dans cette ville, un mauvais succès était puni comme un crime d'Etat ; et un commandant qui avait perdu une bataille ,

suas , eique vera et tamen improvisa dicenti admirabili f*m pore plauserunt. S, Augustin. I. i3 de Trinit. cap. 3.

7b HISTOIRE

était presque sûr, à son retour, de perdre la vie à une potence , tant ses habitans étaient d un caractère dur, violent , cruel , barbare , et toujours prêts à répandre le sang des citoyens comme celui des étrangers.

Page 1