CHAPITRE II
Tour le temps qui s'est écoulé depuis la fondation de Carthage jusqu'à sa ruine, est d'un peu plus de sept cents ans. Nous allons voir dans ce chapitre son établissement, ses accroissemens , les guerres qui l'ont rendue si célèbre , et enfin sa ruine totale par les Romains.
ARTICLE i.
Fondation de Carthage et ses accroissemens jusqu' à la première guerre punique»
Justin. Lx%. Carthage d'Afrique était une colonie de j pi Je bel Tyi* ? la ville du monde la plus renommée pun.p.i. pour le commerce. L'établissement de cette
Strab. Uo, r ,
i7. P. 83a. ville est attribue a Misa , princesse tynenne , ,,^.T.r /<6*plus connue sous le nom de Didon. Elle avait épousé Acerbas ou Sichée , son proche parent, prince extrêmement riche. Pygmalion qui régnait à Tyr , et frère de Didon , ayant fait mourir Sichée , dans le dessein de s'emparer de ses richesses, Didon trompa la cruelle avarice de son frère> «'étant retirée secrètement avec tous les trésors de son mari. Après plusieurs courses , elle aborda enfin sur les JÔtes d'Afrique , et s'y établit avec sa petite
troupe. Ayant acheté un terrain des habitans du pays, elle bâtit sa ville qui fut appelée Carthada , Carthage, nom qui, en langue An. m. 3i&8. phénicienne, signifie ia ville neuve. On dit Av.Romê que lorsqu'on creusait les fondemens de Car- l35 thage , on y trouva une tête de cheval , ce qui fut pris pour un bon augure et comme une inarque qu'un jour cette ville serait fort belliqueuse (i).
Quelque temps après que cette princesse eut bâti sa ville , elle fut recherchée en mariage par Jarbas , roi de Gétulie. Didon , qui ne pouvait se résoudre à violer la foi qu'elle avait jurée à Sichée, demanda du temps comme pour délibérer et pour apaiser les mânes de son premier mari par des sacrifices. Elle fit dresser un bûcher, monta dessus, et tirant un poignard qu'elle avait caché sous sa robe, elle se donna la mort. Yirgile a changé beau* coup de choses dans cette histoire, en supposant qu'Enée, son héros, était contemporain de Didon, quoiqu'il soit certain que Carthage n'a été bâtie que près de trois siècles après la prise de Troie. On lui pardonne aisément cette licence excusable dans un poète, et on admire avec raison le dessein spirituel de Virgile , qui va chercher ingénieusement , dans le refus que fait Enée d'épouser Didon et de s'établir en Afrique , les semences de la haine implacable de Carthage et de Rome, ces deux fières rivales.
(i) Effodêre loco signum , quod regia Juno
Monslrarett caput acris equi , sic nam fore belto Egregiam,et. facilem victu per secula genleai. Virg JEn L i.p. 447.
Conquêtes Cette ville , qui avait eu de très - faibles de carthage. commencemens , s'accrut si rapidement , et étendit si au loin sa domination , qu'elle se fit un Etat qui le pouvait disputer aux plus grands empires du monde par son opulence, par son commerce , par ses nombreuses armées , par ses flottes redoutables , et surtout par le mérite de ses généraux.
L'histoire ne nous apprend rien de précis ni du temps où les Carthaginois entrèrent en Sardaigne, ni de la manière dont ils s'en ren- Diod.i. 5.9, dirent maîtres. Elle fut pour eux d'un grand secours ; et , pendant toutes leurs guerres , elle leur fournit toujours des vivres en abondance Elle n'est séparée de l'île de Corse que par un détroit d'environ trois lieues. La partie méridionale , qui était la plus fertile, avait pour capitale Caiaris ou Caralis, maintenant Cagtiari. A l'arrivée des Carthaginois , les naturels du pays se retirèrent sur les montagnes situées vers le nord , qui sont presque inaccessibles , et d'où on ne put les faire sortir.
Les Carthaginois s'emparèrent aussi des îles Baléares, appelées maintenant Majorque et Minorque. Le port Mahon, portus M agonis , qui est dans la dernière , fut ainsi appelé du nom d'un général Carthaginois, qui, jà premier, en fit usage et le fortifia. On ne sait point quel était ce Magon; il y a assez d'apparence que c'était le frère d'Annibal. Encore aujourd'hui ce port est un des plus considérables de la Méditerranée. Les Anglais en sont en possession depuis la paix d'Utrecht, en 1713.
Ces îles fournissaient aux Carthaginois les plus habiles frondeurs de l'univers, qui leur rendaient de grands services, et dans les batailles et dans les sièges des villes. Ils lançaient de grosses pierres du poids de plus d'une livre, et quelquefois même des balles de plomb, avec une telle force et une telle roideur, qu'ils perçaient les casques, les boucliers et les cuirasses les plus fortes, et de plus avec une telle adresse , qu'ils manquaient rarement l'endroit qu'ils avaient dessein de frapper. On accoutumait dès l'enfance les habitans des îles Baléares à manier la fronde; et pour cela les mères plaçaient sur une branche d'arbre élevée , Je morceau de pain destiné au déjeûner des enfans, qui demeuraient à jeun jusqu'à ce qu'ils l'eussent abattu. C'est ce qui a fait appeler ces îles par les Grecs, Baléares et Gymnasiœ , parce que leurs habitans s'exerçaient de bonne heure à lancer des pierres avec leurs frondes. Avant que de parler des conquêtes des Carthaginois en Espagne, je crois devoir donner une légère idée de ce pays.
L'Espagne se divise en trois parties : la Bœtique, la Lusitanie, la Tarragonnaise. *• »
LaBœtique, ainsi appelée du fleuve Bœtis, aujourd'hui Guadalquivir , était au midi , et contenait ce qu'on appelle maintenant le royaume de Grenade, l'Andalousie, une partie de la Nouvelle-Castille et l'Estramadoure. Cadix, anciennement Gades et Gadira , est une ville située dans une petite île du même nom , sur la côte occidentale de l'Andalousie, à neuf lieues environ de Gibraltar. Her-
C/uw.f.2,
8o HISTOIRE
stra'j. i 3. cule y termina ses conquêtes , croyant être P- *7U parvenu au bout du monde. Il y érigea deux colonnes , pour servir de monument à ses id. i s. P. victoires. Elles ont été ruinées par les injures i39. 140. (ju temps. La Bœtique était la partie de l'Espagne la plus peuplée , la plus fertile et la plus riche : on y comptait jusqu'à deux cents villes ,
La Lusitanie est terminée au couchant par FOcéan , au nord par le fleuve Durius ( le Duéro), et au midi par le fleuve Anas (la Guadiana). Entre ces deux fleuves est le Tage : c'est aujourd'hui le Portugal , avec une partie delà Vieille et de la Nouvelle-Castille. La Tarragonaise renferme le reste de l'Espagne, c'est-à-dire , les royaumes de Murcie et de Valence , la Catalogne, FArragon , la Navarre, la Biscaye , les Asturies, la Galice, le royaume de Léon, et la plus grande partie des deux Castilles. Tarraco, Tarragone, ville très-considérable , a donné son nom à cette partie de FEspagne.
L'Espagne , abondante en mines d'or et En spagne. j>argent et pellpiée d'habitans belliqueux , avait de quoi piquer en même temps et Favarice et l'ambition des Carthaginois. Les sejustin.1.44. ,., . . , , ~ ,.
*. 5. xours qu ils envoyèrent a ceux de Cadix, qui
Diod 1.5. ^aîent comme eux une colonie de Tyr, donpi JOO. J 7
nèrent occasion aux Carthaginois de passer en Espagne. L'heureux succès de cette première expédition contre les Espagnols , leur fit naître l'envie tfe porter leurs armes en Espagne, et d'y établi des colonies.
On ne sait pas précisément dans quel temps tes Carthaginois entrèrent en Espagne , ni
ANCIENNE. L!V. II. 8l
jusqu'où d'abord ils poussèrent leurs conquêtes; mais on sait que * par succession des temps, ils s'en rendirent presque entièrement maîtres. Il y a apparence que leurs conquêtes furent fort lentes dans lescommencemens, parce qu'ils avaient affaire à des peuples trèsbelliqueux, et qui se défendaient avec beaucoup de courage. Ils n'en seraient même jamais venus à bout , si les Espagnols , réunis tous ensemble, avaient formé un corps d'Etat, et s'étaient prêtés un mutuel secours. Aussi a-t-on remarqué que quoique l'Espagne ait été la première province de celles qui sont dans le continent, que les Romains aient attaquée, elle est la dernière qu'ils aient domptée, et elle ne passa entièrement sous leur joug qu'après plus de deux cents ans d'une vigoureuse résistance (1). Dans le temps que le grand Annibal partit pour l'Italie, l'empire des Carthaginois , en Afrique , s'étendait depuis les autels Philéniens ( Phiiœnorum arœ ) , qui sont le long de la Grande-Syrie , jusque vis-à-vis les colonnes d'Hercule, et en Espagne le long de l'Océan, depuis le détroit de Gibraltar jusqu'aux Pyrénées ; et sur la Méditerranée , depuis ce même détroit jusqu'à l'Ebre.
La Sicile est la plus grande et la plus con- Fm sîcai sidérable de toutes les îles de la mer Méditerranée ; elle est de figure triangulaire , et c'est pour cela qu'elle est appelée Trinacria et Triquetra. Elle est séparée de l'Italie par
(i) Hispania prima Romanis inita provinciarum quai quidem continentissint, postrema omni»4«i\perdomita es** Lw. I. 28. n. 12.
vin détroit de quinze cents pas seulement , qu'on appelle le phare de Messine. On ne sait pas précisément en quel temps les Carthaginois commencèrent à porter leurs armes Au. m- 3501. en Sicu<e' Il est certain qu'ils en possédaient av.j c,5o3. quelque chose lorsqu'ils firent avec les Ro-
Carth. 343. ^ . * ,, n . , . . r
Rom. 245. mains un traité, 1 année même ou les rois turent chassés de Rome, et les consuls substit tués en leur place 9 vingt-huit ans avant le
traité conclu avec Xerxès , pour la conquête de la Grèce.
Dans le commencement de ces guerres , qui durèrent plus de deux cents ans , Syracuse, qui était la plus considérable et la plus puissante ville de Sicile, avait mis l'autorité souveraine entre les mains de Gélon, d'Hiéron, de Trasybule , trois frères qui se succédèrent l'un à l'autre. Après soixante ans de démocratie , les deux Denys , Timoléon et Agathocle y dominèrent successivement.
Guerre ùe ^es Carthaginois , pour remplir les enga- Carthage gemens qu'ils avaient pris avec Xerxès, pasion, sèrent en Sicile avec une armée de trois cent Av.'jfc? 484* mille hommes. La flotte était composée de deux mille voiles et de plus de trois mille petits bàtimens de charge. Àmilcar , à qui on avait donné le commandement de l'armée , arriva à Palerme avec ce formidable appareil. Il ouvrit la campagne par le siège d'Hi mère, qui lui réussit fort mal.
Théron, gouverneur de la place, se voyant fort serré, députa à Syracuse vers Gélon, qui s'en était rendu maître II accourut aussitôt à son secours avec une armée de cinquante mille hommes de pied et cinq mille chevaux/
Son arrivée rendit le courage et l'espéiance aux assiégés , qui , depuis ce temps-là , se défendirent très-vigoureusement.
Gélon était fort habile dans le métier de la guerre , surtout pour les ruses. On lui remit une lettre des habitans de Sélinonte, ville de Sicile, pour Amilcar, par laquelle ils lui donnaient avis que la troupe de cavaliers, qu'il leur avait demandée , arriverait un certain jour. Gélon en choisit dans ses troupes un pareil nombre qu'il fit partir vers le temps dont on était convenu. Ayant été reçu dans le camp des ennemis, comme venant de Sélinonte , ils se jetèrent sur Amilcar , qu'ils tuèrent, et mirent le feu aux vaisseaux. Dans le même moment Gélon tomba sur les Carthaginois , qui se défendirent d'abord vaillamment; mais découragés par la perte de leur chef et 1 incendie de leur flotte , ils prirent la fuite. Il y en eut plus de cent cinquante mille de tués : les autres se rendirent à discrétion.
Ce combat se donna le jour même de la célèbre action des Thermopyles, où trois cents Spartiates disputèrent, au prix de leur sang, à Xerxès , le passage dans la Grèce. Quand on apprit à Carthage la défaite de l'armée , la surprise, la douleur , le désespoir y causèrent un trouble et une alarme qui ne peuvent s'exprimer. Ils députèrent aussitôt vers Gélon, pour lui demander la paix à quelque condition que ce fût. 11 les écoula avec bonté; car la victoire si complète qu'il venait de remporter, loin de le rendre fier et intraitable, n'avait fait qu'augmenter sa modestie et
sa douceur, même à l'égard des ennemis. Il leur accorda la paix , à condition qu'ils paie raient, pour les frais de la guerre , deux mille talens ; ce qui revient à six millions de notre monnaie, et qu'ils feraient bâtir deux temples, où l'on exposerait en public, et où l'on garderait comme en dépôt les conditions du traité. Les Carthaginois crurent que ce n'était point acheter trop cher une paix qui leur était si nécessaire, et qu'ils n'avaient pas osé espérer. Gisgon, fils d'Amilcar, selon la coutume injuste que les Carthaginois avaient d'imputer aux généraux les mauvais succès de la guerre et de leur en faire porter la peine , fut puni du malheur de son père, et envoyé en exil. Il passa le reste de sa vie à Selinonte, ville de Sicile.
Gélon , de retour à Syracuse , convoqua le peuple , et invita tous les citoyens à venir à l'assemblée avec leurs armes : pour lui , il y entra sans armes et sans gardes , et rendit compte de toute la conduite de sa vie. Son discours ne fut interrompu que par des témoignages publics de reconnaissance et d'admiration. Loin d'être traité comme un tyran qui eût opprimé la liberté de sa patrie, il en fut regardé comme le bienfaiteur et le libérateur. Tous , d'un consentement unanime , le proclamèrent roi ; et cette dignité , après lui, fut conférée à deux de ses frères.
An.M.3592. Après la célèbre défaite des Athéniens den/od.i. i3. vant Syracuse , ou mcias périt avec toute sa
J*79l6^gg171* flotte, les Ségestains , qui s'étaient déclarés pour eux , contre les Syracusains , craignant le ressentiment de leurs ennemis , imploré-
rent le secours des Carthaginois , et se mirent, eux et leur ville , sous leur protection. On délibéra quelque temps à Carthage sur le parti qu'il fallait prendre. La passion de s'agrandir l'emporta sur toute autre considération, et l'on promit du secours aux Ségestains. Le soin de cette guerre fut confié à Annibal, qui était alors suffète. Il était petit- fils d'Amilcar, qui avait été défait et tué devant Himère. Ce général partit animé d'un vif désir de venger sa famille et sa patrie , et d'effacer la honte de la dernière défaite. Il aborda à un lieu appelé le puits de Lylibée, qui a donné son nom à la ville bâtie depuis dans le même endroit. Sa première entreprise fut le siège de Sélinonte. L'attaque fut très-vive, et la défense ne le fut pas moins , les femmes montrant un courage au-dessus de leur sexe. Après une longue résistance, la ville fut prise d'assaut , abandonnée au pillage et à la fureur du soldat. Le vainqueur y exerça les dernières cruautés , sans avoir égard ni au sexe ni à l'âge. Il permit aux habitans , qui s'étaient sauvés par la fuite , de demeurer dans la ville après l'avoir démantelée, et de cultiver les terres, à condition de payer un tribut aux Carthaginois. Cette ville subsistait depuis 242 ans. Himère subit le même sort , et fut traitée avec encore plus de cruauté. Elle fut entièrement rasée, 240 ans depuis sa fondation. *i fit souffrir toutes sortes d'ignominies et de supplices à trois mille prisonniers , et les fit égorger tous dans l'endroit même où son grand-père avait été tué parles cavaliers de Gélon, pour apaiser et sa-
tisfaire ses mânes , par le sang de ces mal heureuses victimes. Après ces expéditions Annibal retourna à Carthage : toute la ville sortit au-devant de lui t et le reçut au milieu des cris de joie et des applaudissemens.
Ces heureux succès renouvelèrent le désir 3tle dessein qu'avaient toujours eus les Carthaginois de se rendre maîtres de la Sicile entière. Trois ans après, ils envoyèrent une seconde fols Annibal en Sicile; et comme il s'excusait sur sou grand âge , et refusait de se charger de cette guerre, on lui donna pour lieutenant Imilcon, qui était de la même famille. La flotte et l'armée se trouvèrent bientôt prêtes j et l'on fit voile pour la Sicile. Le nombre des troupes montait i selon Timée , à plus de cent vingt mille hommes, et selon Enhore , à trois cent mille. Les ennemis, de leur côté , s'étaient mis en état de les bien recevoir.
Agrigente s'attendait à essuyer les premières attaques. C'était une ville puissamment riche, et environnée de bonnes fortifications. Elle était située, aussi-bien que Sélinonte et Himère , sur la côte de Sicile , qui regarde l'Afrique. Ce général ouvrit la campagne par le siège de cette ville, où il mourut de la peste, qui s'était mise dans son armée. Imilcon, son lieutenant, continua le siège avec tant de vigueur , et serra de si près les assiégés , qu'il les força d'abandonner la ville. Ces malheureux se retirèrent de nuit , et arrivèrent à Gela , qui était la ville la plus prochaine. Cependant Imilcon entra dans la ville, et fit égorger tous ceux qui y étaient restés 9 la
plupart vieillards ou malades. Le butin fut immense, et tel qu'on peut se l'imaginer dans une ville des plus opulentes , qui n'avait jamais souffert de siège. On y trouva vin nombre infini de tableaux, de vases et de statues, et entr'autres le fameux taureau de Phalaris, qui fut envoyé à Carthage. Ce siège avait duré huit mois.
Imilcon fit passer , à Agrigente , le quartier d'hiver à ses troupes , pour leur donner quelque repos. Au commencement du printemps , il en sortit après avoir entièrement ruiné la ville , et alla mettre le siège devant Gela, qu'il prit malgré le secours qu'y mena Denys , tyran de Syracuse. Le général carthaginois termina la guerre par un traité qu'il fit avec Denys, dont les conditions fuient que les Carthaginois, outre leurs anciennes conquêtes dans la Sicile, demeureraient maîtres du pays des Sicaniens , de Sélinonte, d'Agriente , et d'autres villes , dont les habitans pourraient demeurer dans leurs villes démantelées, en payant un tribut aux Carthaginois: que les Syracusains demeureraient soumis à Denys, Imilcon , après la conclusion de ce traité, retourna à Carthage, glorieux et triomphant.
Denys n'avait conclu la paix avec les Car- Contre De thaginois que pour se donner le temps d'af- nys ifermir son autorité naissante, et de travailler av. j.c. 404 aux préparatifs de la guerre qu'il méditait r*^* 3*4
contre eux. Dès qu'il se crut en état de faire DiodL ** *■ /.'. 268. 278.
avec succès la guerre aux Carthaginois , il
convoqua l'assemblée des Syracusains, leur
exposa son dessein, et leur représenta que les
Carthaginois étaient les ennemis déclarés des Grecs : qu'ils ne se proposaient rien moins que d'envahir toute la Sicile; qu'ils voulaient mettre sous le joug toutes les villes grecques, et que si l'on n'arrêtait leurs progrès , Syracuse se verrait bientôt elle-même attaquée ; que s'ils ne faisaient point actuellement d'entreprise, on devait leur inaction aux ravages que la peste avait causés parmi eux; que c'était une conjoncture favorable dont il fallait profiter. Il y avait à Syracuse un assez grand nombre de Carthaginois, qui, sur la foi des traités, y exerçaient le commerce. On courut de tous côtés à leurs maisons ; on les força , on pilla leurs effets ; on prétendit être suffisamment autorisé pour leur faire souffrir à eux-mêmes toutes sortes d'ignominies et de supplices, en représailles des cruautés qu'ils avaient exercées contre les habitans du pays ; et ce pernicieux exemple de perfidie et d'inhumanité fut suivi dans toute 1 étendue de la Sicile. Ce fut là comme le signal sanglant de la guerre qu'on leur déclarait. Ensuite Denys envoya des députés à Carthage, pour demander qu'ils rendissent la liberté à toutes les villes de Sicile, qu'autrement ils y seraient traités comme ennemis.
Denys ouvrit la campagne par le siège de Motya , qui était la place d'armes des Carthaginois, ïl poussa vivement le siège , et , après une vigoureuse résistance , la ville fut prise d'assaut, et tous les habitans passés au fil de l'épée, excepté ceux qui se réfugièrent dans les temples. Denys retourna ensuite à Syracuse .
Carthage, de son côté, leva des troupes, DiW./. u et envoya Imilcon l'année suivante en Sicile, Justin. /.19 avec une année beaucoup plus nombreuse0, 2ct 3' qu*auparavant. Ce général aborda à Palerme, recouvra Motya par force , et prit plusieurs autres villes. Animé par ces heureux succès, il marcha vers Syracuse pour en former le siège , menant ses troupes de pied par terre , pendant que sa flotte, sous la conduite de Magon , côtoyait les bords. L'arrivée de ce général devant Syracuse , jeta le trouble et l'alarme dans toute la ville.
Dès qu'Imilcon fut arrivé devant Syracuse, il présenta la bataille aux habitans, qui se donnèrent bien de garde de l'accepter. Le Carthaginois, content d'avoir tiré des Syracusains l'aveu de leur faiblesse et de sa supériorité, retourna dans son camp. Il fit ensuite le dégât des terres voisines , et ruina tout le pays. Il se rendit maître du faubourg d'Acradine, et pilla les temples de Cérès et de Proserpine , ne doutant point que bientôt il ne fût maître de la ville. Pour fortifier son camp, il abattit tous les tombeaux qui étaient autour de la ville , et entre autres celui de Gélon et de Démarète sa femme , qui était d'une magnificence extraordinaire.
Ces heureux succès ne furent pas de longue durée. Tout l'éclat de ce triomphe anticipé, s'évanouit en un moment, et montra à tous les mortels, que quiconque s'élève insolemment p^:- l'orgueil, tôt ou tard abattu par une force supérieure, sera forcé de reconnaître sa faiblesse. Lorsqu'Iuiilcon , maître de presque toutes les villes de Sicile, s'attendait
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â mettre le comble à ses victoires par la prise de Syracuse ? la maladie contagieuse se mit dans son armée , et y fit des ravages incroyables. Denys ne laissa pas échapper une occasion si favorable d'attaquer les ennemis, qui, plus qu'à demi vaincus par la peste , ne firent pas grande résistance. La flotte fut prise ou brûlée. Tous les habitans de Syracuse, vieillards, femmes, enfans , sortirent en foule de la ville, pour être témoins de ce prodige. Ils levaient les mains au ciel, pour remercier les Dieux protecteurs de leur ville, et vengeurs de la sainteté des temples et des tombeaux, violés indignement par ces barbares. La nuit étant survenue , chacun se retira de son côté. Imilcon profita de ce moment de relâche pour envoyer vers Denys lui demander la permission de se retirer à Carthage avec le peu de troupes qui lui restait , lui offrant trois cents talens , qui étaient tout l'argent qu'il avait de reste. Il ne put obtenir cette permission que pour les seuls Carthaginois, avec lesquels il se sauva de nuit, laissant tous les autres soldats à la discrétion de l'ennemi. Imilcon, de retour à Carthage, outré de dépit de son mauvais succès , et ne pouvant survivre à sa honte, se donna la mort par un prétendu courage que les païens admiraient, mais qui n'en avait que le nom , et qui cachait dans le fond un véritable désespoir.
Un nouveau surcroît de malheurs accabla l'infortunée Carthage. Les Africains, de tout temps pleins de haine contre cette ville, mais irrités alors jusqu'à la fureur, de ce qu'on avait laissé leurs compatriotes a Syracuse en
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les livrant à la boucherie, s'assemblent comme des forcenés, sonnent l'alarme, prennent les armes , et , après s'être saisis de Tunis , marchent contre Carthage au nombre de plus de deux cent mille hommes. La ville se crut perdue : on regarda ce nouvel incident comme un effet et une suite de la colère des Dieux , qui poursuivaient les coupables jusque dans Carthage même. On songea, avant tout, à apaiser ces Divinités, et surtout Cérès et Proserpine. Pour réparer l'outrage qui leur avait été fait par le pillage de leurs temples , on leur érigea de magnifiques statues, on leur donna pour prêtres les personnes les plus qualifiées de la ville, on leur offrit des sacrifices et des victimes, selon le rit grec^ et l'on n'omit rien de ce qu'ils croyaient pouvoir leur rendre ces déesses propices. Après ce premier soin, on songea à la défense de la ville. Heureusement pour les Carthaginois , cette armée nombreuse était sans chef, sans provisions , sans machines de guerre , sans discipline ni subordination. La division et la famine augmentant tous les jours parmi eux, ils se retirèrent chacun dans leur pays, et délivrèrent Carthage d'une grande alarme.
Rien ne rebutait les Carthaginois , et ils faisaient tous les jours de nouvelles tentatives sur la Sicile. Magon, leur général , ayant été tué dans une bataille qu'il perdit, on lui substitua Magon son fils , jeune homme , à la vérité, mais de beaucoup de mérite et de réputation , plein de zèle pour venger son père et sa patrie. Dès que ce nouveau général fut arrivé en Sicile , et que le temps de la trêve
fut expiré, il livra à Denys une bataille qu'il remporta. Une paix honorable , qui laissait les Carthaginois en possession de tout ce qu'ils avaient dans la Sicile , en y ajoutant même quelques places , et qui leur assignait mille talens pour les frais de la guerre 9 fut le fruit de cette victoire.
Denys ne survécut pas long-temps à ce traité de paix, et eut pour successeur son fils, qui porta le même nom que lui. Ce nouveau roi, connu sous le nom de Denys le jeune , ayant été chassé de Syracuse , s'y rétablit à main armée , et y exerça de terribles cruautés, ce qui causa de grands troubles dans Syracuse. La conjoncture de ces troubles parut très-favorable aux Carthaginois pour s'emparer de la Sicile , et ils y envoyèrent une grosse flotte sous la conduite de Magon.
Dans cette extrémité, ceux des Syracusains qui étaient les mieux intentionnés , eurent recours aux Corinthiens, qui les avaient souvent aidés dans leurs périls , et qui d'ailleurs étaient les peuples de la Grèce les plus déclarés contre la tyrannie , et les plus vifs défenseurs de la liberté. Les Corinthiens leur envoyèrent Timoléon. C'était un homme d'un rare mérite , et qui avait signalé son zèle pour le bien public , en affranchissant sa patrie du joug de la tyrannie, aux dépens de sa propre famille. Il partit avec dix vaisseaux seulement: et étant arrivé à Rhège > il éluda , par un heureux stratagème, la vigilance des Carthaginois , qui ayant été avertis de son dessein et de son départ par Icètes , voulaient l'empêcher de passer en Sicile.
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Timoléon n'avait guère plus de mille soldats avec lui. Avec cette poignée de gens, iï marche hardiment au secours de Syracuse. Les Syracusains se trouvaient alors dans un étrange état, et avaient perdu toute espérance Ils voyaient les Carthaginois maîtres du port Icètes delà ville, et Denys de la citadelle. Heu reusement , dès que Timoléon fut arrivé , Denys 5 qui était sans ressource , lui remit entre les mains la citadelle avec toutes ses troupes , les armes et les vivres qui y étaient, et se sauva par son moyen à Corinthe. Timoléon avait fait représenter adroitement aux soldats étrangers, qui, pour la plupart, étaient Grecs, qu'il était bien étonnant que les Grecs travaillassent à rendre les Barbares maîtres de la Sicile , d'où ils passeraient bientôt dans la Grèce ; car enfin, pouvait-on imaginer que les Carthaginois fussent venus de si loin, uniquement pour établir Icètes tyran à Syracuse ? Ces discours s'étant répandus dans le camp, Magon fut saisi de frayeur ; et comme il ne cherchait qu'un prétexte pour se reti- ' rer, supposant que les troupes étaient prêtes à le trahir et à l'abandonner, il fît sortir sa flotte du port, et cingla vers Carthage , où on lui fit son procès. Il prévint le supplice par une mort volontaire. Son corps fut attahé à une potence, et exposé en spectacle au peuple. On leva de nouvelles troupes , et l'on fit partir pour la Sicile une flotte plus nombreuse encore que la précédente. Elle était composée de deux cents vaisseaux , sans compter mille barques de transports ; et l'armée montait à plus de soixante et dix mille
hommes. Ils abordèrent à Lylibée , sous îa conduite d'Amilcar et d'Annibal , et résolurent d'aller d'abord attaquer les Corinthiens. Timoléon , bien loin de s'épouvanter de la réputation des deux généraux carthaginois , et du grand nombre de leurs troupes, marcha aussitôt à leur rencontre avec quatre ou cinq mille hommes d'infanterie seulement , et mille chevaux. Il savait que la bravoure, conduite par la prudence , l'emporte sur le nombre. Il comptait sur le courage de ses soldats , qui demandaient avec ardeur qu'on les menât contre l'ennemi. La bataille se donna 9 les Carthaginois furent mis en déroute : il y eut de leur côté plus de dix mille hommes de tués , parmi lesquels il se trouva trois mille citoyens deCarthage ; ce qui causa dans cette ville un grand deuil et une grande consternation. Leur camp fut pris , et l'on y trouva des richesses immenses.
So'p' 248 Timoléon, avec les nouvelles de sa victoire, envoya à Corinthe les plus belles armes qui se trouvèrent parmi le butin. De belles inscriptions faisaient connaître qu'elles étaient les dépouilles des Barbares , et le courage et la reconnaissance de ceux qui les avaient remportées. Elles disaient : Que les Corinthiens , et Timoléon leur- général , après avoir affranchi du joug des Carthaginois, les Grecs établis dans la Sicile , avaient appendu ces armes dans les temples, pour en rendre aux Dieux des actions de grâces immortelles.
Après cela , Timoléon laissant dans le pays ennemi les troupes étrangères , pour ache*
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ver de piller et de ravager toutes les terres des Carthaginois, s'en retourna à Syracuse. En arrivant , il bannit de la Sicile les quatre mille soldats étrangers , qui, par crainte , l'avaient abandonné en chemin avant la bataille. Il les fit sortir de Syracuse avant le coucher du soleil, sans en tirer d'autre vengeance. Cette victoire des Corinthiens fut suivie de la prise de plusieurs villes , ce qui obligea les Carthaginois à demander la paix. Les conditions humiliantes qui furent imposées à celte république insolente et cruelle dans la prospérité 9 furent : Qu'ils ne tiendraient que les terres qui étaient au delà du fleuve H ai? y eus; qu'ils laisseraient la liberté à tous ceux du pays d'aller s'établir à Syracuse avec leurs familles et leurs biens ; et qu'ils ne conserveraient avec les tyrans ni alliance ni intelligence.
À peu près dans ce temps-ci, Hannon, l'un des citoyens de Carthage le plus puissant, forma le dessein de se rendre maître de la république , en faisant périr tout le sénat. Il choisit, pour cette cruelle exécution , le jour même des noces de sa fille , où il devait donner chez lui un repas à tous les sénateurs , et les faire tous empoisonner. La chose fut découverte. On n'osa pas punir un crime si horrible , tant était grand le crédit du coupable. On se contenta de le prévenir par un décret, qui défendait en général la trop grande magnificence des noces. Voyant que la ruse lui avait mal réussi , il songea à employer la force ouverte , en armant tous les esclaves. Il fut encore découvert , et , pour éviter la punition , il se retira avec vingt mille esclaves
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armés , dans un château extrêmement forti-* fié. Il fut pris et conduit à Carthage. Après qu'on l'eut battu de verges, on lui arracha les yeux, on lui brisa les bras et les cuisses; on le fit mourir à la vue du peuple , et Ton attacha à la potence son corps tout déchiré de coups. Ses enfans , et tous ses parens , quoiqu'ils n'eussent pris aucune part à sa conspiration, en eurent à son supplice. On les condamna tous à la mort, afin de ne laisser personne dans sa famille en état ou d'imiter son crime , ou de venger sa mort. Tel était le génie de Carthage. Il me reste à parler des guerres que soutinrent les Carthaginois, tant dans la Sicile , que dans l'Afrique même , contre Agathocle.
a^m! 3685* Agathocle était sicilien , d'une naissance et av.j.c 3i9 d'une condition très-basses. Soutenu d'abord Rome 429? par les Carthaginois, il avait envahi la sou- D6si 65? verame autorité dans Syracuse , et en était 710.712.737 devenu le tyran. Lorsqu'il se vit un peu afFer- 7 jult. °i 2. mi sur Ie trône de Syracuse , il se déclara contap. 1. 6. ire ses bienfaiteurs.
Les Carthaginois , sous la conduite d'Amilcar 9 remportèrent sur lui une victoire considérable, qui fut suivie du siège de Syracuse où Agathocle s'était retiré.
Agathocle , qui était beaucoup inférieur en forces aux Carthaginois , et d'ailleurs abandonné de ses alliés , à cause de sa cruauté inouïe , conçut le hardi dessein de porter la guerre en Afrique , et d'aller assiéger Carthage , lui qui ne pouvait ni se défendre en Sicile , ni soutenir le siège de Syracuse. Le profond secret qu'il garda , n'est pas moins
étonnant que l'entreprise même. Il ne s'ouvrit à personne ; il se contenta de déclarer au peuple qu'il avait imaginé un moyen sûr de le tirer du péril où il était ; qu'il ne s'agissait que de supporter avec patience , pendant un court intervalle , les incommodités du siège : qu'au reste , il laissait à ceux qui ne pourraient se résoudre à prendre ce parti , la liberté de sortir de la ville. Il n'en sortit que seize cents personnes. Il laissa son frère Antan dre , avec assez de troupes et de vivres , pour faire une bonne défense. Il accorda la liberté à tous les esclaves en âge de porter les armes ; et , après leur avoir fait prêter serment , il les joignit à ses troupes. Il n'emporta que cinquante talens pour les besoins présens, persuadé qu'il trouverait dans le pays ennemi tout ce qui lui serait nécessaire. Il partit avec ses deux fils Ârchagathe et Héraclide , sans qu'aucun sût ou la flotte était destinée. Les Carthaginois surpris voulurent les poursuivre , mais Agathocle leur donna le change, et prit le large.
Dès qu'il eut abordé en Afrique , il représenta à ses troupes , que pour délivrer leur patrie , il les avait conduites dans le pays ennemi , contre des citoyens amollis et efféminés par les délices d'une vie oisive et voluptueuse; que la plupart des habitans du pays ne manqueraient pas de se venir joindre à eux , pour secouer le joug dur et honteux des Carthaginois ; que la hardiesse de leur projet déconcerterait Carthage, et leur attirerait l'admiration et l'éloge de tous les siècles ; et qu'enfin les richesses immenses de cette superbe ville »
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allaient être la récompense des vainqueurs.
Tous les soldats, se croyant déjà maîtres de Carthage , applaudirent à son discours. L'ëclipse de soleil , arrivée précisément à leur départ de Sicile , les inquiétait : Agathocle leur fit entendre que ces sortes de défaillances des astres marquaient toujours un changement dans l'état présent ; qu'ainsi le bonheur des Carthaginois allait prendre fin , et qu'il passerait de leur côté.
Voyant ses soldats bien disposés , il exécuta une seconde entreprise plus hardie et plus hasardeuse que la première ; il brûla la flotte qui les avait transportés en Afrique. Après avoir préparé ses officiers , qui lui étaient entièrement dévoués , on le vit paraître tout-àcoup dans l'assemblée, avec une couronne sur la tête , et un habit éclatant , dans l'équipage d'un homme qui se préparait à une cérémonie de religion. Alors prenant la parole : a Lorsque nous partîmes de Syracuse , dit-il, » et que l'ennemi nous poursuivait vivement; » dans cette funeste extrémité, j'eus recours » à Proserpine et à Cérès , divinités protec- » trices de la Sicile ; et je leur promis , si elles » nous délivraient d'un danger si pressant , » de brûler en leur honneur tous nos vais- » seaux , dès que nous serions arrivés ici. Ai- » dez-moi, soldats ? à m'acquitter de mon » vœu : les déesses sauront bien nous dédom- » mager de ce sacrifice. » En même temps , le flambeau à la main , il s'avance à grands pas vers le vaisseau qu'il montait, et y met le feu. Tous les officiers en font autant chacun de leur côté , et sont suivis du soldat. En un
moment la flotte fut brûlée. Il se détermina à prendre ce parti , tant parce qu'il n'avait aucun bon port en Afrique pour mettre ses vaisseaux en sûreté, et que les Carthaginois, maîtres de la mer , n'auraient pas manqué de venir bientôt s'emparer sans résistance de sa flotte ; que parce qu'il voulait mettre ses soldats dans la nécessité de vaincre , en ne leur laissant d'autre ressource que la victoire.
Agathocle ne donna pas le temps aux réflexions : il conduisit sur-le-champ ses troupes vers une place qu'on appelait la grande vilto , qui fut prise d'emblée, et dont le butin enrichit extrêmement le soldat. Tunis ne fit pas plus de résistance. L'alarme fut grande à Carlhage, quand on sut que l'ennemi était dans le pays , et avançait à grandes journées. L' arrivée d'Agathocle fit conclure que les armées des Carthaginois avaient été défaites devant Syracuse. On leva des troupes composées de citoyens, pour opposer à Agathocle, et on en donna le commandement à Haiinon et à Bomilcar , qui furent battus ; le premier fut tué dans la bataille ; l'autre aurait pu rétablir le combat , mais il avait des raisons de ne pas procurer la victoire à sa patrie , dont il voulait se faire le tyran. Il expia son crime , quelque temps après , sur une croix. Le fruit de la victoire fut la prise d'un grand nombre de places , et la révolte de plusieurs habitans du pays qui se joignirent au vainqueur.
Quinte-Curce fait concourir l'ambassade uk, 4, de Tyr vers les Carthaginois , avec le temps l4 où les Syracusains , après avoir ravagé l' Afri-
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que , s'étaient avancés jusques aux portes de Carthage. Mais l'expédition d'Agathocle contre l'Afrique ne peut pas se concilier avec le siège de Tyr, qui lui est antérieur de plus de vingt ans,
Cependant , les Carthaginois dépêchèrent vers Amilcar en Sicile , pour lui porter des nouvelles de ce qui était arrivé en Afrique , et le presser d'envoyer du secours. Il donna ordre aux députés de garder un profond silence sur la victoire d'Agathocle, et répandit un bruit tout contraire , assurant que ce général avait été entièrement défait avec toutes ses troupes , et que sa flotte avait été prise par les Carthaginois ; et , pour confirmer ce bruit ? il montrait des ferremens de vaisseaux qu'on avait eu soin de lui e voyer. On ne douta point , dans la ville , que cette nouvelle ne fût vraie t le grand nombre songeait déjà à se rendre et à capituler , lorsqu'une galère à trente rames , qu'Agathocle avait fait construire à la hâte , arriva dans le port , et parvint , non sans peine et sans danger , jusqu'aux assiégés. La nouvelle de la victoire d'Agathocle se répandit bientôt dans toute la ville, et rendit la joie et le courage à tous les habitans. Amilcar fit un dernier effort pour emporter la ville d'assaut , et fut repoussé avec perte. Il leva le siège, et envoya cinq mille Diod. pag. hommes au secours de sa patrie. Quelque 7 7 7 9* temps après, ayant repris le siège , et croyant surprendre les Syracusains en les attaquant de nuit , son dessein fut découvert , et il tomba vif entre les mains des ennemis , qui lui firent souffrir les derniers supplices. La tête
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d'Amilcar fut envoyée sur-le-champ à Agaihocle. I s'approcha aussitôt du camp des ennemis , et y répandit une consternation gêné- Diod raie, en leur montrant la tête de ce comman- 777- 779dant , qui leur marquait en quel état étaient leurs affaires en Sicile.
Agathocle avait engagé dans son parti un Justt /, a puissant roi de Cyrènes , nommé Ophellas 9 "• 8 9* dont il avait flatté l'ambition par de magnifiques espérances , en lui faisant entendre que , content pour lui-même de la Sicile, il lui laisserait l'empire de l'Afrique. Comme ies plus grands crimes ne lui coûtaient rien, lorsqu'il espérait pouvoir en tirer quelque utilité, dès que ce prince lui eut amené son armée il le fit périr par une perfidie sans exemple afin de se rendre maître de ses troupes. Plusieurs peuples étaient entrés dans son alliance. Il avait sous son pouvoir un grand nom- , bre de places fortes. Voyant les affaires d'Afrique en bon état, il crut devoir songer à celles de Sicile, et il y passa, ayant laissé le commandement de ses troupes à son fils Archagathe. Sa renommée et le bruit de ses conquêtes l'y avaient déjà précédé. Quand on sut qu'il y était arrivé , plusieurs villes se rendirent à lui ; mais les mauvaises nouvelles qu'il reçut d'Afrique , l'obligèrent bientôt d'y retourner. Son absence avait tout changé ; et quelque effort qu'il fît, il ne put y rétablir ses affaires : toutes ses places s'étaient rendues à l'ennemi ; les Africains avaient quitté son parti ; il avait perdu une partie de ses troupes; ce qui lui en restait n'élait pas en état de tenir tête aux Carthaginois , et il ne pouvait
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pas les transporter en Sicile , parce qu il man quait de vaisseaux , et que les ennemis étaien maîtres de la nier ; il ne pouvait espérer n paix, ni traité de la part des Barbares qu'ft avait insultés d'une manière si outrageante , étant le premier qui eût osé faire une descente dans leur pays. Dans cette extrémité , il ne pensa plus qu'à sauver sa vie. Après plusieurs aventures , lâche déserteur de son armée 9 et cruel traître de ses enfans qu'il abandonnait à la boucherie , il se déroba par la fuite aux maux qui le menaçaient , et arriva avec un petit nombre de personnes à Syracuse. Ses soldats se voyant ainsi trahis*, égorgèrent ses enfans , et se rendirent à l'ennemi. just. 1 22. Agathocle étant de retour en Sicile , son-
n 8. gea à faire la paix avec les Carthaginois , qui
avaient envoyé dans l'île de nouvelles troupes, dans le dessein de continuer la guerre , pour se rendre maîtres de Syracuse., et il parvint à conclure , avec les commandans des troupes carthaginoises, un traité de paix , dont les conditions étaient également avantageuses just. /. 23. aux deux partis. Après la conclusion de cetrai-
n ■• 2 té, il se mit en campagne , réduisit par la force des armes une partie des villes qui s'étaient révoltées , et les fit rentrer dans l'obéissance et la soumission. Ensuite , comme si toute l'île eût été trop petite pour lui , et d'ailleurs invité par les peuples voisins des Brutiens,dont la valeur et les succès jetaient la terreur dans tout le pays d'alentour, il passa en Italie dans l'espérance d'agrandir ses Etats, et déclara la guerre auxBrutiens. Mais la Providence, qui voulait se venger de la perfidie et de la cruau-
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té de ce tyran , ne lui laissa pas le temps d*y faire de grands progrès. Car à peine y fut-il arrivé , qu'il fut obligé de repasser dans Fîle , se sentant frappé d'une maladie violente, causée par une humeur maligne , qui se communiqua à toutes ses jointures et à tous ses nerfs. Ce malheureux prince mourut dans la violence des douleurs que lui causait son mal, et termina , par une mort affreuse, une vie remplie de crimes.
Les Syracusains , assiégés depuis quelque contre temps par les Carthaginois , envoyèrent dé- J^^i pûtes sur députés vers Pyrrhus pour le près- ^vi.^c5g77 ser de venir à leur secours. Ce prince , qui Rome. 470 avait un intérêt particulier de prendre connaissance des affaires de Sicile, à cause de Lanassa, fille d'Agathocle, qu'il avait épousée, et dont il avait un enfant , nommé Alexandre , partit enfin deTarente, passa le détroit, et entra en Sicile. Ses conquêtes y furent si rapides , qu'il ne resta dans toute l'île , aux Carthaginois, que la seule ville de Lylibée. Pyrrhus en forma le siège ; mais il fut bientôt obligé de le lever , tant il y trouva de résistance , et parce que ses affaires le demandaient en Italie , ou sa présence était absolument nécessaire.
Dès que ce prince fut parti , la Sicile retourna à ses anciens maîtres. Ainsi il perdit cette île avec autant de rapidité qu'il l'avait conquise. Quand il se fut embarqué , tour- Piutar. iw nant les yeux vers la Sicile: 01 te beau 1$%.""* ' p' champ de bataille, dit-il à ceux qui étaient autour de lui, que nous laissons aux Carthaginois et aux Romains ! et sa prédic-
tïon se vérifia bientôt. Les Romains , trouvant l'occasion favorable de passer en Sicile, la saisirent avec avidité : ce qui causa leur rupture avec les Carthaginois, et donna lieu à la première guerre punique, qui va faire le sujet de l'article suivant
ARTICLE II
Première guerre Punique.
An. m. 3738. Voici quelle fut l'occasion de la première RoS &?£' guerre punique. Des soldats campaniens, qui av.j.c.266. avaient été à la solde d'Agathocle, tyran de P. $/ I# Sicile, étant entrés dans Messine, égorgèrent bientôt après une partie des citoyens, chassèrent les autres, épousèrent leurs femmes , envahirent leurs biens, et demeurèrent seuls maîtres de cette place importante. Ils prirent le nom de Mamertins. Dix ans après, la division s'étant mise parmi les habitans , les uns livrèrent la citadelle aux Carthaginois, les autres appelèrent à leur secours les Romains, résolus de leur livrer la ville. L'affaire fut mise en délibération dans le sénat. Quelque fortes que fussent les raisons qu'on avait d'arrêter les progrès des armes des Carthaginois , elles ne purent déterminer cette vénérable compagnie à prendre la défense de gens traîtres et perfides. Les motifs d'honneur et de justice l'emportèrent sur ceux de l'intérêt et de la politique. Mais le peuple ne fut pas si délicat. Et dans l'assemblée qui se tin1 à ce sujet, il fut résolu qu'on secourrait les Mamertins. Le consul Appius partit surle-champ avec son armée , et traversa hardiment le détroit. Les Carthaginois , moitié
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par ruse, moitié par force, furent chassés de la citadelle, et la ville aussitôt fut remise entre les mains du consul. Les Carthaginois vinrent assiéger la ville, avec toutes leurs troupes et celles d'Hiéron , roi de Syracuse , qui se joignit à eux; mais le consul les ayant battus séparément, fit lever le siège, et ravagea impunément tout le pays voisin. Les Carthaginois se retirèrent à Agrigente, dont ils avaient fait leur place d'armes. Les Romains les y attaquèrent ; et après un siège de sept mois , et le gain d'une bataille , ils se rendirent maîtres de la ville.
Il paraît que , dans cette occasion, la conduite des Romains n'est conforme ni à la justice , ni aux traités d'alliance qui subsistaient entr'eux et les Carthaginois. On ne voit dans cette entreprise , que l'intérêt et l'envie de s'agrandir. J'aime bien mieux le peuple d'Athènes , qui , dans une occasion qui intéressait extrêmement la république , défendit à Thémistocle de passer outre , quelque avantageuse que dût être à l'Etat l'exécution de son projet (1), et cela uniquement parce quyil était contraire à la justice.
Les Romains sentaient bien que tant que les Carthaginois demeureraient maîtres de la mer, les villes maritimes de la Sicile se déclareraient toujours pour eux. Ils résolurent, pour la première fois, de disputer l'empire de la mer aux Carthaginois. Ils se mirent don^ à construire une flotte; et dans l'espace de deux mois , on en mit en mer une de deux
(^Ce général voulait brûler la flotte de Sparte, pour lui ôter l'empire de Ja mer et le donner à Athènes.
cents galères à cinq rangs de rames , et de vingt à trois rangs. Avec cette flotte ils allé rent chercher l'ennemi sous la conduite du p9fyb.l1. consul Duilius. Les Carthaginois ayant cent ** '*" trente vaisseaux commandés par Annibal ,
pleins de mépris pour des ennemis à qui la marine était absolument inconnue , s'avancèrent fièrement , moins pour combattre que pour recueillir les dépouilles dont ils se croyaient déjà maîtres. Ils furent un peu étonnés des corbeaux qu'ils voyaient élevés sur la proue de chaque vaisseau ennemi ; mais ils le furent bien plus quand ils se virent accrochés par ces machines , et que , par ce moyen 9 la forme du combat fut changée, et qu'il en fallut venir aux mains , comme si on eût été sur terre. Les Carthaginois furent vaincus , perdirent beaucoup de monde , et quatre-vingts vaisseaux.
Une victoire si considérable et si inespérée, enfla extrêmement le courage des Romains, et semblait avoir doublé leurs forces pour continuer cette guerre. Ils rendirent des honneurs extraordinaires au consul Duilius; il fut le premier de tous les Romains, à .qui le triomphe naval fut accordé. On lui érigea une colonne rostrale (1), avec une belle inscription ; cette colonne subsiste encore à Rome.
Les Carthaginois, qui ne craignaient rien tant que de voir les Romains porter la guerre en Afrique, mirent en mer une nouvelle flotte, sous la conduite de Hannon et d'Amilcar,
(1) On appelait ces colonnes (rostratœ) à cause dei becs des éperons des vaisseaux.
résolus de donner la bataille à quelque prix que ce fût. Les Romains de leur côté avaient donné le comman dément de la leur aux con- p0fyb.i t. suis Âttilius Régulus, et L. Manlius. Les deux*7' *5 flottes se trouvèrent en présence , près d'Ecnome en Sicile. Le combat fut opiniâtre, et le succès long-temps douteux; mais enfin les Carthaginois furent vaincus. Le fruit de cette victoire fut, comme l'avaient projeté les Romains, de faire voile en Afrique.
Dès que les troupes romaines eurent débarqué en Afrique , Régulus , à qui le sénat avait jugé à propos de continuer le commandement en qualité de proconsul, les mena à Clypéa , qu'il emporta d'emblée ; il marcha ensuite droit à l'ennemi , qui s'était mis en campagne, le défît, prit Tunis, et se vit maître en peu de temps de plus de deux cents places. Cependant Régulus , dans la crainte qu'un successeur ne vînt lui enlever la gloire de ses heureux succès , fit faire quelques propositions de paix aux vaincus ; mais elles leur parurent si dures, qu'ils ne purent y prêter l'oreille. Comme il ne doutait point que bientôt il ne fût maître de Carthage, il n'en rabattit rien , ajoutant avec une sorte d'insulte, qu'il faut, ou savoir vaincre, ou savoir se soumettre au vainqueur. Un traitement si dur et si fier révolta les Carthaginois, et leur fit prendre la résolution de périr plutôt les armes à la main, que de rien faire qui fût indigne de la grandeur de Carthage.
Réduits à celte fataie extrémité, il leur ar- Poi/b. 34. riva fort à propos , de Grèce , un renfort de troupes auxiliaires 5 qui avaient à leur tête
Xantippe , lacédémonien élevé dans la dis-* cipline de Sparte. Ce capitaine rendit , par sa valeur , par sa prudence et par sa science dans l'art militaire, la *oie et le courage aux troupes de Carthage. Elles demandaient à grands cris et avec empressement qu'on les fît combattre au plus tôt : Xantippe ne laissa pas refroidir leur ardeur, et les mena sans délai à l'ennemi. Les Romains, après avoir fait ferme pendant quelque temps , et s'être battus courageusement ? furent entièrement défaits. Il ne se sauva de l'armée que deux mille hommes qui se retirèrent à Clypéa, et cinq cents qui furent faits prisonniers avec Régulus. Tout le reste demeura sur la place. Les Carthaginois rentrèrent triomphans dans Carthage, traînant après eux le général romain, et les cinq cents prisonniers.
Poiyb.ii. Cette bataille, dit Polybe, peut nous doni>.36^73. ner je saiutaires instructions; et c'est là, ajoute-t-il , le solide fruit de l'histoire. Premièrement, elle nous apprend qu'on doit bien peu compter sur son bonheur , après ce qui arrive ici à Régulus ; et que la modestie et une sage modération sont toujours de saison, à quelque degré de bonheur qu'on soit parvenu. Régulus, fier de sa victoire, inexorable à l'égard des vaincus , pour n'avoir su donner un frein à son ambition , fit une chute d'autant plus humiliante , que son élévation était grande.
Ewipid En second lieu , nous devons reconnaître qu'un sage conseil vaut rnieux que mille bras. Un seul homme, dans, cette occasion , par sa sagesse et sa valeur , change toute la
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face des affaires. D'un côté, il rend le courage à une ville et à une armée abattues et dans le désespoir : de l'autre , il défait des troupes qui paraissaient invincibles.
Je reviens à Régulus. Ce général, après AppMhei
. pun. p. 2.
avoir été retenu quelques années en prison, et 3 fut envoyé à Rome pour y proposer l'échange dec^'n.^ des prisonniers. On lui avait fait prêter ser- et 100 . ment de revenir, au cas qu'il ne réussît pas. ,. 4. Ce grand homme , arrivé à Rome, exposa au ^nec' vpts! sénat le sujet de son voyage. Invité de dire son avis , il répondit qu'il ne le pouvait comme sénateur et citoyen, ayant perdu ces deux qualités depuis qu'il était tombé entre les mains des ennemis; mais il ne refusa pas de dire ce qu'il pensait comme particulier. Il déclara donc nettement qu'on ne devait point songer à faire l'échange de* prisonniers ; qu'un tel exemple aurait des suites funestes à la ré publique. Que pour lui, à l'âge où il était , on devait compter sa perte pour rien; au lieu qu'ils avaient entre leurs mains plusieurs généraux carthaginois dans la vigueur de l'âge, et capables de rendre de grands services à leur patrie.
Ce ne fut point sans peine que le sénat se rendit à un avis si généreux, et qui était sans exemple. Cet illustre exilé partit donc poui retourner à Carthage. sans être touché ni de la douleur de ses amis", ni des larmes de sa femme et de ses enfans (1). Et cependant il
(1) Interque mœrentes amicos Ëgregius properarel exu), Atqui sciebat quœ sibi barbarus Tortor pararet. Hor. 1. 3. Od. 5.
n'ignorait pas à quels supplices il était ré serve.
Dès que ses ennemis le virent de retour sans avoir obtenu l'échange, il n'y eut point de tourmens qu'on ne lui fît souffrir. Ils le tenaient long - temps serré dans un cachot d'oùj après lui avoir coupé les paupières, iL le faisaient sortir tout-à-coup pour l'expose* au soleil le plus vif et le plus ardent. Us l'en fermèrent ensuite dans une espèce de coffre tout hérissé de pointes, qui ne lui laissaient aucun moment de repos ni jour ni nuit. Enfin ils l'attachèrent à une croix, ou ce grand homme expira, couvrant par sa mort ses ennemis d'une honte éternelle.
Poijb.i.i. L'échec reçu en Afrique ne découragea p 7* point les Romains. Ils mirent en mer une
flotte de trois cent soixante voiles, battirent les Carthaginois , et leur prirent cent quatorze vaisseaux. Cette victoire fut suivie de près d'une seconde qu'ils remportèrent en Sicile contre Àsdrubal, général carthaginois. Cette dernière victoire ranima entièrement le courage des^ Romains , qui étaient extrêmement abattus depuis la défaite de Régulus5 et leur fit concevoir le hardi dessein d'attaquer Lylibée , qui était la plus forte place qu'eussent les Carthaginois, et dont la perte devait entraîner après elle , celle de tout ce qui leur restait en Sicile.
On conçoit aisément quelle fut l'ardeur de part et d'autre, soit pour l'attaque, soit pour la défense. Cette guerre dura encore environ dix ans, pendant lesquels les événemens furent variés. Les Romains y perdirent beaucoup de
monde , et plusieurs flottes ; mais enfin un dernier combat naval , que le consul Luta« tius livra avec succès aux Carthaginois , força le sénat de Carthage à demander la paix aux Romains. Ils dépêchèrent don.3 au plus tôt un courrier vers Barca qui y commandait, et laissèrent à sa prudence de prendre tel parti qu'il jugerait à propos. Ce général, tant qu'il y eut quelque lueur d'espérance , fit tout ce qu'on peut attendre du courage le plus intrépide , et de la sagesse la plus consommée. Mais voyant qu'il ne lui restait plus de ressource , il députa vers le consul pour traiter de la paix. Lutatius , qui savait combien le peuple romain était las de cette guerre, et se souvenant des malheureuses suites de la hauteur inexorable et imprudente de Régulus , ne se rendit point difficile , et accorda la paix aux conditions suivantes :
II y aura , site peuple romain l'approuve, amitié entre Rome et Carthage , aux conditions qui suivent. Les Carthaginois sortiront de toute ia Sicile. Ils ne feront point la guerre à Hier on, et ne porteront point tes armes contre les Syracusains, ni contre leurs alliés. Ils rendront aux Romains, sans rançon, tous les prisonniers qu'ils ont faits sur eux. Ils leur paieront , dans t'espace de vingt ans, deux mille deux cents talens euboïques d'argent. Cette somme monte à peu près à celle de six millions, cent quatre-Vingt mille livres.
Il est bon de remarquer , en passant , la simplicité > la précision , ia clarté de ce trai-
té, qui dit tant de choses en si peu de mots , et qui règle, en quelques lignes, tous les intérêts de deux puissans peuples , et de ieurs alliés , sur terre et sur mer.
Quand on eut porté ces conditions à Rome , le peuple ne les approuvant point , envoya dix députés sur les lieux pour terminer l'af- Petyb. i. 3. faire en dernier ressort. Ils ne changèrent p* lb2 rien dans le fond du traité. Ils abrégèrent seulement les termes du paiement, en les réduisant à dix ann es, ajoutèrent mille talens à la somme qui avait été marquée, qui seraient payés sur-le-champ, et exigèrent des Carthaginois, qu'ils sortiraient de toutes les îles qui sont entre l'Italie et la Sicile. La Sardaigne n'y était pas comprise; mais elle leur fut aussi enlevée par un autre traité qui se fit quelque temps après.
\n.M. 37û2. Ainsi fut terminée cette longue guerre, qui Rome 5o6. avait duré vingt- quatre ans sans interrupàv.j.c. 242. tion. Les Carthaginois l'emportaient parla science de la marine, qui leur fournissait de quoi maintenir une rude et longue guerre. Le courage, le zèle pour le bien public , l'amour de la patrie , le désir ardent d'acquérir de la gloire et de dominer, étaient les seules ressources des Romains. Sans expérience , sans la moindre connaissance de la marine, ils gagnèrent plusieurs batailles contre la nation du monde la plus habile et la plus puissante sur mer. Une seule campagne malheureuse abat les Carthaginois: plusieurs semblables n'ébranlent point les Romains.
Pour les soldats, nulle comparaison entre e«uy de Rome et ceux de C^rthajKe; les pie-
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miers l'emportent infiniment pour le courage. Parmi les chefs carthaginois , Amilcar , surnommé Barca , père du grand Ànnibai , se distingua le plus par sa bravoure et par sa prudence.
article m.
Guerre de Libye , ou contre les Mercenaires,
La même année qui finit la première guerre Pol/Om h ti punique . il en survint une bien moins lon-P 65, 8? gue, puisqu'elle ne dura que trois ans et demi , mais infiniment plus dangereuse pour l'Etat : c'est celle que Carthage eut à soutenir contre les soldats mercenaires qui avaient servi sous ses ordres en Sicile , et qu'on appela la guerre d'Afrique ou de Libye. Voici quelle en fut l'occasion.
Les Carthaginois, qui connaissaient parfaitement tout le prix de l'argent, mais qui connaissaient, peu le mérite des services des gens de guerre , d'ailleurs épuisés par les dépenses d'une longue guerre, et parla somme de près de trois millions qu'il avait fallu payer comptant aux Romains, firent proposer aux troupes mercenaires , vu le mauvais état de la république, de faire quelque remise, et de se contenter qu'on leur payât une partie de ce qui leur était dû.
On voit ici le génie d'un Etat composé de négocians , qui connaissent tout le prix de l'argent . mais qui ne connaissent guère le mérite des services des gens de guerre , qui marchandent le sang des troupes comme tout le reste, et qui vont toujours au boniua*-
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ché. Dans une telle république , le besoin passé, nulle reconnaissance pour les secours qu'on en a reçus.
Il est aisé de juger comment cette proposition lut reçue. Ce ne furent que plaintes , que murmures , que cris insolens et séditieux. Transportés de colère, ils partent surle-champ, marchent vers Carthage au nombre de plus de vingt mille , et vont camper à Tunis , qui n'était pas fort éloignée de cette ville.
Il n'y eut point de bassesses où les Carthaginois ne descendissent pour tâcher d'adoucir ces furieux , qui , de leur côté , employaient toute la perfidie dont ils étaient capables pour tirer d'eux de l'argent. Enfin, ils étaient parvenus à les contenter, en leur accordant tout ce qu'ils demandaient, et on était sur le point de conclure le traité, lorsque deux séditieux remplirent de tumulte tout le camp , et firent soulever toute l'armée , qui les choisit tous les deux pour chefs. L'un de ces factieux s'appelait Spendius de Capoue , qui avait été esclave à Rome , et avait passé chez les ennemis. Il était d'une grande taille , et d'une hardiesse encore plus grande. La crainte qu'il avait de retomber entre les mains de son maître «, qui n'aurait pas manqué de le faire pendre , selon la coutume , le porta à rompre l'accord. Il était soutenu d'un second, nommé Mathos, qui avait beaucoup contribué d abord à faire soulever les troupes. Ils représentèrent aux Africains que , dès que ïeurs compagnons seraient retournés chez eux , se trouvant seul* dan» leur pays, ils deviendraient
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!es victimes de la colère des Carthaginois , qui se vengeraient sur eux de la révolte commune. Il n'en fallut pas davantage pour les faire entrer en fureur : quiconque entreprenait de leur faire des remontrances , était mis à mort. Ils courent à la tente deGisgon, pillent l'argent destiné pour le paiement des troupes, l'entraînent lui-même en prison, avec tous ceux de sa suite, après les avoir traités avec la dernière indignité. Toutes les villes d'Afrique se rangèrent de leur parti , except > Utique et Hippacra , qui dans la suite passèrent du côté des révoltés.
Jamais Carthage ne s'était vue dans un si grand danger; les Carthaginois cependant ne perdirent pas courage : ils firent prendre les armes à tous les citoyens capables de les porter, et allèrent chercher 1 ennemi. Les évé~ nemens furent assez variés , jusqu à ce que les Carthaginois mirent à leur tête Amilcar, père du grand Annibal. Hannon n'avait pas su profiter des avantages qu'il avait remportés sur les mercenaires devant Utique. Etant entré dans la ville, il ne songeait qu'à s'y divertir. Les révoltés , qui s'étaient retirés sur une hauteur voisine couverte de bois, ayant appris ce qui se passait , survinrent tout d'un coup, trouvèrent les soldats débandés de côté et d'autre , prirent et pillèrent le camp , et profitèrent de tout ce qu'on avait apporté de Carthage pour le secours des assiégés. Amilcar Barca répondit à l'idée qu'on avait conçue de lui , et fit lever aux séditieux le siège d'Utiquc.
INaravase, jeune seigneur numide, vînt se
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joindre à Amilcar, avec deux mille des siens, et se distingua fort dans un combat, où dix mille des séditieux furent tués et quatre mille faits prisonniers. Barca reçut dans ses troupes ceux des prisonniers qui voulurent s'y enrôler , et laissa aux autres la liberté d'aller où ils voudraient 5 à condition qu'ils ne porteraient jamais les armes contre les Carthaginois; faute de quoi, s'ils étaient jamais pris, ils seraient punis du dernier supplice.
Spendius , chef des révoltés , craignant que cette douceur affectée d'Amilcar ne lui fît perdre beaucoup de ses gens, crut devoir, par un coup d'éclat , leur ôter toute espérance de rentrer en grâce avec l'ennemi. Sous prétexte qu'on lui donnait avis d'une trahison secrète, concertée entre quelques-uns de leurs camarades et Gisgon, il fit tirer de prison ce chef infortuné , avec sept cents prisonniers qui y étaient enfermés avec lui , et les fit venir à la tête du camp. Gisgon fut exécuté le premier et tous les autres ensuite. On leur coupa les mains, on leur brisa les cuisses, et on les enfouit tout vivans dans une fosse. Les Carthaginois envoyèrent redemander leurs corps pour leur rendre les derniers devoirs; on les leur refusa, et on leur déclara que si désormais on envoyait encore quelque héraut ou quelque député , il souffrirait le même supplice. Il fut arrêté sur-le-champ, par un consentement général, que tout Carthaginois qui tomberait entre leurs mains , serait traité de la sorte , et pour les alliés , qu ils seraient renvoyés après qu on leur au-
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rait coupé les mains: cela fut ponctuellement exécuté dans la suite.
Plusieurs autres accidens fâcheux replongèrent les Carthaginois dans un nouveau dan* ger. Utiqueet Hippacra , ces villes auparavant si fidèles , tout-à-coup et sans raison , passèrent du côté des révoltés, égorgèrent le commandant et la garnison qui étaient venus à leur secours , et refusèrent leurs corps morts aux Carthaginois.
Les séditieux , animés par ces succès , allèrent mettre le siège devant Carthage , mais ils furent bientôt obligés de le lever. Amilcar, plus habile qu'eux, les observait , ne donnait aucune prise sur lui , profitait de toutes leurs fautes , les harcelait sans cesse , et leur enlevait souvent des quartiers. Tous ceux qui tombaient entre ses mains étaient exposés aux bêtes. Enfin , il les surprit lorsqu'ils s'y attendaient le moins , et les enferma dans un poste, d'où il leur fut impossible de se tirer. N'osant hasarder le combat , et ne pouvant prendre la fuite, ils se forlifièrent dans leur camp. La faim les y contraignit de se manger les uns les autres : ils avaient commencé par manger les prisonniers , puis les esclaves ; il ne leur restait plus que leurs concitoyens. Les chefs, craignant la fureur de la multitude , allèrent eux-mêmes trouver Àmilcar , dont ils avaient obtenu un sauf-conduit. Les conditions du traité furent que les Carthaginois prendraient à leu* choix dix personnes parmi les révoltés , et que les autres seraient renvoyés chacun avec un seul habit. Le traité signé, les Carthaginois ayant arrêté ces chefs eux-mêmes.
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ies révoltés , soupçonnant qu'on les avait trahis , prirent les armes. Amilcar les ayant enveloppés de toutes parts , fit avancer contre eux les éléphans, et ils furent tous écrasés ou égorgés , au nombre de plus de quarante mille.
Toutes les villes d'Afrique rentrèrent aussitôt dans le devoir. Amilcar marcha contre Tunis , place d'armes des rebelles. îl l'environna d'un côté, tandis qu'Annibal l'assiégeait de l'autre ; puis ayant fait élever des potences près des murs , il y attacha et fit mourir Spendius , chef des révoltés ? et ceux qu'on avait arrêtés avec lui
Malhos, l'autre chef qui commandait dans la place » vit bien par là ce qui lui était préparé , et il en devint plus attentif à se défendre. S'a percevant qu'Annibal , comme sûr de la victoire , agissait en tout fort négligemment , il fit une sortie , attaqua ses retranchemens, tua un grand nombre de Carthaginois, en fit plusieurs prisonniers, entre autres Annibal, leur chef, et se rendit maître de leur bagage ; puis détachant de la potence Spendius, il fit mettre à sa place Annibal, après lui avoir fait souffrir des tourmens inouïs , et avoir immolé autour du corps de l'autre , trente des plus considérables citoyens de Carthage, comme autant de victimes de sa vengeance. Il fut impossible à Barca de venir au secours de son collègue.
Les Carthaginois crurent alors devoir faire un dernier effort : on arma toute la jeunesse capable de porter les armes. On envoya Han- 2âon à la place d'Annibal, et trente sénateurs
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furent députés pour conjurer, au nom de la république, Hannon et Amilcar , qui étaient brouillés ensemble 9 d'oublier les querelles passées , et de sacrifier leur ressentiment au bien de l'Etat ; ils le firent sur-le-champ, et se réconcilièrent de bonne foi : depuis ce temps-là , tout réussit du côté des Carthaginois.
Mathos , las de voir échouer toutes ses entreprises, voulut hasarder une bataille ; on en vint aux mains ; la victoire ne fut pas long temps disputée; les révoltés cédèrent : presque tous les Africains furent tués ; le x^este se rendit ; toute l'Afrique rentra dans l'obéissance : les deux villes perfides se virent obligées de se rendre à discrétion.
L'armée victorieuse revint à Carthage, et y fut reçue avec joie et avec applaudissement. Mathos et les siens , après avoir servi d'ornement au triomphe , furent menés au supplice , et terminèrent , par une mort également honteuse et douloureuse , une vie souillée par les trahisons les plus noires et par les cruautés les plus barbares. Ainsi finit la guerre des mercenaires , après avoir duré trois ans et quatre mois. Elle fournit , dit Polybe , une instruction à tous les peuples , en leur apprenant à ne pas employer dans les armées un plus grand nombre d'étrangers que de citoyens , et à ne pas se reposer de la défense de l'Etat, sur des troupes qui n'y sont attachées ni par l'affection ni par l'intérêt.
Le feu de la révolte ne s'était pas borné à l'Afrique : il s'était communiqué dans le même temos en S ar daigne. Dès qu'on y apprit
ce qu avaient fait Spendius et Mathos , les mercenaires 5 à leur exemple , secouèrent le joug, tuèrent Bostar, leur commandant , eh tout ce qu'il y avait de Carthaginois avec lui dans l'île. La division s'étant mise entre les habitans de 1 île et les mercenaires, ceux-ci furent chassés de la Sardaigne , et se retirèrent en Italie. Ils déterminèrent les Romains à passer dans l'île pour s'en rendre maîtres. Les Carthaginois l'apprirent avec douleur, et se mirent en état de tirer vengeance de ceux qui avaient fait soulever la Sardaigne contre eux ; mais les Romains , sous prétexte que ces préparatifs se faisaient contre eux , leur déclarèrent la guerre. Les Carthaginois, épuisés en toutes manières, n'étaient pas en état de la soutenir ; il fallut donc s'accommoder au temps , et céder au plus fort. On fit un nouveau traité , par lequel ils abandonnaient la Sardaigne aux Romains , et s'obligeaient à leur payer de nouveau douze cents talens , pour se rédimer de la guerre ; et c'est cette injustice de la part des Romains, qui fut la véritable cause de la seconde guerre punique, comme nous Talions voir dans l'article suivant.
ARTICLE IV
Seconde guerre Punique.
Li9. i. i. La seconde guerre punique est une des p *" plus mémorables dont il soit parlé dans l'his-
toire, et des plus dignes de l'attention d'un lecteur curieux , soit par la hardiesse des entreprises et par la sagesse des mesures prises pour l'exécution , soit par la variété des évé-
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nemens inopinés , et par l'incertitude de l'issue d'une longue et cruelle guerre , soit enfin par la réunion des plus beaux modèles en tout genre de mérite , et des leçons les plus instructives pour la politique et l'art de gouverner. Jamais nations plus puissantes et plus belliqueuses ne combattirent ensemble ; jamais on ne vit des généraux d'un si rare mérite et si accomplis en toute manière ; jamais on ne vit de guerres dont les succès fussent plus mêlés de vicissitudes et de variétés. Rome et Carthage étaient alors, sans contredit , les deux premières villes du monde.
Le plan que je me suis proposé de ne donner qu'un abrégé de l'his oire de Carthage , ne me permet pas d'entrer dans un détail exact de cette guerre , qui eut pour théâtre l'Italie, la Sicile, l'Espagne et l'Afrique. Je m'arrêterai principalement à ce qui regarde les Carthaginois, et je m'appliquerai surtout à faire connaître , autant qu'il me sera possible , le génie et le caractère d'Annibal , le plus grand homme de guerre qui ait peutêtre jamais été chez les anciens.
Ce serait se tromper grossièrement , dit Causes d« Polybe , que de regarder la prise de Sagonte , Luerr^untpar Annibal, comme la véritable cause de la*'11?*, ,
* la- 3. p.
seconde guerre punique. Le regret qu'eurent 16a. 163. les Carthaginois d'avoir cédé trop facilement la Sicile ; l'injustice et la violence des Romains, qui profitèrent des troubles excités en Afrique pour enlever la Sardaigne aux Carthaginois (1) ; les heureux succès et les
(1) Angebant iogentis spiritûs virum Sicilia Sardiiiiaque anussaj. TU* Liv. I. 21. v. 1.
conquêtes de ces derniers dans l'Espagne : voilà quelles furent les véritables causes de la rupture du traité , et de la seconde guerre punique.
Amilcar, père du grand Annibal, qui souffrait avec peine le dernier traité , que le malheur des temps avait obligé les Carthaginois d'accepter, prit de loin de justes mesures pour se mettre en état de le rompre. Les preuves qu'il avait données , dans les dernières guerres, de son habileté et de son courage, lui méritèrent qu'on lui confiât le gouvernement î6T. - de l'armée qui devait agir en Espagne. An- R(fm/'Hnibal, son fils, qui n'avait alors que neut ans , lui fit en cet le occasion tant de caresses et lui témoigna tant d'empressement pour le suivre , qu'il ne put lui refuser de remmener avec lui. Il lui fit auparavant prêter serment sur les autels 5 qu'il se déclarerait l'ennemi des Romains dès qu'il le pourrait. ( La suite nous apprendra s'il fut fidèle à ce serment.) Amiicar , par ses manières douces et insinuantes, plus encore que par son courage invincible , soumit, en peu de temps, la plupart des peuples d'Espagne; et après y avoir commandé pendant neuf ans , il mourut glorieusement dans une bataille , pour le service de sa patrie.
poibi 21 ^es Carthaginois nommèrent à sa place n 3.4. Asdrubal, son gendre. Ce nouveau général ne perdait point de vue le plan de son beaupère, il avançait toujours , et poussait ses conquêtes avec une rapidité surprenante; mais malheureusement , après avoir commandé en Espagne pendant huit ans, il fut tué en tra-
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hison par un Gaulois , qui se vengea de quelque mécontentement particulier qu'il en avait reçu Après sa mort , les suffrages de l'armée et ceux du peuple se réunirent pour mettre Annibal à sa place. Il était encore fort jeune, et ne passait pas vingt-cinq à vingt-six ans ; mais il réunissait , dans cette grande jeunesse , toutes les belles qualités qui forment les grands hommes : patience invincible dans les travaux , sobriété étonnante dans le vivre , courage intrépide dans les plus grands dangers , présence d'esprit admirable dans le feu même de l'action ; et , ce qui est surprenant , un génie souple , également propre à obéir et à commander (1).
Dès le moment qu'Annibal eut été nom- An. m. 3787. mé général , comme si l'Italie lui fût échue £"^; ^ en partage, il tourna ses vues de ce côté-là , av.j.c.2i7. et ne perdit point de temps pour n'être point p ^s. 169. prévenu par la mort , comme l'avaient été son n ^v'5 l' "■ père et son beau-frère. Il prit en Espagne plu- Cor,,. mP.
... -, e . . 1 • in vit. Anniù.
sieurs villes de force, et subjugua plusieurs c. 7 peuples, après les avoir battus et défaits en bataille rangée , quoi(|u'il fût bien inférieur en troupes. Quelque temps après, il alla mettre le siège devant Sagonte : c'était une ville alliée des Romains, qu'Annibal avait grand -ntérêt de détruire pour l'exécution de ses desseins.
Les Sagontins firent savoir à Rome que siège d* leur ville elait assiégée. Les Romains , au lieu î$^i."j 8. de voler à leur secours, perdirent le temps p '7<>- »73-
1 MM t . ! I • . U9> L 2E
en vaines délibérations et en deputations qui». 6. a.
(1) Nunquatp ingeniuui idem, ad res diversissimas , parendum atque imperandum habiliuà fuerit. Ibid. n. 4.
ne le furent pas moins. Cependant, Annibal continuait le siège de Sagonte , et le poussait avec une ardeur incroyable. Il fit savoir aux députés des Romains qu'il n'avait pas le temps de les entendre, et continua vivement le siège Les Sagontins étaient réduits à la dernière extrémité , et manquaient de tout. On parla d'act ommodeinent , mais les conditions qu'on leur proposait leur parurent si dures , qu'ils ne purent se résoudre à les accepter. Avant que de rendre une dernière réponse, les principaux des sénateurs, ayant porté dans la place publique tout leur or et leur argent, et celui qui appartenait en commun à l'Etat, le jetèrent dans ie feu qu'ils avaient fait allumer pour cet effet , et s'y précipitèrent eux-mêmes. Dans le même temps , une tour que les béliers frappaient depuis long- temps, étant tombée tout-à coup , avec un bruit épouvantable , les Carthaginois entrèrent dans la ville par la brèche, s'en rendirent maîtres, et égorgèrent tous ceux qui étaient en état de porter les armes. Malgré l'incendie, le butin fut fort grand. Annibal ne se réservait rien des richesses que lui procuraient ses victoires, il les appliquait uniquement au succès de ses projets. La prise de cette ville lui servit à réveiller l'ardeur du soldat, par la vue du riche butin qu'il venait de faire , et par l'espérance de celui qu'il se promettait pour l'avenir , et à parvenir à une rupture ouverte avec les Romains ; ce qu'il désirait ardemment.
Il est difficile d'exprimer quelle fut à Rome 75. J la do leur et la consternation , quand on y fô"! r7.21* apprit la nouvelle de la prise et du cruel sort
Poljrb.p.ïq/î
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de Sagonte. Dans un si grand trouble , il ne fut pas possible de faire autre chose que de s'affliger. Quand les esprits furent un peu revenus à eux, on convoqua l'assemblée du peuple , et la guerre contre les Carthaginois y fut résolue.
Les Romains , pour ne manquer à aucune Déclaration formalité , envoyèrent des députés à Cartha-desuer,e ge , pour savoir si c'était par ordre de la république que Sagonte avait été assiégée , et, Pofys.P.i8n. en ce cas, lui déclarer la guerre , ou pour de- Ll¥- '• 22mander qu'on leur livrât Annibal , s'il avait entrepris ce siège de son autorité. Comme ils virent que dans le sénat on ne répondait point précisément a leur demande , l'un d'eux {Fabius ) montrant un pan de sa robe qui était plié : Je porte ici, dit-il d'un ton fier, la paix et la guerre ; c'est à vous de choisir l'un des deux. Sur la réponse qu'on lui fit qu'il pouvait lui-même choisir : Je vous donne donc la guerre, dit-il en déployant le pli de sa robe. Les Carthaginois lui répliquèrent avec la même fierté : Nous {'acceptons de von cœur 9 et la ferons de même. Ainsi commença la seconde guerre punique.
Quand la guerre fut résolue et déclarée de, __ „
-,, ° An. M. 3787.
part et d autre , Annibal songea à la sûreté de Carth. 629.
11 a r • .1 mi ». \ • m Kome. 35i.
Atnque et de 1 Lspagne. Apres ces soins, ilAvijC>,
se transporta à Cadix , pour s'acquitter des Po^°- L 3 vœux qu'il avait faits à Hercule, et lui en fit LwJ'i. 21 de nouveaux pour obtenir un heureux succès dans la guerre où il allait s'engager. Après ces devoirs de religion , il marcha vers l'Italie , traversa les Pyrénées , et arriva sur le Rhône avec une armée de cinquante mille
hommes de pied, et de neuf mille chevaux; armée formidable , moins encore par ïe nombre que par la valeur.
rassagedu Annibal , à son arrivée sur le Rhône , trou- Rhône. va jeg Gauj0js postés sur l'autre bord , et bien disposés à lui en disputer le passage (1). Il commanda un détachement considérable , qui , à l'insçu de l'ennemi , passa le fleuve Poiyb. i 3. plus haut. Quand Hannon , qui commandait P' liv. i.Ti. ce détachement 9 eut donné le signal dont n. 2«. 28. on éiaH convenu, Annibal se mit en état de tenter le passage. Les Gaulois voulurent d'abord le lui disputer, mais ils furent bien étonnés quand ils entendirent derrière eux un grand bruit, qu'ils aperçurent le feu qu'on avait mis à leur camp , et qu'ils se sentirent vivement attaqués en tête et en queue. Ils ne trouvèrent de sûreté que dans la fuite , et se retirèrent dans leurs villages. Le reste des troupes passa ensuite tranquillement. Leséléphans causèrent quelque embarras , mais on les passa tous sans qu'il s'en noyât un seul.
Voici comment on s'y prit pour les faire passer : on avança du bord du rivage dans le fleuve , un radeau long de deux cents pieds , et large de cinquante , qui était fortement attaché au rivage par de gros câbles , et tout couvert de terre De ce premier radeau, ils passaient dans un second construit de la même sorte , mais qui n'avait que cent pieds de longueur, et qui tenait au premier par des liens faciles à délier. On faisait marcher à la tête les femelles ; les autres éléphans les sui-
( i) On croit que ce fut entre Roquemaure et le Pont- Saint-Esprit
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vaient ; et quand ils étaient passés sur le second radeau, on le détachait du premier, et on le conduisait à l'autre bord , en le remorquant parle secours de petites barques ; puis on venait reprendre ceux qui étaient restés. Quelques-uns tombèrent dans l'eau, mais ils arrivèrent comme les autres au rivage. Annibal partit le lendemain, traversa la Gaule par le milieu des terres , s'avança jusqu'à la Purance, et de là au pied des Alpes , sans trouver aucun obstacle.
La vue de ces montagnes , qui semblaient Passage des toucher au ciel, et dont les habitans parais- A]P0T6> L 3, saient aussi sauvages et aussi féroces que les/'- ««a. »••.
1 A A T 1, LtV% l ili
betes mêmes, glaça de crainte tous les sol- n. 32. 37. dats , mais Annibal sut bien relever leur courage et piquer leur ambition , par de justes louanges qu'il donna à leur bravoure, qui leur avait déjà fait une si grande réputation en Italie. On se mit donc à monter. Il n'y avait qu' Annibal capable de tenter et d'exécuter une pareille entreprise : aussi eut-il à essuyer des difficultés et des dangers sans nombre , tant à cause des mauvais chemins, jusque là impraticables à une armée , qu'à cause des montagnards , qui tantôt l'attaquaient ouvertement , et tantôt lui tendaient des embûches ; mais il surmonta, par sa sagesse et par sa valeu; , fous ces obstacles , et arriva le neuvième jour sur le sommet des Alpes, ou il s'arrêta deux jours pour donner quelque repos à ses troupes.
A la descente des Alpes, on trouva un endroit plus difficile que tout ce qu'on avait rencontré jusque là : c'était un sentier déjà
fort roide par lui-même , et qui l'était devenu davantage par un nouvel éboulement des terres déplus de mille pieds de profondeur, et par la neige et la glace qui rendaient le chemin absolument impraticable. Annibal prit le parti de camper là. Il fit abattre quantité d'arbres, y mit le feu; et après que le rocher fut aussi rouge que le brasier même , alors il fit , dit Tite-Live , verser dessus une grande quantité de vinaigre, qui le calcina et l'amollit (1) : ensuite on pratiqua aisément un chemin, qui donna un libre passage aux troupes pour descendre.
L'armée d'Âjnnibalj lorsqu'elle entra en Italie , était beaucoup inférieure en nombre à ce qu'elle était lorsqu'il partit d'Espagne , où nous avons vu qu'elle montait à près de soixante mille hommes. Sur la route, elle avait fait de grandes pertes, soit dans les combats qu'il fallut soutenir , soit au passage des ri- Pofyb. i. 3. vières et des Alpes. 11 ne restait plus à Anni- D.209. 212 kai que vingt mille hommes de pied et six lu. 1. 1 mille chevaux: c'est lui-même qui l'avait marqué sur une colonne près du Promontoire Lacinien. Il y avait cinq mois et demi qu' Annibal était parti de Carthage-la-Neuve, lorsqu'il planta ses étendards dans les plaines du Pô. On pouvait être alors dans le mois de septembre.
Son premier soin fut de donner quelque
(i) Plusieurs auteurs révoquent eu doute ia vertu du vinaigre pour ealciner les rochers : d'autres ne sauraient se persuader qu'Annibal eût pu trouver dans ces montagnes la quantité de vinaigre nécessaire pour cette opération.
repos à ses troupes , qui en avaient un extrême besoin. Lorsqu'il les vit en bon état, ïl les mena faire le siège de la principale ville des peuples du territoire de Turin, qui avaient refusé de faire alliance avec lui. Il emporta la ville en trois jours , et fit passer au fil de l'épée tous ceux qui lui avaient été opposés. Cette expédition jeta la terreur parmi les barbares , qui vinrent d'eux-mêmes se rendre à discrétion. Cette rapidité extraordinaire d'Annibal étonna Rome, et y jeta une grande alarme. Sempronius reçut ordre de quitter la Sicile, et le consul Publius Scipion s'avança à grandes journées vers l'ennemi, passa le Pô, et joignit Annibal sur le Tésin.
Les deux armées étant en présence , les chefs, de part et d'autre , haranguent leurs soldats, les encouragent à bien faire leur devoir , et leur montrent la grandeur des récompenses qui doivent être le fruit de la victoire. Scipion , après avoir représenté à ses troupes la gloire de la patrie et les exploits de leurs ancêtres , les avertit que la victoire est entre leurs mains , puisqu'ils n'auront à faire qu'à des Carthaginois, si souvent vaincus, réduits à être leurs tributaires, et accoutumés depuis long-temps à être presque leurs esclaves ; que l'avantage qu'ils ont remporté contre l'élite de la cavalerie carthaginoise , est un gage assuré du succès d'une action générale ; qu'An nibal, au passage des Alpes, vient de perdre la meilleure partie de son armée; que ce qui lui en reste est épuisé par la faim , le froid, les fatigues et la misère; qu'il leur suffira de se montrer pour mettre
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en fuite des troupes qui ressemblent plutôt à des spectres qu'à des hommes; qu'enfin la victoire est devenue nécessaire , non - seulement pour couvrir l'Italie, mais pour sauver Rome même -, du sort de laquelle le combat va décider, puisqu'elle n'a point d'autre armée à opposer aux ennemis.
Annibal, de son côté, étale aux yeux de ses troupes la grandeur des récompenses, la conquête de toute l'Italie , le pillage de Home , cette ville si riche et si opulente, une victoire illustre, une gloire immortelle. 11 rabaisse la puissance romaine, dont le vain éclat ne doit point éblouir des guerriers comme eux , qui sont venus des colonnes d'Hercule, jusque dans le cœur de l'Italie, au travers des nations les plus féroces. Pour ce qui le regarde personnellement, né, pour ainsi dire, ou du moins nourri dans la tente d'Amilcar son père, vainqueur de l'Espagne, de la Gaule , des habitans des Alpes , et , qui plus est encore, vainqueur des Alpes mêmes, il ne daigne pas se comparer avec un général de six mois comme Scipion. Il excite leur indignation contre l'insolence des Romains , qui ont osé demander qu'on le leur livrât avec les soldats qui avaient pris Sagonte ; et il pique leur jalousie contre l'orgueil insupportable de ces maîtres impérieux , qui croient que tout leur doit obéir , et qu'ils ont droit d'imposer des lois à toute la terre.
Après ces discours de part et d'autre , on se prépare au combat. Scipion fait passer le Tésin à ses troupes, et Annibal vient au-devant de lui. Les chefs et les soldats ne de-»
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mandent qu'à combattre ; on commence à charger. Le combat se soutint long- temps à forces égales. Les Romains se battirent avec beaucoup de valeur et de courage ; mais ils furent mis en désordre par l'attaque des Numides , qui les prirent en queue , et surtout par la blessure du consul, qui le mit hors d'état de combattre. Ce général fut tiré des mains des ennemis, et dut sa vie au courage de son fds. Ce jeune homme n'avait alors que dixsept ans (1) ; c'est celui-là qui mérita dans la suite le surnom d'Africain, pour avoir terminé glorieusement cette guerre. Aussitôt après la journée du Tésin,les Gaulois vinrent se rendre à Annibal , lui fournirent des vivres, et s'empressèrent à prendre parti dans ses troupes.
On convient qu'Annibal dut cette première victoire à sa cavalerie, et on jugea dès lors qu'elle faisait la principale force de son armée, et que , par cette raison , les Romains devaient éviter les plaines larges et découvertes , telles que sont celles qui se trouvent entre le Pô et les Alpes.
Le consul Sempronïus , sur les ordres du sénat, était revenu de Sicile à Rimini. De là il marcha vers la Trébie, petite rivière de la Lombardie qui se jette dans le Pô , un peu au - dessus de Plaisance , ou il joignit ses troupes avec celles de Scipion. Annibal s'approcha du camp des Romains, dont il n'était
(i) Periculum intercursu tiuu pnmùm pubescentis filii propulsa tunu Uic erit juvenis pênes quem perfecti liuîusce belli laus est; Afiricauui ob t^regiam victoriam de AuuibaU» Pœaisque appelatus. Tu, Lw* l. i. n. 46.
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plus séparé que par la petite rivière. Lapro ximité des armées donnait lieu à de fréquentes escarmouches, dans l'une desquelles Sempronius remporta un avantage assez peu considérable; mais ce léger succès lui paraissait une victoire complète. Plein de son mérite , et presque ébloui de sa prétendue victoire, il se détermina, contre l'avis de son collègue, à en venir à une action décisive; c'était tout ce que désirait Annibal, qui, connaissant à merveille le caractère bouillant de Sempronius, en profita pour l'attirer à une action générale. Ce qu'il avait prévu ne manqua pas d'arriver :1e général romain, qui voulait se signaler par quelque action d'éclat , donna dans le piège du Carthaginois.
^.taille de Le prudent Annibal connut bien , à la laTrébie. manœuvre précipitée de Sempronius , qu'il en voulait venir aux mains ; il en fut ravi : il savait qu'il n'aurait affaire qu'à des troupes de nouvelle levée. Il désirait profiter de l'ardeur des Gaulois qui demandaient; le combat, et de l'absence de Scipion, à qui sa blessure ne permettait pas d'y assister. Il ordonna donc à Magon de se mettre en embuscade sur le bord d'un ruisseau qui séparait les deux camps : il fit ensuite passer la Trébie aux cavaliers numides, avec ordre de s'avancer, dès le point du jour, le plus près du camp des ennemis qu'ils le pourraient, pour les attirer au combat, et de repasser la rivière en se retirant , pour engager les Romains à la passer aussi. Le vif Sempronius envoya d'abord contre les Numides toute sa cavalerie , puis six mille hommes de trait, et enfin toute
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son armée. Les Numides lâchèrent le pied à dessein. Les Rom ins les poursuivirent avec chaleur , passèrent la Trébie , ayant de Peau jusque sous les aisselles, le ruisseau se trouvant enflé par les torrens qui y étaient tombés des montagnes voisines pendant la nuit. On était pour lors au milieu de décembre; il neigeait ce jour-là même , et faisait un froid glaçant. Les Romains étaient sortis à jeun , et sans avoir pris aucune précaution ; les Carthaginois avaient bu et mangé sous leurs tentes , avaient mis leurs chevaux en état, s'étaient frottés d'huile, et revêtus de leurs armes auprès du feu.
On en vint aux mains : les Romains se défendirent assez long-temps et avec assez de courage ; mais la faim , le froid , la fatigue leur avaient ôté la moitié de leurs forces. La cavalerie carthaginoise , qui surpassait de beaucoup la romaine en nombre et en vigueur, l'enfonça et la mit en fuite. Le désordre se mit bientôt aussi dans l'infanterie ; l'embuscade étant sortie à propos , vint fondre tout-à-coup sur elle par les derrières , et acheva la déroute. La victoire fut complète du côté des Carthaginois, et la perte peu considérable. Du côté des Romains, de quarante mille hommes dont l'armée était composée, il n'y eut qu'un corps de dix mille hommes qui , s'étant fait jour au travers des Gaulois et des Africains, échappa au cai nage. La plupari des autres périrent sur les bords de la rivière , écrasés par les éléphans et par la cavalerie, ou se noyèrent au passage de la Trébie.
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Cette campagne et la suivante furent plus heureuses pour les Romains en Espagne. Cnéus Scipion la subjugua jusqu'à l'Ebre , défit Hannon, et le fit prisonnier.
pm. 1 1. Annibal profita des quartiers d'hiver pour p. 229. faire reposer ses troupes et pour gagner les habitans du pays. Après avoir déclaré aux prisonniers qu'il avait faits sur les alliés des Romains, qu'il n'était pas venu pour leur faire la guerre, niais pour remettre les Italiens en liberté * il les renvoya tous sans rançon. Â peine l'hiver était -il fini, qu'il prit le chemin de la Toscane. Une horrible tempête l'ayant attaqué au passage de l'Apennin, il perdit beaucoup de monde. ïl retourna à Plaisance, où il donna à Sempronius, revenu de Home, un second combat, dans lequel la perte fut égale de part et d'autre.
Poi b. 16. ^€ f'ut dans ce même quartier d'hiver qu'il s'avisa d'un stratagème vraiment carthagi- Uv. 1 22. nois. Environné de peuples légers , inconsn- *• tans, il craignait qu'ils ne lui dressassent des
jvpian. in. pièges , et n'attentassent sur sa vie. Pour la bel. Annib.p. mettre eii sûreté , il fit faire des perruques et des habits pour toutes les différentes sortes d'âge. Il prenait tantôt l'un , tantôt l'autre , et se déguisait si souvent, que non-seu* lem-ent ceux qui ne le voyaient qu'en passant , mais ses amis mêmes avaient peine à le reconnaître.
On avait nommé à Rome , pour consuls , €11. Servilius, et C. Flaminius, qui n'était pas moins bouillant ni moins avide de gloire que Sempronius. Le nouveau consul se rendit , sans perdre de temps, à Arrezzo? où Annibal
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fut le joindre sans différer. L'ardeur et l'impatience où il était d'atteindre au plus tôt Flaminius , fit que de deux chemins qu'on lui indiqua , il prit le plus court , quoiqu'il fût très - difficile , et presque impraticable. Pendant quatre jours et trois nuits , l'armée eut le pied dans l'eau, sans pouvoir prendre un moment de sommeil. Annibal lui-même, monté sur le seul éléphant qui lui restait , eut bien de la peine à en sortir. Les veilles continuelles , jointes aux vapeurs grossières qui s'exhalaient de ce lieu marécageux, et à l'intempérie de la saison , lui firent perdre un œil.
Annibal , après être sorti , presque contre Po/ ô> L 3 toute apparence , de ce pas dangereux, etp- ^i.*î8. avoir fait prendre quelque repos à ses trou- n. 3. g. ' 2 pes , alla camper entre Arrezzo et Fésole , dans le territoire le plus riche et le plus fertile de la Toscane. Il s'attacha d'abord à connaître le caractère de Flaminius , pour tirer avantage de son faible. 11 eut bientôt connu que c'était un homme hardi, entreprenant , impétueux et avide de gloire. Pour le précipiter de plus en plus dans ces excès qui lui étaient naturels , le Carthaginois commença par irriter sa témérité, par le dégât et les incendies qu'il fit faire à sa vue dans toute la campagne. Flaminius n'était pas d'humeur à rester tranquille dans son camp, quand même Annibal serait demeuré en repos. Mais quand il vit qu'on ravageait les terres des alliés , il crut que c'était une honte pour lui qu' Annibal pillât impunément l'Italie, et s'avançât , sans trouver de résistance , ver» les
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murailles mêmes de Rome. Il décampe donc sur-le-champ , dans le dessein d'aller chercher l'ennemi, et va donner aveuglément dans une embuscade que le rusé Carthaginois lui avait tendue dans un défilé fort serré, que forment les montagnes de Crotone et le lac de Thrasymène.
Bataille de ^n Pei,t juger du trouble des Romains. Cethrasymène. pendant, quand ils s'aperçurent qu'ils étaient enfermés de tous côtés , ou par les ennemis, ou par le lac, l'impossibilité de se sauver par la fuiie, rappela leur courage, et l'on couimença à combattre des deux côtés avec une animosité étonnante. L'acharnement fut si grand dans les deux armées , que personne ne sentit un tremblement de terre qui arriva dans cette contrée, et qui renversa des villes entières. Dans cette confusion , le consul ayant été tué par un cavalier gaulois - in subrien , les Romains commencèrent à plier 9 et prirent ensuite ouvertement la fuite. Six mille s'ouvrirent un passage à travers les vainqueurs, mais ils furent arrêtés et faits prisonniers le lendemain. Il y eut quinze mille Romains de tués dans cette bataille. Environ dix mille se rendirent à Rome par différens chemins , pour aller annoncer la nouvelle de leur défaite. Du côté d'Annibal, la perte ne fut que de quinze cents hommes. Il dépêcha un courrier à Garthage , pour y porter la nouvelle des heureux succès qu'il avait eus jusque là en Italie. Elle y causa un j joie infinie pour le présent , fit concevoir de meilleures espérances pour l'avenir , et ranima le courage de tous les citoyens.
ANCIENNE. LÏV. Tï. ï3?
À Rome , au contraire , la douleur et Talarme y furent universelles, quand le préteur, du haut de la tribune aux harangues , eut prononcé ces mots au peuple : Nous avons perdu une grande bataille. Le sénat crut que, dans un si grand malheur , il fallait avoir recours à des remèdes extraordinaires On nomma pour dictateur Quintus Fabius , personnage aussi distingué par sa sagesse que par sa naissance, et on lui donna pour général de la cavalerie Marcus îWinucius. C'était la seconde année de la guerre.
Annibal, après la bataille de Thrasymène, Conduite ne jugeant pas encore à propos de s'appro- ^""p^ cher de Rome, se contenta de battre la cam- à Fabius. pagne, et de ravager le pays. Ennemi implacable des Romains, il avait ordonné que Ton fît main basse sur tout ce qui s'en rencontrerait en âge de porter les armes.
Fabius, suivi de Minucius et de quatre lé- condwîte gions, était parti de Rome pour aller cher- ^/^^ cher l'ennemi; mais dans la ferme résolution à Annftai. de ne lui donner aucune prise sur lui, et de ne point hasarder de combat , qu'il ne fût assuré du succès. Dès que les deux armées furent en présence, Annibal , pour jeter l'épouvante dans les troupes Romaines, ne manqua pas de leur présenter la bataille, en s'avançant jusqu'aux retranchemens de leur camp. Mais quand il vit que tout y était calme, il se retira, en leur reprochant d'avoir perdu cette vertu martiale, si naturelle à leurs pères, mais outré au fond, de voir qu'il avait affaire à un général différent de Sempronius et de Flaminius. Il essaya d'ébranler la cons-
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tance et le flegme du dictateur, par lesdifférens mouvemens qu'il faisait, parle pillage des villes , par l'incendie des bourgs et des villages; mais rien ne fut capable de détourner Fabiusdu plan qu'il paraissait s'être tracé. Ànnibal, après avoir fait un butin immense dans la campagne de Rome , décampa pour aller passer ses quartiers d'hiver dans la Fouille. Fabius jugeant bien qu'Annibal serait obligé de prendre pour son retour , le même chemin par lequel il était venu % se saisit du seul défilé par où Annibal pouvait sortir , et y mit un détachement de quatre mille hommes : le Carthaginois était pris au piège; mais il s'en tira avec avantage. Surle-champ il fit assembler une grande quantité de bœufs, jusqu'au nombre de deux mille, et commanda qu'on attachât à leurs cornes de petits faisceaux de sarment. Vers le milieu de la nuit y ayant fait mettre le feu, il fit pousser ces animaux vers le sommet des montagnes où étaient campés les Romains. Le détachement, qui gardait le défilé, voyant ces feux , abandonna son poste , et courut vers les hauteurs , pour disputer le passage aux Carthaginois , qu'on croyait se sauver à la faveur des flambeaux. Fabius étonné de ce spectacle et de ce tumulte, et n'osant sortir de son camp pendant la nuit, de peur de surprise, attendit le jour. Le général carthaginois saisit ce moment, fait traverser à ses troupes et au butin le défilé qui était sans garde, et sauve son armée d'un piège, où un autre général moins habile que lui , aurait péri sans ressource. Il est beau de savoir t!-
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rer avantage de ses fautes mêmes * et de les faire servir à sa propre gloire.
Minucius, lieutenant de Fabius, profita de cette occasion pour le décrier à Rome. Un léger avantage qu'il remporta sur Annibal pendant l'absence de Fabius 9 ^t dont il écrivit aussitôt à Rome , comme d'une victoire considérable , excita les plaintes et les murmures de tout le monde contre la conduite du dictateur. La chose en vint à ce point, que le peuple lui égala en pouvoir son général de cavalerie. Minucius, enflé de l'autorité que le peuple venait de lui donner , proposa à Fabius de partager le commandement. Mais le dictateur rejeta cette proposition qui aurait exposé toute l'armée, les jours que Minucius aurait commandé. Il aima mieux partager les troupes. Nous allons voir que cette sage prévoyance du dictateur sauva l'armée.
Annibal, parfaitement instruit de tout ce qui se passait dans le camp romain , eut une grande joie d'apprendre la division des deux chefs. Il ne manqua pas d'en profiter pour tendre un piège à la témérité de Minucius. Celui-ci y donna tête baissée , et engagea la bataille sur une colline, ou Annibal avait caché une embuscade. Ses troupes furent mises en déroute, et allaient être taillées en pièces, lorsque Fabius fut averti par les cris des blessés : « Courons, dît-il à ses soldats , au » secours ue Minucius. Allons arracher aux » ennemis la victoire , et à nos concitoyens » l'aveu de leur faute (i). » Il arriva fort à
(i) Victoriam hosti extorqueaimis, confessionem erroris oivibus. T'a. Liv. I 22. n. 29.
Affa
ires
T4o HTSTOTRE
propos , et obligea Ànnibai de sonner la retraite. Ce dernier, en se retirant, disait • « Que » cette nuée , qui depuis long-temps parais- » sait sur le haut des montagnes, avait en- » fin crevé avec un grand fracas , et avait » causé un grand orage. » Un service si important ouvrit les yeux à Minucius. Il reconnut sa faute, rentra dans le devoir, et montra qu'il est quelquefois plus glorieux de savoir réparer ses fautes , que de n'en point commettre.
Pendant cette même campagne , Cnéus d'Espagne. Scipion étant venu fondre tout d'un coup sur r. a/v 25o. îa flotte des Carthaginois, commandée par Li*. /. 2 > Amilcar, la défit, prit vingt-cinq vaisseaux, et remporta un grand butin. Cette victoire encouragea les Romains. Ils envoyèrent en Espagne F. Scipion , avec une flotte. Ce commandant ayant joint son frère , ils passèrent pour la première fois l'Ebre , et portèrent leurs armes bien au delà.
La trahison d'Abélox, sagontin, contribua beaucoup à avancer leurs affaires. AnnibaJ ayant laissé en dépôt à Sagonte les otages des peuples d'Espagne, qui étaient les enfans des familles les plus distinguées du pays, Àbélox persuada à Bostar , qui commandait dans la place , de renvoyer ces jeunes gens dans leur patrie , pour attacher par là plus fortement les peuples au parti des Carthaginois. Il fut chargé lui-même de cette commission. Il les conduisit aux Romains, qui les rendirent ensuite à leurs parens, et gagnèrent leur amitié par un présent si agréable.
Au printemps suivant, on élut à Rome pour
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consuls C. Térentius Varron , et L. Emilius Paulus. On fit dans cette campagne ce qui ne Bataille d«
- , . . . , . -, • 9i • o m- i Cannes.
s était ïamais pratique jusqu alors, qui tut de composer l'armée de huit légions , chacune p0i7b. i. 3. de cinq mille hommes , sans les alliés, qui^*255' 2Ê8' étaient en égal nombre. Ainsi l'armée romai- Litfm /. 22 ne était composée de quatre- vingt mille hom- n- 34 54, mes de pied, et de six mille chevaux. C'est AlliM#38 avec toutes ces forces que les consuls allé- av.j.c. 215. rent chercher Annibal, pour le combattre.
Les deux armées, après plusieurs mouvemens, se trouvèrent en présence près de Cannes, petite ville située dans la Pouille, sur le fleuve Offente. Elles furent plusieurs jours à se regarder. Enfin, un jour que Varron avait le commandement (car il roulait de jour à autre entre les deux consuls), tout se prépara au combat des deux côtés. Annibal, après avoir fait convenir ses troupes , que quand on leur aurait donné le choix d'un terrain propre pour combattre , supérieures comme elles étaient en cavalerie, elles n'en pouvaient pas choisir de plus favorable, les harangua de cette manière : « Rendez grâces aux Dieux » d'avoir amené ici les ennemis pour vous en » faire triompher ; et sachez - moi gré aussi » d'avoir réduit les Romains à la nécessité » de combattre. Après trois grandes victoi- » res consécutives, que faut-il pour vous ins- » pirer de la confiance , que le souvenir de » vos propres exploits? Les combats précé- » dens vous ont rendus maîtres du plat pays; » par celui-ci vous le deviendrez de toutes » les villes , de toutes les richesses et de la * puissance des Romains. Il n'est plus ques-
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» tion de parler , il faut agir. J'espère de la » protection des Dieux, que vous verrez dans » peu l'effet de mes promesses. »
Les deux armées étaient bien inégales en Bombre. Il y avait dans celle des Romains , en comptant les alliés 3 quatre -vingt mille hommes de pied, et un peu plus de six mille chevaux. Dans celle des Carthaginois , quarante mille hommes de pied, tous fort aguerris, et dix mille chevaux. Emilius commandait la droite des Romains ; Yarron la gauche; Servilius, l'un des deux consuls de l'année précédente , le centre.
Ànnibai s'était posté de manière que le vent soufflait directement contre le visage des Romains pendant le combat. 11 avait appuyé sa gauche sur la rivière d'Qffente, et avait distribué sa cavalerie sur les ailes. Il forma un corps de bataille en plaçant l'infanterie espagnole et gauloise au centre , et l'infanterie africaine pesamment armée, moitié à sa droite et moitié à sa gauche, sur une même ligne avec la cavalerie. Il se mit ensuite à la tête de ce corps d'infanterie espagnole et gauloise , et l'ayant tiré de la ligne , il marcha en avant pour commencer le combat , en arrondissant son front à mesure qu'il approchait de l'ennemi , et en allongeant ses flancs en espèce de demi-cercle, afin de ne point laisser d'intervalle entre son corps et le reste de la ligne, composée de l'infanterie pesante qui ne s'était point ébranlée.
On en vint bientôt aux mains. Le combat dura long-temps, et fut très-vif. Les Romains se battirent avec un courage et une valeur
ANCIENNE. UV. II. l43
extraordinaires. Mais leur cavalerie ayant été défaite et mise hors d'état de pouvoir se rallier, le centre fut enveloppé par l'infanterie et par la cavalerie des ennemis. Ainsi toute l'infanterie romaine fut taillée en pièces, après avoir fait des prodiges de valeur. Emilius 5 qui avait été couvert de blessures dans le combat , fut tué ensuite par un gros d'ennemis qui ne le reconnurent point , et avec lui deux questeurs , vingt et un tribuns militaires 9 plusieurs hommes consulaires , ou qui avaient été préteurs , Servilius , consul de l'année précédente , et Minucius qui avait été maître de la cavalerie sous Fabius , et quatre-vingts sénateurs. Il demeura sur le champ de bataille plus de soixante et dix mille hommes ; et les Carthaginois , acharnés contre les Romains, ne cessèrent de tuer, jusqu'à ce qu'Annibal se fût écrié plusieurs fois (1) : Arrête, soldat ; épargne Le vaincu. Dix mille hommes qui avaient été laissés à la garde du camp , se rendirent prisonniers de guerre après la bataille. Le consul Varron se retira à Yenouse , accompagné seiilement de soixante et dix cavaliers ; et quatre mille hommes environ se sauvèrent dans les villes voisines. Du côté d'Annibal , la victoire fut complète , et il la dut principalement à la supériorité de sa cavalerie. La perte ne passa pas cinq mille hommes.
. Maharbal, l'un des généraux carthaginois voulait que , sans perdre de temps , l'on marchât droit à Rome , promettant à Annibaldc
(1) Douée Anmbal Uiceret nailiti buo : Parce ferro F Ion L u c,6.
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le faire souper, à cinq jours de là, dans le, Capitole. Et sur ce que celui-ci répliqua qu'il fallait prendre du temps pour délibérer sur cette proposition : « Je vois bien , dit Mahar- » bal , que les Dieux n'ont pas donné au mê- » me homme tous les talens à la fois. Vous » savez vaincre , Ânnibal , mais vous ne sa- » vez pas profiter de la victoire (1). »
On prétend que ce délai sauva Rome et l'empire. Plusieurs , et Tite-Live entre autres, le reprochent à Annibal comme une faute capitale. Quelques-uns sont plus réservés , et ne peuvent se résoudre à condamner un si grand capitaine , qui , dans tout le reste , ne manqua jamais ni de prudence pour prendre le bon parti , ni de vivacité pour exécuter. C'est un ancien procès , sur lequel il n'est pas aisé de prononcer ; il faudrait être du métier, et peut-être du temps même de l'action , pour juger sainement de ce fait. Quoi qu'il en soit de cette conduite d' Annibal , il est certain que Rome ne s'était jamais trouvée dans une pareille désolation. Toutes les boutiques furent fermées par ordre du sénat , et tout le monde eut ordre de se tenir chez soi , et surtout les dames , qui , par leurs larmes et leurs cris , augmentaient le désordre.
La nouvelle de cette bataille fit à Carthage une impression bien différente. Tous les habitans en ressentirent une joie extraordinaire. Il fut ordonné qu'on enverrait à Annibal tous les secours nécessaires pour terminer cette
(1) Tum Maharbal : non omnia nirnirùm eidem Dii âedêre. Vincere sois , Annibal, victoFiâ uû nescis. Li». L aa. n. Sx.
guerre à la gloire de la nation. Mais ces secours furent envoyés d'un autre côté par les intrigues de la faction d'Hannon , qui s'appliquait à traverser les desseins d'an général qu'il ne pouvait souffrir. Cet homme , plus ennemi du générai des Carthaginois que des Romains , lui savait plus mauvais gré de ses victoires que les Romains mêmes. On dit que Magon ? dans les discours qu'il fit en plein sénat, sur les exploits de son frère en Italie , pour faire juger de la grandeur de la victoire par quelque chose de sensible, en parlant en quelque sorte aux yeux, fit répandre au milieu du sénat un boisseau d'anneaux d'or , qu'on avait tirés des doigts des nobles romains, qui avaient été tués a la bataille de Cannes.
La journée de Cannes soumit à Annibal Quartier les plus puissans peuples de l'Italie, attira ™J" à Ca" dans son parti ceux de la grande Grèce , avec la ville de Tarente, et détacha des Romains leurs plus anciens alliés , entre lesquels Ca- • poue tenait le premier rang. Annibal choisit cette ville pour y passer son quartier d'hiver. Ce fut là , s'il en faut croire Tite-Live , que Liv 25 cette armée, qui avait essuyé les plus grands n- *8. travaux , bravé les périls les plus affreux sans y succomber , fut vaincue par l'abondance et les délices dans lesquelles elle se plongea. Le même auteur regarde ce séjour de Capoue dans la vie d'Annibal, comme une grande tache, et il prétend que ce général fit en cela une faute incomparablement plus grande , que le délai qu'il fit après la bataille de Cannes , d'aller à Rome,
Cependant la bravoure avec laquelle cette
ïom. L 9
l46 HISTOIRE
armée battit depuis ce temps-là des consuls et des préteurs , prit des villes à la vue des Romains , maintint ses conquêtes , et resta encore quatorze ans en Italie sans en pouvoir être chassée ; tout cela porte assez a croire que cet auteur exagère les pernicieux effets des délices de Capoue. La véritable ou au moins la principale cause de la chute des affaires d'Annibal, fut le défaut de recrues et de secours de la part de sa patrie. Ce fut là ce qui contribua, plus que toute autre chose, à la décadence des affaires d'Ànnibal, et à la ruine de celles de Carthage.
Affaires Les deux Scipions faisaient de grands prodlEsi Waf 8r^s en Espagne , lorsque le sénat de Carthagne. ge ordonna à Asdrubal, seul capable de leur
». aé! 3o-32. résister, de passer en Italie au secours de son 4041. frère. On envoya à sa place Imilcon avec une armée. Asdrubal partit avec la sienne ; mais les deux Scipions se mirent en devoir * de lui fermer la sortie de la province Ils le poursuivirent dans sa marche , et l'obligèrent à combattre : Asdrubal fut vaincu , et , loin de passer en Italie, il ne fut pas même en tat de demeurer en Espagne.
En Sardaigne , les Carthaginois perdirent douze mille hommes dans une bataille contre les Romains , qui y firent prisonniers Asdrubal , surnommé Catvus, Hannon etMagon, personnages distingués.
siège de Depuis le séjour d'Annibal à Capoue, les Capoue. affaires des Carthaginois en Italie ne se sou-
Liv. I. 23. *-*
n. 41. 46. /. tinrent plus avec le même éclat. Le siège de
ll'.n.'^ii1' Papoue , par les Romains, fut une des choses
à laquelle le général carthaginois fut le plus
sensible. A la première nouvelle qu'il en eut , il vola au secours de cette ville, attaqua les Romains, leur donna plusieurs combats pour lever le siège. Enfin , voyant que toutes ses tentatives étaient inutiles, il marcha brusquement vers Rome. Les Romains furent étonnés, mais non déconcertés. On se contenta , sur l'avis de Fabius , de faire venir , avec une partie de l'armée , l'un des deux commandans qui étaient au siège de Capoue. Annibal , après avoir fait quelques ravages , rangea son armée en bataille devant la ville , et les généraux romains en firent autant. Chacun se disposait à bien faire son devoir dans un combat dont Rome devait être le prix, lorsqu'une tempête violente obligea les deux partis de se retirer. Ils ne furent pas plus tôt rentrés, que le temps devint calme et serein. La même chose arriva plusieurs fois de suite (1). Ce qui fit dire à Annibal, que tantôt la fortune , et tantôt la volonté lui manquaient pour se rendre maître de Rome; et il se retira sans avoir rien fait. Cependant Capoue, ainsi abandonnée à elle-même, ne tint pas long-temps. Les principaux des sénateurs , qui avaient eu le plus de part à la révolte , et qui , par cette raison, n'attendaient aucun quartier des Romains , s 'étant donné la mort à eux-mêmes d'une manière tout- à- fait tragique , la ville se rendit à discrétion , et fut traitée comme une ville rebelle et infidèle.
(1) Audila vox Annibalis (Vrtur, potiundae sibi urbis Romtc , modo nientem non dari , modo fortunam TU. A 26. n. 11.
Les deux Scipions , qui , dès le commencement de la guerre étaient en Espagne , y avaient fait de grands progrès, avaient battu et taillé en pièces plusieurs armées des Carthaginois ; mais , cette année-ci , les affaires An. m. 3798. changèrent entièrement de face. Ces deux Av' 20 généraux crurent devoir diviser leur armée, pour attaquer les ennemis séparément : et An. m. 3793. c'est ce qui fut la cause de leur perte. Pu- .c 2II-kijus fut accablé le premier avec toute son armée , et fut tué sur le champ de bataille. Mort d^ Cnéus ne survécut pas long-temps à son frère, p?oensXenSEs- et P^* ^ans *e c°mbat les armes à la main. pagne. Asdrubal, frère d'Annibal, après la défai-
n. 32. 39. te des deux Scipions , se mit en état d'exécud'AsdTubai ter *e Proiet q^1 méditait depuis long-temps, en Italie. de passer en Italie pour joindre ses troupes à celles de son frère , et terminer cette guerre à la gloire de la nation. Le passage des Alpes ne lui coûta presque point de peine , ayant trouvé le chemin frayé par son frère , et tous les peuples disposés à le recevoir. Quelque temps après il dépêcha vers Annibal des courriers; mais ils furent arrêtés , et amenés au camp des Romains.
Le consul Néron apprit par les lettres dont ces courriers étaient chargés , qu'Asdrubal devait se joindre à son frère dans l'Ombrie. Il jugea que , dans une conjoncture si importante , d'où dépendait le salut de l'Etat , il pouvait se mettre au-dessus des règles ordinaires pour le service et le bien de la république. Dans cette vue , il alla joindre Livius son collègue ^ pour attaquer brusquement Asdrubal avec leurs forces réunies , et
ANCIENNE. LIV. II. l4$
empêcher la jonction des deux généraux carthaginois. Dès le matin du lendemain de son arrivée, on tint conseil. Livius était d'avis de donner quelques jours de repos aux troupes. Néron le pria de ne point rendre téméraire par le délai , une entreprise que la promptitude seule pouvait faire réussir. On donna donc le signal pour la bataille. Asdrubal s'étant avancé aux premiers rangs , reconnut à plusieurs marques qu'il était arrivé de nouvelles troupes , et il ne douta pas que ce ne fussent celles de l'autre consul : <pToù il conjectura qu'il fallait que son frère eût reçu quelque échec considérable , et il craignit fort d'être venu trop tard à son secours.
Après ces réflexions il fit sonner la retraite. Son armée se mit en marche avec assez de désordre. La nuit survint, et ses guides l'ayant abandonné , il ne sut quelle route tenir. Il suivait au hasard le bord du fleuve Métaure , et il se mettait en devoir de le passer , lorsqu'il fut joint par l'armée ennemie. Il jugea, dans cette extrémité , qu'il lui était impossible d'éviter le combat , et il fit tout ce qu'on pouvait attendre de la présence d'esprit et du courage d'un grand capitaine. Il prit tout d'un coup un poste avantageux. L'action dura long - temps ; et les Romains ne furent pas tant redevables de cette victoire à leur valeur qu'à leur grand nombre et à la fatigue des ennemis , qui avaient marché toute la nuit et la moitié du jour sans prendre ni repos , ni nourriture. Enfin , As- sa mort» drubal voyant que la victoire se déclarait pour les Romains , et ne pouvant survivre à
ibo HISTOIRE
tant de milliers d'hommes , qui avaient quitté leur patrie pour le suivre , se jeta au milieu d'une cohorte romaine , où il périt en digne fils d'Amilcar, et en digne frère d'Annibal.
Ce combat fut pour les Carthaginois le plus sanglant de toute cette guerre , soit par la mort de leur chef, soit par le carnage qui fut fait de leurs troupes , et put servir de représailles à la journée de Cannes. Il fut tué de leur côté (1) cinquante-cinq mille hommes, et il y en eut six mille de pris. Les Romains perdirent huit mille hommes. Ils étaient si las de tuer , que quelqu'un étant venu avertir Livius qu'il était aisé de tailler en pièces un gros d'ennemis qui s'enfuyait : « Il est bon, dit-il, qu'il en reste quelques- » uns pour porter aux Carthaginois la nou- » velle de leur défaite. »
Néron se mit en marche dès la nuit même du combat pour rejoindre son camp. Dès qu'il y fut arrivé, il lit jeter dans celui des Carthaginois la tête d'Asdrubal. Annibal fut extrêmement touché de la mort de son frère. Il reconnut à ce cruel coup la fortune de Carthage. « C'en est fait, dit-il , je ne lui » enverrai plus de superbes courriers. En » perdant Asdrubal , je perds toute mon es- » pérance et tout mon bonheur (2).
(1) La perte, selon Polybe, fut beaucoup moindre , et ne monta qu'à dix mille hommes.
(a) Cartliagiui jam non ego nuncios Mittam superbos : occidit , occidit Spes omnis, et fortuna nostri lominis , Asdrubale interempto. Horat. L 4. od. 4.
ANCIENNE. LIV. II. l5l
Le sort des armes ne fut pas plus heureux conquête»
pour les Carthaginois en Espagne. La sage ^ EsSalpnen
vivacité du jeune Scipion , qu'on y avait en- Pofyb.i. n.
voyé pour remplacer son père et son oncle , p. 677'. C87.
y avait entièrement rétabli les affaires des'* **'*' 689'
Romains , comme la courageuse lenteur de
Fabius l'avait fait auparavant en Italie. Il Liv- h 28-
ra. 1. 4. i(>.
Battit en plusieurs rencontres les trois chefs 38. 40. 46.
carthaginois, et soumit entièrement l'Espa- 3g29/ l'0 2^'
ene aux Romains. Après cette glorieuse ex- 2°- *8- & . .. \ ? ., p llest nom-
pédition , il retourna a Rome , ou il fut nom- me consul.
mé consul. On lui donna la Sicile pour dé- Afrique" e"
parlement, d'où il passa , sans différer, en
Afrique, et y établit le théâtre delà guerre.
Les heureux et rapides succès de ce jeune conquérant , obligèrent les Carthaginois à rappeler Annibal d'Italie , pour le lui opposer. Jamais exilé ne témoigna plus de regret en quittant son pays natal , qu'Annibal en sortant d'une terre ennemie. Aussitôt après son arrivée en Afrique il fit demander à Scipion une entrevue, pour l'entretenir de la paix. Les deux généraux se rendirent au lieu marqué. L'entretien ne fut pas fort long : Scipion faisant les conditions de la paix trop dures , Annibal ne put se résoudre à les accepter, et on se sépara dans le dessein de décider du sort de Carthage par une action générale.
On se disposa au combat de part et d'au- n bat Antre. L'action fut très-vive et très-opiniâtre. "^ 38o3 Mais enfin , les Carthaginois furent obligés Av.j.c. 201. de prendre la fuite , et laissèrent vingt mille des leurs sur la place. Annibal se sauva pendant le tumulte et étant entré dans Car-
l52 HISTOIRE
thage , il avoua qu'il était vaincu sans ressource , et que la ville n'avait plus d'autre parti à prendre , que de demander la paix, à quelques conditions que ce fût. C'est le conseil que suivit Garthage.
paix con- Les conditions de paix que Scipion dicta, An.M.3804. furent : que les Carthaginois vivraient liat.j.c.200. jjres en C0IiSerVaril leurs lois, aussi-bien que les villes et les terres qu'ils possédaient en Afrique avant cette guerre ; qu'ils rendraient les prisonniers transfuges; qu'ils livreraient tous leurs vaisseaux , à l'exception de dix à trois rangs de rames ; que toute guerre hors de l'Afrique leur serait interdite ; qu'ils payeraient aux Romains dix mille talens euboïques (1) ; qu'ils restitueraient à Massinissa tout ce qu'ils avaient pris sur lui , ou sur ses ancêtres ; qu'ils livreraient tous les éléphans qu'ils avaient alors , et qu'ils n'en dresseraient plus dorénavant pour la guerre ; qu'ils fourniraient des vivres, et payeraient la solde aux troupes auxiliaires des Romains, jusqu'à ce que leurs députés fussent de retour de Rome : enfin , qu'ils donneraient en otage cent personnes au choix de Scipion.
Quand les députés furent de retour à Carthage, ils exposèrent au sénat les conditions que Scipion leur avait dictées. Gisgon , qui les trouvait insupportables, se leva , et fit un discours pour détourner ses citoyens d'une paix si honteuse. Annibal , indigné qu'on écoutât tranquillement un tel harangueur prit Gisgon par le bras , et le jeta en bas de
(ï) Un peu plus de vingt «huit millions (rente -trois mille livres
ANCIENNE. L1V. II. l53
son siège. Une démarche si violente , et bien éloignée du goût d'une ville libre comme était Cartilage, excita un murmure universel. Annibai en fut troublé, et sur-le-champ s'excusa , et s'étendit sur la nécessité de faire la paix. Tout le monde revint à son avis , et la paix fut acceptée.
Les Carthaginois, après le retour des ambassadeurs qu'ils avaient envoyés à Rome , firent la paix avec Scipion , aux conditions qu'il leur avait imposées. Ils lui remirent plus de cinq cents vaisseaux qu'il fit brûler à la vue de Carthage. Il fit trancher la tête aux alliés du nom latin , et pendre les citoyens romains qui lui furent rendus comme transfuges.
Quand on procéda au premier paiement de la taxe imposée par le traité, la difficulté de ramasser cette somme causa une grande tristesse dans le sénat , et plusieurs ne pouvant retenir leurs larmes, on dit qu'Ànnibal alors se mit à rire , leur disant que ce ris n'était pas plus hors de saison que les larmes qu'il voyait répandre. Il leur reprocha qu'ils auraient dû pleurer lorsqu'on leur avait ôté leurs armes, brûlé leurs vaisseaux, interdit toute guerre contre les étrangers , et non pas lorsqu'il fallait contribuer à la taxe publique.
Scipion s'embarqua pour repasser en Italie. Il arriva à Rome à travers une multitude infinie de peuples , que la curiosité attirait sur son passage. On lui décerna le triomphe le plus magnifique qu'on eût encore vu , et on lui donna le nom à' Africain, honneur inouï jusque là , personne avant lui n'ayant
l54 HISTOIBE
pris le nom d'une nation vaincue. Ainsi fut
terminée la seconde guerre punique , après
avoir duré dix-sept ans.
intervalle Pendant plus de cinquante ans que dura
deuxième* et l'intervalle entre la seconde et la troisième
la troisième guerre punique , il ne se passa rien de fort
guerre puni- . ■» r * i -> ^ i ^
que. considérable par rapport a Carthage. On peut
réduire les événemens à deux chefs, dont l'un concerne Annibal ? l'autre quelques différens particuliers entre les Carthaginois et Massinissa , roi des Numides.
article v.
Suite de l'histoire d9 Annibal.
Depuis la conclusion de la paix 5 Annibal in Awiib csi'Sïti- fort considéré à Carthage, du moins dans les commencemeiis. Il fut chargé du commandement des troupes dans quelques guerres que les Carthaginois eurent à soutenir en Afrique. Mais les Romains, à qui le seul nom d' Annibal faisait ombrage, en portèrent leurs plaintes à Carthage. Annibal fut rappelé. A son retour on le nomma préteur , qui était la première charge de l'Etat. Il en remplit avec gloire toutes les fonctions. L'amour qu'il avait pour l'ordre , ne put lui permettre de voir sans douleur le désordre qui régnait également dans l'administration de la justice et Annibal ré- des finances. Il eut le courage d'entreprenforme la jus- cjre ia réfonlie de ce double abus, et il en vint
tien et les n-
nances. à bout. Autant que cette conduite généreuse et désintéressée lui gagna l'amitié du peuple et de tous les gens de bien, autant lui atlirat-elle la haine des puissans et des nobles. Les fermiers généraux surtout, dont il avait
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dévoilé au peuple les vols et les rapines, accoutumés jusque là à s'engraisser des deniers publics , jetèrent alors les hauts cris, comme si c'eût été leur ravir leur bien , et non arracher de leurs mains avares celui qu'ils avaient volé à l'Etat.
Cette double réforme fit beaucoup crier contre Ànnibal. Ses ennemis ne cessaient d'écrire à Rome qu'il avait de secrètes intelligences avec Antiochus, roi de Syrie , et qu'il éclaterait tôt ou tard. On écoutait à Home ces discours, et le nom d'Annibal était terrible aux Romains, Le sénat envoya trois commissaires à Carthage, pour y porter leurs plaintes, et demander qu'on leur livrât Annibal. Celui-ci sentit bien le motif de la commission , et que c'était à lui seul qu'on en voulait. Il se sauva sur un vaisseau qu'il avait Retraîle fait préparer secrètement, déplorant le sort d'^nibalde sa patrie encore plus que le sien. Il abor- n. 45. da d'abord à Tyr , où il fut reçu comme dans une autre patrie. Après quelques jours de re- „ Ç se,reîirt
1 „. ' . d abord cher
pos , il partit de cette ville , et se retira au- Antiochus. près du roi Antiochus. Ce prince le reçut, avec tous les honneurs dus à un homme de sa réputation, dans la ville d'Ephèse.
L'arrivée d'un capitaine de ce mérite lui fit grand plaisir , et ne contribua pas peu à le déterminer à la guerre contre les Romains. Le premier conseil qu'Annibal donna au roi, et qu'il ne cessa de lui donner dans la suite, fut de porter la guerre dans l'Italie, qui ne pouvait être vaincue que dans l'Italie même. Ce fut à Ephèse qu'un certain philosophe , qui passait pour le plus beau discoureur de
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l'Asie 9 eut l'impudence de parler fort longtemps , en présence d'Annibal , sur les devoirs d'un général d'armée et sur les règles de l'art militaire. Tout l'auditoire fut charmé de son éloquence. Comme on demandait au Carthaginois ce qu'il en pensait : « J'ai bien vu des vieillards, dit-il, quiman- » quaient de sens et de jugement , mais je » n'en ai point vu de moins sensé et de moins » judicieux que celui-ci. »
Le séjour d'Annibal auprès d'Antiochus était un grand sujet d'inquiétude pour les Romains. Ils envoyèrent des commissaires sur les lieux , qui étaient chargés surtout de travailler à diminuer le crédit d'Annibal auprès du roi , en le lui rendant suspect ; et , en effet , ils y réussirent. Aux sollicitations des Romains se réunirent les flatteurs de la cour d'Antiochus, qui, le prenant par son faible , lui inspirèrent des sentimens de jalousie contre ce grand capitaine. Depuis ce temps-là , il ne fit plus aucun cas , ni aucun usage d'Annibal. Le succès vengea bien ce- Com. Nep. lui-ci. Antiochus fut obligé de faire une paix mtfiob °' h°nteuse avec les Romains , dont une des
Just. i. 32. conditions fut , qu'il leur livrerait Annibal. «.4.
Celui-ci ne lui en laissa pas le temps , et se
retira d'abord dans l'île de Crète, pour y délibérer sur le parti qu'il aurait à prendre. Ses trésors pensèrent l'y faire périr. Mais une ruse , en quoi il était fécond , le sauva lui et ses richesses. Il remplit plusieurs vases de plomb fondu , couvrant seulement la surface d'or et d'argent, et il les mit dans le temple de Diane , en présence des Cretois , à la
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bonne foi desquels , disait-il , il confiait son argent. On fit bonne garde autour du teni- Ensuite
i . î "• , •> i»i . r \ m • chez Prusias.
pie, et on laissa une entière liberté a Annibal. Il partit de Crète , et alla chercher un asile chez Prusias, roi de Bithynie.
Ce prince , qui était en guerre contre Eumène , roi de Pergame , connaissant le mérite d'Annibal, lui donna le commandement de ses troupes. Ce grand capitaine fit remporter au roi plusieurs victoires , tant sur terre que sur mer. Des services si importans semblaient assurer pour toujours, à Annibal, un asile chez ce roi ; mais les Romains ne l'y laissèrent pas en repos , et députèrent QuintiusFlaminius vers Prusias. pour se plain- Liv.i 3©. dre de ce qu'il lui donnait une retraite. Il ne" 5l* fut pas difficile à Annibal de deviner le sujet de cette ambassade , et il n'attendit pas qu'on le livrât à ses ennemis : d'abord il essaya de se sauver par la fuite; mais il s'aperçut que les sept issues cachées, qu'il avait fait faire à son palais , étaient occupées par les soldats de Prusias , . qui voulait faire sa cour aux Romains en trahissant son hôte; il se fit donc apporter le poison qu'il gardait depuis long-temps, pour s'en servir dans l'occasion, et le tenant entre ses mains : « Dé- » livrons , dit-il , le peuple romain , d'une » inquiétude qui le tourmente depuis long- » temps, puisqu'il n'a pas la patience d'atten- » dre la mort d'un vieillard.» Après avoir re- Mort d,An proche aux Romains combien ils avaient dé- nibai.
i j. ± i. x n • i-M. 1 An. M 38 22.
génère, et a Prusias , son ingratitude et sonAv.j.c il*, sacrilège, il avala le poison , et mourut âgé de soixante et dix ans.
l58 HISTOIRE
Cette année est célèbre par la mort de trois grands hommes: Annibal, Philopémen et Scipion, qui eurent cela de commun qu'ils terminèrent tous trois leur vie hors de leur patrie , par un genre de mort qui répondait peu à la gloire de leurs actions. Les deux premiers périrent par le poison. Scipion se condamna à un exil volontaire, pour éviter une accusation injuste qu'on lui intentait à Rome, et il y mourut dans une sorte d'obscurité. Eioffed'An- Ce serait ici le lieu de représenter , dans aibai. toute leur étendue , les excellentes qualités
d'Annibal , qui a fait tant d'honneur àCarthage ; mais les bornes que nous nous sommes prescrites , ne nous permettent que de les indiquer.
ses vertus Dans l'espace de dix-sept ans que dura la guerrières. guerre , on ne lui reproche que deux fautes: la première 9 de n'avoir pas , aussitôt après la bataille de Cannes, mené ses troupes victorieuses vers Home pour en former le siège; la seconde, d'avoir laissé amollir leur courage dans les quartiers d'hiver qu'il leur fit prendre à Capoue ; fautes qui montrent seulement que les grands hommes ne le sont Quktïi. Pas en tout » summi enim sunt , homines tamen , et qui peut-être peuvent s'excuser en partie.
Mais, pour ce peu de fautes, que d'éminentes qualités dans Annibalî quelle étendue de vues et de desseins, même dès sa plus tendre jeunesse! quelle grandeur d'ame ! quelle intrépidité ! quelle présence d'esprit dans le feu même de l'action , pour savoir profiter de tout! Quelle dextérité à manier les esprits
ANCIENNE. LIV. II. l5ç
en sorte que parmi tant de nations différentes ? qui manquaient souvent de vivres et d'argent , il n'y eut jamais aucune sédition dans son camp, ni contre lui ni contre aucun de ses généraux ! Quelle équité , quelle modération ne dut-il pas faire paraître à l'égard de ses nouveaux alliés, pour venir à bout de les tenir inviolablement attachés à son service, quoiqu'il fût obligé de leur faire porter presque tout le poids de la guerre par les séjours de son armée et par les contributions qu'il en tirait! Enfin, quelle fécondité de ressources pour soutenir si long-temps la guerre dans un pays éloigné , malgré une puissante faction domestique qui lui refusait tout e. le traversait en tout ! On peut dire que , dans le cours d'une si longue guerre, Annibal parut seul le soutien de l'Etat et l'ame de l'empire des Carthaginois, qui ne purent jamais croire qu'ils étaient vaincus, jusqu'à ce qu'Ànnibal leur eût avoué lui-même qu'il l'était.
Ce ne serait pas bien connaître Ànnibal que de ne le considérer qu'à la tête des armées. Ce que l'histoire nous apprend des in telligences secrètes qu'il entretenait avec Philippe, roi de Macédoine; des sages conseils qu'il donna à Anliochus , roi de Syrie; de la double réforme qu'il mit à Cartilage dans l'administration des finances et dans celle de la justice, montre qu'il était grand homme d'Etat en toutes manières. Son génie supérieur et universel lui faisait 'embrasser toutes les parties du gouvernement , et ses talens naturels le rendaient capable d'en remplir
l6o HISTOIRE
avec gloire toutes les fonctions. Il était aussi grand politique que grand guerrier , aussi propre aux emplois civils qu'aux militaires en un mot , il réunissait les différens mérites de toutes les professions , de l'épée , de la robe et des finances.
Il n'était pas même sans érudition (i); et tout occupé qu'il était des travaux militaires, et d'une infinité de guerres qu'il eut à soutenir , il trouva des momens pour cultiver les lettres. Plusieurs reparties spirituelles de ce grand homme, que l'histoire nous a conservées , marquent qu'il avait un fonds d'esprit excellent , et il le perfectionna par la meilleure éducation qu'on pouvait recevoir dans ce temps, et dans une république telle que celle de Carthage. J\ parlait passablement le grec , et avait même écrit quelques livres en cette langue. Il avait eu pour maître un Lacédémonien , nommé Sosile , qui l'accompagna toujours dans ses expéditions guerrières, aussi-bien que Philénius , autre Lacédémonien : ils travaillaient tous deux à l'histoire de ce grand capitaine.
Pour ce qui regarde la religion et les mœurs , il n'était point tout-à-fait tel que Tite-Live nous le représente , d'une cruauté inhumaine, d'une perfidie plus que Carthaginoise , sans respect pour la vérité , pour la probité , pour la sainteté du serment , sans crainte des Dieux, sans religion. Nous l'avons vu en plusieurs occasions marquer un grand respect pour les Dieux ; et Justin , qui écriai) Atque hic tanlus vir , tantisque bellis districtus « non nihil temporis tribuit litteris. Corn. JSepos.
ANCIENNE. LIV. II. l6l
vait d'après un auteur bien digne de foi, re- ub. 3*. marque qu'il fit toujours paraître beaucoup 4* T ul de sagesse et de modération parmi le grand Pompée, nombre de femmes qu'il fit prisonnières pendant le cours d'une si longue guerre, en sorte qu'on n'aurait pas cru qu'il fût né en Afrique, oii l'incontinence était le vice du pays et de la nation.
Son désintéressement au milieu de tant d'occasions de s'enrichir par les dépouilles des villes qu'il prenait et des peuples qvi'il domptait , nous marque qu'il savait le véritable usage qu'un général doit faire des richesses , qui est de gagner les soldats et de s'attacher les alliés , en faisant à propos des largesses , et n'épargnant point les récompenses; qualité bien importante pour un commandant 5 et qui n'est pas commune. Annibal ne se servait de l'argent que pour acheter le succès, bien persuadé qu'un homme qui est à la tête des affaires , trouve tout le reste dans la gloire de réussir. Il mena toujours une vie dure et sobre , même en temps de paix, et au milieu de Carlhage lorsqu'il y occupait la première dignité , où l'histoire remarque qu'il ne mangeait jamais couché sur son lit , comme c'était la coutume , et qu'il ne buvait que fort peu de vin.
Je ne prétends cependant pas justifier pleinement Annibal de tous les reproches qu'on lui fait. Avec toutes ces grandes qualités que nous avons remarquées , on ne peut dissimuler qu'il lui restait quelque chose du caractère et des vices de sa nation , et qu'il y a dans sa vie des actions et des circonstan-
ces qu'il serait difficile d'excuser ; mais cela montre , comme nous l'avons déjà dit , que quelque grand que fût Annibal, il ne l'était pas en tout , et qu'il se ressentait , comme tous les autres grands hommes 9 de la condition humaine.
Au reste, les personnes destinées aux armes, ne sauraient trop étudier ce grand homme , que les connaisseurs regardent comme le capitaine le plus accompli, presque en tout genre, qui ait jamais été En s 'instruisant avec Annibal, du métier de la guerre, je les prie de remarquer qu'il ne regardait ni comme un privilège de la guerre , ni comme un devoir de l'état des officiers, défaire bonne chère et de vivre dans les délices et dans la débauche. Différends Entre les conditions de la paix accordée tha-iloi^et aux Carthaginois , il y en avait une qui por- Massinissa ,tait qu'ils rendraient à Massinissa toutes les die. e U ll" terres et les villes qui lui avaient appartenu avant la guerre; et Scipion , pour récompenser son zèle à l'égard du peuple romain , avait ajouté à son domaine celui de Syphax. Ce présent fut dans la suite une source de disputes et de divisions entre les Carthaginois et les Numides.
Ces deux princes, Syphax et Massinissa , régnaient tous deux en Numidie , mais sur différens peuples. Au commencement de la seconde guerre punique, Syphax s'était rangé du côté des Romains. Gala, père de Massinissa. avait embrassé le parti des Carthaginois , et envoya contre Syphax une armée nombreuse , sous la conduite de son fils, âgé alors de dix-sept ans Syphax , vaincu dans
ANCIENNE. LIV. ÏT. l63
une bataille où l'on dit qu'il y eut trente mille hommes de tués, se sauva en Mauritanie; mais, dans la suite, les choses changèrent bien de face.
Massinissa ayant perdu son père, se trouva plusieurs fois réduit à la dernière extrémité : chassé de son royaume par un usurpateur, poursuivi vivement par Syphax, près à chaque moment de tomber entre les mains de ses ennemis; sans troupes, sans argent, sans ressource. Il était alors allié des Romains et ami de Scipion, avec qui il avait eu une entrevue en Espagne. Syphax, au contraire , ayant épousé la fameuse Sophonisbe , fille d'Asdrubal, avait passé dans le parti des Carthaginois.
Le sort des deux princes changea encore une fois , mais sans retour. Syphax perd une grande bataille , et tombe vivant entre les mains de l'ennemi. Massinissa vainqueur , attaque Cirtha , capitale de son royaume, et s'en rend maître ; mais il y trouve un ennemi plus redoutable que dans le combat, Sophonisbe, aux attraits et aux caresses de laquelle il ne peut résister. Pour la mettre en sûreté, il l'épouse; mais il est bientôt obligé, pour présent nuptial , de lui envoyer du poison , n'imaginant point d'autre moyen de lui tenir sa parole, et de la soustraire au pouvoir des Romains.
C'était une faute considérable en elle-même, et qui d'ailleurs ne pouvait pas manquer de déplaire extrêmement aux Romains, fort jaloux de leur autorité. Ce jeune prince la répara fort avantageusement par les services
l64 HISTOIRE
Liv. i. 30. signalés qu'il rendit à Scipion. Il fut mis en
4** possession du royaume de Syphax, et les Car-
thaginois , comme nous l'avons vu , furent obligés de lui restituer tout ce qui lui appartenait : ce qui donna lieu aux contestations dont nous allons parler.
Liv. 1 34. Un territoire situé vers le bord de la mer , près de la Petite-Syrte , en fut le sujet. Ce pays était si fertile et si riche, que la seule ville de Leptis, qui y était située, payait chaque jour aux Carthaginois , pour tribut , un talent ou mille écus. Massinissa s'était emparé d'une partie de ce territoire. De part et d'autre on envoya des députés à Rome 5 qui plaidèrent leur cause dans le sénat. Les commissaires, qui se transportèrent par son ordre sur les lieux , revinrent sans avoir rien décidé. Carthage envoya de nouveaux députés à Rome, mais on les amusa par de belles paroles sans effets. Le but des Romains était de traîner cette affaire en longueur , pour laisser à Massinissa le temps de s'affermir dans
App. de son usurpation. Caton, qui avait été du nom- 37T pun' p' bre des commissaires , déclara hautement , à son retour, que Rome ne serait jamais en sûreté tant que Carthage subsisterait ; et , depuis ce temps-là , sur quelque affaire qu'on délibérât dans le sénat, il ajoutait toujours à son avis : Et je conclus de plus, qu'il faut détruire Carthage.
Cependant , la division se mit dans Carthage. La faction populaire l'emporta sur celle des sénateurs , et fit exiler quarante citoyens , faisant prêter serment au peuple que jamais il ne souffrirait qu'on parlât de rappeler les
bell
ANCIENNE. LIV. II. l65
exilés. Ceux-ci se retirèrent chez Massinissa, qui envoya à Garthage deux de ses fils, Galussa et Micipsa , pour solliciter leur rétablissement. On leur ferma les portes de la ville, et on les poursuivit. Nouveau sujet de guerre. On leva une armée de part et d'autre , la bataille se donna, les Carthaginois plièrent ; et réduits à la dernière extrémité, ils se rendirent, avec promesse de livrera Massinissa les transfuges, de lui payer cinq mille talens d'argent dans l'espace de cinquante années , et de rétablir les exilés, malgré le serment qu'ils avaient feit du contraire. Ils furent tous passés sous le joug, et renvoyés chacun avec un habit seulement. De cinquante-huit mille hommes , il n'en retourna que fort peu à Cartilage.
Article vi.
Troisième guerre punique.
La troisième guerre punique, moins con- An. m. 3855.
1A Ui i j -j 1 Carth. 697.
siderable que les deux premières par le nom- Rome. 599. breetla grandeur des combats, et par sa du- AvJpf' I\9l\ rée, qui ne fut que de quatre ans , le fut beau- 4*» coup plus par le succès et l'événement, puisqu'elle se termina par la destruction et la ruine de Carthage. Cette ville sentit bien depuis sa dernière défaite, ce qu'elle avait à craindre des Romains , en qui elle avait tou-
ours remarqué beaucoup de mauvaise volonté , toutes les fois qu'elle s'était adressée à eux dans ses démêlés avec Massinissa, roi de Numidie. Pour en prévenir l'effet , les Carthaginois députèrent à Rome pour savoir ce
qu'on pensait d'eux, et ce qu'on souhaitait
l66 HISTOIRE
qu'ils fissent. On leur répondit froidement que c'était au sénat et au peuple de Cartilage à voir quelle satisfaction ils devaient aux Romains pour avoir fait la guerre au roi de Numidie , leur allié. Ils ne tirèrent d'autre réponse ni d'autre éclaircissement par une seconde députation ; ce qui les jeta dans une grande inquiétude.
Plut, in vit. Cependant , à Rome , on délibérait dans p. D2. ^ s£naf; sur \e parti qu^ devait prendre la république ; enfin , il fut résolu qu'on déclare rait la guerre aux Carthaginois ; et les raisons ou les prétextes qu'on apporta , furent que 5 contre la teneur du traité , ils avaient conservé des vaisseaux , et conduit une armée hors de leurs terres contre un prince allié de jpP. beii Rome. L'arrivée des députés d'Utique , qui pm.p. 2. venajent ge mettrej eux, leurs biens , leurs terres et leur ville entre les mains des Romains , contribua sans doute beaucoup à faire prendre cette résolution. U tique était, une ville fort riche et fort opulente , qui avait un port également spacieux et commode, qui n'était éloignée de Carthage que de soixante stades , et qui pouvait servir de place d'armes pour l'attaquer. On n'hésita plus pour lors , et la guerre fut déclarée dans les formes.
Les Carthaginois n'eurent pas à délibérer : ils se remirent eux et tout ce qui leur appartenait entre les mains des Romains. Le sénat loua beaucoup cette démarche, et leur accorda la liberté , l'usage de leurs lois et toutes leurs terres , à condition que , dans l'espace de trente jours, ils enverraient en otage,, à Lilybée , trois cents des jeunes gens les plu»
qualifiés de la ville , et qu'ils feraient ce que leur ordonneraient les consuls. Ce dernier mot les jeta dans une étrange inquiétude. Ils n'attendirent pas l'expiration du terme pour faire partir les jeunes gens qu'on leur demandait ; ensuite ils allèrent trouver les consuls à U tique , qui leur ordonnèrent ïe leur livrer, sans fraude et sans délai , généralement toutes leurs armes : cet ordre fut exécuté sur-lechamp.
On vit arriver dans le camp des Romains Jpp*p- 4& une longue file de chariots chargés de tous les préparatifs de guerre qui étaient dans Carthage. Le consul Censorinus (car, ce fut toujours lui qui porta la parole ) se leva un moment è l'arrivée des députés de Carthage, qui suivaient les chariots , leur témoigna d'abord quelque bonté ; puis, reprenant tout- àcoup un air grave et sévère : « Je ne puis pas, » leur dit-il , ne point louer votre prompti- » tu de à exécuter les ordres du sénat ; il m'or- » donne de vous déclarer que sa dernière vo- » lonté est que vous sortiez de Carthage , » qu'il a résolu de détruire, et que vous trans- » portiez votre demeure dans quel endroit » où il vous plaira de votre domaine , pour- » vu que ce soit à quatre - vingts stades de » la mer. »
Quand le consul eut prononcé cet arrêt ibid. p. 46 foudroyant , ce ne fut qu'un cri lamentable 53* parmi les Carthaginois. Les députés ne purent obtenir qu'on sursît l'exécution de l'ordre jusqu'à ce qu'ils se fussent présentés au sénat, pour tacher d'en obtenir la révocation. Il fallut partir et porter la réponse à Cartha-
l68 HISTOIRE
ge. Quand ils furent arrivés dans le sénat, et qu'ils eurent exposé l'ordre cruel qu'ils avaient reçu, un cri général apprit au peuple quel était son sort ; et dès ce moment , ce ne fut plus, dans toute la ville , que hurlemens , que désespoir, que rage et que fureur,,
épp.p. 55. H fut pourtant résolu , d'un commun ac- 0, 83 <. cord , de ne point abandonner la ville. Le delai que firent les consuls de marcher contre Carthage , ne s'imaginant pas qu'ils eussent rien à craindre d'une ville désarmée , fut trèsavantageux aux Carthaginois; ils en profitèrent pour mettre leur ville en état de défense. On fabriqua des armes avec une promptitude incroyable; et parce qu'on manquait de matières propres à faire des cordes, les femmes coupèrent leurs cheveux et en fournirent abondamment.
s.ege ae Cependant, les consuls s'avancèrent vers
Api>.°p. 55. la ville pour en former le siège. Ils ne s'étaient attendus à rien moins qu'à y trouver une vigoureuse résistance ; et la hardiesse incroyable des assiégés les jeta dans un grand étonnement. Scipion , surnommé depuis VAfricain, servait alors en qualité de tribun , et se distinguait parmi tous les officiers , autant par sa prudence que par sa bravoure. Son rare mérite lui attira d'abord l'envie ; mais , comme il se conduisait en tout avec beaucoup de modestie et de retenue, elle se changea bientôt en admiration.
Dans le même temps , Massinissa se voyant près de mourir, pria Scipion de vouloir bien lui rendre une visite , afin qu'il pût lui mettre en main un plein pouvoir de disposer ?
ANCIENNE. LïV. Iï. i6q
comme il le jugerait à propos , de son royaume et de ses biens-, en faveur des enfans qu'il laissait : Scipion le trouva mort en arrivant. Je parlerai ailleurs de la famille et de la postérité de Massinissa.
L'estime que Phaméas avait conçue pour Scipion , l'engagea à quitter le parti des Carthaginois pour embrasser celui des Romains. Il vint se rendre à lui avec plus de deux mille cavaliers ; et il fut dans la suite d'un grand secours aux assiégeans.
Le nouveau consul Calpurnius Pison, et Mancinus, son lieutenant, arrivèrent en Afrique. Il ne fut pas plus heureux que son prédécesseur : il eut même du dessous en plusieurs occasions. Les assiégés avaient repris courage ; leurs troupes augmentaient considérablement, et ils faisaient tous les jours de nouveaux alliés. Ces nouvelles causèrent de l'inquiétude à Rome. On commença à craindre le succès d'une guerre qui devenait de jour en jour plus douteuse et plus importante qu'on ne se l'était d'abord imaginé. Le jeune Scipion était venu à Rome pour demander l'édilité. Dès qu'il parut dans l'assemblée , son nom , son visage ? sa réputation, la croyance même que les Dieux le destinaient pour terminer la guerre punique 5 comme le grand Scipion , son grand - père adoptif , avait terminé la seconde ; tout cela frappa extrêmement le peuple , et le détermina à lui donner le consulat au lieu de l'édilité qu'il demandait , laissant dormir les lois pour cette année ; et il voulut qu'il eût 1 Afrique pour département , sans tirer les pro- Tqm. I. 10
vinces au sort, comme c'était la coutume et comme Drusus 9 son collègue, demandait qu'on le fît.
4Pp,p.69. Dès que Scipion eut achevé ses recrues, il passa en Afrique. Ce fut fort à propos pour les troupes romaines , que les Carthaginois tenaient enfermées , et qui allaient être taillées en pièces le matin même, si le nouveau consul n'eût volé à leur secours. Le premier soin de Scipion , à son arrivée au camp , fut de rétablir, parmi les troupes, la discipline qu'il trouva entièrement ruinée. Il chassa du camp toutes les bouches inutiles, régla la qualité des viandes , et n'en voulut point d'autres que de simples et de militaires , écartant avec soin tout ce qui sentait le luxe et les délices. Quand il eut bien établi cette réforme , il songea sérieusement à pousser le siège de Carthage ; il prit d'abord cette partie de la ville appelée Mégare, qui le rendit maître absolu de l'isthme. Par là , il commença de couper les vivres aux assiégés , à qui on n'en pouvait plus porter que par terre , ce qui souffrait de très-grandes difficultés. La famine se fit bientôt sentir dans Carthage.
jpp.p. 56. Avant que de passer outre, je dois donner 5s'trab. i. i7. î°i quelque idée de la situation et de la granit 833. deur de Carthage. Elle contenait, au coni-
Description ,
de carthage. niencement de la guerre contre les Komams, sept cent mille habitans. Elle était située dans le fond d'un golfe , environnée de la mer, en forme d'une presqu'île dont le col, c'est-àdire , l'isthme , qui la joignait au continent , était large d'une lieue et un quart ; la presqu'île avait de circuit dix-huit lieues. Du cô
•é de l'occident, il en sortait une longue pointe de terre , large à peu près de douze toises , qui , s'avançant dans la mer , la séparait d'avec un marais , et était fermée de tous côtés de rochers et d'une simple muraille. Du côté du midi et du continent , où était la citadelle , appelée Byrsa , la ville était close d'une triple muraille haute de trente coudées, sans les parapets et les tours qui la flanquaient tout alentour par égales distances , éloignées l'une de l'autre de quatre-vingts toises : chaque tour avait quatre étages , les murailles n'en avaient que deux ; elles étaient voûtées , et dans le bas il y avait des étables pour mettre trois cents éléphans , avec les choses nécessaires pour leur subsistance, et des écuries au-dessus pour quatre mille chevaux , et les greniers pour leur nourriture. Il s'y trouvait aussi de quoi loger vingt mille fantassins et quatre mille cavaliers. Tout cet appareil de guerre était enfermé dans les seules murailles. Il n'y avait qu'un endroit de la ville dont les murs fussent faibles et bas ; c'était un angle négligé qui commençait à la pointe de terre, et continuait jusqu'aux poris qui étaient de côté du couchant. Il y en avait deux qui se communiquaient l'un à l'autre , mais qui n'avaient qu'une seule entrée , large de soixante et dix pieds , et fermée avec des chaînes. Le premier était pour les marchands, où l'on trouvait plusieurs demeures pour les matelots. L autre était pour les navires de guerre , au milieu duquel on voyait une île nommée Cothon, bordée, aussi-bien que le port, de grands quais , ou il y avait des loges séparées pour
mettre à couvert deux cent vingts navires , et des magasins au-dessus, où l'on gardait tout ce qui est nécessaire à l'armement et à l'équipement des vaisseaux. L'entrée de chacune de ces loges destinées à retirer les vaisseaux , était ornée de deux colonnes de marbre d'ordre Ionique ; de sorte que tant le port que l'île représentaient, des deux côtés, deux magnifiques galeries. Dans cette île était le palais de l'amiral ; et comme elle était vis-àvis de l'entrée du port, il pouvait de là découvrir tout ce qui se passait dans la mer, sans que de la mer on pût rien voir de ce qui se faisait dans l'intérieur du port. Les marchands de même n'avaient aucune vue sur les vaisseaux de guerre , les deux ports éfanf séparés par une double muraille, et il y avar dans chacun une porte particulière pour entrer dans la ville sans passer par l'autre port, On peut donc distinguer trois parties dans Carthage : le port qui étail double , appelé Boch. in quelquefois Cothon, du nom de la petite île : Fàai P. 5n. ia citadelle, appelée Byrsa ; la ville proprement dite, où demeuraient leshabitans, qui environnait la citadelle, et était nommée Mégara.
Asdrubal, au désespoir de la honteuse déroute de ses troupes , et des progrès de Scipion , pour se venger des Romains , et pour ôter aux habitans toute espérance d'accommodement et de pardon , fit avancer sur le mur tout ce qu'il y avait de prisonniers romains, en sorte qu'ils fussent à portée d'être vus de toute l'armée. Là, il n'y eut point de supplices qu'il ne leur fît souffrir : on leur
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crevait les yeux ; on leur coupait le nez . les oreilles , les doigts ; on leur arrachait toute la peau de dessus le corps 9 avec des peignes de fer ; et , après les avoir ainsi tourmentés , on les précipitait du haut des murs en bas. Un traitement si cruel fit horreur aux propres Carthaginois ; mais il ne les épargnait pas eux-mêmes. Il fit égorger plusieurs des sénateurs qui osèrent s'opposer à sa tyrannie.
Scipion , se voyant maître absolu de l'isthme , y construisit un camp pour ses troupes. Il était de forme carrée , environné de bons retranchemens armés de palissades. Du côté des Carthaginois , il éleva un mur haut de douze pieds , flanqué, d'espace en espace, de tours et de redoutes ; et sur la tour du milieu , il s'en élevait une autre de bois , fort haute , d'où Ton découvrait tout ce qui se passait dans la ville : ce mur occupait toute la largeur de l'isthme.
Pour leur couper encore davantage les vivres, d'autant plus rares, qu'Asdrubal ne distribuait le blé qui lui arrivait qu'aux trente mille hommes de troupes qui servaient sous lui , se mettant peu en peine du reste de la multitude, Scipion entreprit de fermer le port par une levée qui commençait à cette langue de terre qui était assez près du port. L'entreprise parut folle aux assiégés , et ils insultaient aux travailleurs. Ils songèrent cependant à la rendre inutile, quand ils virent que l'ouvrage avançait : femmes et en fans , tout le monde se mit à travailler avec un tel secret, que Scipion n'en put rien apprendre , pas même par les prisonniers de guerre. Tout
étant prêt , les Carthaginois ouvrirent tout d'un coup une nouvelle entrée d'un autre côté du port, et parurent en mer avec une flotte assez nombreuse , qu'ils avaient construite du reste des matériaux qui se trouvèrent dans les magasins. Ils se seraient infailliblement rendus maîtres de la flotte romaine , s'ils avaient été sur-le-champ l'attaquer; mais ils se contentèrent de faire comme une insulte et une bravade aux Romains , et rentrèrent dans le port.
Deux jours après , ils firent avancer leurs vaisseaux pour se battre tout de bon ; mais ils trouvèrent l'ennemi bien disposé. Cette bataille, qui povivait décider du sort des deux partis, fut long-temps disputée , les troupes, de côté et d'autre , faisant des efforts extraordinaires. Dans le combat, les brigantins des Carthaginois, se coulant par dessous le bord des grands vaisseaux des Romains , leur rompaient tantôt la poupe , tantôt le gouvernail., et tantôt les rames ; et s'ils se trouvaient oressés,ils se retiraient avec une promptitude merveilleuse 9 pour revenir d'abord à la charge. Les Carthaginois ayant combattu jusqu'au soleil couchant avec égal avantage, jugèrent à propos de se retirer pour recommencer le lendemain. Une partie de leurs vaisseaux ne pouvant entrer dans le port, dont l'entrée était trop étroite, le combat recommença plus vivement que jamais ; il dura bien avant dans la nuit , près d'une terrasse , sur le bord de laquelle on avait élevé un petit rempart , durant cette guerre , de peur que les ennemis ne s'en saisissent. Les Carthaginois souffrirent
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beaucoup dans ce dernier combat , et ce qui leur resta de vaisseaux se réfugia dans la ville. Le matin étant venu , Scipion s'empara de la terrasse , s'y logea , et y fit faire une muraille de briques , proche des murs de la ville , et de pareille hauteur; il y fit monter quatre mille hommes, qui incommodaient fort les assiégés : ainsi fut terminée cette campagne.
Pendant l'hiver , Scipion s'appliqua à se débarrasser des troupes du dehors , qui incommodaient ses convois et facilitaient ceux qu'on envoyait aux assiégés. Il attaqua Néphéris , place voisine qui leur servait de retraite. Dans une dernière action , il périt, du côté des ennemis , plus de soixante et dix mille hommes , et la place fut emportée après vingt-deux jours de siège. Cette prise contribua beaucoup à celle de Carthage, ou, depuis ce temps-là , il n'était presque plus possible de faire entrer des vivres.
Au commencement du printemps, Scipion attaqua en même temps le port appelé Cothon et la citadelle. S'étant rendu maître de la muraille qui environnait ce port , il se jeta dans la grande place de la ville. Là , le corn-nat dura six jours, et le carnage fut horrible. Pour nettoyer les rues et en faciliter le passage aux troupes , on tirait avec des crocs de fer , les corps des habitans qu'on avait tués ou précipités du haut des maisons , et on les jetait dans des fosses , la plupart encore vivans et palpitans. Scipion , pendant tout ce temps-là, ne dormit point, donnant partout ses ordres , et s'accordant à peine les raomens pour prendre quelque nourriture. Il y avait
tout lieu de croire que le siège durerait encore long- temps et coûterait beaucoup de sang ; mais le septième jour on vit paraître des hommes en habits de supplians , qui demandaient , pour toute composition , qu'il plût aux Romains de donner la vie à tous ceux qui voudraient sortir de la citadelle , ce qui leur fut accordé , à la réserve seulement des transfuges. Il sortit cinquante mille , tant hommes que femmes. Les transfuges, qui étaient environ neuf cents, voyant qu'il n'y avait point de quartier à espérer pour eux , se retirèrent dans le temple d'Esculape avec Asdrubal, commandant des troupes, sa femme et ses enfans.
Cependant Asdrubal , songeant à sauver sa vie, descendit secrètement vers Scipion, por tant en main une branche d'olivier, et se jeta à ses pieds. Scipion le fit voir aussitôt aux transfuges, qui, transportés de fureur, vomirent contre lui mille injures , et mirent le feu au temple. Pendant qu'on l'allumait, on dit que la femme d'Asdrubal se para le mieux qu' elle put ; et se mettant à la vue de Scipion avec ses deux enfans , lui parla ainsi : « Je ne » fais point d'imprécation contre toi , ô Ro- » main ! car, tu ne fais qu'user des droits de » la guerre ; mais , puissent les Dieux de Car- » thage , et toi de concert avec eux, punir, » comme il le mérite , ce perfide qui a trahi » sa patrie , ses Dieux, sa femme et ses en- » fans !» Puis , adressant la parole à Asdrubal : « Scélérat , dit-elle, perfide , le plus làd chedetous les hommes, ce feu va nous en- » sevelir moi et mes enfans ; pour toi, indi-
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» gne capitaine de Carthage, va orner le » triomphe de ton vainqueur, et subir , à la d vue de Rome, la peine que tu mérites. » Après ces reproches , elle égorgea ses enfans , les jeta dans le feu, puis s'y précipita ellemême. Tous les tran >fuges en firent autant.
Carthage ayant été prise de la sorte , S ci- Ruine de pion en abandonna le pillage aux soldats peu- Carthage. dant quelques jours, à la réserve de l'or, de l'argent , des statues et des autres offrandes qui se trouveraient dans les temples. Il leur distribua plusieurs récompenses , aussi -bien qu'aux officiers , parmi lesquels deux s'étaient surtout distingués, Tib. Gracchus et Caj. Fannius qui , les premiers, avaient escaladé le mur. Il fit parer des dépouilles des ennemis un navire fort léger, et l'envoya à Rome porter la nouvelle de sa victoire. Il fit savoir en même temps aux habitans de la Sicile , qu'ils eussent à venir reconnaître et reprendre les statues que les Carthaginois leur avaient enlevées dans les guerres précédentes. En rendant à ceux d'Agrigente (1) le fameux taureau de Phalaris, il leur dit que ce taureau , qui était en même temps un monument de la cruauté de leurs anciens rois , et de la bonté de leurs nouveaux maîtres , devait leur apprendre s'il leur serait plus avantageux d'être sous le joug des Siciliens que sous le gouvernement du peuple romain. Ayant mis en
(1). Quem t-aurum Scipio cùm redderet Agrigentinis , dixisse dicitur , œquum esse illos cogitare ulrum esset Siculis utilius , suisne servi re , an populo romano obtemperare,cùm idem monumentiim et domesticae crudelitatis et nostrcc mansuetudinis haberent. Cic. Verr. 6. //. 73.
vente une partie des dépouilles qu'on avait trouvées à Carthage , il fit de sévères défenses à ses gens de rien prendre ni même de rien acheter de ces dépouilles , tant il était attentif à écarter de sa personne et de sa maison jusqu'au plus léger soupçon d'intérêt. Quand la nouvelle de la prise de Carthage fut arrivée à Rome, on s'y livra sans mesure aux sentimens de la plus vive joie , comme si ce n'eût été que de ce moment que le repos public fût assuré. Le premier soin des Romains fut de démolir tout ce qui restait de Carthage. Rome , déjà maîtresse du monde presque entier, ne crut pas pouvoir être en sûreté , tandis que le nom de Carthage subsisterait. Tout le pays fut tributaire du peuple romain , et on en fit une province de l'empire, où l'on envoyait tous les ans un préleur. C'est ainsi que finit cette ville qui avait été An. m. 385g. si florissante pendant sept cents ans, compa- R*m!e.6oV. raDle aux Pms grands empires par l'étendue Av.j.c 145. de sa domination sur terre et sur mer , par ses armées nombreuses , par ses flottes , par ses richesses ; supérieure aux autres nations par le courage et la grandeur d'ame , qui , toute dépouillée qu'elle était d'armes et de vaisseaux , avait fait soutenir à Rome , pendant trois années entières, toutes les misères d'un long siège.
On dit que Scipion voyant cette ville absolument ruinée , ne put refuser des larmes à la malheureuse destinée de Carthage. S'il avait été éclairé des lumières de la vérité , il aurait su « qu'un royaume est transféré d'un » peuple à un autre, à cause des injustices,
des violences , des outrages qui s y comd mettent, et de la mauvaise foi qui y règne » en différentes manières. » Carthage est détruite , parce que l'avarice a la perfidie , la cruauté y étaient montées à leur comble. Il en est de même de tous les royaumes où le luxe f l'ambition , l'injustice , la perfidie forcent le souverain distributeur des empires , à donner, par leur chute , une grande leçon à l'univers.
La crainte que Rome avait de Carthage : lui fit porter ses précautions au delà des ruines de cette ville infortunée : défenses furent faites, au nom du peuple romain , d'y habiter désormais, avec d'horribles imprécations contre ceux qui, au préjudice de cet interdit, entreprendraient d'y rebâtir quelque chose. Cependant quelques précautions qu'on eût prises, afin qu'on ne pensât jamais à rétablir Carthage , moins de trente ans après sa ruine , et du vivant de Scipion , l'un des Gracques, pour faire sa cour au peuple, entreprit de la repeupler , et y conduisit une colonie de six mille hommes. Dans la suite, sous les empereurs 5 elle fut toujours la capitale de toute l'Afrique, et elle subsista en» core avec éclat pendant environ sept cents ans. Mais les Sarrazins l'ont enfin tellement détruite, que dans le pays même on n'en connaît ni le nom , ni les vestiges.
Avant de finir cette histoire , qu'il me soit permis de m'arrêter un moment, pour faire quelque attention sur la conduite des Romains dans cette dernière guerre punique. Il suffît d'avoir quelque reste d'équité et de bon sens
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pour condamner, dans l'occasion dont il s9a git . le procédé des Romains. On n'y reconnaît point leur ancien caractère, cette grandeur d'ame , cette noblesse , cette droiture , cet éloignement déclaré des petites ruses , des déguisemens , des fourberies , qui ne sont point, comme il est dit quelque part, du génie romain : Minime romanis artibus. Pourquoi ne pas attaquer les Carthaginois à force ouverte ? Pourquoi leur déclarer nettement par un traité, qui est une chose sacrée , qu'on leur accorde la liberté et l'usage de leurs lois, en sous-entendant des conditions qui en sont la ruine entière ? Pourquoi cacher, sous la honteuse réticence du mot de vide , dans ce traité , le perfide dessein de détruire Carthage; comme si, à lombre de cette équivoque , ils le pouvaient faire avec justice ? Pourquoi enfin ne leur faire la dernière déclaration, qu'après les avoir dépouillés de leur plus belle jeunesse, de leurs meilleurs officiers et de leurs armes ? N'est-il pas visible que Carthage , après tant de pertes , tant de défaites , tout affaiblie et épuisée qu'elle est, fait encore trembler les Romains , et qu'ils ne croient pas pouvoir la dompter par la Voie des armes ? Il est bien dangereux d'être assez puissant pour commettre impunément l'injustice, et pour en espérer même de grands avantages. L'expérience de tous les siècles nous apprend qu'on ne manque guère de la commettre , quand on la croit utile.
z./r. /. 13. L'éloge magnifique que Polybe fait des ■'•*■• Achéens , est bien éloigné de ce que nous
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voyons ici. Ces peuples, dit-il, loin d'employer des ruses et des tromperies à l'égard de leurs alliés , pour augmenter leur puissance , ne croyaient pas même qu'il leur fût permis d'en user contre leurs ennemis, et ne comptaient pour solide et glorieuse victoire , que celle qui se remportait les armes à la main par le courage et la bravoure. Il avoue, dans le même endroit, qu'il ne reste plus chez les Romains que de légères traces de l'ancienne générosité de leurs pères. Ce qui est certain, c'est que tous les historiens ont remarqué que , depuis la destruction de Carthage , le changement de conduite et de gouvernement fut sensible à Rome : que ce ne fut plus timidement et comme à la dérobée , que le vice s'y glissa; mais qu'il leva la tête , et saisit avec une rapidité étonnante tous les ordres de la république ; et qu'on se livra sans réserve, et sans plus garder de mesure, au luxe et aux délices, qui ne manquèrent pas, comme cela est inévitable, d'entraîner la ruine de l'Etat. « Le premier Scipion, dit Pater- » culus , en parlant des Romains , avait jeté » les fondemens de leur grandeur future : le » dernier, par ses conquêtes, ouvrit la porte » à toutes sortes de déréglemens et de disso- » lutions. Depuis que Carthage, qui tenait » Rome en haleine en lui disputant l'einpi- » re , eut été entièrement détruite , la déca- » dence des mœurs n'alla plus lentement , » ni par degrés , mais fut prompte et pré- » cipitée. »
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