CHAPITRE PREMIER
Ce chapitre renferme l'histoire des Perses et des Grecs , depuis le commencement du règne d'Artaxerxe jusqu'à la guerre du Péloponnèse, qui commença la quarahte-dëuxië* nie année du règne de ce prince.
ARTICLE i.
Commencement du règne (VArtaxerxe.
An m. 353r. ^es historiens grecs donnent à ce prince av.j. c 473. ie surnom de ionque-main; selon Strabon,
Strab.l. i5. u, . : è /
P. 735. a cause que ses mains étaient si longues, qu étant tout droit, il en pouvait toucher ses genoux ; selon Plutarque , parce qu'il avait la , . , main droite plus longue que l'autre. A cela
In Arlax. * , 1 î 1 1
p. ion. près , il passait pour le plus bel homme de
le partlS* son temps ; mais on vantait encore plus sa
tab*ne* a bonté et sa générosité. Quoiqu'il se vît délice. 0 3o. o "* x
vré, par la mort d'Artabane, d'un dangereux
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compétiteur, il lui restait encore deux obstacles à vaincre, avant que d'être paisible possesseur de la couronne : l'un dans Hystaspe son frère aîné, gouverneur de la Bactriane ; l'autre dans le parti d'Artabane. Il commença par ce dernier , dont il triompha par une sanglante bataille qu'il remporta sur les rebelles. Il extermina tous ceux qui étaient entrés dans cette conjuration, et particulièrement l'eunuque Mitridate , qui l'avait trahi. Il le fit mourir du supplice des auges, ce qui se faisait de cette manière. On mettait le cri-
i P/utarq. in
mmel a la renverse dans une auge , et après Anax. PaS. l'avoir fortement attaché aux quatre coins , I019' on le couvrait d'une autre auge . à la réserve de la tête, des pieds et des mains, qui sortaient par des trous faits exprès. Dans cette posture incommode, on lui présentait la nourriture nécessaire , qu'on le forçait de prendre malgré lui : pour boisson, on lui donnait du miel détrempé dans du lait , on lui en frottait tout le visage, ce qui attirait sur lui une quantité incroyable de mouches , d'autant plus qu'il était toujours exposé aux rayons ardens du soleil. Les vers engendrés de ses excrémens , lui rongeaient les entrailles au dedans. Ce supplice durait ordinairement quinze ou vingt jours , pendant lesquels le patient souffrait des tourmens indicibles.
Artaxerxe , ayant dissipé le parti d'Arta- Et celui bane, se trouva eh état d'envoyer une armée d HystasPe* dans la Bactriane, qui soutenait le parti de son frère ; mais il n'y eut pas le même succès. Il eut même quelque désavantage dans un premier combat; mais il le défit quelque temps
après, dans une seconde bataille. Cetle vie* loire le rendit paisible possesseur de l'empire. Dès qu'il se vit tranquille, il s'appliqua à réformer les abus et les désordres qui s étaient introduits dans le gouvernement. Une conduite si pleine de sagesse et de zèle pour le bien public, lui attira bientôt l'estime et l'amour de ses sujets ; ce qui fait le principal soutien des souverains.
Thémisto. Ce fut cbez ce prince que Thémistocle, serCTsAriaxer l°n Thucydide, se réfugia vers le commencexe- ment de son règne. Quand cet illustre Athé-
nien fut arrivé à la cour du roi des Perses, il se fit annoncer sous le nom d'un Grec , qui venait pour entretenir le roi d'affaires importantes. Ayant été admis à l'audience, il se prosterna profondément devant le roi , et l'adora ; puis se relevant : « Grand roi , dit-il » paruntrucheman, je suis Thémistocle, athé- » nien , qui , ayant été banni par les Grecs , » viens ici chercher un asile. J'ai fait, à la » vérité, beaucoup de maux aux Perses, mais » je ne leur ai pas moins fait de bien , par » les salutaires avis que je leur ai fait don- » ner plus d'une fois ; et je suis en état de » leur rendre encore de plus grands services » que jamais. Mon sort est entre vos mains. » Vous pouvez montrer ici, ou votre clémen- » ce, ou votre colère. Far Tune, vous Sc«uve- » rez un suppliant; par l'autre, vous per- » drez le plus grand ennemi de la Grèce. »
Le voi ne lui répondit rien sur Plieure , quoiqu'il fût rempli d'admiration pour son grand sens et pour sa hardiesse ; niais on dit qu*avec ses amis il se félicita de cette aven-
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ture, comme d'un très-grand bonheur. On ajoute que, s'étant couché, l'excès de sa yole fit qu'il s'écria trois fois tout endormi : J'ai Thémistocle l'athénien. Le lendemain, dès la pointe du jour , il manda les plus grands seigneurs de sa cour , et fît appeler Thémistocle, qui ne s'attendait à rien que de triste; mais la sérénité , qui paraissait sur le visage du roi , releva ses espérances. En effet , il lui fit un accueil très-favorable , et lui dit qu'il commençait par lui donner deux cents talens, somme qu'il avait promise à quiconque le lui livrerait , et qui , par cette raison , lui était due , puisqu'il avait apporté lui-même sa tête , en se livrant à lui. Ce prince lui marqua une estime et une considération extraordinaires. Il lui fit épouser une dame des plus nobles familles de Perse, lui donna une maison et un équipage convenables , et lui assigna des revenus pour s'entretenir honnêv tement. Thémistocle s'a)pliqua à apprendre la langue persane, pour être en état d'entretenir le roi, sans avoir besoin d'interprète. Il y réussit si bien, que, dans l'espace d'un an, il parvint à parler le persan plus élégamment que les Perses mêmes.
Athènes chercha à réparer la perte qu'elle Commen venait de faire dans la personne de Thémis- Smon! d* tocle , en confiant à Cimon le commandement des armées. Cimon était fils de Miltiade. Il avait donné pendant sa jeunesse dans de An M. 3533. grands écarts , qui le déshonorèrent et le fi- ■*▼•«*• c.47»rent rebuter du peuple. Aristide, qui décou-/.45. vrit en lui de grandes qualités à travers ses défauts, le consola, lui rendit l'espérance, et
s'appliqua à le former, pour en faire un hom me d'Etat ; en quoi il réussit parfaite men plut. m dm. bien. Plutarque observe qu'après ces prep' 2' 4 miers écarts , il n'y eut rien dans la vie de Cimon que de grand et de noble ; qu'il ne céda , ni à JViiïtiade en courage et en hardiesse , ni à Tliéniislocîe en prudence et en bon sens , mais qu'il fut plus juste et plus homme de bien que l'un et l'autre; et que , ne leur étant en rien inférieur dans les vertus militaires , il les surpassa de beaucoup tous deux, dans les vertus morales.
Ses premiers Cimon commença à se signaler par la con- «xpioits. quête de la ville d'Eione sur le Strymon, Àmphipolis , et d'autres endroits de la Thrace. Le sort d'Eione est trop singulier pour ne pas le Hérod. i. n. rapporter. Boges en était gouverneur pour le <?. 10. ro[ de Perse. Assiégé par Cimon, et pouvant
Plut.p.tf*. . t • ,. .11
se retirer en Asie avec toute sa tamille et ses effets , il crut qu'il était de son honneur de périr plutôt que de se sauver ou de se rendre. Il se défendit avec un courage incroyable. Quand il vit que les vivres lui manquaient absolument , il jeta du haut des murs dans le fleuve Strymon , tout l'or et l'argent qui étaient dans la ville; puis il fît allumer un bûcher, et ayant égorgé sa femme , ses enfans , et tous ceux qui composaient sa maison , il les fit jeter au milieu des flammes, et s'y précipita lui-même. Férocité et barbarie que les païens appelaient merveilleuse générosité. An. m. 3534* Cimon se rendit aussi maître de l'île de Scy- Tiup?nclm'ros* ou il trouva les os de Thésée, fils d'Egée. Thucyd.i. i. H les fit charger sur sa galère, et les porta *Diodti. ix. dans sa patrie. Le peuple les reçut avec des
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marques extraordinaires de joie et d'allégresse. Il n'y eut jamais de capitaine grec qui rabaissât la fierté et la puissance du grand roi de Perse , comme le fit Cimon. après qu'il eut chassé les barbares de la Grèce, il ne leur laissa pas le temps de respirer , mais il les poursuivit vivement avec une flotte de plus de deux cents voiles; attaqua la leur et la défit , quoiqu'elle fût plus nombreuse que la sienne. Après cette victoire, il met sans différer ses troupes à terre , les mène droit aux barbares, qui étaient campés sur le rivage, et en fait un carnage horrible. Le nombre des prisonniers fut infini, et le butin immense.
Cimon ayant, dans un seul jour, remporté deux victoires qui égalaient presque la gloire des deux journées de Salamine et de Platée , y mit le comble par la défaite de la flotte des Phéniciens , qui venaient au secours des Perses. L'année suivante , ce général chassa les Perses de la Chersonnèse de Thrace. Il attaqua ensuite les habitans de l'ile de Thase , qui s'étaient révoltés contre les Athéniens , et se rendit enfin maître de l'île après un siège de trois ans.
Les conquêtes de Cimon, et la puissance des Athéniens, qui prenait tous les jours de av.j.c. 466.
, . , Thucyd. U i.
nouveaux accroissemens , donnaient bean-^. 92. coup d'inquiétude à Artaxerxe. Pour en pré- /£*$ l* venir les suites, il songea à envoyer Thémistocle dansl'Attique, à la tête d'une nombreuse armée, et il lui en fit faire la proposition. Thémistocle se trouva dans un grand embarras. Il ne voulait ni désobliger le roi, qui l'avait comblé de biens , ni manquer à ce qu'il
ibid.
An. M. 3538.
Sent et . «.
devait à sa patrie ingrate ; peut-être même que la crainte de ne pas réussir dans une guerre où il aurait en tête Cimon, ne lui per-
ThlîÏÏîoeto m*t Pas de se déclarer contre Athènes. Pour se délivrer de ce cruel embarras , il but du sang de taureau , et mourut ainsi à Mugné-
ciceron. in s*e' ^gé de soixante-cinq ans. Le roi, ayant 72 appris la cause de sa mort, l'estima et l'admira encore davantage. Thucydide, historien sensé , qui était d'Athènes , et presque contemporain , rapporte différemment la mort de Thémistocle. Il ne dissimule pas à la vérité le bruit qui avait couru du poison; mais il croit qu'il mourut simplement de maladie , et que ses amis transportèrent secrètement ses os à Athènes. Ce récit paraît bien plus naturel et plus vraisemblable.
Thémistocle a été certainement un des plus grands hommes qui aient paru dans la Grèce. Grandeur d'ame, courage invincible, présence d'esprit, pénétration, vues élevées, nobles, hardies, étendues; en un mot, il ne manquait d'aucune des qualités qui font un grand conquérant et un grand homme d'Etat. Mais celles du cœur, qui sont les qualités essentielles, lui manquaient. Je veux dire la probité, la sincérité, la droiture, la bonne foi. Il ne fut pas non plus exempt de soupçons d'avarice ; ce qui est une grande tache
Plutarq in dans la vie d'un homme d'Etat. On rapporte de lui néanmoins une belle action et une belle parole, qui marquent un sentiment noble et désintéressé. Sa fdle étant recherchée en mariage, il préféra un honnête homme pauvre, à un riche dont la réputation était sus-
Son éloge.
Tkemktt.
pecte; et il dit que, dans le choix d'un gendre, il aimait mieux du mérite sans biens* que du bien sans mérite (1).
Mais je mets encore infiniment au-dessus de toutes les grandes qualités de Thémistocîe, la rare modération qu'il fit paraître en deux occasions décisives, où c'en était fait de la "Grèce 3 s'il eût écouté les conseils d'une ambition mal entendue , et qu'il se fût piqué d'un faux point d'honneur , comme il est si ordinaire aux gens de sa profession et de son âge. La première est, lorsqu'au préjudice de sa patrie et de sa propre personne, on nomma pour généralissime de la flotte un Lacédémonien. Il fut le premier à porter les Athéniens à se désister de leur prétention , quelque juste qu'elle fût , pour prévenir les funeste? effets que la division entre les alliés n'aurait pas manqué d'avoir. Et combien est admirable sa présence d'esprit et son sangfroid, lorsque Eurybiade , avec un geste menaçant et des paroles piquantes, leva la canne sur lui ! Qu'on se souvienne que Thémistocle n'était pas alors fort âgé; qu'il était plein d'ardeur pour la gloire ;qu'il commandait une flotte nombreuse* et qu'il avait pour lui la raison.
ARTICLE II
Révoile de t* Egypte.
Cependant les Egyptiens, ennuyés de se An. m 3544. voir toujours sous le joug d'une domination ^/^/fn étrangère, se révoltèrent, et prirent Inarus , /^ 67- 72 prince des Libyens , pour leur roi. Ils appe- 35
(i) Malo virum qui pecuniâ egeal , quàni pecuniam quœ viro. Cher, de off. I. 2. n. 11.
viod. /. ii lèrent à leur secours les Athéniens , qui pas* g. 54. 59.. gèrent promptement en Egypte , avec une flotte de deux cents voiles. Artaxerxe leva de son côté une armée de trois cent mille hommes pour soumettre les rebelles. Les succès furent variés. Les Perses furent d'abord battus; mais dans un second combat, Inarus fut entièrement défait par Mégabyse , général persan, et beau-frère du roi. Ce prince, se voyant perdu sans ressource y composa pour lui, pour les Egyptiens et pour quelques Athéniens , et se rendit. Après cela l'Egypte retourna sous le joug des Perses, comme auparavant. Les Athéniens y perdirent beaucoup de monde, une flotte de deux cents voiles, et une autre de cinquante qui venait au secours de la première. Le sort des prisonniers qu'on avait faits dans cette guerre , fut bien triste.
inarus est Artaxerxe. après avoir résisté pendant cinq
livré à la rei- . . •, 1 1 î ► 1 • t-
ne. ans aux importun ités de sa mère, qui lui de-
*" J1' 3^g mandait Inarus et les Athéniens , pour les ctes. c 35. sacrifier aux mânes de son fils Achéménide, qui était péri dans cette expédition , les lui accorda enfin. Aveugle et cruelle faiblesse d'un prince, qui se rend perfide, pour seren dre complaisant à une mère injuste et inhumaine ! Cette cruelle princesse, sans aucun égard pour la foi donnée , fit crucifier Inarus, et trancher la tête aux Athéniens Mégrf>yse. e Mégabyse en fut au désespoir , sentant que son déses- i'affron[; retombait principalement sur lui. 11 quitta la cour, et se ren iit en Syrie , dont il était gouverneur. Son mécontentement alla jusqu'à se révolter ouvertement. Le roi en-
voya deux armées contre lui ; mais elles furent battues et mises en fuite par Mégabyse Artaxerxe, voyant qu'il ne le pouvait réduire par la force, entama une négociation ', dont il chargea sa sœur Amytis , qui était femme de Mégabyse. La négociation réussit ; le roi lui pardonna, et il revint à la cour.
Un jour qu'ils étaient à la chasse, un lion s'étant levé sur ses jambes de derrière , prêt à se lancer sur le roi , Mégabyse , effrayé du danger où il le voyait , par affection et par zèle pour lui , lui lança un dard , et tua le lion. Artaxerxe, sous prétexte qu'il avait manqué de respect pour son prince, en frappant la bête avant lui, ordonna qu'on lui tranchât la tête. Sa sœur et sa mère eurent bien de la peine à obtenir que cette sentence fût mitigée, et changée en un exil perpétuel. Quelque temps après il rentra encore en grâce par le moyen de sa belle - mère et de sa femme , et même en faveur. Il s'y conserva jusqu'à sa mort, qui arriva quelques années après. C'était le plus habile homme du royaume , aussi-bien que le meilleur capitaine. Artaxerxe lui devait et la couronne et la vie; niais il est bien dangereux pour un sujet que son maître lui ait de trop grandes obligations (1).
La septième année du règne d' Artaxerxe , Esdras va Esdras obtint de lui une ample commission \ J^usiil^n-
1 An. M.3d37-
pour retourner à Jérusalem avec tous ceux av.j. c. 467. de sa nation qui voudraient le suivre, pour^.'"1 y rétablir l'état et la religion des Juifs. Ce prince ordonna à ses officiers de fournir exactement aux Juifs tout ce qui serait nécessaire (1) Pro gratiâ odium redditur. Tacit.
pour le culte de leur Dieu , de peur9 ajoutet-il , que sa colère ne s* allume contre le royaume du roi et de ses en fans.
ruis Néhé- La vingtième année de son règne, il don- An.M. 355o. na, à la prière de Néhémie, un célèbre édit ANehM*c?l Pour rétablir la ville et les portes de Jérusa- « 2. lem. C'est de ce décret que se prend le com-
mencement des soixante-dix semaines de la célèbre prophétie de Daniel, après lesquelles le Messie devait paraître, et être mis à mort On croit assez communément qu'Artaxerxe est l'Assuérus qu'Es ther, cette illustre Juive , épousa.
ARTICLE III
Périclès. Semences de division entre Athènes et Laccdémone.
Caractère Périclès , des deux côtés, descendait des àepiu"tnvit. premières maisons et des plus illustres fa- **«•/>• » 53. milles d'Athènes. Il eut pour maître Anaxagore , qui l'instruisit à fond de cette partie de la philosophie, qui traite des choses naturelles, que nous appelons physiques ; il ne négligea pas la connaissance de Dieu et des choses spirituelles. Périclès était d'un caractère doux et insinuant , éclairé , sobre , modéré, et possédant, dans un degré éminent, le talent de la parole; talent qu'il cultiva avec Moyens qu'il le plus de soin, parce qu'il le regardait comempioie pour me l'instrument le plus nécessaire à quicon-
gagner le * *
peuple, conque veut conduire et manier le peuple* Il n'eut pas lieu de se repentir du temps qu'il avait donné à cette étude; car le succès passa toutes ses espérances. On disait qu'il foudroyait, qu„'U tonnait, qu'il mettait toute la
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Grèce en mouvement , tant il excellait dans l'art de parler. On ne pouvait se défendre de la solidité de ses raisonnemens, ni de la douceur de ses paroles ; ce qui faisait dire que la Déesse cle la persuasion , avec toutes ses grâces, résidait sur ses lèvres (1). Ce fut ià le premier moyen qu'il mit en œuvre pour gagner le peuple.
Un second moyen que Périclès mit en usage , et qui ne fut pas moins efficace que le premier , fut de partager aux citoyens les terres conquises , et de leur distribuer, pour les jeux et les spectacles, les deniers publics. Cette malheureuse politique devint très-funeste à la république ; car, outre que cet usage épuisait le trésor public , il rendit le peuple dissolu et somptueux , de sobre et de modéré qu'il était auparavant. C'est par ces moyens que Périclès s'acquit sur l'esprit du peuple , un crédit qui ne différait guère du pouvoir monarchique. Pour mieux affermir putmP^ son autorité , il entreprit d'abaisser le tribu- '* Cimon% nal de l'aréopage, dont il n'était pas membre. Le peuple , enhardi et soutenu par Périclès, bouleversa tout l'ancien ordre du gouvernement , ôta au sénat la connaissance de la plupart des causes , ne lui laissant que les plus communes et en très-petit nombre.
La quatrième année du règne d'Archida- An. m 3534 mus, il y eut à Sparte le plus terrible frém-^£^*]£ blement de terre dont on eût jamais ouï parler. En plusieurs endroits les montagnes furent ébranlées jusque dans leurs fondemens,
(1) Cujus in labris veleres comici leporem habitasse dixerunt. Cicer.
et le pays fut englouti dans des abîmes; toute la ville fut bouleversée, excepté cinq maisons qui restèrent seules au milieu de celle désolation épouvantable; et, pour comble de malheur, leurs esclaves, qu'on appelait Ilotes, se révoltèrent. Dans celte extrémité, les Lacédémoniens envoyèrent à Athènes demander du secours , qui leur fut accordé sur les vives représentations que fit Cimon aux Athéniens. Il fut nommé pour commander les troupes, et marcha sans différer au secours des Lacédémoniens avec quatre mille hommes.
semences Quelque temps après les Lacédémoniens de division appelèrent encore les Athéniens à leur se-
entre Aihe- ^ , , 0 . ,
nés et spar- cours. Quand les troupes furent arrivées le* sous la conduite de Cimon , ils le renvoyè-
rent comme suspect de mauvais desseins , et capable de tourner leurs armes contre Thuc/d.i.i.eux. Voilà la première semence de division , p' 6?" 68' qui s'entretint et se fortifia depuis par divers mécontentemens réciproques. Les Athéniens pleins de colère et de ressentiment, se déclarèrent, dès ce jour-là , ennemis de tous ceux qui prenaient tes intérêts de Lacédémone ; et à la première occasion qu'ils en trouvèrent, ils bannirent Cimon par la voie de l'ostracisme.
cimon est Les Athéniens ne furent pas long- temps banni : u est sans ^apercevoir de l'absence de Cimon. Ils AnPM.e3554. sentirent le besoin qu'ils en avaient, et le **%/!«£ itid rappelèrent de son bannissement. La récon- Diod%i. 12 ciliation de Sparte et d'Athènes, et une trêve de cinq ans , qu'il leur fit conclure , furent le fruit de son rétablissement. Après qu'il eut étouffé la guerre qui commençait à s'allu-
ANCIENNE* LÏV. IX. 25g
mer entre les Grecs, il mit en mer une flotte de deux cents voiles 9 et mena les Athéniens eSes vjct^contre les Perses ; car il ne pensait à rien Perses, moins qu'à détruire la puissance du grand roi de Perse. Il attaqua séparément ses généraux Artabaze et Mégabyse , les défit, leur prit cent vaisseaux, en coula à fond plusieurs autres, et leur tua un nombre prodigieux d'hommes.
Artaxerxe, las d'une guerre où il venait de Dhdor. p. faire de si grandes pertes , résolut , de l'avis 7 ' 7 ' de son conseil, d'y mettre fin par un accommodement. Ses généraux, par son ordre, en firent faire la proposition à Athènes. On choisit de part et d'autre des plénipotentiaires, qui convinrent des articles : le traité fut ratifié et juré de part et d'autre , et la paixpro- An M 3555 clamée. Ainsi finit cette guerre , qui , depuis av. j.c-449que les Athéniens avaient brûlé Sardes, avait duré cinquante-un ans, et qui avait coûté la vie à une infinité d'hommes, tant du côté des Perses que de celui des Grecs. Pendant qu'on travaillait à la conclusion du traité de paix, Cimon mourut, soit de maladie, soit Samort. d'une blessure qu'il avait reçue au siège de Cilium. L'histoire ne parle point de statues ou de monumens érigés en son honneur, ni ë'obsèques magnifiques après sa mort. Les regrets et les larmes du peuple en firent sans doute le plus bel ornement.
Ce grand homme réunissait en lui seul son éloge toutes les grandes qualités d'un homme d'épée et d'un homme d'Etat. Outre cela, on admirait avec raison sa grande modestie au milieu des premiers emplois , son désinté-
ressèment , sa sobriété et sa simplicité. Il était ami fidèle, zélé pour sa patrie , bienfaisant , et libéral jusqu'à la magnificence. Il faisait de ses biens un usage que Gorgias marque en peu de mots , mais d'une maniè- Jthen.i.i2. re vive et élégante : Cimon, dit-il , amassait des richesses pour s* en servir , et il s9 en servait pour se faire estimer et honorer. On peut voir ici, en passant, quel était le but, quelle était l'ame des plus belles actions du paganisme , et combien Tertullien avait raison de définir un païen , quelque parfait qu'il parût, un animal vain et glorieux : Animal g ioriœ . La suite fît encore mieux sentir quelle perte la Grèce avait faite. Après Cimon , il n'y eut presque aucun des généraux grecs , qui fît rien de considérable ni d'édaf'uit contre les barbares. Animés par les orateurs, qui se rendaient maîtres du peuple , et qui répandaient dans les assemblées un esprit de trouble et de division , ils se tournèrent les uns contre les autres, et en vinrent à une guerre ouverte : ce qui fut un répit bien utile pour les affaires du roi , et la ruine de celles des Grecs. Je reviens à Périclès.
Périciès ^e cllu disait le plus d'honneur à Périclès, *mbeiht dans l'esprit du peuple, était la magnificence
Athènes. , , ... * /A A * -1
des batimens et des ouvrages dont il orna et embellit la ville, qui jetait les étrangers dans l'admiration et le ravissement , el leur don nait une grande idée de la puissance des Athéniens. C'est une chose étonnante de voir en combien peu de temps furent achevés tant de divers ouvrages d'architecture , de peinture, de sculpture et de gravure; et comment
néanmoins ils furent tout d'un coup portés au plus haut point de perfection; car chacun de ces ouvrages , achevés si rapidement et sans modèle qu'on pût imiter, avait une beauté qui sentait déjà l'antique ; et plus de cinq cents ans après , on y remarquait une certaine fraîcheur de je: nesse , comme s'ils ne venaient que de sortir des mains de l'ouvrier.
Phidias, ce célèbre sculpteur, présidait à /v/* /. 3& tout le travail , et en avait l'intendance gé- c' 5* nérale. Ce fut lui qui fit en particulier la statue de Pallas, si estimée dans l'antiquité par les connaisseurs. Elle était d'ivoire et d'or , et haute de vingt-six coudées, ou trente-neuf pieds II }' avait parmi les ouvriers une ardeur et une émulation incroyables. Périclès donna l'idée de l'Odéon, ou théâtre de la musique, sur le modèle du pavillon du roi Xerxès, et proposa un décret , par lequel il était ordonné qu'on célébrerait des jeux de musique à la fête des Panathénées ; et ayant été élu juge et distributeur des prix , il régla la manière dont les musiciens devaient jouer de la flûfe et de la lyre , et chanter. Les jeux de musique furent toujours faits dans ce théâtre depuis ce temps-là.
Tant de magnifiques ouvrages , qui fai- plainte» saient l'admiration de toute la terre, exci- ™è"tre PeK" tèrent la jalousie contre Périclès, Ses enne- Piutare. *«
i 1 • i 1 Poritl.
mis ne cessaient de crier contre lui dans les assemblées. On se plaignait que les contributions des allies étaient employées à dorer et à embellir la ville d'Athènes , au déshonneur du peuple, et contre la volonté et l'intention de la Grèce. Ces plaintes n'étaient
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pas sans quelque fondement; mais Péridès trouvant dans la force et la douceu de son éloquence le moyen de se justifier aux yeux du peuple, l'emporta sur Thucydide son adversaire , et le fit condamner à subir le ban de l'ostracisme.
Sa puissan- Lorsque Périclès se vit délivré de son ad- •* versaire, et seul revêtu de toute l'autorité, il
convertit le gouvernement en aristocratie, ou plutôt en une espèce de royauté , sans néanmoins s'écarter jamais de l'utilité publique ni faire dégénérer son autorité en tyrannie. L'art de gouverner , qu'il possédait admirablement, lui donnait presque un pouvoir suprême, qu'il rendit perpétuel et sans bornes en sa personne. Il faut pourtant avouer, à la gloire de Périclès , que ce qui lui donna cette grande autorité , ne fut pas seulement la force de son éloquence, mais , comme dit Thucydide , la réputation de sa vie et de sa grande probité, l'élévation d'une ame noble et désintéressée, le mépris qu'il faisait des richesses, qui fut tel, que, quoiqu'il eût manié long-temps, avec un pouvoir souverain , les finances de la république, il n'augmenta pourtant pas d'une seule drachme le bien que son père lui avait laissé. Telle fut la source et la cause véritable du crédit suprême de Périclès dans la république ; digne fruit de sa droiture et de son parfait désintéressement.