CHAPITRE IL
Guerre du Péloponnèse.
La guerre du Péloponnèse commença vers An. m. 3573. la fin de la première année de l'olympiade 87, Av*J G 43r et dura vingt-sept ans.
ARTICLE PREMIER
Source de division entre Lacèdémone et Athènes. Commencement de ici guerre.
Potidée. ville de Macédoine, était une ville „,, , , de Corinthe, qui y envoyait tous les ans des p. 37. 42. magistrats ; mais elle dépendait pour lors p, 93. 94. d'Athènes, et lui payait contribution. Les Athéniens 5 dans le mouvement général où était la Grèce, craignant que cette ville ne vînt à se révolter , et n'entraînât dans sa révolte le reste de leurs alliés de la Thrace , ordonnèrent aux habitans de démolir les murailles de leur ville , de leur mettre en main des otages pour être garans de leur fidélité, et de renvoyer les magistrats que Corinthe leur avait donnés. Des demandes si injustes avancèrent la révolte. Potidée se déclara contre les Athéniens, et plusieurs villes voisines suivirent son exemple. Athènes et Corinthe y piut.incom envoyèrent des troupes. Il y eut une action jP^IJ/a"°. entre les deux armées, près de Potidée. Celles *94des Athéniens remportèrent l'avantage. Alcibiade , encore tout jeune , et Socrate son maître, s'y distinguèrent d'une manière particulière. C'est une chose assez curieuse de
voir un philosophe endosser la cuirasse . et d'examiner comment il se tire d'un combat. Il n'y avait personne dans toute l'armée qui soutînt les fatigues de la guerre comme Socrate. La faim, la soif, le froid, étaient des ennemis qu'il était accoutumé à mépriser et à vaincre sans peine. Pendant que les autres soldats , revêtus de bons habits et de peaux très-chaudes , se tenaient dans leurs tentes bien clos et couverts, n'osant paraître à l'air, Socrate sortait sans être plus vêtu qu'à l'ordinaire, et marchait pieds nus. Par sa gaîté et par ses bons mots , il faisait la joie de la table , et invitait par son exemple les autres à boire. Quand on en vint à l'action , il fit merveilleusement bien son devoir. Alcibiade ayant été blessé et porté par terre , Socrate se mit au-devant de lui , le défendit courageusement, et, à la vue de toute l'armée, il empêcha les ennemis de le prendre, et de se rendre maîtres de ses armes. Le prix de la valeur était dû à Socrate, mais les généraux le donnèrent à Alcibiade à cause de sa naissance. Socrate contribua plus qu'un autre , par le témoignage avantageux qu'il rendit à son courage , à lui faire adjuger la couronne et l'armure complète qui étaient le prix d'honneur.
siège de Potidée fut assiégée par les Athéniens. Les Corinthiens, dans la crainte de perdre une place de cette conséquence, sollicitèrent fortement leurs alliés, et tous députèrent conjointement à Lacédémone, pour se plaindre des Athéniens, comme infrac leurs de la paix qui régnait dans la Grèce. L'affaire fut mise
Potidée.
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en délibération dans une assemblée du peuple , et la guerre fut résolue d'un commun consentement, et de celui de tous les alliés , qui donnèrent tous leurs suffrages par ordre. Ce décret de Lacédémone ne fut pas tant un effet des plaintes des alliés, que de la jalousie de la grandeur des Athéniens , qui avaient déjà assujetti une bonne partie delà Grèce. Les Athéniens , de leur côté , se dé- l cédémone terminèrent , par le conseil de Périclès , à SVieTre à soutenir la guerre contre les Lacédémoniens Atheneset leurs alliés.
Le premier acte d'hostilité, qui commen- Première
A 7 *■ année de la
ça la guerre , vint de la part des Thébains , guerre. qui attaquèrent Platée et la prirent par tra- pla^eS hison ; mais ils eurent lieu de s'en repentir. Thucyd.i.%
Car les Platéens les ayant attaqués de nuit , zw. /. 12. les tuèrent tous , excepté deux cents cju'ils p'p}!ax^m firent prisonniers, et qui, peu de temps après, P*rici.p.vjo. furent mis à mort. Les Athéniens, avertis de ce qui se passait à Platée, y envoyèrent aussitôt du secours et des vivres. La paix étant manifestement rompue, on se prépara de part et d'autre ouvertement à la guerre. Toute la Grèce était dans une espèce de fermentation. Le grand nombre inclinait vers les Lacédémoniens , comme vers les libérateurs de la Grèce , et l'on se portait avec chaleur pour leur parti. Les Lacédémoniens, profitant de cette ardeur, levèrent des troupes , et envoyèrent contre Athènes une armée de soixante mille hommes , sous la conduite d'Archidamus leur roi.
Quand les troupes furent arrivées à l'isthme àrchidamus de Corinlhe, ArcMdarnus, plein de zèle pour J™^
uerre.
de
marche con-
■;i\es .
le salut de la Grèce, et attentif à ne rien négliger pour prévenir les suites funestes de cette rupture , envoya un Spartiate à Athè- * nés, pour faire une dernière tentative* Mais, bien loin de réussir dans son ambassade, on ne voulut pas même lui donner audience , ni le laisser entrer dans la ville. On lui fit donc commandement de se retirer du pays dans le jour même. Archidamus ne voyant plus aucune espérance d'accommodement , se mit en marche vers l'Attique , à la tête de son armée, composée de troupes choisies.
Cependant les Athéniens, dont les troupes n'étaient pas assez nombreuses pour entrer en campagne, et pour tenir tête à l'ennemi, encouragés par les vives exhortations de Périclès , emmenèrent de la campagne leurs femmes, leu rs enfans , leurs meubles et tous leurs effets, et se retirèrent dans la ville, dans le dessein de n'en venir jamais à une bataille, et de consumer les forces de l'ennemi en traî- 11 rava-e nant la guerre en longueur. Archidamus , qui 1 xttique. avajt différé d'entrer dans l'Attique, pour attirer les Athéniens à un accommodement , n'usa plus d'aucun délai , et y entra au milieu de la moisson. Après avoir ravagé toute la contrée, il s'avança jusqu'à Acharnes, l'un des plus grands bourgs d'Athènes, et qui n'était qu'à quinze cents pas de la ville. Il y campa, dans l'espérance que les Athéniens , indignés de le voir si près d'eux , sortiraient pour défendre leur pays, et lui donneraient occasion de les engager dans une bataille.
Us eurent effectivement beaucoup de peine, fiers et impétueux comme ils étaient , à
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soutenir celte insuite de la part d'un ennemi à qui Ils ne se croyaient pas inférieurs en courage. Le ravage de leurs terres et l'incendie de leurs maisons qu'ils voyaient brûler sous leurs yeux, les mettaient hors d'eux-mêmes. Ils ne pouvaient plus supporter cet affreux spectacle, et demandaient , qu'à quelque prix que ce fût p on les fît combattre Mais Périclès, qui voyait bien que c'était exposer la ville à une perte certaine, fut inflexible aux prières et aux menaces qu'on mettait en us?ge pour l'ébranler, et refusa constamment de les mener au combat Ils tâchaient de le piquer par des chansons et par des satires, en décriant sa conduite, comme celle d'un homme lâche et insensible , qui laissait tout en proie à leurs ennemis. Cléon fut celux qui montra le plus d'acharnement contre lui. Il était fils de corroyeur et corroyeur luimême. Il s'était élevé par la brigue. Il avait une voix terrible et imposante, avec un art merveilleux de gagner le peuple , et de le mettre dans ses intérêts, Son caractère propre était une estime démesurée de lui-même , une folle confiance dans son mérite , et une hardiesse dans ses discours poussée jusqu'à l'impudence et l'effronterie. Tous ces mouvemens n'émurent point Périclès. Une force d'ame invincible le mettait au-dessus des bruits et des clameurs (1). Ce qu'il avait nser«ti*t prévu , arriva. Les ennemis , voyant que les Athéniens ne sortaient point de la ville , et apprenant que la flotte ennemie ravageait leurs terres, décampèrent; et après avoir fait (i) Spernendis rumoribus validus. Tacit.
Deuxième et troisième année.
An. M. 0374.
Av. J.C. 43o.
Thucyd.l.?.
L'Atliqne ^arîîgée par lape»te.
Le commandement ôté à Périclès.
le dégât dans tout le pays qui se trouva sur leur route, ils rentrèrent dans le Péloponnèse^ et se retirèrent chacun chez eux. C'est ainsi que se termina la première campagne. Au commencement de îa seconde campagne, l'ennemi entra dans le pays comme auparavant, et y fit le dégât. Mais la contagion en fit un bien plus grand dans Athènes; on n'en avait jamais vu de semblable. Les corps les plus robustes no pouvaient y résister. Les soins et l'habileté des médecins étaient pour eux une faible ressource. Les maisons et les temples mêmes étaient remplis de cadavres. La ville n'offrait partout qu'une affreuse image de la mort, sans remède pour le présent , et sans espérance pour l'avenir.
Les Athéniens, voyant leur pays ravagé en même temps par deux grands fléaux, la guerre et la peste , commencèrent à perdre couet à murmurer contre Périclès qu'ils comme l'auteur de tous leurs maux. Ils envoyèrent à Lacédémone pour tenter quelque voie d'accommodement , déterminés à céder ce qu'on leur demanderait; mais les ambassadeurs revinrent sans avoir pu rien obtenir. Alors les plaintes et les murmures recommencèrent de nouveau, et toute la ville était dans un trouble et dans une confusion qui faisaient tout craindre. Périclès , dans une consternation si générale , ne put s'empêcher d'assembler le peuple. Il essaya de l'adoucir , de le rassurer et de l'encourager. Les motifs de gloire, d'honneur, le souvenir des belles actions de leurs ancêtres , le titre flatteur de maîtres de la Grèce, et sur-
rage, regardaient
tout la jalousie contre Sparte, ancienne et perpétuelle rivale d'Athènes, étaient les moyens ordinaires qu'employait Périclès pour remuer et animer les Athéniens , et ils lui avaient toujours réussi. Mais ici le sentiment des maux présens l'emportait sur tout le reste , et étouffait toute autre pensée. La présence seule, et la vue de Périclès les révoltait. Ils lui ôtèrent sa charge de général , et le condamnèrent à une amende qui montait, selon les uns , à quinze talens ; et selon d'autres à cinquante.
Le peuple d'Athènes ne fut pas long-temps sans se repentir du mauvais traitement qu'il avait fait à Périclès, et il désira ardemment de le revoir dans ses assemblées. Il se tenait alors renfermé dans sa maison , accablé de douleur pour la perte qu'il venait de faire de tous ses enfans que la peste avait enlevés. Alcibiade et ses autres amis lui persuadèrent so» reubK»de sortir et de se montrer. Le peuple lui de-sement manda pardon de son ingratitude: Périclès, touché de ses prières, et persuadé qu'un bon citoyen ne doit jamais conserver de ressentiment contre sa patrie , reprit le gouvernement.
Potidée qui était, comme nous l'avons dit, 1 occasion de celte guerre, soutenait depuis av.j.c . 4*9trois ans un siège des plus rudes. Les habitans réduits à l'extrémité , manquant de vivres, jusque là que quelques-uns vécurent de chair humaine , et n'espérant aucun secours du Péloponnèse, se rendirent, et furent reçus à composition. Ils sortirent de la ville avec leurs femmes et leurs enfans, sans avoir
Sa mort.
chacun plus d'un habit et les femmes deux, et quelque peu d'argent pour leur retraite.
Périclès, peu de temps après, tomba malade de la peste. Comme il était à l'extrémité et sur le point de rendre le dernier soupir , ses principaux amis s'entretenant ensemble dans sa chambre de son rare mérite , parcouraient ses exploits et ses victoires , ne croyant pas être entendus du malade 9 qui paraissait n'avoir plus de connaissance. Périclès rompant tout-à-coup le silence : « Je » m'étonne , leur dit-il, que vous conserviez » si bien dans votre mémoire, et que vous re- » leviez des choses qui me sont communes » avec tant d'autres capitaines, pendant que » vous oubliez ce qu'il y a de plus grand dans » ma vie, et de plus glorieux pour moi. C'est, » ajouta- t-il, qu'il n'y a pas un seul citoyen » à qui j'aie fait prendre te deuil. » Belle parole qui seule fait l'éloge le plus accompli d'un ministre. Il est aisé de juger combien ) Athènes regretta un tel citoyen.
Son éloge. ^n a Pu remarquer, dans ce qui a été dit de Périclès, qu'il réunissait en lui seul presque tous les genres de mérite qui font les grands hommes : d'amiral , par son habileté dans la marine ; d'excellent capitaine , par ses conquêtes et ses victoires . de surintendant des finances , par le bon ordre qu'il y mit; de ministre d'Etat, par les moyens qu'il sut employer pour faire fleurir le commerce et tous les arts. A ces grands talens il joignait une conduite pleine de sagesse , de modération , de désintéressement et de zèle pour le bien public , qu'il se proposa toujours com-
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me le véritable but de son gouvernement.
Périclès cependant fut blâmé d'avoir épuisé le trésor public, pour enrichir la ville d'ornemens superflus. Et Platon, qui jugeait des choses selon la vérité et non selon l'éclat extérieur , fait observer en plus d'un endroit , après Socrate son maître, que Périclès, avec tous ces beaux ouvrages, n'avait point contribué à rendre un seul de ses concitoyens meilleur, mais plutôt à corrompre la pureté et la simplicité de leurs mœurs anciennes par l'amour et le goût du luxe et des richesses, qu'il introduisit dans Athènes.
Anaxagore mourut la même année que Mort d»A Périclès. On dit que ce philosophe ayant for- "axagore. mé la résolution de se laisser mourir de faim, neip. *6* Périclès, averti à propos du désespoir de son maître, courut à sa maison avec une extrême diligence , tout éperdu et désolé. Tl employa les prières les plus tendres et les plus touchantes , pour le porter à vivre, ajoutant que ce n'était pas lui qu'il pleurait, mais qu'il se pleurait lui-même, s'il était assez malheueux pour perdre un ami si sage, si fidèle et si capable de lui donner de bons conseils dans les pressans besoins de la république. Alors Anaxagore se découvrant un peu la tête , lui dît : Périclès, ceux qui ont besoin de ta lumière (Vune iampe , ont soin oVy verser de t* huile. Le reproche était doux , mais vif. Périclès aurait dû le prévenir. Bien des lampes s'éteignent ainsi dans un Etat par la faute et la négligence de ceux qui devraient les entretenir.
Ce qu'il y eut de plus mémorable dans les
Quatrième années suivantes , fut le siège que les Lacéet cinquième jemoniens avaient mis devant Platée , l'un
année de la
guerre. des plus célèbres de l'antiquité , par la gran-*
Siège de ' 1 it •
platée deur des travaux de part et d autre, mais sur* av.j!c3428 *out Par la généreuse résistance des assiégés. Thucyd.i.2. il n'y avait en toute la ville que quatre cents PDiodor. /.22. habitans , et quatre-vingts Athéniens , avec o. 102 109. cent cj|x femmes p0Ur leur apprêter à manger : néanmoins cette poignée de gens soutint, pendant trois ans, tous les travaux d'un pénible siège, et les efforts d'une nombreuse et courageuse armée qui les tenait assiégés. Lorsque les Platéens se virent sans espérance de secours du côté d'Athènes, et dans la disette des vivres , ils firent le dessein de se sauver à travers le camp des ennemis ; mais la moitié , étonnée de la grandeur du péril et de la hardiesse de l'entreprise , perdit courage lorsqu'il la fallut exécuter ; l'autre moitié persista dans sa résolution , et se Thueyd. / 3. sauva aprèsbien des dangers. Ceux qui étaient PD?od. /.2?2. restés dans Platée, manquant de tout moyen p l09 de se défendre, se rendirent, à condition qu'on ne les punirait qu'avec connaissance de cause et selon les formes de la justice. Il vint pour cet effet cinq commissaires de Lacédémone , qui, sans les charger d'aucun crime, leur demandèrent simplement Siis avaient rendu quelque service, dans cette guerre, àLacédémoue et aux alliés. Cette demande les surprit et les embarrassa. Ils firent ressouvenir les Lacédémoniens des services qu'ils avaient rendus à la Grèce, et en particulier à Lacédémone, lors du tremblement de terre aui fut suivi de la révolte de leurs esclaves.
De si justes remontrances paraissaient devoir faire quelque impression sur l'esprit des Lacédémoniens , mais elles furent inutiles ; les commissaires avaient apporté leurs ordres de Sparte. Ainsi ils persistèrent dans leur première demande : Si tes Platéens avaient rendu quelque service dans cette guerre à Laeédémone et aux alliés , et les faisant passer l'un après l'autre , à mesure qu'ils répondaient non , on les égorgeait sans pardonner à aucun. J'omets ce qui se passa dans les deux campagnes suivantes , les événemens n'étant ni curieux ni intéressans.
La huitième année de la guerre du Pélo- An m.357§
. 4 . 3 Av. J.CjïS
ponnese , mourut Artaxerxe, après un règne de quarante-neuf ans commencés. La reine , sa femme , mourut aussi le même jour que lui. Ils furent transportés tous deux ensemble en Perse, dans le tombeau ordinaire des rois. Ce prince avait un fonds de bonté et de générosité , qui est rare dans les personnes de son rang. L'ordre que ce prince donna de faire relever les murs et les portes de Jérusalem :* fait sa gloire la plus solide.