CHAPITRE III
Histoire de Smerdis le Mage
Dès que par la mor*. de Cambyse, le faux An. m. 348». Smerdis se fut affermi sur le trône , les Sa- Av- JC 5" maritains lui écrivirent une lettre contre les Juifs qu'ils lui représentaient comme un peuple remuant, séditieux, et toujours prêt à se révolter. Ils en obtinrent un ordre, qui portait défense aux Juifs de pousser plus loin la construction de leur temple et de leur ville. L'ouvrage demeura suspendu jusqu'à la seconde année de Darius , environ l'espace de deux ans. Le mage, qui sentait de quelle importance il était pour lui qu'on ne pût découvrir son imposture , affecta dès le commencement de son règne , de ne point se montrer en public, de se tenir enfermé dans le fond de son palais , de traiter toutes les affaires par l'entremise de quelques eunuques, et de ne laisser approcher de sa personne que ses plus intimes confidens. Mais les précau- Hèrod.1.1. tions mêmes qu'il prenait pour dérober lac'6?' 6gc connaissance de son état aux grands de la cour et au peuple , faisaient soupçonner de plus en plus qu'il n'était pas le véritable Smerdis.
Le mage, en montant sur le trône , avait épousé toutes les femmes de son prédécesseur , entre autres Phédime , fdle d'Otanes, l'un dc<, plus grands seigneurs persans. Son père lui fit entendre qu'en cas que celui qui était sur le trône fût le mage, il n'était digut
ni d'elle , ni de la couronne ; qu'elle pouvait s'en éclaircir lorsque Smerdis serait avec elle la nuit , et qu'il dormirait d'un profond sommeil, en examinant adroitement s'il avait des oreilles. Cyrus les avait fait autrefois couper au mage , pour de certains crimes dont il avait été convaincu. Phédime promit d'exécuter les ordres de son père quand son jour viendrait. En effet, elle profita de la première occasion pour faire cette épreuve ; et ayant trouvé que celui avec qui elle couchait n'avait point d'oreilles, elle en avertit son père, et la fraude fut ainsi découverte et constatée. Otanes, sur-le-champ, forma une conspiration avec cinq des plus grands seigneurs persans Darius , fils d'Hystaspe , qui survint dans le moment, fut associé aux six autres, et pressa fort l'exécution. L'affaire fut conduite avec un grand secret ? et fixée au jour même , de peur qu'elle ne s'éventât.
Pendant qu'ils délibéraient ainsi entre eux, un événement auquel on ne pouvaitpas s'attendre , déconcerta étrangement les mages. Pour détourner tout soupçon, ceux-ci avaient proposé à Prexaspe de déclarer devant le peuple, qu'ils feraient assembler pour-cet effet, que le roi était véritablement Smerdis, fds de Cyrus ; et il l'avait promis. Ce jour-là même, le peuple fut assemblé. Prexaspe parla du haut d'une tour ; et , au grand étonnement de tous les assistans, il déclara, avec une entière sincérité, tout ce qui s'était passé ; qu'il avait tué de sa propre main Smerdis, par l'ordre de Cambyse son frère; que celui qui occupait le trône était le mage ; qu'il deman
dait pardon aux Dieux et aux hommes du crime qu'il avait commis malgré lui et par nécessité. Après avoir ainsi parlé , il se jeta du haut de la tour la tête en bas, et se tua. Il est aisé de juger quel trouble cette nouvelle répandit dans le palais.
Les seigneurs conjurés , qui ne savaient He'rod.t.1. rien de ce qui venait d'arriver . y entrèrent , c' 76-7*sans qu'on soupçonnât rien d'eux. C'étaient les plus grands seigneurs de la cour, la première garde ne songea pas même à leur demander à qui ils en voulaient ; mais il n'en fut pas de même quand ils furent près de l'appartement du roi : comme on fit mine de leur en refuser l'entrée, ils firent main basse sur tout ce qui se présenta à eux. Smerdis le mage et son frère, ayant entendu du bruit, prirent leurs armes pour se défendre. L'un des deux frères fut tué ; l'autre s'étant sauvé dans une chambre plus reculée, y fut poursuivi par Gobryas et Darius. Le premier l'ayant saisi par le corps, le tenait fortement serré entre ses bras, et exhortait Darius à lui passer son épée au travers du corps , dût-il les percer tous deux ensemble , mais il le fit avec tant d'adresse et de bonheur , que le mage seul fut tué.
Dans le moment même, les mains encore Hér^L J» ensanglantées, ils sortirent du palais, paru-*79" rent en public, exposèrent aux yeux du peuple la tête du faux Smerdis et celle de son frère Patisithe, et découvrirent toute l'imposture. Le peuple en fut si transporté de fureur, qu'il se jeta sur tous ceux de la secte de l'usurpateur, et en massacra autant qu'il
en put rencontrer. Ce jour devint dans la suite une fête solennelle chez les Perses : elle fut appelée le massacre des mages. Quand le trouble et le tumulte , inséparables d'un tel événement, furent apaisés , les seigneurs conjurés délibérèrent ensemble sur la forme du gouvernement qu'il était à propos d'établir. Otanes parla le premier, et commença à se déclarer contre la monarchie , dont il exagéra avec force les dangers et les inconvéniens ; il conclut pour la démocratie. Mégabyse parla le second, et opina pour l'aristocratie ou l'oligarchie. Darius parla le troisième , et montra, par de si bonnes raisons , les avantages du gouvernement monarchique, que tous les autres se rangèrent de son avis ; et il fut arrêté que la monarchie serait continuée sur le même pied que Cyrus l'avait établie.
Hèrod. 1 3. On procéda, sans différer, à l'élection d'un roi. Ils crurent devoir s'en rapporter au choix des Dieux. Pour cela on convint que le lendemain ils se trouveraient à cheval , au lever du soleil, dans un certain endroit du faubourg de la ville , qui fut marqué , et que celui-là serait roi , dont le cheval hennirait le premier. Le soleil étant la grande divinité des Perses , ils pensèrent que , de prendre cette voie, ce serait lui déférer l'honneur de l'élection. L'écuyer de Darius , ayant appris ce dont ils étaient convenus, s'avisa d'un artifice pour assurer la couronne à son maître. Il attacha, la nuit d'auparavant, une cavale dans l'endroit où ils devaient se rendre le lendemain matin , et y amena le cheval
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de son maître. Les seigneurs s'étant trouvés le lendemain au rendez-vous , le cheval de Darius ne fut pas plus tôt dans l'endroit ou il avait senti la cavale, qu'il hennit : sur quoi Darius fut salué roi par les autres , et placé sur le trône. Il était fils d'Hystaspe, Perse de nation , de la famille royale d'Achemène.
Les sept seigneurs qui , par leur valeur et par leur sagesse avaient rétabli l'empire des Perses , furent élevés , sous le nouveau roi , aux plus grandes dignités de l'Etat, et honorés des plus grands privilèges. Us eurent droit d'approcher de la personne du roi toutes les fois qu'ils le voudraient, et d'opiner les premiers sur toutes les affaires de l'empire. On leur accorda aussi le privilège de porter la tiare le bout tourné en avant, en mémoire de ce que, lorsqu'ils attaquèrent les mages , ils l'avaient tourné de cette manière pour se mieux reconnaître dans la confusion, au lieu que tous les Perses la portaient le bout renversé en arrière , à la réserve du roi qui le portait droit. Depuis ce temps-là, les rois de Perse, de cette race, ont toujours eu sept con* seillers ainsi privilégiés.