‹ Abrégé de l'histoire ancienne de RollinChapitre 6 sur 19 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De tous les pays connus dans l'antiquité , il n'y en a point d'aussi célèbre que la Grèce. Soit que l'on considère la gloire qu'elle s'est acquise par les armes ou par la sagesse de ses lois , soit pour l'étude des sciences et des arts, soit pour la perfection où elle a porté les sciences et les arts ; on peut dire , par rapport à tous ces objets • qu'elle est devenue , en quelque sorte, l'école du genre humain. Avant que d'entrer en matière , je donnerai un plan abrégé de la situation du pays et des différentes parties qui la composent , avec un traité des mœurs et coutumes de ce peuple.

ARTICLE i.

Histoire de V origine et des premiers commencemens des différens Etats de ta Grèce.

Description ^a Grèce ancienne , qui est aujourd'hui la de la Grèce, partie méridionale de la Turquie en Europe , était terminée au levant parla mer Egée , dite aujourd'hui l'Archipel ; au midi par la mer de Crète ou de Candie ; au couchant par la mer d'Ionie , et au nord par l'Illyrie et la Thrace. Les parties de la Grèce ancienne sont: i'Epire, le Péloponnèse, la Grèce proprement

dite , la Thessalie , la Macédoine , et les îles de la Grèce.

C ette province est située au couchant, et se- L'ÊP,re' parée de la Thessalie et de la Macédoine par le mont Pindus, et par les monts appelés Acroceraunii. Les peuples les plus connus qui l'habitent sont les Molosses, dont la ville principale est Dodone , célèbre par le temple et l'oracle de Jupiter ; les Chaoniens, dont la ville est Orique ; les Thesprotiens 5 dont la ville est Buthrote, où était le palais et la demeure de Pyrrhus; les Acarnaniens ., dont la ville est Ambracie , qui donne son nom au golfe. Là se trouve Actium , célèbre par la victoire d'Auguste, qui bâîit vis-à-vis de cette ville , de l'autre côté du golfe , Nicopotis. Il y avait dans l'Epire deux petites rivières fort connues dans la fable , le Cocyte et VAchéron.

C'est une presqu'île qu'on nomme main- LePéiopontenant la Morée, qui ne tient au reste de la Grèce que par l'isthme de Corinthe , large seulement de six milles. On sait que plusieurs princes ont tenté inutilement de couper cet isthme. Ses parties sont l'A chaïe proprement dite, dont les principales villes sont Corinthe, Sicyone, Patrœ , etc. ; I'Elide , c'est là qu'est Olympia, appelée aussi Pisa, située sur l'Alphée , où se célébraient les jeux olympiques. Cyliè><e est la patrie de Mercure. La Messenie, Messène, Pyle, la ville de Nestor, Corone. L'Arcadie, Tégée, Stymphaie, Mantinie, Mégaiopolis, patrie de Polybe. La Laconie , Sparte ou Lacédémone , Amyclœ 9 le mont Taygète, la rivière Enrôlas, le cap

nese.

Ténare. L Argolide , Argos , surnonimée Hippium , célèbre par le temple de Junon ., Némée , My cènes 9 Naupiie , Trœzène , ^/n~ claure 9 ou était le temple d'Esculape, La Grèce L'Etolie , Chalcis , Cdiydon* O tenus. La

SSe^re 1 Doride ; les Locres Ozoliens , Naupacte , maintenant Lépante , connue par la défaite des Turcs en 1571. La Phocide , Anticyre , Delphes , sous la montagne du Parnasse , célèbre par les oracles qui s'y rendaient ; là est aussi la montagne (VHéticon. LaBÉOTiE, Orchomène , Thespies 9 Chéronée , illustre par la naissance de Plutarque ; Pia'ée, par la défaite de Mardonius ; Thèhes Autide , fameuse par son port , d'où partit l'armée des Grecs pour aller assiéger Troie; Leuctre^ par la victoire d'Epaminondas. L'Attique, Mrfgdre , Eleusis 9 Dècélie , Marathon* où Miltiade défit l'armée des Perses \ Athènes : ses ports étaient le Pirée , Munïchie , Phalère; les monts Himette et Cithéron. La Locride. Les villes les plus connues de cette prol* Thessa* vince sont : Gomphi, Pharsdie , près de la-

Ke* quelle Jules- César remporta une victoire sur

Pompée; Mdgnésie, Méthone , au sége de laquelle Philippe perdit un œil ; les Thermopyies 9 défilé fameux par la vigoureuse résistance des trois cents Spartiates contre l'armée entière de Xerxès , et par leur glorieuse défaite ; Phtie , Thèbes de Thessalie ; Ldrisse , Démétrîdde; les agréables valons de Tempe , sur les bords du Pénée; Olympe , Pélion, Ossd , trois montagnes célèbres dans les fables , par le combat des géans.

Je ne rapporterai qu'un petit nombre de

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ses villes : Epidamne ou Dyrrachie , main- ï* Macé tenant Duraz zo , Appollonie , Petla , capitale du pays qui donna naissance à Philippe et à son fils Àlexandre-le-Grand ; Egée, Edesse , P aliène 9 Olynthe, qui a donné son nom aux Olynthiaques de Démosthène ; Torone , Acanté , Thtssaionique , maintenant Salonichie ; Stagie , patrie d'Aristote ; Amphipoiis , Phiiippes , fameuse par la victoire d'Auguste et d'Antoine sur Brutus et Cassius; Scotusse, Athos, montagnes , le fleuve S tri/ mon,

îl y a plusieurs îles adjacentes à la Grèce, fort connues dans l'histoire. Dans la mer iies de ta Ionienne, Corcyre, avec une ville du mêmeUrèce* nom , maintenant Cor fou , Céphaiène et Zacinthe , maintenant Céphalonieei Zanthe ; Ithaque, patrie d'Ulysse ;et Dut'chie. Près du cap Malée , vis-à-vis la Laconie, Cythirer Dans le golfe de Sarone , Egine et Salamine, si fameuse par le combat naval entre Xerxès et les Grecs. Entre la Grèce et l'Asie , les Sporades , les Cyclades , dont les plus connues sont Andros , Dêlos , Paros, d'où l'on tirait le plus beau marbre. Plus haut , dans la mer Egée, YEuhée, maintenant Négrepont , séparée de la terre ferme par un petit bras de mer , appelé Euripe. La ville la plus connue était Chaicis. En montant vers le septentrion , Scyrus , et beaucoup plus haut Lemnos , maintenant Statimène 9 Samothvace. En descendant, Lesbos, dont la principale ville était Mythilène , qui a donné à l'île le nom de Méttiin ; Chios , Scios 9 vantée pour son vin excellent ; Samos.

Io£ HISTOIRE

L'île de Crète ou de Candie . est la plu grande de celles qui sont voisines de la Grèce. Elle a au septentrion la mer Egée ou l'Archipel, et au midi la mer d'Afrique. Ses principales villes étaient Gortyne, Cydon, Gnossus ; ses montagnes , Dictée 9 Ida , Corycus. Son labyrinthe est connu de tout le monde.

strab. i 6. Les Grecs avaient des collines dans pres- P' mi i. 6. (\ue toutes ces îics. Ils s'établirent aussi dans *■ 2- la Sicile et dans une partie de l'Italie , vers

la Calabre , qui pour cette raison , est appelée la grande Grèce.

Mais leur grand établissement fut dans l'Asie mineure, et surtout dans VEolie, VIonie et la Doride. Les principales villes de l'Eolie sont Cume> Phocée , Eiée. De l'ionie , Smyrne , Clazomène , Téos , Lébédies , Cotaphon, Ephèse. De la Doride , Halicarnassc, et Guide.

Différens ^n Peut distinguer dans les Grecs quatre âges de la différens âges marqués par autant d'époques mémorables , qui tous ensemble renferment 2 1 54 années. Le premier s'étend depuis la fondation du royaume de Sicyone , qui est le plus ancien jusqu'au siège de Troie , et comprend environ 1 000 ans, depuis l'an du monde 1 820 jusqu'à 2820. Le second s'étend depuis la prise de Troie jusqu'au règne de Darius , fds d'Hysiaspe , qui est le temps où l'histoire des Grecs commence à se joindre à celle des Perses 9 et comprend 663 ans , depuis l'an du monde 2820 jusqu'à 3483. Le troisième âge s'étend depuis le commencement du règne de Darius jusqu'à la mort d'Alexandre le-Grand ?

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qui est le beau temps de l'histoire des Grecs. Enfin, le quatrième et dernier âge s'étend depuis la mort d'Alexandre, ou les Grecs commencèrent à déchoir, jusqu'à ce qu'ils tombèrent enfin sous la domination des Romains , et ce dernier âge comprend en tout 2g3 ans.

Les Grecs tiraient leur origine de Javan ou ongine de§ Jon , fils de Japhet , et petit-fils de Noé. Javan Grecs* eut quatre enfans , Elisa , Tharsis , Cettim et Dodanim , qui sont les chefs des principales tribus ou branches de cette nation , devenue si célèbre par les arts et par la guerre. L'extrême rusticité de ces premiers Grecs ne paraîtrait pas croyable , si l'on pouvait , sur ce point, récuser leurs propres historiens. Qui paUsan.i.$croirait que ce peuple, auquel on doit tout'' 455.456 ce qu'on a de littérature et de belles connaissances, descendît de sauvages , qui n'avaient point d'autres lois que la force , qui ignoraient l'agricullure, et broutaient l'herbe à la manière des bêtes ? C'est pourtant ce que Peiasgus. nous attestent les honneurs divins qu'ils décernèrent à celui qui leur apprit à se nourrir de gland, comme d'un aliment plus sain et plus délicat que les herbes.

Les différens Etats de la Grèce sont Si- Différens cyone , Argos , Mycènes dans le Péloponnèse, Grèœ.^ h aujourd'hui la Morée. Mais les principaux , et ceux qui se sont fait une plus grande réputation, sont Athènes, ïhèbes, Sparte et la Macédoine.

Le plus ancien des royaumes de Grèce , sicyone. est celui de Sicyone. Eusèbe en place le com- j^j^JjSj mencement 1 3 1 3 ans avant la première olym-

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piade. On croit qu'il dura environ 1000 ans AnAM °?Sr48 ^e royaume d'Argos , dans le Péloponnèse , av.j.c«)856 commença 1080 ans avant la première olympiade, du temps d'Abraham. Le premier roi fut Inachus. Il eut pour successeurs, Phonée, son fils; Apis, qui donna son nom à cette contrée ; Argus, et., après plusieurs autres , An. m. z53o. Gélanor, qui fut dépouillé et chassé du royau- 4v.jc.ï474 me par Danaus, égyptien. Les successeurs de celui-ci furent Lyncée , fils d'Egyptus , son frère, qui , seul de cinquante frères, échappa à la cruauté des Banaïdes; âbas, Proétus, Acrisius.

De Danaé, fille du dernier, naquit Persée, qui, dans la suite , ayant tué par malheur son grand-père Acrisius , et ne pouvant plus soutenir la vue d'Argos où il avait commis ce meurtre involontaire , passa à Mycènes , et y établit le siège de son royaume, liycènes. Persée régna à Mycènes , et y eut plusieurs enfans, entre autres Alcée, Sthénéluset Electryon. Alcée fut père d'Amphytrion ; Sthénélus, d'Eurysthée; Electryon, d'Alcmène Amphytrion épousa Alcmène, de laquelle y et de Jupiter , naquit Hercule.

Les rois qui régnèrent à Mycènes après Persée, furent Electryon, Sthénélus, Eurysthée. Atrée , fils de Pélops , oncle maternel d'Eurysthée , lui avait succédé. C'est de la sorte que la couronne passa aux descendans de Pélops , qui donnèrent leur nom au Péloponnèse, appelé auparavant Àpie. La haine meurtrière des deux frères, Atrée et Thyeste, est connue de tout le monde.

Plisthène , fils d'Atrée , succéda à son père,

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et laissa îe royaume de Mycënes à son fils Acamemnon, qui eut pour successeur son fils Oreste. Le royaume de Mycènes fut rempli de crimes et d'horreurs , depuis qu'il eut passé dans la famille de Pélops. Tisamène et Pen- THiLE , fils d'Oreste , régnèrent après lui; ils furent chassés du Péloponnèse par les Héraclides ou descendans d'Hercule. Cécrops, originaire d'Egypte , fut ie fondateur du royaume d'Athènes. Il divisa l'Attique en douze An m. 244^ cantons , et établit l'aréopage. Godrus fut le AvJ,c l5 :>6' dernier des rois; il se dévoua pour le salut de sa pairie. Après lui le titre de roi fut éteint à Athènes. Médon , son fils , fut mis à la tête de la république , avec le titre d'archonte 3 c'est-à-dire , gouverneur. Les premiers archontes furent à vie ; mais les Athéniens, fatigués d'une domination qui leur paraissait encore trop approcher de la royauté , la fixèrent à dix ans , et enfin ils la rendirent annuelle. Cadmus , originaire de la Phénicie, se sai-

, . . , , - . . . , A Thèbes.

sit du pays appelé depuis la Beotie. Il y ba- An. m. 2549. tit la ville de Thèbes , ou du moins une cita- Av J,G l455, délie appelée de son nom Cadmée, et y établit le siège de sa domination.

Lelex est le premier roi de la Laconie. Il Sparte, commença à régner environ i5i6 ans avant ace emonfc l'ère chrétienne. Ge fut sous IMénélaûs, dixième roi de Sparte , que la Grèce commença à essayer ses forces réunies au siège de Troie. L'enlèvement d'Hélène, femme de Ménélaûs, par Alexandre Paris, fils de Priant, roi de Troie , fut l'occasion de cette cruelle guerre , qui se termina par la ruine de cette ville. Troie fut prise à peu près dans le temps que

Jephté conduisait le peuple de Dieu ; c'est-àdire , selon Ussérius, l'année du monde 2820 , et 1 184 ans avant Jésus-Christ. Cette époque est célèbre dans l'histoire , et doit être retenue avec soin , aussi-bien que celle des olympiades.

Coiinthe. Corinthe fut d'abord soumise à ceux d'Ar- Av!jÏc.i476" Sos et ^e Mycènes. Sisyphe, fils d'Eole, s'en rendit maître. Sa race en fut chassée, environ 110 ans après le siège de Troie. Les descendans de Bacchis y régnèrent ensuite sous eux. Le gouvernement monarchique fit place à l'aristocratique, choisissant entre les anciens, tous les ans, un premier magistrat , qu'ils appelaient Prytanis. Enfin , Cypselus s'empara de l'autorité, qu'il fit passer à son fils Périandre.

Macédoine . Il se passa un temps considérable sans qu'on fît attention à la Macédoine. Il semblait que ses rois , relégués dans les bois et les montagnes , ne faisaient point partie du reste de la Grèce. Ils prétendaient descendre d'Hercule par Caranus , le premier d'entre eux. Philippe et Alexandre son fils relevèrent extrêmement la gloire de ce royaume. Il avait déjà duré Zj^i ans jusqu'à la mort d'Alexandre , et il en dura encore 1 55 jusqu'à la prise de Persée par les Romains ; ce qui fait en tout 626 ans.

Quatre dia- Il y avait, parmi ces différens peuples de îeetes. ]a (jr£ce ? quatre dialectes , qui avaient tous une même langue pour fondement ; savoir , le dialecte attique , l'ionien , le dorique et Féolien. Le dialecte attique était en usage à Athènes et dans le pays circonvoisin. ï/ionien , peu différent de l'attique, était usité

dans une contrée de l'Asie mineure , appelée Ionie. Le dorique était propre aux Lacédémoniens et à ceux d'Argos, d'où il passa dans l'Epire , dans la Libye , la Sicile , Rhodes et tjrète. L'éolien a été d'abord en usage chez les Béotiens et leurs voisins ; puis en Eolie , région de l'Asie mineure, qui comprenait dix ou douze villes , colonies des Grecs.

Ce que nous venons de dire des divers éta- Gouverne. blissemens de la Grèce, nous a fait sentir chique, que le gouvernement établi chez tous ces peuples était le monarchique, qui est assurément le plus ancien et le plus propre à entretenir Plut. 1 3. la paix et la concorde, étant formé sur le ^es' ,pa" modèle de l'autorité paternelle , et de cet empire doux et modéré que les pères exerçaient dans leur famille. Mais la dureté des maîtres légitimes , l'esprit inquiet et remuant du peuple , fit naître un goût tout contraire , alluma par toute la Grèce un désir violent de la liberté , et y introduisit partout , excepté en Macédoine , un gouvernement républicain , Aépubiicpin. mais varié selon le caractère et le génie de chacun des peuples.

Il resta toujours néanmoins je ne sais quel levain de l'ancienne domination, qui réveilla de temps en temps l'ambition de plusieurs citoyens. Il s'en trouva plusieurs qui, n'ayant aucun droit au trône , s'y élevèrent par cabale, par trahison , par violence, et qui s'y maintinrent de même; et c'est cette conduite inhumaine, qui rendit ces hommes si odieux sous le nom de tyrans (1).

(0 Ce nom , dans son origine , signifie roi , et ce donnait anciennement aux princes légitimes.

De tontes ces parties de la Grèce séparées entièrement, ce semble, les unes des autres, parleurs lois, leurs coutumes, leurs intérêts , se formait un corps unique , dont les forces s'accrurent jusqu'au point de faire trembler la puissance formidable des Perses, de résister non-seulement à leurs armées innombrables , mais de les dissiper, de les tailler en pièces , et de réduire quelquefois l'orgueil persan à accepter des conditions de paix aussi honteuses pour les vaincus, que glorieuses pour les vainqueurs. Parmi les villes de la Grèce, deux se distinguèrent particulièrement , et s'acquirent une autorité et une sorte de supériorité sur toutes les autres, que le mérite seul leur attira. Je veux pat 1er de Lacédémooe et d'Athènes. Comme elles soutiendront un grand personnage dans l'histoire qui va suivre , il convient de dire quelque chose du génie, du caractère, des mœurs, do gouvernement et de la religion de ces deux peuples

ARTICLE II

Gouvernement de Lacédémone.

Il n'y a peut-être rien dans toute l'histoire profane de plus attesté , ni en même temps de plus incroyable, que ce qui regarde le gouvernement de Lacédémone et la discipline Plut. inm. que Lycurgue y avait établie. Ce législateur ycurg.p.^o. £tajt £js d'Eunomus , l'un des deux rois qui régnaient à Sparte. Il lui eût été facile de monter sur le trône après la mort de son frère aîné , qui n'avait point laissé d'enfant mâle et il fut roi en effet pendant quelques jours

mais dès que la grossesse de sa belle- sœur fut connue, il déclara que la royauté appartenait à l'enfant qui en naîtrait, si c'était un fils; et dès ce moment il administra le royaume comme son tuteur. Cependant la veuve lui envoya dire sous main , que s'il voulait lui promettre de l'épouser quand il serait roi , elle ferait périr son fruit. Une proposition si détestable fit horreur à Lycurgue : il dissimula néanmoins ; et amusant cette femme sous différens prétextes , il la mena jusqu'à son terme. Quand l'enfant fut né, il le déclara roi, et le fit nourrir avec grand soin. La joie que sa naissance causa au peuple , le fit nommer Charilaus.

L'Etat était pour lors dans un grand désordre. L'autorité des rois était absolument méprisée, et celle des lois encore davantage. Lycurgue conçut le hardi dessein de réformer en tout le gouvernement de Lacédémone.

Dans cette vue, et pour se mettre en état de faire de bons règlemens, il entreprit de voyager en différens pays, pour connaître par luimême les différentes mœurs des peuples, et consulter ce qu'il y avait de personnes plus habiles et plus expérimentées dans fart de gouverner. Il commença par l'île de Crète, dont les lois dures et austères étaient fort célèbres : il passa de là en Asie , où régnait une conduite tout opposée. Enfin, il se rendit en Egypte, le domicile des sciences, de la sagesse et des bons conseils.

Des qu'il fut de retour à Sparte , son pre- Lois de mïer soin fut d'aller consulter Apollon , et de 1>cu'^oelui offrir un sacrifice. La Prêtresse l'appela

l'ami des Dieux, et Dieu plutôt qu'homme Elle lui déclara ensuite que le Dieu avait exaucé sa prière, et que la république qu'il allait former, serait la plus excellente république qui eût jamais été. A son retour , il gagna les principaux de la ville , et soumit le reste par la terreur, des armes ., ,,. De tous les nouveaux établissemens de Ly-

Ltabbsse- 11, . i / i ,

ment du sé-curgue, le plus grand et le plus considérable, fut celui du sénat, qui, tempérant la puissance des rois par une autorité égale à la leur, et le pouvoir trop absolu c]u peuple, fut la principale cause du salut de cet Etat. Ce corps était composé de vingt-huit sénateurs. Cent trente ans après la mort de Lycurgue , les Spartiates , trouvant l'autorité du sénat trop forte et trop absolue , lui donnèrent un frein, en lui opposant la puissance des éphores (î). Ces magistrats étaient au nombre de cinq, et ne demeuraient qu'un an en charge.

Arist. i. 2. Us étaient tous tirés du peuple , et par là

«k^^321* ressemblaient assez aux tribuns du peuple chez les Romains. Ils avaient droit de faire arrêter les rois , et de les faire mener en prison , comme cela arriva à l'égard de Pausanias. Ce fut sous le roi Théopompe, que commencèrent les éphores. Sa femme lui ayant reproché qu'il laisserait à ses enfans la royauté beaucoup moindre qu'il ne l'avait reçue, il lui répondit : Au contraire, je ta leur laisserai plus grande 9 parce qu'elle sera plus dur ah le.

Partage des £e second établissement de Lycurgue et le plus hardi, fut le partage des terres. Cesage lé- (î) Ephore signifie contrôleur , inspecteur.

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gïslateur le jugea absolument nécessaire pour p/«f.m*fr bannir de la république l'insolence, l'envie, la ycur°'p' fraude, les richesses et l'indigence, et y rétablir la paix et le bon ordre. Il persuada donc à tous les citoyens de remettre leurs terres en commun , et d'en faire un nouveau partage , pour vivre dans une parfaite égalité; ce qui fut aussitôt exécuté. Pour achever de bannir Décrideia toute inégalité, il décria les monnaies d'or monnaie aw

<-> 7 m et d argent.

et d'argent, et en fit faire de fer, qui étaient d'un si grand poids, qu'il fallait une charette pour porter une somme de cinq cents livres, et une chambre entière pour la serrer. De plus, il chassa de Sparte tous les arts inutiles et superflus : mais , quand il ne les aurait pas chassés, la plupart seraient tombés d'eux-mêmes , et auraient disparu avec l'ancienne monnaie.

Lycurgue , voulant achever de déraciner la Repaf p„. mollesse et le luxe, établit les repas publics. Pour en écarter toute somptuosité et toute magnificence, i ordonna que tous les citoyens mangeraient ensemble des mêmes viandes, qui étaient réglées par la loi; et il leur défendit expressément de manger chez eux en particulier. Ceux qui le faisaient étaient observés avec grand soin , et on leur reprochait publiquement leur intempérance et leur trop grande délicatesse. Par cette frugale simplicité qui régnait dans ces repas communs, on peut dire que Lycurgue fit changer, en quelque sorte, de nature aux richesses , en les mettant hors d'état d'être désirées, d'être volées, et d'enrichir leurs possesseurs ; car il n'y avait plus moyen d'user

blics.

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et de jouir de son opulence 9 non pas même •Ten faire parade.

Les riches furent extrêmement irrités de cette ordonnance , et ce fut à cette occasion que, dans une émeute populaire, un jeune homme , nommé Alcandre , creva un œil à Lycurgue d'un coup de bâton. Le peuple, indigné d'un tel outrage, remit le jeune homme ntre les mains de Lycurgue, qui sut bien s'en venger ; car il le traita avec tant de bonté et de douceur, que d'emporté et de violent qu'il était, il le rendit, en assez peu de temps, très-modéré et très-sage.

Les tables étaient chacune d'environ quinze personnes ; et pour y être reçu, il fallait être agréé de toute la compagnie. Chacun apport tait par mois, un boisseau de farine, huit mesures de vin, cinq livres de fromage, deux livres et demie de figues, et quelque peu de leur monnaie pour l'apprêt et l'assaisonnement des vivres.

On était obligé de se trouver au repas public, et il n'était permis à qui que ce fût de s'en absenter : long-temps après, le roi Agis, au retour d'une expédition glorieuse , ayant voulu s'en dispenser pour manger avec la reine , sa femme, fut réprimandé et puni. On y menait les enfans comme à une école de sagesse et de tempérance. On les accoutumait aussi au secret; quand un jeune homme entrait dans la salle, on lui disait, en lui montrant la porte : Rien de tout ce qui se dit ici ne sort par (à.

De tous les mets, celui qu'ils appelaient la sauce noire , était le plus exquis , et les

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vieillards la préféraient à tout ce qu'on leur servait sur la table. Denys le tyran n'en jugea cicer. Tuse. pas de même dans un repas, où il voulut se „"£%.' ' trouver. Le cuisinier lui répondit qu'il n'en était pas surpris, attendu que l'assaisonnement y manquait. Et quel assaisonnement, reprit le tyran? La course, la sueur, la fatigue , la faim , la soif; c'est là , ajouta le cuisinier, ce qui assaisonne ici tous nos mets.

Lycurgue, au reste, laissa très- peu d'or- piut.innt. donnances par écrit. Il s'attacha à mettre Lxcurz-P'*T ses règlemens en usage, et à les faire pratiquer de son vivant. Persuadé que les principes Education que l'éducation imprime dans le cœur, de dtsenfans meurent fermes et inébranlables , comme étant fondés sur la volonté, qui est un lien plus fort et plus durable que le joug de la nécessité, il fit, de l'éducation des enfans, l'affaire la plus grande et la plus importante de la république. Sitôt qu'un enfant était né, les Ib-P- 49* anciens le visitaient ; et s'ils le trouvaient bien formé, fort et vigoureux, ils ordonnaient qu'il fût nourri. Si, au contraire, ils le trouvaient mal fait, délicat et faible, ils le condamnaient à périr, et le faisaient exposer. On les accoutumait de bonne heure à s'endurcir contre le froid et le chaud , à se faire à la fatigue , à n'avoir point de mauvaise humeur, à n'être point difficiles ni d licats pour le manger, à n'avoir point de peur dans les ténèbres, à ne point se livrer à la criaillerie, ni aux pleurs, etc. Ils étaient tous élevés en commun, sous xenoph.de la même discipline; et leur éducation n'était, ^^ rep à proprement parler , qu'un apprentissage Plut- *|

dl i>. il,., /.. Lrcurz.p.he,

obéissance; le législateur ayant parfaite

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ment compris que le moyen d'avoir des citoyens soumis aux lois et aux magistrats, était d apprendre aux enfans, dès l'âge le plus tendre, à être parfaitement soumis aux maîtres.

Pour ce qui est des lettres , ils n'en apprenaient que pour le besoin. Toutes les sciences étaient bannies de leur pays. On se contentait de leur former le jugement par des questions que le maître leur faisait, et auxquelles il fallait répondre promptement et sensément; car on les accoutumait de bonne heure au style laconique. Lycurgue voulait que la monnaie fût fort pesante et de peu de valeur 9 et, au contraire, que le discours comprît en peu de paroles beaucoup de sens. Leur étude ne tendait qu'à savoir obéir, à supporter les travaux, et à vaincre dans les combats.

La patience et la fermeté étaient le caractère propre des jeunes Lacédémoniens. De là vient qu'Horace donne à Lacédémone l'épithète de patiente, patiens Lacedœmon ; et qu'un autre auteur fait dire à un homme qui avait souffert trois coups de bâton sans se plaindre: Très piagas spartanâ nobiiitate concoxi. A proprement parler , le métier et l'exercice des Lacédémoniens étaient la guerre; tout tendait là chez eux, tout respirait les armes. A Sparte, la première loi de la guerre , et la plus inviolable , était de vaincre ou de mourir. De là vient qu'une mère recommandait à son fds , qui partait pour une campagne, de revenir avec son bouclier, ou dcer. i i.sur son bouclier. Une autre, apprenant que ».*Tôa. mt' son fils était mort dans le combat , répondit

froidement : « Je ne l'avais mis au inonde que piut. in vit pour cela. » Après la bataille de Leuctres, ^ffî p 6ia qui leur fut si funeste , les pères et les mères de ceux qui étaient morts en combattant, se félicitaient mutuellement, et allaient dans les temples remercier les Dieux de ce que leurs enfans avaient fait leur devoir, au lieu que les parens de ceux qui avaient survécu à cette défaite, étaient inconsolables; ce qui montre que cette disposition était commune parmi les Lacédémoniens. Ceux qui avaient pris la fuite dans un combat , étaient diffamés pour toujours. Les Lacédémoniens n'allaient au combat qu'après avoir invoqué le secours des Dieux par des sacrifices et des prières publiques : et, pour lors, ils marchaient à l'ennemi pleins de confiance , comme étant assurés de la protection des Dieux.

Lycurgue désirant, autant que cela dépendait de la prudence humaine, de rendre ses lois immortelles et immuables, fit entendre au peuple qu'il lui restait encore un point, le plus important et le plus essentiel de tous, sur lequel il voulait consulter Apollon : et, en attendant, il les fit tous jurer, que jusqu'à ce qu'il fût de retour* ils maintiendraient la forme de gouvernement qu'il avait établie. Quand il fut arrivé à Delphes, il consulta le Dieu , pour savoir si ses lois étaient bonnes et suffisantes pour rendre les Spartiates heureux et vertueux. La prêtresse lui répondit qu'il ne manquait rien à ses lois, et que tant que Sparte les observerait, elle serait la plus glorieuse ville du monde, et jouirait d'une félicité parfaite. Lycurgue envoya

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Mort de cette réponse à Sparte , et croyant son minis- Lycargue. tère consommé , il mourut en s'abstenant de manger , s'imaginant faussement mettre, par ce genre de mort , le sceau et le comble à sa gloire et à sa félicité choses loua- On ne f>eut s'empêcher d'admirer et de donoidonnanc^s ner des louanges à la plupart des établissede Lycurgue. mens de Lycurgue. Et rien ne marque tant qu'il y avait un grand fonds de sagesse et de prudence, que l'événement, c'est-à-dire, une fidélité inviolable à les observer, qui a duré pendant plus de cinq cents ans. Rien , en effet, n'est plus beau que la forme de gouvernement qu'il établit à Sparte. Le dessein que forma Lycurgue de faire un partage égal des terres parmi les citoyens, et de bannir entièrement de Sparte le luxe , l'avarice, les procès , les dissensions, en même temps qu'il en bannirait l'usage de l'or et de l'argent, nous paraîtrait un plan de république sagement imaginé, mais impraticable dans l'exécution. C'est cependant de quoi Lycurgue est venu à bout. Un tel établissement serait moins surprenant, s'il n'avait subsisté que pendant la vie du législateur ; mais on sait qu'il lui survécut de plusieurs siècles.

La longue durée des lois établies par le législateur lacédémonien est certainement une chose bien merveilleuse; mais le moyen qu'il employa pour y réussir ne l'est pas moins. Ce moyen fut le soin extraordinaire qu'il prit de l'éducation des enfans. Ils étaient for mes et dressés , dès leur enfance , dans une exacte et sévère discipline; ils suçaient, pour ainsi dire , avec le lait , l'amour de la poiice

ancienne, liv. yir. iîg

et l'obéissance aux lois. Cela fait voir combien il est important de veiller à ce que les jeunes gens soient élevé? d'une manière propre à leur inspirer i'amour des lois, de la patrie et de la religion. Une des leçons qu'on Pku in Za inculquait le plus souvent et le plus forte- con- institut, ment aux jeunes Spartiates, était d'avoir un77" grand respect pour les vieillards. Aussi Lysandre avait coutume de dire que la vieillesse n'avait nulle part de domicile si honorable que dans la ville de Sparte, et qu'il était beau d'y vieillir (i).

Mais ces lois, qui paraissent si belles quand choses

i« • a / t,\ • , blâmable*.

en les envisage d un certain coté , n étaient pas sans de grands défauts. Pour faire sentir parfaitement le faible des lois de Lycurgue , fe n'aurais qu'à les comparer à celles de Moïse, qu'on sent bien avoir été dictées par une sagesse plus qu'humaine. Mais notre plan nous dispense d'enirer dans un détail exact de tout ce qui est digne de censure dans les ordonnances de Lycurgue ; je me contenterai de faire remarquer aux jeunes gens les défauts les plus essentiels.

i.° Peut-on n'être point révolté de l'injuste et barbare coutume de prononcer un arrêt de mort contre ceux des enfans qui avaient le malheur de naître avec une complexion trop faible ou trop délicate ? N'était-ce pas encore une brutalité et une barbarie dans les pères et mères , sous prétexte d'accoutumer leurs enfans à la fatigue, de les soumettre au

(1) Lacedœmon esse honestissimum domicilium senectutis. Cicer. de senect.

120 HISTOiaE

ieuet jusqu'au sang , et de les voir, de sangfroid, expirer sous les coups de verges ?

2.0 Le peu d'égard que le législateur de Lacédémone a eu à la pudeur et à la modestie dans l'éducation des filles, et dans ce qui regarde les mariages, répugne si fort à la raison, qu'on ne peut s'empêcher de reconnaître, dans ce sage législateur, les ténèbres et les désordres du paganisme. Quand on compare, à cette licence effrénée des lois du plus sage législateur qu'ait eu l'antiquité profane, la sainteté et la pureté des lois de l'Evangile , on comprend quelle est la dignité et lexcellence du christianisme. 3.° Un troisième défaut , et bien essentiel, est le bannissement des arts et des sciences, dont un des fruits le plus avantageux est d'adoucir les mœurs, de polir l'esprit, de perfectionner le cœur, et d'inspirer des manières douces, civiles et honnêtes. De là vient que le caractère des Lacédémoniens avait quelque chose de dur et d'austère.

article in.

Gouvernement d'Athènes.

Nous avons déjà remarqué qu'Athènes , dans sa naissance , eut des rois; mais ces rois n'en avaient que le nom , et le peuple toute l'autorité. Codrus, le dernier des rois, s'étant dévoué pour la patrie , les Athéniens prirent occasion des disputes qui étaient entre ses deux enfans, d'abolir la royauté, quoiqu'elle ne les incommodât guère, et déclarèrent Jupiter seul roi d'Athènes. A la place des rois, ies Athéniens créèrent des archontes perpé-

tuels , qu ils réduisirent dans la suite à dix ans, et puis à un, dans la vue de ressaisir plus souvent l'autorité qu'ils ne transféraient qu'à regret à ces magistrats. Une puissance si limitée contenait mal les esprits factieux et remuans. On ne s'accordait , ni sur la religion, ni sur le gouvernement. Les querelles et les factions renaissaient chaque jour.

Les malheurs instruisent. Athènes apprit Lois de enfin, que la véritable liberté consiste à dé- nracon.

/ . * . • i , • rx i An. M. 338o.

pendre de la justice et de la raison. On cher- av. j.c.6»4. cha donc un législateur qui pût donner des lois, et on jeta les yeux sur Dracon, personnage d'une sagesse et d'une probité reconnues. Le législateur en publia d'extrêmement sévères , et punissait de mort la plus légère faute , comme le plus grand crime. Les lois de Dracon, écrites, selon Démade, non avec de l'encre, mais avec du sang, eurent le sort des choses violentes. Il fallut avoir recours à de nouveaux règlemens, et à un nouveau législateur.

On jeta les yeux sur Solon , homme des An. m. 3400, plus sages , des plus doux , et des plus vertueux de son siècle. Il était bon politique , brave guerrier ; et son mérite extraordinaire lui donna un des premiers rangs parmi les sept sages de la Grèce, qui illustrèrent si fort ce siècle.

Ces sept sages se rendaient assez souvent ibid.p.u. visite l'un à l'autre. Un jour que Solon alla82à Milet, pour voir Thaïes, la première chose qu'il lui dit, ce fut qu'il s'étonnait comment il n'avait jamais voulu avoir ni femme ni enfans. Thaïes ne lui répondit rien sur l'heure,

mais, quelques jours après, il aposta un étranger , qui se disait tout récemment arrivé d'Athènes, d'où il était parti depuis dix jours. Solon lui demanda s'il n'y avait rien de nouveau lorsqu'il en était parti. L'étranger, à qui Thaïes avait fait la leçon, répondit qu'il n'y avait autre chose que la mort d'un jeune homme , dont toute la ville accompagnait le convoi;, parce que c'était, disait-on , le fils du plus honnête homme de la ville , et qui, pour lors était absent. Ah ! interrompit Solon , que ce pauvre père est à plaindre ! Mais , comment l'appelait-on ? Je l'ai ouï nommer > répliqua l'étranger ; mais son nom m'est échappé. Je me souviens seulement , qu'on ne parlait que de sa sagesse et de sa justice. Ne serait-ce point, dit le législateur, le fils de Solon ? C'est cela même, reprit l'autre. Solon, à ce mot, déchirant ses habits, frappant sa poitrine , s'abandonna à la plus vive douleur. Alors Thaïes le prenant par la main , lui dit en souriant : Rassurezvous , tout ceci n'est qu'une fiction. Voilà pourquoi je n'ai point voulu me marier; c'est pour m'épargner de pareils chagrins.

Plutarque réfute fort au long ce raisonnement de Thaïes, qui irait à priver l'homme des attachemens les plus naturels et les plus raisonnables. Le remède, dit-il, contre la douleur que peut causer la perte des biens , des amis, des enfans, n'est pas de se rendre pauvre, de renoncer absolument à l'amitié, ou d'embrasser le célibat , mais de faire , dans tous ces cas , l'usage que l'on doit faire de sa raison.

Athènes, après quelque temps de tranquil-r lùid.pjs* lité et de paix que lui avaient procuré la pru- 8fi* dence et le courage de Solon, était retombée dans ses premières dissensions pour le gouvernement de la république. Dans cet extrême danger, les plus sages d'Athènes jetèrent les yeux sur Solon, qui n'était suspect à aucun parti. Il fut élu archonte, et nommé arbitre souverain et législateur, du consentement de tout le monde. Les riches l'agréèrent volontiers, parce qu'il était riche; et les pauvres, parce qu'il était homme de bien. Il était le seul à qui ce choix faisait de la peine.

Solon commença la réforme par casser les soion donlois de Dracon, excepté celles qui étaient con-"eAl^nesloH tre les meurtriers. Il 'ara de l'esclavage tous les pauvres citoyens, que leurs dettes avaient obligés de se vendre, .et rendit une ordonnance qui déclara quittes tous les débiteurs. Cette loi souffrit d'abord quelques difficultés; mais enfin elle fut généralement agréée, et les pouvoirs furent continués à Solon.

L'aréopage, appelé ainsi, du lieu (1) ou il tenait ses assemblées, subsistait depuis longtemps. Solon en rétablit et en augmenta l'autorité. Avant lui, les plus gens de bien étaient les juges de l'aréopage. Solon trouva à propos qu'il n'y eût que les archontes sortis de charge, qui fussent honorés de cette dignité. Rien de si auguste que ce sénat. Quelquefois ralêr MaM les Romains y envoyèrent la décision des eau- f. *• «• »•

(i) C'était une colline près de la citadelle d'Athènes , appelée Aréopage , c'est-à-dire , colline de Mais, depuis que Mars y eut été jugé pour le meurtre d'Halirrothius, fils de Neptune.

Lueian. in ses qui leur paraissaient trop embarrassées s^m°L p' pour les pouvoir juger eux-mêmes. La vérité Quintii.i.6. seu\e y élait écoutée ; et afin que nul objet extérieur n'en détournât l'attention des juges , ils tenaient leur tribunal de nuit , ou dans les ténèbres, et il était défendu aux orateurs d'employer ni exorde , ni péroraison , ni digression.

Solon, conduit par d'autres vues que le législateur lacédémonien, se garda bien de bannir les arts et les métiers. Outre que les arts sont un moyen honnête aux pauvres pour se procurer leur subsistance , il les regardait aussi comme un remède efficace contre la paresse, l'oisiveté et les factions qui naissent ordinairement de la vie oisive et désoccupée. C'est pour cette raison qu'il déclara qu'un fils ne serait point obligé de nourrir son père, s'il ne lui avait fait apprendre aucun métier. Notre législateur abolit les dots des mariages, pour les filles qui ne seraient pas uniauesïï car îl ne voulait pas que le mariage devînt un trafic et un commerce d'intérêt; mais qu'il fût regardé comme une société honorable, pour donner des sujets à l'Etat. Il permit de tester et de donner son bien , quand on était sans enfans. Il ne crut pas devoir faire des lois, et statuer des peines contre le parricide , crime inouï et inconnu jusqu'alors , dans la crainte que ce n'eût été l'enseigner plutôt que le défendre (1).

Quand Solon eut publié ses lois, et qu'on se fut engagé par serment à les observer re»

(i) Ne non tàm prohibere quàm admonere videretur* Prose, num. 70.

Iigieusement , du moins pendant cent années . il jugea à propos de s'éloigner d'Athènes , pour leur donner le temps de prendre racine, et de se fortifier par l'usage. Il fut absent pendant dix ans. A son retour, il trouva An.M. 3445. toute la ville en trouble, et partagée en trois Av.j.c&sp. différentes factions. Lycurgue était a la tête ion. p. 94. de ceux de la plaine. Mégaclès était chef de ceux de la côte , et Pisistrate s'était déclaré pour les montagnards.

Pisistrate était un homme poli, doux , sa- piut.p. 95. ge , modéré envers ses ennemis , et le plus habile des hommes à dissimuler. Il avait tous les dehors de la vertu , et paraissait zélé défenseur de la liberté. Il n'eut pas de peine à tromper le peuple par cet air imposant; mais Solon connut tout d'un coup où il tendait par ses déguisemens et ses artifices. Cependant il le ménagea dans le commencement, espérant peut-être le ramener doucement à son devoir; mais toutes ses remontrances furent inutiles.

En ce temps - là , Thespis commençait à changer la tragédie; car elle avait été inventée avant lui. Ce spectacle attira tout le monde par sa nouveauté. Solon alla , comme les autres, entendre Thespis, qui jouait lui-même , selon la coutume des poètes anciens. Quand la pièce fut finie, il appela Thespis , et lui demanda s'il n'avait point de honte de mentir ainsi devant tant de gens. Thespis lui répondit qu'il n'y avait point de mal dans ces mensonges et dans ces fictions poétiques , qu'on ne faisait que par jeu. Oui , repartit Solon, en donnant un grand coup de son bâ«

ton contre terre; mais si nous souffrons et approuvons ce beau jeu-ià , il passera bientôt dans nos contrats , et dans toutes nos affaires.

Hérod.i.i. Cependant Pisistrate poussait toujours sa e 59- 64- pointe, et, pour arrivera son but, il employa 96. une ruse qui lui réussit. S'étant blessé lui-

même et ensanglanté par tout le corps^ il se fil porter sur la place , dans un chariot , et excita la populace , en lui faisant entendre que ses ennemis lavaient mis dans cet état, et qu'il était la victime de son zèle pour la république. L'assemblée du peuple, malgré les remontrances de Solon , lui accorda quarante gardes pour la sûreté de sa personne. IL en augmenta bientôt le nombre , et , par ce moyen, se rendit maître de la citadelle. Tous ses ennemis prirent la fuite. Tout était dans le trouble et dans la crainte, excepté Sofon, qui reprochait aux Athéniens leur lâcheté , et au tyran sa perfidie. Et comme on lui demandait ce qui le rendait si téméraire : C'est ma vieillesse , dit-il ; il croyait ne pas hasarder beaucoup, étant fort âgé, et près de finir ses jours. Ce tyran regardait sa conquête imparfaite, s'il n'y ajoutait celle de Solon. Il n'y eut point de caresses qu'il ne lui fît , ni de marques d'estime qu'il ne lui donnât. Solon, de son côté, voyant qu'il n'était pas possible de porter Pisistrate à renoncer à la tyrannie, crut devoir céder aux avances que ce tyran lui faisait, dans l'espérance de rectifier et de conduire, par ses conseils, une domination qu'il ne pouvait abolir.

Solon ne survécut pas deux ans entiers à

la liberté de sa pairie. Car Pisîstrate s'était Mort de rendu maître d'Athènes, sous l'archonte Co- Solon' mias, la première année de l'olympiade Lï , et Solon mourut l'année suivante, sons l'archonte Hégestratus, qui succéda à Comias.

Le tyran ne jouit pas long-temps du trône qu'il avait usurpé : les deux autres partis s'étant réunis, le chassèrent d'Athènes. Il y fut bientôt rappelé par Mégaclès même , qui lui donna sa fille en mariage. Pisistrate fut chassé une seconde fois d'Athènes. Ainsi, ce tyran se vit deux fois détrôné , et deux fois il sut remonter sur le trône. Les artifices l'y placèrent, la modération l'y maintint. Il mourut tranquillement , ektransmit à ses enfans la souveraineté qu'il avait usurpée, il y avait trente-trois ans , dont il en avait régné dixsept en paix. Hippias et Hipparque ses deux fils succédèrent à sa couronne , mais non à sa modération et à sa douceur. Hipparque fut tué pour un affront qu'il avait fait à la sœur d'Harmodius, dans une cérémonie publique (1). Hippias, qui, depuis le meurtre de son frère, régnait véritablement en tyran, fut chassé d'Athènes, après y avoir régné dixhuit ans. Pline remarque que les tyrans furent chassés d'Athènes la même année que les rois le furent de Rome.

(i) Il obligea cette demoiselle de se retirer honteuse d'une procession où elle devait porter une corbeille sacrée, sous prétexte qu'elle n'était point en étal d'assister à cette cérémonie

f& HISTOIRE

ARTICLE IV

De ia guerre , et du caractère des Lacèdémoniens et des A théniens.

Nul peuple de l'antiquité ne peut le disputer aux Grecs, pour ce qui regarde la gloire des armes et la vertu militaire. Troie fut comme le berceau de la gloire naissante des Grecs, ou comme leur apprentissage dans le métier de la guerre. Sparte et Athènes ont sans contredit passé toutes les autres villes en ce genre de mérite , et c'est aussi ce qui leur donna alternativement l'empire de la Grèce, et qui les maintint, pendant longtemps , dans un pouvoir que la supériorité seule de mérite , reconnue généralement de tous les autres peuples , leur avait acquis. Thèbes leur disputa cet honneur pendant quelques années, par des actions de courage qui tenaient presque du prodige; mais ce ne fut qu'un feu de courte durée.

source du L'éducation qu'on donnait à la jeunesse s°art<fe de c*e Sparte , y contribuait beaucoup. Dès la plus tendre enfance, on ne leur inspirait du goût que pour les armes. i.° Marcher nupieds , coucher sur la dure , se contenter de peu pour le boire et pour le manger , souffrir le froid et le chaud , se faire un exercice continuel de la chasse, de la lutte, de la course à pied et à cheval , s'endurcir même aux coups et aux plaies , jusqu'à supprimer toute plainte : voilà ce qui faisait l'apprentissage des jeunes gens de Sparte , par rapport à la guerre. 2 ° La loi de vaincre ou de mourir 5 et de ne jamais se rendre à l'ennemi ,

ANCIENNE. LIV. VII. ï^9

faisait la règle de toute la nation , et traçait la route qu'elle devait tenir ; car , à Sparte $ la loi était non-seulement plus puissante qu( les particuliers, mais que les rois mêmes. 5e. L'habitude d'obéir dès la plus tendre jeunesse , les disposait merveilleusement à la discipline militaire, qui est le nerf de la guerre, et qui fait le succès des plus grandes entreprises. Voilà quelle est l'origine et la cause du courage et de la verlu guerrière des Lacédémoniens.

On a peine à comprendre comment les La* cédémoniens , qui n'avaient que de la monnaie de fer, pouvaient entretenir des troupes, et des armées de terre et de mer. On cessera d'en être étonné , si on fait attention à la vie sobre et tempérante de ce peuple. Par ce moyen, chaque soldat s'entretenait aisément sans être beaucoup à charge à l'Etat. C'est là le premier fonds, et l'on ne peut disconvenir qu'il ne soit très-abondant. Le second fonds se prenait sur les alliés qu'on protégeait , et sur les villes à qui on avait donné la liberté, et qu'on mettait à contribution.

L'éducation d'Athènes était moins dure Deoeiuides que celle de Sparte ; mais les Athéniens n'a- uhenien** vaient pas moins de courage que les Spartiates. i.° La gloire ancienne de la nation, qui s'était toujours distinguée par la bravoure mi litaire , était un puissant motif pour ne pas dégénérer de la réputation de leurs ancêtres. a.° Une noble émulation, pour ne point céder en mérite à Sparte , rivale d'Athènes fut encore pour les Athéniens un puissant aiguillon , qui leur faisait faire tous les joura

de nouveaux efforts pour se surmonter euxmêmes , et pour soutenir leur réputation. 3.° Des récompenses et des marques d'honneur accordées à ceux qui s'étaient distingués dans les combats , des tombeaux érigés aux citoyens qui étaient morts pour la défense de la patrie, des oraisons funèbres prononcées en public, au milieu des cérémonies les plus augustes de la religion , pour rendre leur nom immortel : tout cela contribuait infiniment à perpétuer le courage parmi les Athéniens, et à leur en faire une loi et une nécessité indispensable Caractère Les Lacédémoniens étaient laborieux , durs

des Lacédé > A -,, 0 -.,

moniens. a eux-mêmes , d une force et d un courage qui n'avaient point d'égal. Leur vie réglée et frugale les rendaient fermes et inébranlables dans leurs maximes et dans leurs desseins. Leur vie trop sérieuse rendait les esprits trop fiers , trop austères et trop impérieux. De là naturellement ils voulaient dominer; et plus ils étaient au-dessus de tout intérêt , et déclarés contre les plaisirs , plus ils s'abandonnaient à l'ambition. La gloire et l'envie de dominer était leur passion favorite, et le seul charme dont ils fussent possédés. es hù i.° Le peuple d'Athènes avait un fonds de

aiens. bonté et de douceur , qui le faisait revenir

aisément des excès où la colère l'avait emporté et entraîné malgré lui-même. La sentence de mort prononcée contre les habitans de Mytilène , et révoquée le lendemain ; la condamnation des dix chefs, et celle de Socrate , suivie l'une et l'autre d'un prompt repentir et d'une vive douleur , ne permettent

ANCIENNE. LIV, VIL I*3l

pas de douter des sentimens de douceur et de compassion de la nation entière.

2.0 Il avait naturellement une pénétration, une vivacité , une finesse d'esprit admirables , et une délicatesse de goût surprenante pour le langage. On sait ce qui arriva à Théopliraste. Il marchandait quelque chose à une vieille femme qui vendait des légumes. Non, monsieur f étranger 9 lui dib-elU, vous ne V aurez point à meilleur marché (1).

5.° Le peuple d'Athènes avait un goût exquis pour tous les arts et pour toutes les sciences. Quelle gloire pour cette ville, d'avoir formé dans son sein tant d'hommes excellens dans la science de la guerre, dans l'art de gouverner , dans la philosophie, dans l'éloquence , dans la poésie, dans la peinture , la sculpture et l'architecture ; d'avoir été, en quelque sorte , l'école et la maîtresse de presque tout l'univers , et de servir encore de modèle à toutes les nations qui se piquent de bon goût !

4.° Enfin , ce qui caractérise les Grecs, et ce qui se montre dans toutes leurs actions et dans toules leurs entreprises , c'est l'amour et le zèle pour la liberté. Quel beau jour pour Athènes, que celui où , par la bouche d'Aristide, tout le peuple répondit aux ambassadeurs du roi de Perse, que tout l'or et l'argent du monde n'étaient pas capables de le tenter , et de le porter à vendre sa liberté 9 ni celle de la Grèce !

ti) Hosnes , non potest minoris. CÀcer.

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