CHAPITRE II
De la religion des Grecs.
On remarque que tous les peuples de la terre , quelque différons et quelque opposés qu'ils soient par leurs caractères , leurs mœurs, leurs inclinations, se trouvent tous réunis dans un point essentiel, qui est le sentiment intime d'un culte dû à un Etre suprême, et des pratiques extérieures qui servent à manifester ce sentiment au dehors. Dans quelque pays qu'on se transporte, on y trouve des prêtres , des autels , des sacrifices , des fêtes, des cérémonies religieuses, des temples ou des lieux consacrés à la religion.
On ne trouve point de variété sur le fond de cette croyance ; et si quelques particuliers, gâtés par une mauvaise philosophie, osent de temps en temps s'élever contre cette doctrine, ils sont aussitôt désavoués par un cri public. Tout le poids de l'autorité publique tombe sur eux, jusqu'à mettre leur tête à prix, et ils sont regardés partout comme des hommes exécrables , et comme des pestes de la société civile, avec qui l'on ne peut conserver aucun commerce. Un consentement si général, si universel et si constant de toutes les nations de l'univers, ne peut venir que d'une iumière présente à tous les esprits, d'un sentiment intime, gravé dans le fond du cœur de l'homme par l'Auteur de son être, et d'une tradition primordiale aussi ancienne que le
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monde même. Mais le monde ne s'est pas tenu long-temps à la simplicité et à la pureté de ces premiers principes. Les erreurs de Tesprit, et les vices du cœur, funestes effets de la corruption de la nature humaine , ont étrangement altéré ces principes , surtout parmi les Grecs, dont la religion ne fut qu'un amas monstrueux d'égaremens et de dissolutions, Après ces réflexions générales , il est temps d'entrer dans le détail. Je réduis cette matière à quatre articles. Dans le premier , je traiterai des fêtes; dans le second, des oracles , divinations et augures ; dans le troisième, des jeux et des combats; dans le quatrième , des spectacles et des représentations de théâtre.
ARTICLE i.
Fêtes des Grecs.
On célébrait dans les différentes villes de la Grèce, et surtout à Athènes , un nombre infini de fêtes. Il suffît de connaître les plus célèbres, qui sont les Panathénées, les fêtes de Bacchus , et les fêtes Elusiennes. Les Panathénées se célébraient en l'honneur de Minerve , Déesse tutélaire d'Athènes , à qui elle donna son nom (1). Il y en avait de deux sortes , les grandes et les petites; les petites se célébraient chaque année , les grandes après quatre ans révolus. On y représentait toutes sortes de combats ; ceux de la course , les gymniques et ceux de musique, dans lesquels on comprend ceux de poésie. On y chantait les louanges d'Harmodius et d'Aristogiton ,
{tj Eschyle. Panathénées.
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qui sacrifièrent leur vie pour délivrer Athènes de la tyrannie des Pisistratides. On y joignit dans lasuile l'éloge de Thrasybule, qui chassa les trente tyrans. Les disputes étaient trèsvives , non-seulement entre les musiciens , mais encore plus entre les poètes ; et c'était une grande gloire que d'y être déclaré vainqueur. On sait qu'Eschyle mourut de regret d'avoir vu la palme adjugée à Sophocle, qui était beaucoup plus jeune que lui.
Une procession générale terminait ces jeux et ces combats. On y portait, avec grande pompe et grande cérémonie, un voile d'or, où étaient tracées artistement les actions guerrières de Pallas contre les Titans et les géans. Ce voile était attaché à un vaisseau qui portait le nom de la Déesse. Ce vaisseau, équipé de voiles et de mille rames, était conduit par terre , depuis le Cérammique jusqu'au temple Elusinien, non par des chevaux ou des bêtes de somme , mais par des machines cachées apparemment dans le fond du vaisseau , qui faisaient mouvoir les rames , et glisser le vaisseau. Toute la ville d'Athènes y assistait. La marche était auguste et majestueuse. On voyait à la tête les vieillards de l'un et de l'autre sexe ; au milieu étaient les femmes et les hommes forts et robustes , et après eux marchaient les jeunes personnes de l'un et de l'autre sexe. Enfin, les enfans faisaient la clôture de cette pompe religieuse. Dans cette fête, le peuple d'Athènes se mettait, lui et toute la réoubiique, sous la protection de Minerve, Déesse tutéîairede la ville, et lui demandait toutes sortes de prospérités.
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Le culte de Bacchus avait été porté d Ëgyp- Fer.es d« te à Athènes. On y avait établi, en l'honneur CacchBSde ce Dieu, les grandes et petites bacchanales Celles-ci se célébraient en pleine campagne, vers le temps de l'automne, et s'appelaient Lenea, d'un mot grec qui signifie pressoir. Les grandes , qu'on nommait Dionisia^ d'un des noms de ce Dieu, se célébraient dans la ville, vers le printemps. Dans les unes et dans les autres , on donnait au peuple des jeux, des spectacles, des représentations de théâtre, ce qui se faisait avec beaucoup de pompe et de magnificence. Les poètes y disputaient entre eux le prix de la poésie.
Ces fêtes duraient plusieurs jours. Ceux qui y étaient initiés, hommes et femmes , imitaient, par leurs différentes mascarades, tout ce qu'il a plu aux poètes de feindre du Dieu Bacchus. Travestis de la sorte , ils paraissaient en public, le jour et la nuit, contrefaisant les ivrognes, dansant d'une manière tout-à-fait indécente , et couraient en foule sur les montagnes, poussant des cris et des hurlemens terribles, comme des forcenés. On joignait à tout cela d'autres cérémonies de la dernier** obscénité, et dignes du Dieu qui voulait ocre ainsi honoré. Ce n'étaient que danses, ivrogneries, débauches , et tout ce que la licence la pi us effrénée peut imaginer de plus grandes abominations.
Il n'y a rien dans toute l'antiquité païenne Fêies d'Eieu» de plus célèbre que la fête de Gérés d'Eleusis. sis" Les cérémonies de cette fête étaient appelées, /- 670. par excellence, les mystères. On en rapporte 'origine et 1 établissement à Cérès même.
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Cette fête, la plus auguste de toute l'antiquité profane , se célébrait anrès quatre ans révolus, et durait neuf jours. Tout sexe, tout âge, toute condition de la ville d'Athènes avait droit d'y participer.
Les Athéniens faisaient initier leurs enfans, de l'un et de l'autre sexe , dans ces mystères 5 de fort bonne heure , et se seraient regardés comme criminels s'ils les avaient laissé mourir sans leur procurer cet avantage. L'opinion commune était que cette cérémonie engageait les initiés à mener une vie plus pure et plus réglée ; qu'elle attirait la protection particulière des déesses, et qu'elle procurait même pour l'autre vie un bonheur complet et assuré : au lieu que ceux qui n'y étaient point initiés., outre les maux qu'ils avaient à craindre pour cette vie , étaient condamnés , après leur descente aux enfers, à demeurer éternellement dans la boue et dans l'ordure. Diogène et Socrate n'en croyaient rien, aussi ne se firent-ils pas initier aux mystères.
Les premiers jours de la fête se passaient à quelques cérémonies et à quelques sacrifices offerts aux déesses. Le quatrième, vers le soir, se faisait la procession de la corbeille , qui était portée sur un char traîné lentement par des bœufs (1), et suivi d'une grande troupe de femmes athéniennes. Elles portaient toutes des corbeilles mystérieuses, remplies de diverses choses, qu'on tenait fort cachées et couvertes d'un voile de pourpre.
(i) Tardaque Eleusinae mains volventia claustra. Virg* Georç. L i. f. i63.
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Le cinquième jour était appelé le jour de flambeaux , parce que la nuit de ce Jour hommes et femmes en portaient , pour imiter Cérès , qui , ayant allumé un flambeau au feu du mont Etna, allait errant, de côté et d'autre, pour chercher Proserpine, que Pluton avait enlevée.
Le sixième était le plus célèbre de tous ; il s'appelait Bacchus. On portait pompeusement la statue de ce Dieu des ivrognes. La procession était très - nombreuse , et allait d'Athènes à Eleusis , chantant des hymnes et des cantiques en l'honneur des déesses. Le chemin par où passait cette pompeuse compagnie, s'appelait la voie sacrée.
Le septième était consacré par les jeux et par les combats gymniques. La récompense drç vainqueur était une mesure d'orge , en mémoire de ce que c'était à Eleusis que Gérés avait d'abord enseigné le moyen de faire venir l'orge et d'en user. Les deux jours suivans étaient destinés à des cérémonies peu importantes Cérès ne borna pas ses instructions à enseigner aux Grecs la manière de faire venir l'orge et les autres grains , et d'en faire usage , mais elle leur donna des principes de probité , de douceur et d'humanité, qui ont régné depuis , et ont fait tant d'honneur à la Grèce, et singulièrement à Athènes.
Pendant que cette fête durait , il était défendu , sous de très-grandes peines , d'arrêter qui que ce fût pour le mettre en prison , ni même de présenter aux juges aucune requête. C'était aussi un crime capital de divulguer les secrets et les mystères de cette fête»
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C'est pour cette raison que Diagore le.Mélien fut proscrit et sa tête mise à prix. Il en pensa coûter la vie au poète Eschyle et à Alcibiade, pour en avoir parlé trop librement. On fuyait comme un maudit et comme un excommunié quiconque avait violé ce secret (1).
On sent bien quel était le but de cette loi austère du silence imposé à tous les initiés. On voulait ? à la faveur de ce silence, couvrir les désordres affreux qui se commettaient dans la célébration de ces impies et abominables mystères. Cela nous montre de quoi l'homme est capable quand il est livré aux ténèbres de son esprit et à la corruption de son cœur.
ARTICLE II
Des Oracles , Divinations et Augures.
Rien n'est plus commun dans l'Histoire ancienne que d'entendre parler d'oracles ? d'augures, de divinations. On ne faisait point de guerre 9 on n'envoyait point de colonie , on n'entreprenait , soit en public , soit en particulier, aucune affaire qui fût de quelque conséquence, sans avoir auparavant consulté les Dieux. C'était une coutume généralement établie chez tous les peuples égyptiens, assyriens , grecs, romains ; ce qui marque qu'elle venait d'une ancienne tradition, et qu'elle avait pris son origine dans la religion même du vrai Dieu , qui manifestait aux
(i) Est et fideli tuta silentio Merces : velabo qui Cereris sacrum Vnîgarit arcanae, sub iisdem Sit trabibus , fragilemque mecum Solvat phaselum. Hor. od. 2. /. a.
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hommes ses volontés en. différentes manières.
Les anciens fondaient la nécessité de consulter les Dieux sur l'ignorance de l'homme , qui , loin de percer dans l'avenir , n'aperçoit le. présent même que d'une manière très-imparia te , tant sa vue est courte et bornée; d'où ils concluaient que la Divinité seule , à qui tous les siècles sont ouverts , peut lui faire connaître l'avenir, et faciliter le succès de ses entreprises; et qu'il est raisonnable de croire qu' lie accorde ses lumières et sa protection à ceux qui lui rendent un hommage plus pur , et qui la consultent avec plus de sincérité et de bonne foi.
Quelle honte pour l'esprit humain , qu'un principe si lumineux l'ait conduit à des raisonnemens si pitoyables , sur tout ce qui concerne la science des augures et desaruspices, et lui en ait fait embrasser avec un respect aveugle les puérilités les plus ridicules : faire Augure» dépendre les plus importantes affaires de l'Etat, du chant , du vol et du cri d'un oiseau, des entrailles d'une bête , des monstres, des éclipses et d'une infinité d'autres choses pareilles -, les unes plus ridicules que les autres!
Les plus sensés d'entre les païens savaient bien ce qu'il fallait penser de tout ce qui regarde l'art de la divination, et ils en parlaient entre eux , et souvent même en public , de la manière la plus méprisante. Ciceron s'en explique sans ambiguïté et sans ménagemens ; et ce qu'il y a d'étonnant, c'est etew l qu'au milieu de tout cela il soutient que cci * IW*11 usage, tout abusif qu'il est, mérite d'être respecté. Aussi a-t-il mérité, comme tous ies
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autres philosophes païens , d'être abandonné à ses ténèbres et à un sens réprouvé , pour n'avoir pas honoré le seul Créateur du monde qu'il connaissait.
Nul pays ne fut plus riche ni plus fertile en oracles que la Grèce. Les oracles les plus Oracles, connus et qui avaient le plus de réputation , étaient : i.° l'oracle de Dodone , ville située chez les Molosses dans l'Epire. Jupiter y rendait ses oracles, soit par les chênes, soit par les colombes , qui avaient aussi leur langage, soit par la bouche des prêtres et des prêtresses.
Hérod. 1 1. 2.e L'oracle des Branchides , dans le voic'strll'i. m sinage de Milet, ainsi appelé de Branchus , v. 634. fils d'Apollon , était fort ancien et fort res-
Tacit. Ami. , , , T . . ,
/. 2. c. 54. pecte par tous les Ioniens , et les Donens de l'Asie. Celui de la ville de Claros était aussi en grande vénération, comme un grand nombre d'autres que j'omets , pour parler du plus fameux de tous, qui était celui d'x\pollon à Delphes. Il y était honoré sous le nom de Pythien; nom qui lui venait du serpent Python qu'il avait tué. Delphes était une ancienne ville de la Phocide en Achaïe. Il y avait toujours une prêtresse qu'on appelait Pythie, à cause que le trépied sur lequel elle montait était couvert de la peau du serpent Python , établie pour recevoir les impressions du Dieu, et rendre ses oracles à ceux qui venaient le consulter. Avant de monter sur le trépied , elle s'y disposait par de longs préparatifs., des sacrifices, des purifications , un jeûne de trois jours, et beaucoup d'autres cérémonies.
La Pythie ne pouvait prophétiser qu'elle
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n'eût été enivrée de la vapeur qui sortait du sanctuaire d'Apollon. Cette vapeur miraculeuse ne l'enivrait pas en tout temps et en toute occasion. Le Dieu n'était pas toujours d'humeur de l'inspirer ; d'abord il ne le faisait qu'une fois l'an. On obtint dans la suite qu'il inspirerait la Pythie une fois le mois. Tous les jours n'étaient pas convenables, et il y en avait où il n'était pas permis de consulter l'oracle. Ces prétendus jours malheu- *iut,,in