CHAPITRE PREMIER
Histoire de Darius jointe à celle des Grecs»
ARTICLE PREMIER
An. m. 3483. Darujs s'appelait auparavant Occhus. Il Av. j.c. 52i. prit le nom de Darius, qui signifie en langue
Hêrod. /. 6. r * i . ,
r. 98 persane un vengeur , un homme qui s op-
/. q "t f°X Pose aux entreprises de quelqu'un ; peut- Mariage de êfre parce qu'il avait arrêté et puni l'insolence du mage. Quand Darius fut monté sur le trône , il épousa, pour s'y affermir davantage, deux filles deCyrus, Atosseet Aristone. La première avait été d'abord femme de Cambyse son propre frère, et ensuite du mage Smerdis , tandis qu'il occupa le trône. Aristone était encore fille lorsqu'il l'épousa; et ce fut , de toutes ses femmes , celle qu'il aima le plus. Il épousa encore Parrnys, fille du véritable Smerdis , et Phédime, fille d'Oltane, par l'adresse de laquelle l'imposture du
mage avait été découverte. Il eut de ces femmes un grand nombre d'enfans de l'un et de l'autre sexe.
Ce prince voulut transmettre aux siècles futurs sa reconnaissance pour son écuyer , par l'industrie duquel il avait été placé sur le trône. Il se fît ériger une statue équestre, avec cette inscription : Darius 9 fils d'Hystaspe, a acquis le royaume de Perse par le moyen de son cheval, et d'OEbarès son écuyer. Il y a dans cette inscription une simplicité et une sincérité qui ressentent toutà-fait le caractère des temps anciens , et qui sont fort éloignées du faste du nôtre.
Un des premiers soins de Darius, quand #w./.fe il se vit affermi sur le trône, fut de régler0 89 37 l'état des provinces , et de mettre de l'ordre dans ses finances. Ce prince comprit qu'il ne lui était pas possible de maintenir dans la paix et dans la sûreté toutes les nations qui lui étaient soumises , sans avoir sur pied des troupes réglées , ni d'entretenir ces troupes im^tie* sans les soudoyer , ni de payer exactement de tnhuls' cette solde , sans mettre des impositions sur les peuples.
L'histoire observe que Darius , en imposant &ut. m ces tributs , montra une grande sagesse et J/C^fe^ une grande modération. Il fit venir les principaux de chaque province , qui en connaissaient le fort et le faible ; et il leur demanda, si une certaine somme qu'il proposait à chacun d'eux , n'excéderait point leurs forces. Ils répondirent tous, que cette somme leur paraissait fort raisonnable, et ne serait point à charge aux peuples. Il en rabattit pourtant
Tom. II. 10
encore la moitié , aimant mieux demeurer beaucoup en deçà des justes bornes , que de s'exposer peut-être à passer au delà ; ne voulant pas , disait-il , accabler ses sujets , mais tirer d'eux des secours proportionnés à leurs revenus, et qui étaient absolument nécessaires pour la défense de l'Etat. Modèle admirable et digne d'être imité par tous les princes. Malgré une si étonnante modération 9 comme les impôts ont toujours quelque chose d'odieux9 les Perses, qui avaient donné à Cyrus le surnom de père , à Cambyse celui de maître , n'en trouvèrent point d'autre pour caractériser Darius , que celui de marchand, de courtier. insolence Après la mort du mage , on était convenu d'inSTeme Qne ^es seigneurs persans qui avaient cons- Hérod. 1 3 pire contre lui , outre plusieurs autres mar- 119 ques de distinction , auraient les entrées libres chez le roi en tout temps , excepté lorsqu'il serait seul avec la reine. ïntapherne , à qui l'on avait refusé pour cette raison de l'admettre , transporté de colère contre les officiers du palais , les maltraita d'une manière étrange , leur ayant balafré tout le visage à coups de sabre. Darius sentit vivement une telle injure. Il craignit d'abord que ce ne fût un complot entre les seigneurs. Mais ayant été assuré du contraire, il fit arrêter ïntapherne avec ses enfans, et tous ceux de sa famille, et les fit condamner à mort , confondant , par un excès aveugle de sévérité , les innocens avec les coupables. La femme du criminel venait tous les jours aux portes du palais , se lamentant , versant des îar-
mes en abondance, et ne cessant d'implorer la clémence du roi. Il ne put résister à un spectacle si touchant , et lui accorda la grâce de celui de sa famille qu'elle lui désignerait. Ce fut un grand embarras pour cette dame infortunée qui aurait souhaité les pouvoir tous sauver. Enfin , après une longue délibération , elle se détermina en faveur de son frère. Ce choix , où il paraissait qu'on avait peu consulté les sentimens que la nature doit inspirer à une mère et à une femme , étonna le roi ; et comme il lui en fit demander la raison , elle répondit, qu'un second mariage pouvait lui procurer un mari et des enfans , mais que son père et sa mère étant morts , elle ne pouvait recouvrer un frère Darius , outre son frère , lui accorda l'aîné de ses enfans.
Quelque temps après, Darius étant tombé Maladie e: de cheval, à la chasse, se donna une vio- |>ua^°ft da lente entorse au pied, et son talon se déboîta. &**& ' 3- Les Egyptiens , qui passaient alors pour les * "9' ' °" plus habiles médecins , et dont la cour était pourvue, entreprirent de le guérir; mais ils s'y prirent si maladroitement, et si durement, qu'ils lui causèrent des douleurs incroyables, et une insomnie de sept jours et sept nuits , qui commençait à faire craindre pour la vie du roi. Quelqu'un pour lors indiqua Démo- Démocède. cède, célèbre médecin deCrotone, de la grau- #-i3ii37 de Grèce en Italie. Il était actuellement dans les prisons du roi de Perse , parce qu'il avait été attaché à Orètes , satrape de Lydie , que le roi avait fait mourir, à cause de l'abus qu'il faisait de son autorité. On fit donc venir ce
médecin pour traiter le prince. Il commença par appliquer des fomentations douces sur la partie malade. L'effet du remède fut prompt. Le sommeil revint au roi, et en peu de jours il fut parfaitement guéri, et le talon fut remis à sa place. Démocède , depuis la guérisondu roi, devint fort puissant à la cour ; mais une seconde cure sur Atosse, attaquée d'un cancer au sein , contribua encore beaucoup à augmenter la réputation, les richesses et le crédit de Démocède. Ce médecin, au reste, avait un amour si démesuré pour sa patrie , que tous les bons traitemens qu'il recevait à la cour du roi de Perse , ne furent pas capables de la lui faire oublier. Il profita de la première occasion favorable pour s'échapper, et il retourna dans sa patrie. Il s'y établit, et épousa la fille de Milon, célèbre athlète de Crotone. Edii de Da- La troisième année du règne de ce prince , nus pour la }es Samaritains, ennemis éternels des Juifs ,
Construction ' # '
du temple de leur suscitèrent de nouvelles affaires. Ils
Jérusalem « . i . » i >
An. m. 34i>5. avaient obtenu contre eux , sous les règnes ^^'ç's'l'précédens, et leur avaient fait signifier une défense de passer outre à la construction du temple. Mais sur les vives instances et exhortations des prophètes , les Israélites avaient repris l'ouvrage , interrompu pendant plusieurs années, et le poussaient avec beaucoup d'ardeur. Les Samaritains eurent recours à leurs artifices ordinaires, pour y mettre obstacle. Ils s'adressèrent à Thanaï, gouverneur de la province. Sur leurs plaintes, il monta à Jérusalem , et demanda aux anciens des Juifs , qui leur avait permis d'entreprendre cet ouvrage ? Ceux-ci lui ayant produit redit
ANCIENNE. UV. VITI. i?3
de Cyrus , il ne voulut rien ordonner de luimême qui y fût contraire; mais il en écrivit au roi, pour savoir quelle serait sa Volonté sur ce sujet. Il lui exposa le fait de bonne foi. Il lui marquait que les Juifs alléguaient en leur faveur l'édit de Cyrus ; et le pria d'ordonner que Ton consultât les registres, pour savoir si en effet Cyrus avait donné un tel édit, et qu'il lui plût de lui marquer ce qu'il avait à faire dans cette rencontre. Darius iit faire cette recherche , et Pédit fut trouvé à Ecbatane , où Cyrus était lorsqu'il le donna. Comme il était plein de respect pour la mémoire de Cyrus 9 il le confirma , et en fit dresser un nouveau, où celui de Cyrus était rappelé. Ce motif est très-louable , et parait très-naturel ; mais l'Ecriture nous apprend que ce qui détermina .réellement le roi à prendre ce parti, fut que Dieu même agit en cette occasion sur son esprit et sur son cœur , et le rendit favorable aux Juifs (1). C'était fait du peuple juif, si, dans cette occasion 5 on n'avait écouté que leurs ennemis, et qu'on ne leur eût point donné lieu de se justifier.
Darius fit paraître de la reconnaissance dans une occasion qui lui fait aussi beaucoup d'honneur. Syloson, frère de Polycrate, tyran de Samos , avait fait autrefois présent à Darius d'un habit de couleur rouge , dont il avait témoigné beaucoup d'envie , et dont Sj'loson n'avait jamais voulu recevoir le prix. Darius était alors simple officier dans les gar-
(i) Gonverterat Dorainus cor régis Assuris ad eos, ut adjuvai et manus eorum in opère domûs Domini Dei Israelis. EsJr.
des de Cambyse. Quand il fut monté sur le trône , Syloson alla à Suze ? se présenta à la porte du palais, et se fit annoncer comme un Grec à qui le roi avait obligation. Darius , surpris de cette annonce, le fit entrer. îl reconnut que c'était son bienfaiteur, loua sans honte sa générosité, et lui promit de lui donner beaucoup d'or et beaucoup d'argent. Ce n'était point ce que Syloson demandait ; l'amour de la patrie était sa passion. Il demanda au roi de vouloir l'y rétablir, mais sans répandre le sang des citoyens, et en chassant seulement de Samos celui qui en avait usurpé la domination depuis la mort de son frère. Darius chargea de cette expédition Ottaoe, l'un des premiers seigneurs de sa cour , qui s'en acquitta avec joie et avec sucdès. Révolte de Au commencement de la cinquième an- Babyione. née du règne de Darius, arriva la révolte de av!j.c. 5i6 Babylone, dont la réduction lui coûta vingt Herod.i.6. mojs je gjtéee. Cette ville , autrefois maîtresse de l'Orient , ne pouvant plus supporter le joug des Perses , surtout depuis que le siège de l'empire avait été transféré à Suze, lit secrètement, pendant quatre ans, toutes sortes de préparatifs de guerre. Lorsque les Babyloniens crurent leur ville suffisamment pourvue , ils levèrent l'étendard de la rébellion ; ce qui obligea Darius à les assiéger avec toutes ses forces.
Les Babyloniens , pour faire durer plus long-temps les provisions , et soutenir pins vigoureusement le siège , prirent la résolution la plus désespérée et la plus barbare dont on eût jamais ouï parler : ce tut d'ex-
terminer toutes les bouches inutiles. Us rassemblèrent donc toutes les femmes et tous les enfans , elles étranglèrent. Il fut seulement permis à chaque homme de conserver celle de ses femmes qu'il aimait le plus , et une servante pour faire l'ouvrage de la maison. Après cette cruelle exécution, se croyant pleinement en sûreté, ils insultaient du haut des murs aux Perses , et les accablaient d'injures. Ceux-ci, pendant dix-neuf mois , mirent en usage tout ce que la ruse et la force peuvent dans les sièges, et n'oublièrent pas le moyen qui avait si heureusement réussi à Cyrus , en détournant le cours du fleuve. Tous leurs efforts furent inutiles , et Darius commençait presque à désespérer de pouvoir se rendre maître de la place, lorsqu'un stratagème inouï jusque là, lui en ouvrit les portes. Le voici»
Darius fut fort surpris un jour de voir arriver devant lui Zopyre , l'un des plus grands seigneurs de sa cour, qui avait avec lui conspiré contre les mages; de le voir, dis-je, tout couvert de sang , le nez et les oreilles coupés, et tout le corps déchiré de plaies. Se levant de son trône , il s'écria : Hé î qui a pu vous traiter ainsi? « Vous-même, seigneur, » reprit Zopyre. Le désir de vous rendre ser- » vice, m'a réduit en cet état. Persuadé que » vous ne voudriez jamais y consentir , je » n'ai pris conseil que de mon zèle. » Il lui exposa ensuite le dessein qu'il avait de passer chez les ennemis , et convint avec lui de tout ce qu'il faudrait faire. Ce ne fut point «ans une douleur extrême , que le roi le vit
partir. Zopyre s'approcha de la ville, et ayant dit qui il était, il fut admis. On le conduisit au conseil. Là il exposa son malheur, et la cruauté que Darius avait exercée à son égard, parce qu'il lui conseillait de ne pas demeurer davantage devant une ville qu'il lui serait impossible de prendre. Il fît l'offre de ses services, ajoutant qu'ils pourraient n'être pas mutiles aux assiégés, parce qu'il était instruit de tous les de seins des Perses, et que le désir de la vengeance lui inspirait un nouveau courage et de nouvelles lumières. Le nom et le visage de Zopyre étaient fort connus à Babylone. L'état où il paraissait, son sang, ses plaies faisaient foi pour lui, et attestaient, par des preuves non suspectes, la vérité de tout ce qu'il avançait. On se fia donc pleinement à lui, et on lui donna autant de troupes qu'il en demanda. Dans une première sortie, il fit périr mille hommes des assiégeans. Quelques jours après, il en tua le double. Une troisième fois , quatre mille demeurèrent sur la place. Tout cela se faisait de concert. Chez les Babyloniens, on ne parlait que de Zopyre : c'était à qui l'exalterait le plus; et les termes manquaient pour exprimer le cas qu'on en faisait, et le bonheur qu'on avait de posséder un si grand homme. Il fut déclaré généralissime des troupes, et on lui confia la garde des murailles, Darius, ayant fait approcher son armée dans le temps et vers les portes dont on était convenu, il les lui ouvrit, et le rendit ainsi maître d'une ville qu'il n'aurait jamais pu prendre, ni par assaut, ni par famine,
Quelque puissant que fût Darius , il n trouva hors d'état( de pouvoir récompenser dignement le service que venait de lui rendre Zopyre, et il répétait souvent qu'il aurait sacrifié de bon cœur cent Babylones ., s'il les avait eues , pour épargner à Zopire le cruel traitement qu'il s'était fait lui-même. Il lui laissa pendant sa vie le revenu entier de cette ville opulente, et le combla de tous les honneurs qu'un roi peut accorder à un sujet.
Dès que Darius se vit en possession de 15abylone, il fit enlever les cent portes, et abattre les murailles de cette superbe vilïe, pour la. mettre hors d'état de pouvoir encore se révolter dans la suite. Il pouvai* \ en usant des droits du vainqueur, exterminer tous les citoyens, mais il se contenta de faire pendre trois mille de ceux qui avaient eu le plus de part à la révolte, et pardonna à tout le reste. Et , pour empêcher que la ville ne fût bientôt sans nabi fan s, il y envoya , de toutes les provinces de l'empire cinquante mille fem. p mes pouï remplacer celles dont ils s'étaient si cruellement défaits au commencement du siège. Voilà quel fut le sort de Babylone , et la manière dont Dieu vengea sur cette ville impie le cruel traitement qu'elle avait fait aux Juifs, en attaquant, sans raisons, un peuple libre ; en détruisant son gouvernement, ses lois, son culte; en l'arrachant à. sa patrie, pour le transporter dans un pays étranger; en le chargeant des travaux les plus humilians de la servitude , et employant tout son pouvoir pour accabler un peuple mal-'!
heureux, mais chéri de Dieu, et gui avaii l'honneur d'en porter le nom.
article n.
Darius se prépare à marcher contre les Scythes.
Digression Après la réduction de Babylone , Darius
deslesSm°hUls s'aPFnc[ua a fa*re de grands préparatifs con-
An.M. 3490. tre les Scythes, qui habitaient cette étendue
Hérod. m! °^e PaYs quî est entre le Danube et le Tanaïs.
c'Jm . , Les historiens, dans les relations qu'ils nous
Justin. L 2. 7 * ; *
*. 5. ont laissées des mœurs et du caractère des
Scythes d'Europe, dont il s'agit ici , en parlent avec éloge. Justin nous les représente comme des gens qui vivaient dans une grande simplicité. Tous les arts leur étaient inconnus ; mais ils ne connaissaient pas non plus les vices. La justice y était observée par le goût et le caractère de la nation , et non par la contrainte des lois, qu'ils ignoraient ( 1 ). Le lait et le miel faisaient leur principale nourriture. Ils habitaient sous des tentes > qu'ils roulaient sur des chariots , dans lesquels ils transportaient leurs femmes et feurs enfans. Ils ne désiraient ni l'or ni l'argent 9 dont une heureuse ignorance leur cachait l'usage. Revêtus de peaux de bêtes , et vivant sans maisons, ils ne faisaient nul cas de ce qui était en grand honneur parmi tous les peuples policés.
Justin termine îe portrait des Scythes par une réflexion bien sensée. C'est une chose bien surprenante , dit-il, qu'un naturel heureux , destitué du secours de l'éducation s
(1) Justitia gentis ingeniis culta , non ïegibus. Just.
ait donné aux Scythes une modération et une sagesse où les Grecs n'ont pu parvenir, ni par les établissemens de leurs législateurs, ni par les préceptes de leurs philosophes ; et que les mœurs d'une nation barbare soient préférables à celles de ces peuples cultivés et polis par les arts et par les sciences : tant l'ignorance du vice a de plus heureux effets dans les uns, que dans les autres la connaissance de la vertu (1).
Les pères croyaient avec raison laisser à &utarq- <**
r J Garntl. pmg
leurs enfans une précieuse succession , en 5n. leur laissant la paix et l'union entre eux. Un de leurs rois , qui s'appelait Scylure , se voyant près de mourir, fit venir ses enfans , et leur présentant à tous successivement un faisceau de dards liés fortement ensemble , les exhorta à les rompre. Quelque effort qu'ils fissent, ils n'en purent venir à bout. Quand ie faisceau fut délié , ils rompirent tous les dards sans peine ; voilà , leur dit-il, l'image de ce que pourra , parmi vous , la concorde et l'union.
Il semble que tous les auteurs anciens se soient disputé à l'envi la gloire de relever , par de magnifiques éloges , l'innocence des mœurs qui régnait parmi les Scythes. Voici comment Horace parle des dames de ce payslà : Chez les Scythes , les belles-mères , loin de faire tort aux enfans du premier lit , les ménagent avec bonté, et ne se permettent pas d'at tente* à leur vie. Les femmes sont en garde contre les discours séduisans de ceux qui
/) Tante plus illis proficit vitiorum ignoranîia ,qnàm intus e.ognitio virtutis I
l8o HISTOIllii
cherchent aies corrompre, et ne tirent poinï de leur dot le droit de maîtriser leurs maris. La plus grande dot d'une fille, c'est la vertu de ses père et mère , c'est son inviolable attachement pour son époux , et l'éloignement qu'elle a pour tout autre; c'est enfin la persuasion où elle est que l'infidélité estun crime, et que la mort en est le salaire (1).
On serait assez tenté de croire que ce portrait, que nous venons de faire des Scythes, est flatté , et que Justin , aussi-bien qu'Horace , leur prête des vertus qu'ils n'avaient point ; mais toute l'antiquité leur rend le même témoignage ; et Homère , dont le suffrage doit être d'un grand poids, les appelle les plus justes des hommes. Le commerce qu'ils eurent dans la suite avec les Grecs et les Romains, causa la ruine entière de leurs mœurs, et les transforma en d'autres hommes. C'est contre ces Scythes , encore entiers et dans leur plus grande vigueur , que Darius tourna ses armes.
La raison , ou plutôt le prétexte de cette de Darius guerre . était de punir ces peuples de l'inva- °?Suhe^S s*on (lue *eurs ancêtres avaient faite autrefois dans l'Asie ; prétexte également frivole et ridicule , qui réveille une vieille querelle pas*
(i) Illic matre carenlibus
Privignis millier tempérai iimoceus :
Nec dotata régit vuum Conjux, uec nitido fidit adultère.
Dos est magna pareil lium Virtus et metuens alterius viri Certo fœdere castitas ; Et peccare nefas , aut pretium e*î mon. L. S. Od. 24.
ANCIENNE. L1V. VIII. l8l
sée il y avait environ cent vingt ans : aussi n'était-ce qu'un prétexte ; car Darius n'avait d'autre but réellement que de satisfaire son ambition , ec d'étendre ses conquêtes.
Son frère Artabane, pour qui il avait un Héroé.t>
. } *IA > .. C 82. qC.
grand respect , et qui , de son cote , n avait pas moins de zèle pour les véritables intérêts du roi , se crut obligé , dans cette occasion , de lui découvrir ses sentimens avec toute la liberté que demandait l'importance de l'affaire, ïl iui représenta avec force la difficulté , l'injustice et L'inutilité de cette expédition , dont le succès même ne pouvait être d'aucun avantage pour son empire et pour ses troupes , puisqu'il allait combattre contre un peuple qui était sans villes , sans maison , sans établissemens ? sans richesses.
« Grand prince , lui dit-il , ceux qui for- )> ment quelque grande entreprise , doivent » considérer avec soin si elle sera utile ou » préjudiciable à l'Etat; si l'exécution en sera » aisée ou difficile ; si elle pourra contribuer f) ou nuire à leur gloire ; enfin, si elle est » conforme ou contraire aux règles de la jus- )> tice. Je ne vois point, seigneur, quand » même vous seriez assuré du succès , quel » avantage vous pourriez attendre de la guer- )) re que vous entreprenez contre les Scythes. »i Ce sont des peuples séparés de votre em- » pire par de longs espaces de terre et de mer; » qui habitent de vastes déserts ; qui sont » sans villes, sans maisons , sans établisse- )) mens , sans richesses. Qu'y a-t-il à gagner » pour vos t.oupes dans une telle expédition* * ou plutôt que n'y a-t-il point à perdre ? T. 11. 11
Accoutumés comme ils sont à passer (Tune » contrée dans une autre , s'ils s'avisent de » prendre la fuite devant vous, non par crain- » te ou par lâcheté , car ils sont très-coura- » geux et très-aguerris ; mais dans le dessein » de harasser et de ruiner votre armée par » de continuelles et de pénibles courses; que » deviendrons-nous dans un pays inculte , » stérile et dénué de tout , où nous ne trou- » verons ni fourrage pour nos chevaux, ni * nourriture pour nos soldats ? Je crains, sei- » gneur^ qu'une fausse idée de gloire et des » conseils flatteurs ne vous précipitent dans » une guerre qui pourra tourner à la honte. » de la nation. Vous jouissez d'une paix traiï- » quille au milieu de vos peuples , dont vous » faites l'admiration et le bonheur. Vous sa- » vez que les Dieux ne vous ont placé sur le » trône que pour être le coadjuteur , ou plu- » tôt le ministre de leur bonté , encore plus » que de leur puissance. Vous vous piquez » d'être le protecteur , le tuteur , le père de » vos sujets , et vous nous répétez souvent , » parce que vous le pensez ainsi , que vous ne » vous croyez roi que pour les rendre heu- » reux. Quelle joie pour vous , grand prince, » d'être la source de tant de biens , et de » faire vivre , à l'ombre de votre nom , tant » de peuples dans un si aimable repos ! La » gloire d'un roi qui aime son peuple et qui » en est aimé , qui , loin de faire la guerre » aux nations voisines ou éloignées, les £m- » pêche de l'avoir entre elles, n'est- elle » pas infiniment plus touchante que celle » de ravager la terre , en répandant partout
ANCIENNE. LIV. VIII. l83
» le carnage, le trouble , l'horreur, la cons- » ternation, le désespoir ? Mais un dernier » motif doit encore faire plus d'impression » sur votre esprit que tous les autres ; c'est » celui de la justice. Vous n'êtes point , grâ« » ces aux Dieux, de ces princes qui ne re- » connaissent d'autre loi que celle du plus * fort , et qui regardent comme un privilège » attaché à la royauté , à l'exclusion des sim- » pies particuliers , d'envahir le bien d'au- » trui. Vous ne faites point consister votre » grandeur à pouvoir tout ce que vous vou- » lez, mais à ne vouloir que ce que vous pou- » vez selon les lois, et ce que vous devez. » En effet , sera-t-on injuste et ravisseur , » quand on ne prendra que quelques arpens » de terre à son voisin ? Et sera-t-on juste, » agira-t-on en héros, quand on usurpera et » qu'on envahira des provinces entières ? Or , » j'ose vous demander, seigneur, quel titre » avez- vous sur la Scythie ? Quel tort vous » ont fait les Scythes ? Quelle raison pouvez- » vous alléguer pour leur déclarer la guerre ? » Celle que vous avez portée contre les Baby- » Ioniens était en même temps et nécessaire » et juste ; aussi les Dieux l'ont-ils favorisée » d'un heureux succès. C'est à vous, sei- » gneur , de juger si celle que vous entre- » prenez maintenant a les mêmes carac- » ter es. »
Il n'y avait que le zèle généreux d'un frère uniquement occupé de la gloire de son prince et du bien public, qui pût inspirer une telle liberté; mais aussi il n'y avait, du côté du prince i qu'une parfaite modération ca-
î84 HISTOIRE
pable de la souffrir. Darius , comme Tacite (i) le remarque d'un grand empereur, avait su joindre deux choses qui, pour l'ordinaire, sont inalliables, la souveraineté et la liberté. Loin de se choquer de celle que son frère avait prise , il le remercia de son conseil , mais n'en profita pas : l'engagement était pris. Il partit de Suze à la tête d'une armée de sept cent nulle hommes ; sa flotte était de six cents vaisseaux, composée principalement d'Ioniens et d'autres nations grecques , qui habitaient les côtes de l'Asie mineure. Il marcha vers le Bosphore de Thrace, qu'il passa sur un pont de bateaux. De là, il se rendit sur le Danube , appelé autrement Isther, qu'il passa également sur un pont de même structure. Il érigea en plusieurs endroits de son passage des colonnes, avec des inscriptions magnifiques ; dans l'une desquelles il s'appelait te meiUtur et le plus beau de tous les hommes. Quelle vanité! quelle petitesse!
a.d.c. 102. Dès que les Scythes eurent appris que le roi de Perse marchait contre eux , ils prirent la sage précaution de mettre en sûreté leurs femmes et leurs enfans, en les faisant passer sur des chariots vers les parties les plus septentrionales , avec tous leurs troupeaux. Ils avaient eu soin aussi de boucher tous les puits et toutes les fontaines, et de consumer tous les fourrages dans les lieux ou les Perses devaient passer ; ensuite ils vinrent au-devant d'eux , non pour leur livrer combat , mais pour les attirer dans l'intérieur du pays. En
'i) Nerva Cœsar res olim dissociabiles miscuit; principatum ac liberlatem. Tacit. in vit. Jgricol. c. 3.
ANCIENNE. LIV. VIII. l£5
ffet , de ^ que les Perses paraissaient vouloir les attaquer , ils se retiraient toujours 9 en avançant dans le pays.
Darius, fatigué par ces longues courses, qui ruinaient son armée , envoya un héraut au roi des Scythes, appelé ïndathyrse . et lui dit par sa bouche : « Prince des Scythes , » pourquoi fuis-tu continuellement devant » moi ? Que ne t'arrêtes- tu enfin , ou pour » me donner bataille , si tu te crois en état » de me résister ; ou, si tu te sens trop fai- » ble , pour reconnaître ton maître en lui » présentant la terre et l'eau. » Les Scythes étaient fiers , extrêmement jaloux de leur liberté, et ennemis déclarés de tout esclavage, ïndathyrse répondit ainsi : « Si je fuis » devant toi , prince des Perses , ce n'est pas » que je te craigne ; je ne fais autre chose » maintenant uue ce que j'ai coutume de faire » en temps de paix. Nous n'avons , nous au- » très Scythes , ni villes ni terres à défendre. » Si tu veux nous forcer au combat , viens » attaquer les tombeaux de nos pères , et tu b sentiras qui nous sommes. Pour la qualité » de maître que tu prends , garde-la pour » d'autres que pour les Scythes. Je ne recon- » nais pour maître que le grand Jupiter, l'un » de mes aïeux , et la déesse Vesta. »
Plus Darius s'engageait dans l'intérieur de la Scythie , plus il avait à souffrir. Son armée était réduite à une fort grande extrémité , lorsqu'il arriva de la part des Scythes un héraut chargé d'offrir pour présens, à Darius, un oiseau , une souris , une grenouille et cinq flèches. Il demanda ce que signifiaient ces
18b iiîsiouts;
présens. L'oiFicier répondit qu'il avait ordre de les lui offrir, et rien de plus . que c'était à. lui d'en pénétrer la signification. Ce prince conclut d'abord que les Scythes lui livraient la terre et l'eau , marquées par la souris et la grenouill e , leur cavalerie qui avait la légèreté des ciseaux , leurs propres personnes et leurs armes, désignes par leurs flèches. Gobrias, l'un des sept cou jurés onlre le mage, donna un autre sens à l'énigme. « Sachez , » dit-il aux Perses , que si vous ne vous en- » volez dans l'air comme les oiseaux , ou si » vous ne vous cachez dans la terre comme » les souris , ou si vous ne vous enfoncez dans » l'eau comme les grenouilles , vous ne pour- » rez échapper aux flèches des Scythes. » stmb. l 7. En effet ? Tannée , conduite dans un pays p. , 3o5 .et 1. incuite. désert, et absolument destitué d'eau, Hérod. / 4 se trouva exposée à un danger presque inévi- 1 4* 1 ' table de périr; et Darius lui-même ne fut pas exempt de ce péril ; ce qui le fit renoncer sans délibérer davantage à sa folle entreprise. On songea donc sérieusement au retour; et pour tromper l'ennemi , les Perses allumèrent beaucoup de feux à l'ordinaire ; et ayant laissé dans le camp les vieillards et les malades , avec les ânes qui faisaient beaucoup de bruit , ils se mirent en marche pour gagner le Danube. Les Scythes ne s'en aperçurent que le lendemain matin. Ils firent surle-champ un gros détachement pour aller vers le Danube ; et, comme ils connaissaient parfaitement les chemins , ils arrivèrent au pont long- temps avant les Perses. Ils pressé-
rent vivement les Ioniens , à qui Darius avait confié la garde du pont , de le rompre.
On mit l'affaire en délibération. Miltiade, Athénien , prince de la Chersonnèse de Thrace , et qui depuis s'acquit tant de gloire par la célèbre victoire de Marathon sur les Perses , fut d'avis de rompre le pont. Tous les autres chefs pensèrent comme lui, à l'exception d'Hysliée , tyran de Milet 9 qui ramena tout le monde à un avis contraire. Il fut donc résolu que l'on ne romprait pas le pont , et qu'on attendrait le roi. Ce prince arriva de nuit au pont du Danube , qu'il repassa heureusement. Après quoi il traversa le Bosphore avec le reste de ses troupes , et se retira à Sardes , où il passa l'hiver pour rafraîchir ses troupes , qui avaient extrêmement souffert dans cette expédition aussi malheureuse que mal concertée.
Darius , de retour à Sardes , ayant été plei- Hérod% L 5 nement informé qu'il devait son salut et ce- c# XI et 23lui de toute son armée à Hystiée , qui avait persuadé aux Ioniens de ne point rompre le pont sur le Danube, le fit venir à sa cour, et lui dit de demander hardiment la récompense qu'il souhaitait. Hystiée lui demanda Mircine d'Edonée , sur le Strymon en Thrace, avec la liberté d'y bâtir une ville. Il n'eut pas de peine à obtenir sa demande. Il s'en retourna à Milet , d'où il partit pour la Thrace, après avoir fait équiper une flotte. Dès qu'il eut pris possession de son nouveau territoire , il s'appliqua sur - le- champ à exécuter l'entreprise qu'il avait projetée , d\ bâtir une ville.
l88 HISTOIRE
ibid. c. 23. Mégabyse , qui était alors gouverneur de la Thrace pour Darius , ayant représenté au roi le préjudice que l'exécution de cette entreprise pourrait causer à ses affaires dans ces quartiers-là , Hystiée fut mandé à la cour , sous prétexte qu'on avait besoin de ses conseils. Darius l'ayant ainsi attiré auprès de lui , remmena avec lui à Suze, lui faisant entendre qu'ii ne pouvait se passer d'un ami aussi fidèle que lui ; et qu'il trouverait bien en Perse de quoi se dédommager avantageusement de tout ce qu'il pouvait quitter en Thrace. Hystiée, flatté de cette distinction , accompagna Darius à Suze.
Pendant que Mégabyse était encore en Thrace , il avait député plusieurs seigneurs de Perse vers Amyntas , roi de Macédoine, pour lui demander qu'il donnât la terre et l'eau à Darius son maître ; c'était la formule ordinaire de soumission. Àmyntas accorda sans peine ce qu'on désirait de lui, et fit à ces envoyés tout l'honneur possible. Dans un repas qu'ii leur donna , ils demandèrent , vers la fiii, qu'on fît venir les dames, ce qui était contre l'usage du pays ; cependant le roi n'osa le leur refuser. Echauffés par le vin , et se croyant tout permis comme dans leur pays , ils gardèrent peu de mesure à l'égard de ces princesses. Le fils du roi , nommé Alexandre , n'avait pu voir sans une extrême indignation, la manière dont on avait traité sa mère et ses sœurs. 11 les fit sortir de la salle sous quelque piétexte, comme pour y revenir bientôt après, et eut aussi la précaution de faire retirer le roi on père. Dans l'intervalle , il fit habiller
ANCIENNE. LIV; VIII. lEg
en femmes des jeunes gens, qu'il arma de poignards sous leurs habits. Quand les prétendues dames lurent rentrées , et que les députés se mirent en état de les traiter comme ils avaient déjà fait auparavant, alors les poignards furent tirés , et l'on fit main-basse sur les seigneurs persans et sur toute leur suite, sans qu'un seul de leurs gens fût épargné. On n'ignora pas celte exécution à Suze , et on y nomma des commissaires pour en informer; mais Alexandre, à force de présens, étouffa l'affaire, et elle n'eut point de suite.
Les Scythes, pour se venger de l'invasion Hérod.i. 6 de Darius dans leur pays , passèrent le Danube , et ravagèrent toute cette partie de la ïhrace, qui s'était soumise aux Perses , jusqu'à l'Heilespont.
Yers le môme temps , Darius voulant éten- An. m. 3496 dre sa domination du côté de l'Orient , pour Av JCào8i se faciliter la conquête de ce pays-là , forma le dessein d'en faire auparavant la découverte. Pour cet effet, il fit construire et équiper une flotte à Gaspatyre , ville située sur l'Inde, et en plusieurs endroits sur le même fleuve. Il en donna le commandement à Scylax , Grec, qui entendait parfaitement la marine. Il lui ordonna de descendre ce ileuve , et de découvrir , autant qu'il lui serait possible , tous les pays qui étaient le long de ses bords, de l'un et de l'autre côté, jusqu'à son embouchure dans l'Océan méridional. Scylax exécuta ponctuellement les ordres du roi. Il parcourut le fleuve de l'Inde , entra par le détroit de Babelmandel dans la mer Rouge , et après un voyage de trente mois , depuis
ICO HISTOIRE
son départ de Caspatyre , il aborda en Egypte, dans le même port (i) d'où autrefois Néchao , roi d'Egypte , avait fait partir les Phéniciens , qui étaient à son service , pour faire le tour des côtes d'Afrique. De là il se transporta à Suze , où il rendit compte au roi de ses découvertes. Après cela , Darius entra dans les >Indes avec une armée , réduisit ce Hérod. /.3. grand pays sous sa domination. On s'attendrait naturellement à connaître les circonstances d'une guerre si importante * Hérodote n'en dit pas un mot. Il nous apprend seulement que le pays des Indes faisait le vingtième des gouvernemens de l'empire de ce prince , et qu'il lui rapportait tous les ans trois cent soixante talens d'or, ce qui monte à près d'onze millions.
ARTICLE III
Révolte des Ioniens.
Au. M. 35oo.
Aristagore, qui commandait à Milet pour av.j c -5°>Hystiée , dont il était neveu et gendre, roulant dans sa tête le dessein de rétablir les exilés de Tîle de Naxe (2) , qui s'étaient réfugiés à Milet , ou ils imploraient tous les jours son assistance; ce gouverneur, dis je, plein de ce beau dessein , et n'étant pas assez puissant pour exécuter de lui - même ce qu'il projetait , se rendit à Sardes, et communiqua l'affaire à Artapherne, frère du roi. 11 lui représenta que c'était là une occasion
(i) On croit que ce port est le même que celui où est aujourd'hui située la ville de Suez , au foud de la mer Rouge.
(2) Dans la mer Egée , aujourd'hui [Archipel.
très - favorable pour réduire Naxe sous la puissance du roi ; que, si une fois il en étaiï maître, toutes les autres Cyclades tomberaient d'elles-mêmes , Tune après l'autre , sous sa domination ; qu'ensuite l'île d'Eubée ( Négrepont ) , qui était aussi grande que celle de Cypre, serait très-facile à conquérir ; ce qui donnerait au roi un libre passage en Grèce , et les moyens de soumettre tout ce pays à son obéissance : qu'au reste cette entreprise ne demandait qu'une centaine de vaisseaux pour être exécutée avec succès. Cette proposition plut si fort à Artapherne, qu au lieu de cent vaisseaux qu'Aristagore lui demandait, il lui en promit deux cents, pourvu qu'il obtînt le consentement du roi.
Le roi , ébloui par les grandes espérances dont on le flattait , ne manqua pas d'approuver extrêmement cette entreprise , qui pourtant n'était qu'injustice , qu'ambition démesurée , que perfidie de la part d'Aristagore et d' Artapherne. Aucune considération ne l'arrête un moment. Le projet le plus criant est formé et accepté sans la moindre hésitation : l'utilité, la convenance décident seules. Cette île est à la bienséance des Perses ; c'est un titre suffisant pour y porter la guerre : et il faut juger à peu près de même de presque toutes les autres expéditions de ce prince.
Dès qu'Artapherne eut obtenu le consentement du roi pour cette entreprise , il se mit en devoir de l'exécuter. Afin de cacher son dessein , et de surprendre ceux de Naxe , il fit courir le bruit que la flotte allait vers l'Heilespont ; et il envoya , au printemps sui-
IQ2 HISTOIRE
vant, îe nombre de vaisseaux dont il était convenu , sous le commandement de Mégabate F noble Persan , de la famille royale d'Achemène ; mais sa commission portant qu'il obéirait aux ordres d'Aristagore , ce fier Persan ne put supporter d'être sous le commandement d'un Ionien, qui , d'ailleurs , agissait à son égard avec hauteur et empire. Cette pique fit naître entre ces deux généraux , une division qui alla si loin , que Mégabate , pour se venger d'Aristagore, ûi savoir sous main aux Naxiens -, que c'était à eux qu'on en voulait. Sur cet avis , ils pourvurent si bien à leur défense, que les Perses, après avoir employé quatre mois au siège de la capitale de l'île 9 et consumé toutes leurs provisions ? fureut obligés de se retirer. Herod /. 5. Cette entreprise ayant ainsi échoué , Mégabate en rejeta toute la faute sur Aristagore , et le décria absolument auprès d'Artapherne. L'Ionien sentit tout d'un coup que l'affaire entraînerait, non-seulement la- perte de son gouvernement , mais sa ruine entière. L'extrémité où il se voyait réduit , lui fit naître la pensée de se révolter contre le roi, n'envisageant point d'autre moyen de se tirer de cet embarras. A peine avait-il formé ce dessein , qu'il reçut un message de la part d'Hystiée, qui lui conseillait la même chose. Hystiée, dégoûté des manières persanes, et désirant ardemment de retourner en son pays , donna ce conseil à Aristagore , comme le moyen le plus apparent de parvenir à ses fins. Il se flattait qu'en cas qu'il s'excitât quelques troubles en lonie, il pour-
ANCIENNE. LIV. VJII. IQ3
rait persuader à Darius de l'envoyer en ce pays -là pour les apaiser, comme cela arriva effectivement. Dès qu'Aristagore eut vu ses desseins ppuyés des ordres de son oncle, il les communiqua aux chefs des Ioniens, qu'il trouva très-disposés à entrer dans ses vues. Il ne délibéra donc plus ; et , déterminé à la révolte , il ne songea plus qu'à en préparer les voies. Pour cela , il parcourut toute l'Ionie ; et par son exemple , par son crédit , et peut-être même par la crainte , il obligea tous les autres tyrans à renoncer , comme lui , à la tyrannie , et à s'unir tous dans une commune ligue , dont il se fit déclarer le chef. Ensuite il leva l'étendard de la révolte contre le roi , et arma puissamment, par terre et par mer, pour lui faire la guerre.
Aristagore , dans la vue de pousser plus An. m. 35oS. vigoureusement cette guerre . se rendit à La- AJy*t5i ^ J' cédémone au commencement de l'année sui- c 3: 38 vante , pour engager cette ville à entrer dans ses intérêts. Il n'oublia pas de représenter à Cléomène , qui était pour lors sur le trône , qu'il était de la grandeur et de la gloire de Sparte , la plus puissante ville de la Grèce , de concourir au dessein qu'il avait de rendre la liberté à toute la Grèce; mais Cléomène refusa absolument d'entrer clans cette ligue, et ordonna à Aristagore de sortir de Sparte avant le coucher du soleil. Aristagore , ne désespérant point de vaincre l'inflexibilité de Cléomène, le suivit jusque dans sa maison. Il lui offrit cinquante talens pour se le rendre favorable ; mais le Lacédémonien , qui
IQ4 histoire
était un homme droit , ne se laissa pas surprendre par ces offres. Gorgo , qui était la fille de Cléomène , âgée de huit ou neuf ans, et que son père n'avait pas voulu faire sortir de la chambre , ne craignant rien d'un enfant de cet âge , s'écria , lorsqu'elle entendit toutes ces propositions : « Fuyez 9 mon » père , fuyez ; cet étranger vous corrom- » pra. » Cléomène se mit à rire , et se retira en effet. Aristagore sortit de Sparte.
Hêrod. i 5. Il passa de là à Athènes , où on lui fit un «.35*96.97. accueii pjus favorable. Il trouva les Athéniens parfaitement disposés à accepter tout ce qui pouvait leur être proposé contre les Perses , envers qui ils étaient extrêmement irrités , à cause qu'ils voulaient rétablir Hypplas sur le trône d'Athènes. Aristagore obtint des Athéniens tout ce qu'il leur demanda. Ils résolurent d'abord d'envoyer vingt vaisseaux à son secours. La suite de l'histoire nous montrera que cette petite flotte fut la première cause et l'origine de tous les maux qui arrivèrent depuis , tant aux Perses qu'aux Grecs.
An. m. 3504. Les Ioniens ayant rassemblé toutes leurs AffcW a°5. mrces ? et assises de vingt vaisseaux d'Athè- «.99. io3c lies et de cinq d'Erétrie, ville d'Eubée , firent voile pour Ephèse ; et y ayant laissé leur flotte, ils marchèrent vers la ville de Sardes , qu'ils trouvèrent sans défense , et dont ils se rendirent maîtres , excepté la citadelle , où Artabane se retira , et où on ne put le forcer. Un soldat ayant mis le feu à une maison, la flamme se communiqua aux autres, et réduisit toute la ville en cendres.
ANCIENNE, LIV. VIII. If S
Darius ayant appris l'incendie de Sardes, /&*#.>•• et la part que les Athéniens y avaient eue , 10? résolut , dès ce temps -là , de faire la guerre à la Grèce; et afin qu'il ne vînt jamais à l'oublier , il ordonna à un de ses officiers de lui dire à haute voix, chaque jour, lorsqu'il prendrait son repas : Seigneur , souvenez-vous des Athéniens. Comme Aristagore , chef de la révolte, était neveu et gendre d'Hystiée, et son lieutenant à Milet , Darius crut que celui - ci pourrait bien avoir conduit toute celte trame ; et il eut avec lui une explication, où il lui découvrit sa pensée, et les justes raisons qu'il avait de le soupçonner. Hystiée , qui était un rusé courtisan, et un maître habile dans l'art de dissimuler, parut surpris et affligé ; et , prenant un ton qui marquait en même temps et delà douleur et de l'indignation , il persuada à Darius que nonseulement il n'était pas coupable de la révolte des Ioniens , mais que le seul moyen d'apaiser ces troubles, était de l'y envoyer. Darius, séduit par cet air de bonne foi, le crut sur sa parole, et lui permit de retourner en Ionie.
Cependant les révoltés, malgré un échec An.M. 35o& onsidérable qu'ils avaient eu, et la déser- AvJC 49g> tion des Athéniens , qui les avaient abandonnés, ne perdirent pas courage, et poussèrent toujours leur pointe. Leur flotte fit voile vers l'Hellespont, et réduisit Byzance et la plupart des autres villes grecques, situées de ce côté-là. Les généraux persans , ayant partagé les troupes entre eux , marchèrent par trois différentes roules pour aller attaquer les rebelles, et les défirent en plusieurs
ig'O HISTOIRE
rencontres, dans l'une desquelles Aristagore fut tué.
Quand Hystiée fut arrivé à Sardes , son génie intrigant lui fit former un complot contre le gouvernement , dans lequel il attira un grand nombre de Perses; mais la diligence d'Artapherne le fit échouer. Tous les complices furent mis à mort , Hystiée aurait eu alors le même sort , mais il s'était retiré dans l'île de Chio, avant que le complot fût découvert. Quoique son projet fût absolument déconcerté par là, s'imaginant néanmoins qu'il pourrait encore exécuter quelque entreprise d'importance , s'il était une fois à la tête de la ligue , il fit quelques tentatives pour entier à Milet ; mais elles ne lui réussirent pas. Il fut donc obligé de retourner à Chio.
Là, comme on lui eut demandé pourquoi il avait si fortement pressé Aristagore de se révolter, et avait attiré ainsi de si grands malheurs à l'Ionie, il répondit que c'était parce que le roi avait résolu de transférer les Ioniens en Phénieie, et les Phéniciens en lonie. C'était une pure fiction de sa part , et une imposture qu'il avait fabriquée ; un semblable dessein n'étant jamais venu dans l'esprit de Darius. Cet artifice néanmoins servit merveilleusement, tant à le justifier dans l'esprit des Ioniens, qu'à les animer à poursuivre la guerre avec vigueur; car, alarmés de cette transmigration , ils prirent une ferme résolution de se défendre jusqu'à l'extrémité.
Les généraux persans , voyant que Milet
An*. M.35o7. , . ,n * <•/«/. ri
av.j.c 49. était le centre de la confédération, résolu-
ANCIENNE. L1V. YUU IÇ7
rent d'y conduire toutes leurs forces, comp- Horod. /.6 tant que s'ils pouvaient emporter cette place, c3\;i^°' toutes les autres tomberaient d'elles-mêmes. En effet, après avoir battu les alliés dans un combat naval , ils tournèrent leurs armes contre cette ville, qui devint bientôt la proie du vainqueur. Toutes les villes révoltées rentrèrent dans le devoir, et la paix fut rendue à l'Ionie, d'où les desseins ambitieux d'Aristagore et d'Hystiée l'avaient bannie depuis six ans.
Ce dernier eut sa part dans le malheur Fmd'Hy$-
r , tiee.
général des Ioniens. Car cette même année Hérod. i. & ayant été pris par les Perses, il fut conduit à c* 29' " Sardes , où Artapherne le fit pendre sur-lechamp , sans en demander la permission à Darius, de peur que l'affection de ce prince povir Hystiée , ne le portât à lui accorder son pardon. La suite fit voir que celte conjecture était bien fondée ; car dès que Darius eut vu la tête d'Hystiée , il témoigna beaucoup de mécontentement contre les auteurs de sa mort, et fît enterrer honorablement cette tête, comme les restes d'un homme à qui il avait des obligations infinies , et dont le souvenir n'avait pu être effacé parla grandeur des fautes qu'il avait commises depuis. Hystiée était de ces hommes inquiets, hardis , entrcprenans , qui joignent à beaucoup de grandes qualités des vices encore plus grands; à qui le mensonge , la perfidie , le parjure et le sang même des peuples ne coûtent rien, s'il est nécessaire pour leur élévation. Hystiée eut une fin digne de sessentimens , et assez ordinaire à ces politiques
irréligieux, qui sacrifient tout à leuv ambition 1 et à leur fortune.
Article iv.
Expédition des armées de Darius contre la Grèce.
An. m. 3iio. Darius, ayant rappelé tous ses autres gêné- AHé,Jd. /9ô! raax > dans la vingt-huitième année de son *. 43 45. règne , envoya Mardonius , fils de Gobryas , jeune seigneur d'une illustre famille de Perse, qui venait d'épouser une de ses filles, pour commander en chef dans toutes les parties maritimes de l'Asie ? avec ordre de faire une invasion dans la Grèce , et de le venger des Athéniens et des Erétrîens pour l'incendie de Sardes. Le prince montrait peu de sagesse dans ce choix, où il préférait un jeune homme de faveur à ses plus vieux et plus expérimentés généraux ; surtout dans une guerre très-difficile, dont le succès lui tenait fort à cœur, et qui intéressait infiniment la gloire de son règne. La qualité de gendre du roi pouvait augmenter son crédit , mais n'ajoutait rien à son mérite, et ne le rendait pas excellent général.
A son arrivée dans la Macédoine, où il était passé avec l'armée de terre 9 tout le pays, effrayé de sa puissance , se soumit. Mais sa flotte , ayant voulu doubler le mont Athos (nommé présentement Gampo Santo) pour gagner les côtes de la Macédoine, fut accueillie d'une si violente tempête, que plus de trois cents vaisseaux, avec plus de vingt mille hommes , y périrent. Dans le même temps l'armée de terre reçut un échec nofc moins con-
sidérable : car, comme elle campait dans un lieu mal sûr , les Thraces tombèrent de nuit sur le camp des Perses , en firent un grand carnage, et blessèrent Mardonius lui-même. Tous ses mauvais succès l'obligèrent bientôt après de retourner en Asie, avec la honte et la douleur d'avoir mal réussi dans cette expédition, tant par terre que par mer.
Darius s'aperçut trop tard que ia jeunesse et le peu d'expérience de son gendre étaient la cause de l'échec qu'avaient reçu ses troupes : il le rappela et mit à sa place deux autres généraux; Datis, Mède de nation , et Artapherne , fils d'Artapherne son frère , qui avait été gouverneur de Sardes. Ce prince songeait série u sèment à mettre à exécution le grand dessein qu'il roulait depuis longtemps dans son esprit, qui était d'attaquer la Grèce avec toutes ses forces , et surtout de tirer une illustre vengeance des Athéniens et de ceux d'Erétrie , dont l'entreprise contre Sardes lui était toujours présente.
Il faut nous rappeler dans l'esprit l'état où Etat d»A pour lors était Athènes, et nous former quel- thènesque idée des grands hommes qui eurent part à la célèbre victoire de Marathon. Athènes , récemment délivrée de la servitude oii elle avait été réduite pendant plus de trente ans, sous Pisistrate et ses enfans , commençait à goûter en paix les avantages de la liberté. Lacédémone , qui dominait dans la Grèce , jalouse du repos qu'elle avait procuré en partie aux Athéniens, essaya de faire remonter sur le trône Hippias, fils de Pisislrale. Athènes voulut se maintenir dans l'indépendan-
ce; Hippias eut recours aux Perses, et il servit de guide et de conducteur aux généraux que le roi de Perse envoya contre la Grèce. caractère Parmi les Athéniens, Miltiade fut celui qui d^Arlstîd^et se distingua le plus dans la guerre contre les de Themisto. Perses , dont nous allons parler. Il était fds Hérod. i. c. de Cimon , d'une maison fort noble et fort '• 3^or4liyr ancienne , originaire d'Egiiie. Les fils de PiiwMiU.c. i. sistrate l'avaient envoyé dans la Chersonnèse de Thrace , pour succéder à Stésagoras son frère, qui était mort sans enfans, et qui avait hérité de son oncle Miltiade, frère de Cimon, la souveraineté de ce pays. Pendant son séjour dans la Chersonnèse il épousa Hégésipyle , fille d'Olore , un roi de Thrace du voisinage , de laquelle il eut Cimon , ce fameux général des Athéniens , dont nous parlerons dans la suite. Miltiade, ayant renoncé à son établissement dans la Thrace, s'embarqua, avec tout ce qu'il avait, sur cinq vaisseaux, et fit voile vers Athènes , ou il acquit une grande réputation.
Dans le même temps, deux autres citoyens, plus jeunes que Miltiade, Aristide et Thémistocle, se faisaient connaître à Athènes. Quoique d'un caractère différent , ils rendirent tous deux de grands services à la république. Thémistode. Thémistocle ne négligeait rien pour se rendre agréable au peuple , et pour se faire des plut a/îamis. Comme on lui reprochait un jour qu'il *e««ïs«™. gouvernerait parfaitement s'il ne penchait 809" P pas quelquefois plus pour l'un que pour l'autre : « A Dieu ne plaise , répondit-il , que je s sois jamais assis sur un tribunal où mes ,"; amis n'aient pas plus de crédit que les étran-
ANCIENNE. LÎV. VIII. 201
» gers ! » Cléon , qui entra quelque temps après dans le maniement des affaires publiques à Athènes , garda une conduite tout opposée. Il assembla ses amis, et leur déclara qu'il renonçait à leur amitié , de peur qu'elle ne lui fît commettre des injustices. C'était leur faire bien peu d'honneur. Ce n'est pas à ses amis , dit Plutarque , mais à ses passions qu'il devait renoncer.
Aristide sut garder un sage tempérament Alistidft, entre ces deux excès vicieux. Admirateur de Lycurgue, il était porté pour l'aristocratie. Il ne cherchait point à plaire à ses amis aux dépens de la justice ; mais d'ailleurs il était toujours prêt à leur rendre service. Avec cette contrariété d'humeurs et de principes, il n'est pas étonnant que, pendant loutle temps de leur administration, il y ait eu une opposition continuelle entre eux. Aristide s'opposait sans cesse aux desseins de ïhémistocle, qui était hardi et entreprenant , lorsqu'ils étaient même justes et utiles , pour l'empêcher de prendre une autorité qui aurait pu devenir pernicieuse à la république. Un jour qu'il l'emporta sur Thémistocle , qui avait proposé une chose fort avantageuse, il ne put se retenir en sortant de l'assemblée , et dit tout haut : « Qu'il n'y avait de salut pour les » Athéniens, qu'à les jeter tous deux dans le » Barathre ( c'était le lieu où l'on jetait les » coupables condamnés à mort). » L'intérêt commun les réunissait ; et quand ils étaient jpoph. i près de partir pour la campagne , ou pour17** quelque autre expédition, ils convenaient ensemble de déposer, au sortir de la ville, leurs
dissensions . avec liberté de les reprendre à leur retour.
La passion dominante de Thémistocle , était l'ambition et l'amour de la gloire. Après la bataille de Marathon, comme on célébrait partout la valeur et la conduite de Milliade , qui l'avait gagnée , Thémistocle devint tout pensif; il passait les nuits sans reposer, et ne se trouvait plus aux festins publics. Ses amis, étonnés de ce changement , lui en demandaient la raison ; il leur répondait : Que tes trophées de Mittiade nelui laissaient point de repos. Dès lors la passion des armes le saisit.
Pour Aristide, l'amour du bien public était le grand mobile de toutes ses actions. Constant, ferme dans les changemens imprévus , ni élevé par les honneurs , ni abattu par les mépris et les refus , il conservait toujours sa tranquillité et sa douceur ordinaires. L'estime qu'on faisait de la droiture de ses intentions, de la pureté de son zèle , et de la sincérité de sa vertu, parut un jour où l'on jouait une pièce d'Eschyle. L'acteur ayant récité ce vers, qui contenait l'éloge d'Amphiaraùs : H ne veut point paraître homme de bien et juste, mais l'être effectivement ; tout le monde jeta les yeux sur Aristide , et lui en fit l'application.
Tel était le caractère de ces deux illustres Athéniens , qui commencèrent à faire connaître toute l'étendue de leur mérite, dans le temps que Darius attaqua la Grèce.
Darius en- Ce prince, avant de s'engager entièrement rattsïa^t dans cette entreprise, jugea à propos de son-
ANCIENNE. L1V. VIÏÏ. 2o3
der les Grecs, et de' savoir quelle était la dis- g èce , pou* position de ces différens peuples à son égard, j^u * et*' la Dans cette vue, il envoya des hérauts parterre- , ,
, . 11 Herod./.'j.
toute la Grèce , pour demander en son nom c. i33. 36 la terre et l'eau. C'était la manière dont les Îy"j?tï.ià3- Perses avaient coutume d'exiger la soumission de ceux qu'ils voulaient assujettir. A l'arrivée de ces hérauts, plusieurs villes grecques, redoutant la puissance des Perses , firent ce qui leur était commandé; mais la plupart le refusèrent absolument. Les hérauts mêmes qui allèrent à Sparte et à Athènes , y furent plus mai reçus que partout ailleurs. Les uns furent jetés dans un puits, et les autres dans une fosse profonde , avec ordre de prendre de là de l'eau et de la terre (1). On serait moins étonné d'un traitement si indigne , s'il ne s'agissait que d'Athènes. C'est une suite du gouvernement populaire, brusque, impétueux et violent , où la raison est rarement écoutée, et où l'on n'agit que par passion. On ne reconnaît point ici l'équité et la gravité spartaines. Us pouvaient refuser ce qu'on leur demandait : mais traiter ainsi des officiers pu-
(i) La démarche que firent dans la suite les Spartia- „ tes, d'envoyer à Xerxès deux citoyens, pour expier , par le sacrifice de leur vie , le crime commis en la personne des hérauts qui avaient été mis à mort à Sparte, nous porte à conjecturer que le roi de Perse avait envoyé deux hérauts à Sparte, et deux aussi à Athènes.
Pour ce qui est de la seconde question, le Barathre , qui était une fosse profonde où les Athéniens précipitaient ceux qai' étaient coupables des plus grands crimes, peut nous déterminer à croire que c'étaient les Athéniens qui jetèrent les hérauts du roi de Perse dans le Barathre , et les Spartiates , par conséquent , dans un puits.
204 HISTOIRF
blics , c'était violer ouvertement le droit des
gens.
An.M.35i3. Darius , informé du traitement indigne
AHérod.)96. cLuon avait fait à ses officiers, fit partir avec
«• 94: iox empressement Datys et Artapherne , qu'il
venait de nommer généraux, pour comman
der l'armée qu'il envoyait en Grèce. Leurs
ordres portaient de mettre au pillage Erétiïe
et Athènes; d'en brûler toutes les maisons et
tous les temples; d'en faire prisonniers tous
les habitans , et de les lui envoyer ; et pour
cet effet, ils s'étaient munis d'un grand nom-
lut. mmo. bre de chaînes. Ils mirent, sans différer, à rai. p. 329. ja V01-je? avec une fl0ite (je cînq ou sjx cents
vaisseaux , et une armée de cinq cent mille hommes. Ils soumettent toutes les îles de Iq mer Egée, vont assiéger Erétrie, la prennent, la réduisent en cendres, et envoient à Darius tous les habitans qu'ils y trouvent. Ce prince, contre leur attente, les traita avec bonté, et leur donna , pour habitation , un village du pays de Cissie, à une journée de Suze. Phiiost. 1 x. Après l'expédition d'Ei étrie , les Perses s'ae Herod i 6 vancèrent vers l'Attique. Hippias les conduic. 102. 120 sit à Marathon , petite ville située sur le bord m Mille**, de la mer. Ils firent savoir à Athènes le sort * Justin. 1 d'Erélrie, espérant que cette nouvelle oblic- 8 • gérait la ville de se rendre sur - le -champ.
*d.p.\2"s' Athènes n'en fut pas ébranlée ; elle fit prendre les armes aux esclaves , ce qui ne s'était p^nt encore pratiqué jusque là. Les Athéniens , avec une armée de dix mille hommes, marchèrent courageusement contre l'ennemi « dont l'armée montait à cent mille hommes d'Infanterie , et dix mille de cavalerie.
ANCIENNE. L1V, VIII. 2o5
Aristide , faisant réflexion qu'un commandement qui change tous les jours , tel qu'était alors celui des généraux Athéniens qui commandaient l'armée en chef chacun à leur tour, est nécessairement faible, inégal . peu suivi, contraire souvent à lui-même , et ne peut avoir ni projet , ni exécution uniformes , remit le commandement à Miitiade , comme plus habile et plus expérimenté que lui. Les autres généraux en firent autant , l'amour du bien public étouffant en eux tout sentiment de jalousie; et Ton vit en ce jour, qu'il est presque aussi glorieux de reconnaître le mérite d'autrui, que de l'avoir soi-même. Miitiade crut devoir attendre que son tour fut arrivé. Pour lors , en habile capitaine , il songea à regagner , par l'avantage du poste , ce qui lui manquait du côté du nombre. Il rangea son armée au pied d'une montagne, afin que l'ennemi ne pût l'envelopper €t la prendre par derrière. Les Athéniens n'attendirent pas qu'on vînt les attaquer. Dès qu'on eut donné le signal , ils coururent de toutes leurs forces contre l'ennemi. Les Perses regardaient cette première démarche comme une folie , pour des gens qui étaient en si pelit nombre ; mais ils furent bientôt dérompés.
Le combat fut rude et opiniâtre. Les deux Défaite des ailes des Athéniens , étant restées viciorieu- rathon, par ses de celles des Perses , survinrent fort à M^ade.
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propos pour le corps de bataille, qui avait Av.j.c.490 été obligé de plier , et qui commençait à se rompre , accablé par le nombre des ennemis. Alors la déroute des Perses fut entière. Ils T. II. 12
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prirent tous la fuite , non vers leur camp , mais vers leurs vaisseaux, pour s'y sauver. Les Athéniens les y poursuivirent , mirent le feu à plusieurs , et en prirent sept. Il périt de leur côté clans le combat près? de deux cents hommes , et du côté des Perses plus de six mille , sans compter ceux qui tombèrent dans la mer, ou qui furent consumés par le feu qu'on mit aux vaisseaux. Hippias fut tué dans le combat. Telle fut la fin de cet ingrat et perfide citoyen , qui , animé de haine et de vengeance contre sa patrie , avait armé les Perses contre elle , parce qu'elle ne voulait pas le reconnaître pour son tyran.
Plut. de ghr. Aussitôt après la bataille, un soldat atlié- Athen.p.i^. n|en ^ encore tout fumant du sang des ennemis, se détacha de l'armée, et courut de toutes ses forces à Athènes, pour porter à ses concitoyens l'heureuse nouvelle de la victoire. Quand il fut arrivé à la maison des magistrats , il ne leur dit que deux mots : Réjouissez-vous, nous sommes vainqueurs , et il tomba mort à leurs pieds (1).
Les Perses firent voile pour Athènes, dans le dessein de la surprendre, avant que les Athéniens pussent y être arrivés pour la secourir ; mais ceux-ci marchèrent au secours de leur patrie avec neuf tribus , et ils firent tant de diligence , qu'ils y arrivèrent le jour Honneurs même. Ainsi le dessein des Perses avorta. On raortsS àaUia rendit aux morts, sur le champ de bataille, bataille de ioui l'honneur qui leur était dû. On leur éri-
Marathon. * iii.n
Pausan. in gea à tous, dans le lieu même ou la bataille Mut. P 60. s^ta«t donnée, d'illustres monumens, où leurs
(1) x^sts > xay°/*£w-
noms et celui de leurs tribus étaient marqués. On en construisit trois séparément ; l'un pour les Athéniens , l'autre pour les Platéens , et un troisième pour les esclaves. Dans 1 1 suite on y ajouta le tombeau de Miltiade. Pour conserver le souvenir de cette journée mémorable 5 les Athéniens firent peindre la bataille de Marathon , où Miltiade était représenté à îa tête de dix chefs , exhortant les soldats T et leur donnant l'exemple. Ce tableau était placé à Athènes dans une galerie qui était ornée et enrichie de différentes peintures , toutes excellentes et de la main des meilleurs maîtres.
On est étonné au reste de voir une puissance si formidable venir échouer contre une petite ville sans défense et sans murs ; et l'on est presque tenté de refuser sa croyance à un événement qui paraît si peu vraisemblable, et qui est cependant très-certain. Cette bataille seule fait voir ce que peut l'habileté d'un général qui sait prendre ses avantages. Platon , en plus d'un endroit , prend à tâche de relever la journée de Marathon ; et il veut qu'on la regarde comme la source et la première cause de toutes les victoires qui ont été remportées depuis. En effet, c'est elle qui ôta à la puissance persanne cette terreur qui la rendait si formidable , et qui faisait tout plier devant elle ; qui apprit aux Grecs à connaître leurs forces , et à ne pas trembler devant un ennemi qui n'avait de terrible que le nom; qui leur fit comprendre que la victoire ne dépend point du nombre , mais du courage des troupes , que mit dans tout son jour la
gloire qu'il y a à sacrifier sa vie pour la patrie et la conservation de la liberté ; qui les remplit enfin , pendant toute la suite des siècles, d'une noble émulation, et d'un vif désir d'imiter leurs ancêtres , et de ne point dégénérer de leur vertu.
Triste fm La reconnaissance des Athéniens à l'égard de d#e!wa?.\ Miltiade ne fut pas de longue durée; car, aurec. i3a. i36 tour d'une expédition contre l'île de Paros. qui
Corn. Nep. . A . , ..
m Miiùad c. ne réussit pas au gre des Athéniens, et ou il în.M. 3515 aV£Ut reÇu uueblessure fort dangereuse, il fut Av.j.c 489, appelé en jugement par un citoyen nommé Xantippe, qui l'accusa d'avoir trahi sa patrie* et d'avoir reçu pour cela de grandes sommes du roi des Perses. Quelque peu vraisemblable que fût cette accusation , elle prévalut contre le mérite et l'innocence de Miltiade. Il fut condamné à perdre la vie et à être jeté dans le Barathre. Le magistrat s'opposa à l'exécution d'un jugement si inique. Toute la grâce qu'on fit au libérateur de la patrie , fut de commuer la sentence de mort en une amende de cinquante mille écus. Comme il était hors d'état de la payer, il fut mis en prison, et y mourut de la blessure qu'il avait reçue à Paros. Cornélius Népos remarque que ce qui engagea principalement les Athéniens à en user ainsi à l'égard de Miltiade , fut son mérite même , et sa grande réputation , qui firent craindre au peuple , délivré assez récemment du joug de la servitude à laquelle Pisistrate les avait réduits, que celui-ci, qui avait été autrefois tyran de la Chersonnèse , ne voulût le devenir à Athènes. Ainsi, elle aima mieux punir un innocent, voue d'avoir tou-
jours devant les yeux un tel sujet de crainte (1). On le vit bien clairement dans fexil d'Aristide , de Simon , et de tant d'autres généraux, qui devinrent victimes d'une si étrange politique, à qui tout mérite était suspect, et qui convertissait la vertu même en crime.
L'attachement inviolable d'Aristide à la jus- piut. in a™ tice , l'obligea , en plusieurs occasions, àep' s'opposer à Thémistocle, qui gagna, par ses intrigues , les suffrages du peuple pour écarter son rival , et vint à bout de le faire bannir. Dans cette sorte de jugement , les citoyens donnaient leurs suffrages, en écrivant le nom de l'accusé sur une coquille , appelée en grec oarpocy.ov d'où est venu le nom d'Ostracisme. Ici , un paysan , qui ne savait pas écrire , et qui ne connaissait pas Aristide, s'adressa à lui-même , pour le prier de mettre le nom d'Aristide sur sa coquille. « Cet hom- » me vous a-t-il fait quelque mal, lui dit Aris- » tide , pour le condamner ainsi ? Non , ré- » pliqua l'autre, je ne le connais pas même, » mais je suis fatigué et blessé de l'entendre » partout appeler io juste. » Aristide , sans répondre une seule parole , prit tranquillement la coquille , y écrivit son nom , et la lui rendit. Il parlit pour son exil, en priant les Dieux de ne pas permettre qu'il arrivât à sa patrie aucun accident qui le fît regretter. Il est étonnant qu'après des traitemens si indignes , Athènes ait trouvé des citoyens attachés à son service et zélés pour sa gloire.
Quand Darius apprit la défaite de son ar-
(1) Haec popuhis respiciens, maluit eum innoxium plecti , quàm se diutiùs esse in timoré.
Vui. Max mée à Marathon j il entra dans une grand l'mr'0d'i colère, et ce mauvais succès, loin de le dée »• courager et de le détourner de la guerre con-
tre la Grèce , ne fil que l'animer à la poursuivre , et à la pousser avec plus de vigueur pour se venger en même temps et de l'incen- Da ms die de Sarde et de la honte reçue à Mara-
apaise une *
révolte en thon ; mais avant de pouvoir exécuter ce pro- £S!i%.54. jet , il fut obligé d'aller en Egypte , pour apaiet 85. ser une révolte presque générale, qu'il étouffa
heureusement. Diodore raconte que ce prince, voulant faire mettre sa statue avant celle de Sésostris , le grand-prêtre des Egyptiens lui représenta qu'il n'avait pas encore égalé la gloire de ce conquérant ; et que le roi , loin d'être choqué de la liberté de l'Egyptien , répondit qu'il travaillerait à le surpasser. Sa mon. Dans le temps que ce prince méditait de av.'jÎc48ô' tomber sur la Grèce avec toutes ses forces , il son carac-fut prévenu par la mort. Il mourut fort âgé , et après un règne de trente-six ans. On ne peut disconvenir que Darius n'eût d'excellentes qualités , mais il avait aussi de grands défauts, dont l'empire se sentit encore plus que de ses vertus ; car la condition des rois est telle, qu'ils vivent et agissent pour leurs sujets (1). Tout ce qu'ils font, soit en bien, soit en mal, ils le font pour leurs sujets. On voyait en lui un fonds de douceur, d'équité, de clémence et de bonté pour ses peuples; il aimait la justice et respectait les lois ; il estimait le mérite et le récompensait. Il prenait volontiers conseil et savait en profiter. Il y
(i) Ita nati.estis , ut bona malaque vestra ad rempublicam pertineant. Tacit. I. 4. c. 8.
a eu peu de princes plus habiles que lui dans l'art de régner, et plus expérimentés dans la guerre. Ce qui fait la plus solide gloire de Darius, c'est d'avoir été choisi de Dieu même , aussi-bien que Cyrus , pour être l'instrument de ses miséricordes sur son peuple, le protecteur déclaré des Israélites , et le restaurateur du temple de Jérusalem.