RÉVOLTE DES TÂY-SO'N
Pendant que ces événements se passaient sur le Mékong, la maison des Nguyèn semblait rapidement s'acheminer vers une ruine prochaine. La débâcle commence par un fait de très minime impo rtance ; mais, bientôt, elle atteindra des proportions énormes.
Un bi$n Iflit (comptable) de la douane de Vàn-Bon (province de Binh-Dinh), nommé Nguyèn-Vân-Nh^c, avait puisé dans la caisse du Trésor pour payer des dettes de jeu, puis s'était enfui dans les montagnes de Tày-San. Grâce à l'impopularité de Phu-ô-c-Man, il réussit à grouper quelques milliers de mécontents ou malfaiteurs autour de lui. Ses deux frères, Nguyèn-Vàn-Huê et Nguyèn-Vàn-Lir, le rejoignirent et devinrent ses lieutenants. Tout d'abord, il attaqua les douanes des frontières et rançonna de riches familles. Son parti grossit très rapidement, et, en 1773, usant d'un stratagème, il put s'emparer de Qui-Nhan dont il fit son refuge.
Ce soulèvement, qui va durer des années^ est connu dans l'histoire sous le nom de révolte des Tây-San, du nom de Tây-San (montagnes de l'Ouest) qu'avaient pris les révoltés.
Pourtant Phu-ôc-Man avait exaspéré les Cochinchinois à un tel point qu'ils finirent par appeler Tr|nh-Sum pour les délivrer de l'oppresseur. Le chùa du Tonkin n*bésita point, une telle occasion ne s'étant jamais présentée. En une nuit, 30.000 hommes franchirent le Linh-Giang. Phu-ac-Man fut arrêté et Huë pris (1775).
Du$-Tông privé de son ministre, attaqué au Nord par les Tonkinois, au Sud par les Tày-San, se réfugia tout d'abord à Tourane, puis se rendit par mer à Saigon. Son neveu, Du-cng (Miiç-Vu-o-ug), qui était resté en Cochinchine pour soutenir la lutte, dut bientôt rejoindre DuO-Tông.
Cependant le prince fugitif était parvenu rapidement à recruter des soldats. 11 marcha contre les Tày-So-n. Nguyèn-Vàn-Nhac se sentant pris entre deux armées, les Cochinchinois au Sud et les Tonkinois au Nord, passa aux Trjnh, qui le nommèrent général d'avant-garde (1776). L année suivante, il obtint môme le gouvernement de la province de Quâng-Nam.
La guerre contre Du^-Tông n'avait cessé durant tout ce temps, et, dans cette même année ( 1 777) Tancien chùa de Cochinchine et son neveu Du-ang furent pris par les Tdy-San du côté de Long- Xuyên * et amenés à Saigon où on les exécuta *. En 1777, Nguyen-
(1) « L'empereur Duê-Tông passa à Long-Xuy^n, mais, au 8« mois (de Tannée Dinh-Dâu, 1777), les rebeUes s'emparèrent de sa personne et de
Vân-Nh^c, profitant de nouveaux désordres au Tonkîn, s'était proclamé roi sous le nonfi de règne de Thâi-Bû-c.
Nguyên-Anh (i 7 7 8-i 7 86).— Dnns sa fuite en Basse-Cochînchine, Du$-Tông était accompagné de son neveu NguySn-Anh . La double exécution faite par les Tây-So-n le laissa héritier légitime des Nguy?n. Et, en attendant un retour de fortune, il prit le commandement des troupes. Malheureusement, traqué de toutes parts, il dut se réfugier à Tho-Châu (lie du Golfe de Siam), après avoir été caché et hébergé d'abord pendant un mois dans la maison de l'évéqued'Adran, alors au Cambodge. Le chef des Tây-So-n, NguySn- Vân-Nh^c, croyant la guerre terminée, confia la garde du pays de Gia-Binh à une assez faible garnison et s'en revint à Qui-Nhan. Mais le jeune et actif Nguyen-Ânh (il avait 17 ans), réapparut aussitôt dans le delta à la tête de ses partisans. Ceux-ci avaient pris le nom de Bông-San (montagnes de TEst) par opposition aux Tày-San.
NguySn-Anh chassa l'ennemi. Il avait été secondé dans cette campagne par les Hoà-Ngai K Après sa victoire, il prit le titre de généralissime et régent chargé des affaires de l'Etat^ assumant ainsi une bien lourde tâche, à laquelle pourtant il ne faillu*a pas.
Nguy5n-Vàn-Nh3ic qui, de son côté, etavaot déjà, s'était fait proclamer roi, ne laissa guère de repos à son adversaire. Trois mois s'étaient écoulés à peine (1778) que Nhgic reparut avec des forces
celle de son fils, le prince Muc-Viro-ng. Ces deux augustes personnages furent conduits à la citadelle de Phan-Tr^n (Gia-Binh). » (Trjnh-Hoài-Dvc).
Le P. Louvet dit que les deux princes furent pris au village de Cao- Giang (province de Long-Xuyén). Il n'existe plus de village de ce nom, mais les vieux de la région assurent qu'autrefois plusieurs villages des environs de Cùlao-Giông avaient Cao pour premier caractère, ainsi Cao- Lanh. L*histoire ici ne repose plus que sur une vague tradition dont nous avons pu dégager que les deux princes se cachaient tantôt à Gao-Lanli, tantôt à Ho-Ngû-, que leur dernier refuge fut Cùlao-Giêng où on les saisit.
Signalons aussi le dire de Pétrus Ky, selon lequel ils furent pris : Due- Tông à Bassac (Cà-Mau) Du-ang à Ba-Vâc (Bentre).
(2) On ne sait plus rien d'exact sur leur mort. La tradition prétend (juMls ont été exécutes dan» une pagode située sur la Route Haute de Cliçr-Lô-n. Pétrus K^ dit que ce fut celle de Kim-Chu-ang (endroit où radmlnistration française installa plus tard un Haras); mais il ajoute que cette pagode fut construite par Gla-Long sur l'emplacement d'une ancienne pagode cambodgienne, ce qui constitue un anachronisme. L'empereur Gia-Long s'appelait à cette époque Nguy§n-Anh et avait 17 ans. C'est précisément la mort de son oncle et celle de son cousin qui le mirent à la tête des affaires.
(1) Ces Hoâ-Ngai étaient des volontaires chinois levés à Qui-Nhan par un commerçant nommé Ly-Tài, originaire du Phud'C-KiêTn. Us avaient servi tout d'abord la cause des Tày-S(rn avec beaucoup de succès. S'étant fait battre après, ils tombèrent eu disgrâce et passèrent aux Nguyëu. Les Hoà-Ngâi, tout en conservant leurs ofliciers chinois et leur organisation, étaient placés sous le commandement supérieur du thu-çrng công, ou général; BS-Thanh-Nhan, qui commandait le corps des Bông-San.
importantes. Mais le sort se déclara contre lui, il dut reculer jusque près de Qui-Nhorn poursuivi par le général Le- Vân-Duât qui réussit à s'emparer du Binh-Thuûn. En même temps, les garnisons chinoises du Phù-Yèn passèrent aux Nguyen. Les Tày-Son loin de ménager ces. gens avaient, depuis la défection des Hoà-Ngâi, fait massacrer tous les soldats et marchands chinois qu'ils avaient rencontrés.
En 1779, un petit corps de Tonkinois passa également aux Nguyen. Quelques mois plus tard, Nguyën-Anh dut intervenu- au Cambodge pour mettre sur le trône Thérilier légitime. La vassalité de ce pays devint plus étroite et fut transformée en une sorte de protectorat. En 1780, Nguyén-Anh changea le titre de généralissime contre celui de seigneur (vu-orng). Cette année fut aussi celle de la naissance du prince Cânh. C'est également en janvier 1780, que les navires du célèbre navigateur anglais Cook reçurent à Poulo-Condore Thospitalitéaunom de Févéque d'Adran. Enfin, il y eut une révolte des Cambodgiens de Trà-Vinh qui fut assez vite réprimée.
En 1780, Nguyen-Anh possédait une véritable armée, plus une flotte de guerre de 80 jonques et 5 navires de construction européenne. Tout semblait donc devoir concourir au succès, mais le vuro-ng compromit sa propre cause en ne sachant pas maîtriser un juste ressentiment. Pour venger Tinjure faite à sa sœur par le général des Bong-Sau, Bo-Thanh-Nhan, il fit mettre celui-ci à mort ^ Du coup deux commandants dông-san, Bô-Bang et Vô-Nhàn, avec leurs hommes, quittèrent le parti des Nguyen et se retirèrent dans la région de My-Tho. D'abord ils firent les pirates et, du jour où ils eurent recruté assez de monde, ils appelèrent la population à la révolte.
Au début, Nguyên-Auh ne tint guère compte de cette rébellion. Il avait hâte de reconquérir son héritage, aussi porta-t-il le gros de ses forces contre les Tày-Son. Mais, cette fois, il fut trompé dans son espérance. La flotte et l'armée subirent un double échec et durent se replier sur la Basse-Cochinchine où, du reste, le prince en avait grand besoin.
()) L'abbé Launay appelle ce général à tort Phirang-Công. Thm/ng- Công uoii point phitcrng est un titre et pas un nom. D'après M. Pétrus Ry, le motif (le la mise h mort du générai était tont simplement l'ombrage (lue sa situation prépondérante donnait à Ngu>ôn-Anh. Le haut mandarin Trinh-Hoài-DiTc, auteur du Gia-Binh tftông chi, ne parle pas du tout de cit événement peu flatU-ur pour son souverain.
Au moment de l'assassinat de Do-Thanh-Xhon, les commandants annamites placés sous ses ordres s'appelaient : Nguyêu-Hntnh-Dtrc, Iran- Bùa, Bo-Vàng, Oo-Ghe, V6-Nhàn, Do-Bang. Après sa mort, les Bông-Son furent dissous comme corps et répartis dans les quatre divisions qui composaient alors l'armée de Nguyen-Anh. Quant aux Hoà-Ngai, ils furent cougédiés et s'établirent en Bassc-Cochinchine où ils firent souche, sans se mêler en rien de la révolte comme le prétend A. Launay. Vn certain nombre d entre eux dut s'établir à Cha-Lânque, deux années auparavant, des Chinois de My-Tho et de Bièn-Hoà, chassés par l'invasion tây-san, venaient de créer.
La révolte avait pris une extension considérable, elle réussit même à battre les troupes du vu*o-ng, et il fallut plusieurs mois et la trahison de quelques rebelles pour en finir. Le Cambodge, de son côté, était envahi par les Siamois, qui, néanmoins, se retirèrent à l'arrivée des Annamites ; non point par crainte de combattre, mais parce que leur général, Chatri, avait à se venger du roi de Siam, Trinh-CuOc- Anh (^Phya-Tan).
Quant aux Tày-So-n, occupés d'abord à rétablir leur domination sur le Phù-Yèn et le Blnh-ThuAn, ils quittèrent cette région pour envahir la Basse-Cochinchîne en mars 1 782. Leur flotte, forte de 100 jonques de guerre, favorisée par la mousson et la marée, défit celle de Nguy^n-AnU dans le bas de la Rivière de Saigon, à l'endroit dit Ngà-Bây. Dans ce combat mourut glorieusement le capitaine Emmanuel *, commandant le navire chef de file et sans doute la flotte entière des Nguyên . Son bûliment s'était échoué accidentellement sur la vase de la berge. Entouré par Tennemi, complètement abandonné de son équipage, Emmanuel se fit sauter avec le navire, entraînant dans sa ruine tous les bâtiments abordeurs qui déjà croyaient l'avoir pris. Nguyèn-Anh lui décerna le titre posthume de fidèle et méritant serviteur de l'Etat, général en chef ; sa tablette fut déposée à la pagode appelée Hièn-Trung Tu, ou Mifeu Công-ThSn^ ou Mieu HOi-Bong, sorte de panthéon militaire édifié en 1794 *.
(1) Le commandant Âubaret rappelle Manuel et les Annamites Man-Oê. MM. Launay et Tnrang-VTnh-Ky l'appellent Emmanuel Ce dernier dit encore qu'il était du pays natal de Mgr d'Adran (Morale en actions p. 37.) alors que MM. Aubaret et Launay le disent breton. Des recherches en France et à Hu^ arriveraient peut-être à supprimer ces divergences.
Signalons toutefois déjà ici diverses erreure. M. Aubai-et dit (Gia-Binh thôngchi, note pages 49 et 50) qu'Emmanuel avait le titre de Kkâm sai cai cet (envoyé impérial et général des troupes), il dit aussi qu'après sa mort « il fut appelé : sujet fidèle, juste et méritant, avec le titre de généralissime et colonne de TEmpire. j>
M. Tnrang-Vînh-KJ écrit : « Emmanuel avait été présenté par Mgr d'Adran au service de Gia-Long qui le nomma Khâm sai chir&ng cor (envoyé royal contre-amiral). Après sa mort il fut décoré du titre de hiêu ngâi công thhi phu quoc ihirçng tir&ng quân fidèle et méritant serviteur de l'état, général en chef. •
Le Gia-Binh thông chi en caractères que nous avons consulté chez M. Paulus Cua porte Khâm sai chir&ng cor, non Khâm sai cai cor. Chir&ng ca et cai cor signifient également commandant des troupes, général, mais le premier est un grade plus élevé que le second. Nous ferons remarquer aussi que le litre colonne de iempire (quan tir tru) n'osl jamais décerné à un étranger. M. Tnrcrng-Vlnh-Ky traduit chircmg ca par contre-amiral, c*est une traduction absolument libre (nous venons de donner le sens de Texpression). Pour ainsi spécialiser, il aurait fallu faire \nier\ enir thuy (eau) ou thùy binh {eau armée = marine) ; mais cela était inutile chez les Annamites où le haut commandement ne se trouvait pas spécialisé.
fi) Cet édifice, situé dans la Caserne des Mares actuelle, a subi, depuis la conquête française, bien des transformations qui Font fait singulière-
Nguy^n-Anh loin d'être abattu par ce combat malheureux, voulut continuer la lutte. Ce fut un vain effort ; presque aussitôt il dut abandonner sa capitale et se retirer dans la province de My-Tho. Pour la seconde fois les Tày-Son (Xhac et Huê commandaient en personne) entraient à Saigon ; pour la seconde fois ils commirent la faute de ne laisser qu'une faible garnison dans le pays et de retourner à Qui-Nhan. Mais, sitôt partis, Nguyen-Anh reparaît et chasse la garnison tây-so-n.
En mars 1783, Tennemi se présente derechef dans la Rivière de Saigon et bat de nouveau la flotte de NguyenAnh, qui se voit obligé de retourner dans la province de iMy-Tho. Cependant Hu$ le poursuit et le défait. A grand'peine seulement Nguyên-Anh parvient à quitter le delta pour se réfugier dans Tile de Phû-Qu^c, suivi de près par l'ennemi. Grâce au dévouement d'un de ses oRiciers, Lé-Phu-ac-Dien, qui revêt le costume seigneurial, il réussit à fuir vers Poulo-Condore.
Sa retraite ne tarda pas à être découverte, Hu$ fit bloquer l'Ile. Mais une violente tempête dispersa la flotte tày-san et permit à Nguyèn-Anh de regagner Phù-Quoc, où, manquant de tout, il fut réduit à la plus affreuse misère. C'est alors que, en désespoir de cause, il s'adressa à son ancien hôte, l'évèque d'Adran S alors
ment déchoir de son ancienne splendeur ; il sert aujourd'hui de magasin aux Tirailleurs.
Après la prise de Saigon par Tamiral Rigault d e Genouilly, les diverses pagodes (|ui s'échelonnaient do cette place jusqu'à Chgr-Lérn durent être occupées et mises en état de défense. H est certain qu'une partie des objets qui s*y trouvaient fut mis en sûreté par les Annamites, d'autres furent enlevés par les Français, un grand nombre cependant a dû être saccagé. La tablette du brave Emmanuel — dont on ignorait l'existence dans la pagode — n'a jamais été retrouvée ; il est probable qu'elle fut détruite, peut-être aussi est-elle devenue la propriété de quelque collectionneur, Français ou Annamite, qui, incapable de lire l'inscription, ne se doute assurément pas de quel intérêt en serait le déchiffrement.
(1) Pierre-Joseph-Georges Pigneaude Béhaine naquit, le ^ novembre 1741 à Origny (diocèse de Laon). II fut ordonné prêtre en 1765 et s'embarqua presque aussitôt à Lorieut à destination de la mission de Cochinchine où il ne parvint qu'en 1767 par le port de Can-Cao (Hà-Tiên). Chargé d'enseigner la théologie au collège de Siani, alors à Tlle de Hôn-fiat, l'insécurité l'obligea à quitter cette localité, en 1770, avec le collège pour s'établir aux environs de Pondtchéry, à l'abri du drapeau français. C'est là qu'il reçut les lettres apostoliques l'instituant évêque d'Adran et coadjuteur de Mgr Piguel. Le sacre cependant n'eut lieu qu'en 1774 à Madras. Cette même année, il partit pour Macao d'où il revint à Hà-Tiên, en 1776. Voyant rimpossibilité de rester dans cette région, il prit, eu t79^, le parti d'installer ses élèves à Tân-Trfêu (près Biên-Hoà) en Basse-Cochinchine, où Nguy^n-Auh, nous l'avons vu, s'était établi.
La suite de la vie de Mgr d'Adran est si intimement liée à l'histoire du pays et au règne de Nguy^n-Anh, qu'elle trouvera tout naturellement sa place dafis le texte de ce chapitre.
errant lui-même avec ses gens à travers les Iles du Golfe de Siam. Nguyen-Anh le trouva à Chu-n-Bun et le chargea de demander du secours au roi de France.
L'évèque accepta la mission, dont, au surplus, il était l'inspirateur emmenant avec lui le jeune prince Cânh . Pourtant son départ fut retardé, il ne quitta rindo-Chiue qu'en décembre 1784, passa à Malacca, à Pondichéry (où il resta vingt mois) et ne débarqua à Lorient qu'en février 1787.
Les pouvoirs que Mgr d'Adran avait reçus de Nguy5n-Anh consistaient dans le sceau de l'Etat et une délibération du conseil du chùa dont voici le texte pris dans le livre du P. Louvet (Mgr (TAdran) :
Délibération du conseil royal (i) de la Cochinchine.
Le Gînseii royal ayant délibéré sur l'état présent des affaires publiques, il a été résolu :
1° Que le secours d'une puissance européenne devenant nécessaire pour rétablir le roi dans tous ses droits, sa Majesté serait priée de remettre ses intérêts entre les mains du roi de France dont la puissance, la bonté et l'équité du gouvernement lui étaient connues, par préférence à toute autre nation européenne.
2° Que pour commencer et terminer une négociation de cette importance, il serait proposé au roi de s'adresser à M. l'évèque d'Adran, français d'origine, dont toute la nation connaît depuis longtemps la prudence et l'amour du bien.
3° Que le roi le munirait de pouvoirs illimités pour, au nom de sa Majesté, demander à la cour de France les secours nécessaires, et prendre avec elle les arrangements les plus convenables et les plus propres à procurer l'avantage des deux nations intéressées.
4° Que pour assurer ladite cour de France de la droiture de ses intentions, ledit seigneur roi serait prié de consentir à remettre entre les mains dudit prélat français le prince royal, son fils unique et héritier de ses Etats, s'en rapportant à ses soins pour l'éducation d'un prince si cher au cœur du roi et si précieux à toute la nation.
y Que pour éviter les difficultés de s'assurer du véritable contenu d'écrits faits en langue étrangère, dans un pays où il n'y a d'interprètes que les personnes intéressées, le roi sera prié de vouloir confier audit
(I) Au sujet de « royal » et de « roi de Cochinchine j^ que nous allons rencontrer dans ce document et d'autres fois encore au cours de ce livre, nous ferons remarquer que le titre de virang (roi) pris par Nguy5n-Anh et que les chùa, ses prédécesseurs, avaient pris également, ne répondait pas à leur situation vis-à-vis des rois Lé qui étaient censés régner sur le pays. Il faut dire aussi que ces rois étaient absolument incapables de rien empêcher. Qu'U y ait eu abus de titre ou usurpation, ils subissaient le fait, non sans jouir quelquefois de revanches à la manière des empereurs de Chine en matière de suzeraineté sur TAnnam. La délibération que nous publions ci-dessus nous en fournit une preuve, elle se termine par « Délibéré.... . la quarante-troisième année du règne de Kl%n-Hirng :» c'est-à-dire du roi Le qui régnait au Tonkia (1140-1786) 1
prélat le sceau principal de sa dignité royale et qui, par toute la nation en est regardé comme l'investiture, afin que, dans tous les cas, la cour de France fût assurée des pouvoirs de M. l'évêque d*Adran et pût compter sur le succès de l'entreprise qu'elle pourrait faire.
6« Que ledit prélat demandera à la cour de France, un secours de quinze cents hommes, le nombre de vaisseaux nécessaires pour le transport de l'artillerie de campagne, des munitions de guerre et généralement tout ce qui sera nécessaire et utile à l'expédition.
7° Qu'il sera donné pour gouverner au prince royal et héréditaire et pour accompagner l'évêque d'Adran, deux des principaux officiers de la cour, avec toute la suite, nécessaire, lesquels officiers seront aussi garants du désir sincère qu'a le roi de traiter avec la cour de France.
8° Que M. l'évêque d'Adran sera chargé de proposer, au nom du roi et de son conseil, de faire cession et de donner au roi de France, en pleine et entière souveraineté, l'île qui forme le port principal de toute la Cochinchine, appelée par les Français le port -de Touron (Tourane), et par les Cochinchinois Hôi-An, pour y faire des établissements en la manière et forme qu'ils jugeront plus à propos.
9° Qu'il sera de plus accordé à la nation française, conjointement avec les Cochinchinois, la propriété dudit port afin d'y pouvoir garder, caréner et construire tous les vaisseaux que la cour de France jugera nécessaires.
10° Que ledit prélat proposera aussi à la cour de France la propriété de l'île appelée Poulo-Condore.
noQue le roi accordera à la nation française le commerce de ses Etats, exclusivement à toutes les nations européennes.
1 2^ Que le roi s'engagera si la France le rétablit et le soutient dans ses Etats, à donner au roi de France les mêmes secours en soldats, matelots, vivres, vaisseaux, galères, etc., toutes les fois qu'il en sera requis et partout où besoin sera.
i^o Que le roi sera prié de prévenir M. l'évêque d'Adran que, si la cour de France venait à demander des choses que sa Majesté n'aurait pu prévoir, ledit prélat ne devrait y consentir qu'autant que les articles demandés ne porteraient préjudice en aucune manière aux intérêts de son peuple, dont ledit seigneur roi est le père et le défenseur, que ledit prélat parfaitement instruit des mœurs et coutumes de la Cochinchine, représentera à la cour de France que le traité que le roi désire conclure avec elle n'aura de consistance qu'autant que les conditions en seront équitables et avantageuses aux deux nations contractantes.
140 Enfin que le roi sera prié de faire connaître à M. l'évêque d'Adran que, en remettant entre ses mains son sort et celui de tous ses sujets, il attend de son attachement pour sa personne royale qu'il mettra dans cette négociation, avec la célérité mesurée par les circonstances, toute la prudence et la maturité que ledit seigneur-roi lui a toujours reconnues, que de cette négociation dépend le salut d'un ministère qu'il a toujours rempli avec zèle et pour lequel il a fait jusqu^ici les plus grands sacrifices, qu'enfin en faisant connaître, par le succès, la bonté de l'Etre suprême dont il est le ministre, et la bienf\iisance du grand roi dont il est sujet, il méritera à tout jamais la reconnaissance du roi et de la nation cochinchinoise!
Délibéré en conseil royal, le dixième your de la septième lune de la quarante-troisième année du règne de KiSn-Htrng.
Conjointement avec cette délibération, Mgr d*Adran emportait une lettre autographe de Nguyen-Anh au roi de France.
La voici :
Sire, malgré la diflércnce d'étendue de mon pays et celle de votre illustre royaume, malgré la distance considérable qui nous sépare, persuadé que vous croirez à ma sincérité, je me suis décidé, d*après l'avis de Canh-Chi (Mgr d'Adran), de m'adresser à vous. J'ai donc confié mon fils Canh à Canh-Chi et lui ai remis le sceau de l'empire, afin que vous ayez toute confiance en lui, pour qu'il se rende auprès de vous et vous demande les secours nécessaires pour rentrer dans mon royaume. Connaissant vos vertus, fe me flatte que vous daignerez accueillir mon jeune enfant, que vous aurez compassion de mon sort, et j'espère que dans peu j'aurai la joie de le voir revenir avec les secours nécessaires. J'attends avec impatience le retour de Canh-Chi, et soyez persuadé que je conserverai toujours le souvenir de vos bienfaits.
Après son entrevue avec Mgi' d'Adran, Nguyèn-Anh fit une nouvelle tentative pour reconquérir la Basse-Cochinchine ; malheureusement cette fois, l'ennemi veillait. D'abord il remporta quelques succès, mais le gouverneur tày-so-n, Tru-ang-Vàn-Ba, gendre de Nh^c, le mit bientôt hors d'état de combattre (1783). Alors le malheureux prince prit le parti de se rendre à Bangkok pour y demander du secours (avril 1 784). Le roi de Siam mit à sa disposition (Juillet 1 784) 20.000 hommes et 300 bateaux de combat. Avec cette petite armée, il occupa successivement Ba-Vâc, Trà-On, Màn-Thit et Sa-Béc. Vainqueur à Mân-Thit, où il perdit son meilleur capitaine, Châu- Vàn-Tiép, il fut défait u Rgch-Gâm (janvier 1 785).
De nouveau fugitif, Nguyën-Anh se retira à Bangkok, où le roi lui fit bon accueil.
C'est après ces événements que Mgrd'Adran quitta l'Indo-Chine.
NguySn-Anh va rester plusieurs années au Siam avec toute sa famille et les quelques partisans qui lui sontdemeurés fidèles. U prendra très honorablement part à la guerre contre les Birmans (1 786), puis il débarrassera le littoral siamois des pirates malais qui l'infestaient. Nous le laisserons à ces occupations pour revenir aux Tr|nh que nous avons quittés vers 1776.
Tây-Sanet Trinh au Tonkin (d776-il86). — Après sa victoire sur les Nguyen, frJnh-Sum avait établi l'armée dans le ThuAn-Hoâ, comptant organiser sa conquête. Malheureusement, ses enfants qui déjà se disputaient l'héritage paternel, ne lui en laissèrent pas le temps. Trinh-Sum dut revenir précipitamment au Tonkin, où il mourut bientôt après (1782). Tr|nh-Gini, son fi!s, nppnyé par le peuple et l'armée, destitua un de ses frères (Trinh-Cun) désigné par
le chùa comme devant lui succéder, et prit sa place. Ce Trinh-Can ne survécut guère à sa destitution.
Entre-temps, les Tîly-So-n, qui s'étaient consolidés dans leurs provinces, songèrent à s'étendre vers le Nord. Nguyèn-Vàn-Nhac résolut de s'emparer de Hue. Aidé par son frère Hue et par un général tonkinois, transfuge de l'armée des Trjnh, Nguyën-Hu-u-Chînh, il enleva la capitale de la Cochinchine pres(|ue sans coup férir (1784). Le gouverneur de Hué, qui, en cette circomlance, avait tr^hi son prince, fit sa souuîission aux Tày-Son.
Incité par Ngijyén-Hiru-Chînh, Hu^J, devenu commandant en chef, marcha contre le Tonkin avec cette devise sur ses bannières : Pho Le, diét Trinh (défendre les Lé, renverser les Trjnh). Il ne rencontra guère de résistance. Trjnh-Giai craint et détesté, se vit littéralement abandonné. Il dut s'enfuir de Ilâ-Nfti seul, et, ne trouvant même plus un homme [)Our conduire son éléphant, il se donna la mort (1786).
Huç, en vertu de sa devise, respecta le vieux roi Lé-Hiên-Tông, qui, de son côté, le reçut avec de grands honneurs, lui décernant le titre de r/uôc co/iflf *. Quelques semaines plus tard, le roi lui douna en mariage une princesse de la famille royale ^,
Lè-Hien-Tông, déjà malade à l'arrivée des Tay-So-n, vil rapiilement son état empirer. Deux mois après l'entrée de Hué à Ilà-NOi, le roi mourut ; il était dans sa 70« année (1786), avait régné 47 ans, mais n'avait jamais exercé le pouvoir.
Lé-ChiéU'Thônq (d787, a. p. 7^ L-d789). — Le vieux roi, en mourant, n'avait pas désigné de successeur, la cour proclama, du consentement de HuO, un de ses petits-fils, Lè-Duy-Kliiém, qui reçut le nom de Lê-Chièu-Thong.
Cependant cette première expédition de HuO au Tonkin avait éveillé des sentiments de crainte et de jalousie chez Nh^c, qui accourut et tint aussitôt conseil. Un mandarin nommé Vô-Vàn- Nham dénonça l'ambition du général Nguyèn-Hiru-Chînh (jui aVait été le conseiller de HuÇ. Quelques jours plus tard, Nhac voulut bien se rendre auprès de 1^-Chièu-Thông, qui lui offrit la moitié du Tonkin ; mais celui-là crut devoir refuser, alléguant que ses armées étaient venues pour délivrer le roi de l'oppression des Trinh, non pour lui prendre son territoire.
Peu après, Xhgc etHuç, qui avaient résolu de perdre Nguyen-Huu- Chînh, se retirèrent nuitamment vers le Sud avec leurs troupes, non sans avoir au préalable fait prendre congé du roi et dévaliser son
(1) Titre nobiHaire. Quoc =: pays, ahuf est un titre nobiliaire.
(2) Le gendre du roi est appelé en Annani phù ma : phà = protéger, défendre; ma = cheval. Le sens de ces mots est « colui (pii conduit là monture royale, qui peut approcher de la monture royale »,
Irésor. Nguy?n-Hihi-rihînh qui. loin d'être renseigné sur la retraite, avait été chargé par Nh^c de préparer des sacrifices aux ancêtres des Le, se trouva, vers le matin, en présence d'une populace furieuse contre le transfuge, et qui ne cherchait rien moins (|uVi l'assommer. A grand'peine, il parvint à se sauver dans une barque avec quelquesuns des siens. Au Nghe-An, Nguyen-IIu-u-Chînh rejoignit les TAv- San qui lui firent bonne mine, s'excusant de leur oubli, et lui laissant la défense du Ngh^-An.
Nous ne laisserons point passer ce trait du caractère asiatique dont la désinvolture est parfois si stupéfiante et qui pourtant, le cas échéant, sîut accepter sans broncher les plus grossiers mensonges. Personne n'a clé trompé dans celte alfeire. Des deux côtés Ton se craignait. La feinte n'a certainement été acceptée de part et d'autre que pour gagner du temps et trouver une occasion meilleure. La mentalité européenne ne se fut jamais accommodée de ce misérable subterfuge, elle eut crié à la traliison dés la première heure, et les armes eussent décidé du sort des partis. C'est que la race blanche attiiche, non sîuis raison, une importance capitale à riionneur, à la parole donnée, choses que la race jaune commence seulement à entrevoir. Le mancjue de loyauté dans les afl'aires pt)litiques et militaires a valu, tant aux Chinois qu'aux Annamites, la plus grosse part des déboires et des malheurs dont ils rejettent la faute sur les Européens. Nous aurons loccasion, dans la suite de ce livre, de revenir encore plusieurs fois sur cette question, et nous n y manquerons pas, car elle donne le pourquoi de bien des événements, de bien des situations politiciues qui, sans elle, n'auraient d'autre raison que la plus vulgaire brutalité.
Sitôt les TAy-San partis de Ilà-N()i, lesTrjnh y revinrent. Des deux compétiteurs, Tr|nh-BO et Trjnh-Phùng, le dernier remporta, et le roi dut le reconnaître dans la charge héréditaire de sa famille.
Malheureusement, Trjnh-Phùng ne sut pas plus se modérer (jne son prédécesseur. Il abusa si bien du pouvoir, que le roi, craignant pour lui-même, demanda des secours à Nguyen-IIfru-Chinh. Celui-ci accourut avec 10.000 hommes et contraignit Trjnh-Phùng à quitter Hà-Ngi. Mais ce ne fut qu'après trois mois d'une lutte opiniâtre, (|ue l'armée royale réussit à disperser les Trinh, qui, de ce moment, disparaissent de l'histoire.
Comme nous venons de voir, Nguycn-IIiru-Clnnh avait (juitté le NghC*-An sans trop s'incpiiéter de Nhac cl lluè, qui se disputaient ouvertement le pouvoir. H songeait, lui aussi, à so tailler un royaume dans le pays d'Annam.
Hu(» avait mis le siège devant Qui-Nho-n. Nhac dut dégarnir la Cochinchine, mais ses troupes furent battuc^s dans le Phù-Yèn. Après un temps de lutte fort acharnée, les adversaires se réconcilièrent et divisèrent la Cochinchine en trois Etats.
Nhac, avec le titre de Itoàng rfe (empereur) eul le hîrriloire depuis le nord du Quâng-Nam juMpi'â la frontière Sud du Dlnh-Dinh.
HuC, avec le litre de bâc binh vitmig (roi pacificateur du Nord) eut du Quâng-Nam aux frontières du Tonkiii.
Lir, avec le litre de dông dinh vuxrng (^roi pacificateur de l'Est) obtint les territoires du Phù-YOn, du IJinh-Tliuan et de la Basse-Cochinchine.
Sitôt le partage fait. Uuo, qui venait d'apprendre le départ de Nguyên-lIiru-Chînh pour Ilà-NOi, fit occuper le NghO-An et se prépara à mît relier contre le Tonkin.
Vô-Vàn-NhAm et Ngô-Vâa-Sa, ses lieutenants, avancèrent contre Hà-N()i (fin 1787), où Nguyên-Hiru-Cliînh fut défait, presque sans combattre, quoiqu'il n'eût manqué ni de science ni d'énergie.
Ngnyen-IIîru-Chînh, se sauvant, tomba au pouvoir des TAy-So-n qui le firent couper en morceaux.
Lê-Chiéu-Thông s'enfuit également (1789).
HuO vint alors en personne. Son premier acte fut l'exécution sommaire de Vo-Van-NhAm qui lui portait ombrage et son remplacemcuil par Ngô-Vàn-Sa, son dénonciateur.
Tous les soins du nouveau commandant en chef furent de poursuivre le roi fugitif qui finit par se réfugier à La ng-Giang (province de Bàc-Ninh).
Celte fois, IluOcruten avoir fini avec Lè-Cbiôu-Thong. Les anciens mandarins de la cour, assemblés, durent signer un acte reconnaissant HnO roi du Tonkin (1789). Puis il revint dans sa capitale laissant Tadminislration du pays à son général Ngo-Vân-Scr.
Cependant, la reine-mère et le prince royal fuyant étaient parvenus à Long-CliAu, en Chine. Le gouverneur général du Quang-TAy (Qnang-Si) et du Quàng-Bùug, au récit des malheurs du roi. fit un rapport à l'empereur, favorable aux Le, en suite duquel une armée chinoise envahit le Tonkin et força les TAy-Son à se replier jus(|u'à la frontière. LiVChièu-Thong se rendit aussitôt à Ilà-Noi où il reçut Finvesliture de roi d'Annam et commit immédialenienl toutes sortes d'atrocités.
Quant à lluê, informé de la marche des événements, il se proclama empereur, réunit une armée de 80.000 hommes et pénétra dans le Tonkin. Los Chinois furent battus et massacrés en grande partie.' Lô-Chiéu-'l hô'ng dut se réfugier en Chine (1789, 1^= 1.), où l'empereur, gagné à d'autres sentiments, entra en rapports avec des envoyés de IIui}. Le roi fut conduit à Pékin. On U traita convenablement, mais en prince déchu. 11 y mourut ainsi que son fils en 1793. Avec lui disparaissait la dynastie des Lé,
Ngin/m-Anh (1786-1802). — Ainsi que nous avons vu, Nguyen- Anh, après si défaite, s'était réfugié à Bangkok où le roi de Siam lui témoigna une grande bienveillance. Avec le temps, toutefois, ces "ncnts changèrent. En 1787, un Portugais, envoyé par ses cornas de Goa, avait offert au chûa des secours pour reconquérir
le patrimoine de ses ancêtres. La cour siamoise en prit ombrage affirmant qu'elle se chargerait elle-même de ramener Nguycn-Anh dans ses Etats au moment favorable.
En attendant, Lfr, homme privé de talents militaires et politiques^ gouvernait la Basse-Cochinchine sans trop arriver à se faire obéir de ses turbulents lieutenants. De plus, les Tày-So-n se trouvaient affaiblis par leurs luttes intestines. Le moment était donc favorable à une descente. Pourtant le roi de Siam ne bougeait pas. Nguyen-Anh désespérant d'en rien obtenir, se décida à quitter Bangkok où il était quasi prisonnier. Il s'enfuit avec les siens et vint se réfugier à Ilôn- Tre (1787, 7« 1.). De cette Ile, il gagna Phù-Quoc où il fit rester sa famille et puis vint à Ilà-Tiên. H profita en môme temps de la répression d'un acte de piraterie, commis sur des Siamois et sévèrement puni par lui, pour se remettre bien avec la cour de Bangkok.
De Hà-Tiên, le chùa s'en vint au Cap Saint-Jacques, puis remonta la rivière. Son armée grossissait à vue d'œil, et bientôt elle vint devant Saigon formidable, menaçante. Nguy§n-Vàn-Lir, le roi tày-san, au lieu d'attaquer, jugea prudent de se retirer à Bién-Hoà. laissant à son ministre, Pham-Vàn-Ngan, le soin de défendre la capitale. Nguycn-Anh, repoussé tout d'abord de Saigon, revint à la charge. Sa-fiéc, Vînh-Long, My-Tho,Bién-IIoù, tombèrent successivement en son pouvoir, et Saigon fut pris au 8c mois de Tannée 4788. C'était pour la quatrième fois que Nguyen-Anh rentrait dans sa résidence de Basse-Cochinchine. Il n'en sortira plus qu'à la tète de son armée, et pour prendre possession de la capitale de ses ancêtres : Hué.
Durant cette campagne, les frères de Lir étaient occupés, l'un, IIuO, à lutter contre l'invasion chinoise appelée par Lê-Chièu-Thoug, l'autre, Nhac, à consolider son royaume de Bînh-Djnh et à le soustraire à la convoitise de Hué. Aussi Lu* n'oblint-it aucun secours des siens, et, dès le commencement de 1788,11 abandonna définitivement la Basse-Cochinchine, sans s'occuper de ses partisans qui avaient continué la défense.
A cet événement heureux pour les Nguj^n, s'en était joint un autre non moins utile à leur cause. LYnê(|ue d'Adran revenait de France (juillet 1889) avec le prince Canh après quatre ans d absence. Il avait été nommé par Louis XVI ministre plénipotentiaire auprès du roi de Cochinchnc et muni d'un traité d'alliance (jne le mauvais vouloir du comte de Conway, gouverneur de Pondichéry nommé commandant de Texpédition, et les événements subséquents de la Révolution empt^clièrent d'aboutir.
iM. Faure,dans son Ywia (Pigneau de J5e7ia/w^?J, s'attache à démontrer que si l'expédition ne se fit point, ce fut par la seule et unique faute de la cour de Versailles qui, pendant qu'elle donnait un traité et des pouvoirs à l'évêque d'Adran, envoyait des instructions formelles à de Conway pour faire échouer l'entreprise. La critique très
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judicieuse dd P. Louvet, dans sa 2* édition de Afgr (fAdran, semble biun démontrer le contraire, l/expédilion avait été résolue de bonne foi et elle devait se faire à la condition explicite (|u*elle fût faisable. Tel était Tesprit des instructions et aussi la lettre. Le roi, ses ministres n'ont en (|u'un tort, et un tort impardonnable, celui d'avoir laissé an bon juger du comte de Gonway le soin de décider du sort de Texpédition. Ils connaissaient ce vilain personnage.
De Gonway, gentilhomme irlandais, déjà remarqué pour ses fras(|ues et ses sottises, avait pris part à la giierre d'Améri(|ue et, par ses intrigues, son mauvais caractère, s*élait fait chasser de l'armée française. Grâce au crédit de la famille de Brienne, il fut réintégré cepen<lanl, et, comme il continuait à se rendre insupportable, on l'envoya aux Indes afm de s'en débarrasser !
Louis XVI, dans l'audience de congé qu'il accorda, le 8 décembre 1787, à l'évèque d'Adran, prouva qu'il était bien renseigné sur la valeur du comte en disant : « Monseigneur, vous vous êtes laissé prévenir en faveur de Gonway. Groyez-moi, il est à craindre qu'il ne vous donne beaucoup de chagrin, et que même il ne fasse échouer tous vos projets dans cette expédition. Si je l'ai nommé commandant en chef des troupes de l'Inde, ce n'a été que pour me débarrasser ici de ses intrigues et l'empêcher d'y mettre tout en confusion ; car je sais bien que lui, son frère * et Dillon * ne peuvent î-ester un moment en repos. Gependant, pour vous ol)liger, je lui donnerai le cordon rouge et le rang de lieutenant-général. »
Ge passage nous dépeint d'un trait la faiblesse de Louis XVI, la frivolité et les intrigues de la cour. Avec des caractères pareils, tout devait rater. Quoiqu'il en soit, dès les premiers jours de l'arrivée à Pondichéry, Mgr d'Adran et le comte de Gonway se brouillèrent ^. Le gouverneur lit tout ce (|u'il put pour empêcher
(1) Le frère de Gonway était également ollicier général, W avait épousé une sœur de Loménie de Briemie, alors niinislre des finances.
(4) « Mgr Dillon, archevêque d'Aiv, prélat mondain et prêtre scandaleux ■) (P. Louvet).
(3) \a\ raison de cette brouille semble avoir été la présence d'une certaine Madame de Vienne, femme d'un des aides-de-camp du comte de Gonway, qui « habitait au gouvernement, présidait à la table et se conduisait en véritable njaitresse de maison. 11 se pourrait fort bien, comme le bruit en courut à Pondichéry alors, qu'à l'occasion d'une invitation à dhier ou «l'une simple visite de politesse à faire à cette dame, Mgr d'Adran se soit poliment, mais très nettement, récusé. C'était se faire deux ennemis ioiplacables de l'homme et de la femme ; car les libertins ne pardonnent pas la censure de leurs vices. • (P. Louvet).
Dans un ouvraji^e (|ui date del8G3 (Onze woi.< de sous-préfecture en Basse- Cochinvhiue par L. de Grannnont) nous lisons éj^abMnent : « Là (à Pondichéry) les intrigues de Madame de Vienne et la mauvaise volonté du comte de Gonway, gouverneur de nos établissements de l'Inde, retardèrent, pen-
"t un an, le départ des secours attendus par Gia-Long; bientôt les évé- >nts de 81^ les firent complètement ouldier. »
Texpéflilion. Il desservit le prélat dans l'esprit du roi et des minisires, envoyant des rapports mensongers à Versailles ; s'appuyant sur ses instructions mêmes, il conclut à rimpossibililê d'une expédition que ])0urtant, quelques mois plus lard, l'évoque fil tout seul. f)e Conway réussit parfaitement et, dans la sé^mce du conseil dKlat présidée par le roi, le 4 octobre 1788, il fut approuvé :
« Le roi a trouv<î la conduite de Conway tiès conforme aux ordres qu'il a reçus et à ceux qin lui ont été envoyés. »
Mais revenons au traité dont voici le texte ;