POURSUITE DE L' ARMÉE ANNAMITE
L'urgence de s'établir solidement dans le compartiment conquis, l'impossibilité de fouiller immédiatement le camp dans toute sa profondeur, le besoin de renouveler les munitions, d'évacuer les blessés et, par-dessus tout, Télat de fati^aie des troupes détournèrent niomenlanément de toute poursuite de rennemi.
Le lendemain, ^0 février, dès ipie le jour parut, (pieiques compagnies appuyées de deux pièces d(». 4 s'engagèrcJit dans les compartiments jusqu'à la redoute Kst vers l'Avalanche. On vit ainsi par où une partie des défenseurs s'étaient enfuis. « I/armée annamite, délogée du camp du Mandarin, avait suivi les traverses malgré le feu des l^agodes et avait pu rejoindre le fort de l'Avalanche. » (P. d. I. B.),
Le feu des pièces de oO, placées où elles se Irouvaient, avait donc été aussi inelllcace que la puissance défensive de cette série de compartiments dont il venait de sulfire d'enlever le compartiment clef pour faire éyacujM^ tous les autres. D'après Pallu de la liarrière, la retraite directe par la roule de Tliu;jin-Kiéu étant coupée du fait de l'occupation du compartiment du Mandarin, les défenseurs durent forcément passer d'un compartiment à l'autre, et, du dernier, s'engager dans le terrain marécageux vers l'origine de fAvalançhe,d'où, par deux trouées, ils purent regagncu* un sol plus ferme (l'abord, puis le Tombeau de rkvé((ii(; et, de là, à travers champs et taillis, la Route de ThuAn-Kieu. Mais cela ne cadre pas bien avec ce que l'auteur dit ensuite : a Les |>ièces de campagne furent presque toutes enterrées dans des bois taillis, entre des repères convenus, où ils (les Annamites) pussent venir les chercher plus tard. 2) Si cela est vrai^
c*^t que tonte Farinée n*a poiiit passé par les marais de l'Avalanehe, car un terrain sur lequel un homme a de la peine à faire inouveir son seul poids, ne oomporte pas le transport d'objets lourds comme des canons de campagne, quelque petits puissent-ils être. Pour les enterrer loin du camp, il a donc fallu les faire sortir anienrs que par l'extrémité Est, ce qui est assez probatrfe, car on admet dilTicilemenl une face de trois kilomètres de long avec une seule ouverture à Pun de ses l}Outs. Au reste, la Monographie de la province de Gia-Binh que Hous avons citée précédemment, est explicite et dit que les défenseurs du compartiment clef se sont sauvés vers Tàn-S<yfl-Nbi et Gô-Vâp, c'est-àHlire vers le Nord-Ouest et le Nord du camp, fin tout cas, les Annamites eurent-ils deux jours et trois nuits pour opérer leor retraite.
Le 98, avant le jour, le corps expéditionnaire se remit en nurrohe vers ThuAn-Kieu, défendu par trois foits, et où l'on s'attendait à une résistance non moins opiniâtre qu*à Glii-Hoà qui vesaît Smrichir d'expérience les sages et rendre circonspects les trop boufl^ lants. « L'amiral, voulant épargner les troupes rudement éprouvées par Tassaut du 25, et modifiant sa méthode d'attaque d'après la nature de l'ouvrage qui présentait du relief et comprenait des magasins et un cavalier important, avait décidé que l'artillerie aurait, dans celle journée, le principal rôle. » (Pallu de la Barrière), L'amiral Charner eut raison, que n'avait-il adopté cette modiRcatfon de méthode dès le premier jour. Quant au plus ou moins de relief apparent d'un ouvrage pour décider s'il convient de l'attaquer plutôt par le canon que par le fusil et la baïonnette, est une théorie que nous laissons à son auteur.
Cette fois les dispositions furent logiques, mais ne trouvèrent plus d'emploi. On n'était en présence que d'une réserve d'environ huit cents hommes dont le feu très vif du premier fort ne pensait qu'à masquer la retraite. Le feu se ralentit vile, et l'artillerie de la colonne n'eut que 150 coups à tirer pour l'éteindre complètement. L'infanterie s'établit dans les forts et dans le village, sans aucune perte sérieuse pour les troupes. Quelques chasseurs furent cependant touchés par des balles. Dès le début, le sifflement d'une fusée eflraya le cheval du lieutenant-colonel Gix)uzat qui fut renversé et se blessa grièvement à la cuisse.
U prise des trois forts fit tomber au pouvoir du corps expéditionnaire 1 .400 tonnes de riz, de la poudre, des projectiles, des lances, des petits canons, 20 pièces de 16 en fonte, des équipements raîlî'taires et des ligatures. Les blessés annamites avaient été évacués avant.
A trois heures de l'après-midi, le mouvement fut repris vers Héc- Môrt, Rçoh Tra et Tây-Thuy. Il y eut, dans celte marche, phisleurs cas d'inselotfon mortels. « Ce jour-là, des hommes tombèreitt' moHti ^ litres dëvinnent ibus. » Nos freupiers^ tnMMmf m
peochaot assez natuttg); ooffleMés pur k» ofRci^s et les oiédecins eux-mêmes, buvaient de fortes rations d'eau-de-vie et de vin, ne se itoiiIfliTl pK^, IwraflfltieQrenx, que -cet altoo! les prédisposait aux coup$ dé seleH ^ Ven cinq benres. Pavant-garde entrait dtos lefûTt alW donné de Tày-Thuy, iebîvonare yfûtétaWi. On trouta eu ceH«i qmtonse jonqne^dè guerre hralées à terre contre la chansséê ; eiies éhiienl là depi]^ la prise de Saigon, c'èsl*à-dlre depuis denx ans.
On IK aussi une tronvaiUe ptns iugnbre: les cadavres de six ann&mites clirétiens, grossièrement décollés quelques lienresaupara*vaut et dont les b'ones étaient encore maintenus pso* des cangue5. Le lendemain, sept antres cadavres décapités furent découverts dans le sol à très peu de profondeur, on crut reconnaître en l'un d'eux le corps d^un sergent d'infanterie de noarine prisonnier des Annamite» dfepnifrsix mois *. De tels actes de barbarie révoltent là conscience enpopéen ne qui depuis longtemps n'admet phis la violence en matière religieuse, qui ne tolère point les mauvais traitements, â pliifr(ët4e raiam la mise à mort des prisonnief»de gneiTe. Au peint à(t i«e éa dnaft annamite, «léaomoti», oes mêmes aotes étaient réffiiltors» te eode pimissanft'de morf qnictnique tond d%troduire uiie rei^llaii a tmtm » {art. 144 et déei^ls) ou dé fomenter la révolte <aW. 949, fU et déerete); Les i^bpèlims étaient des criminels «I ta» prieonnfens de guerre ans^^ car le gouvernement d'Annâm pas plus que le gouvernement de Chine ne poifvaient adineltm qu'H existât en debors de leur paya de» nations dviUeéies, paissantes et indépaiidantes, qu1l fallait Imiter sor te pied d^égoHlé. ilHi-deià des limites de l-empire, 9 n'y avait que des tribus aatmige», des barbares et des rebelles à la loi.
€ettc présomptueuse ignorance, cette obstination aveugte à ne point vouloir compter avec le monde extérieur, cet égoîsme barbare des lois devaient tôt ou tard être fatals au pays ; car si la mentalité d'une race peut se trouver dissemblable d'avec celle des auti^ peuples de la terre, il n'est pourtant pas permis à ootte race de se moatra* superbe et cruelle à l'égaré des autres, sino^ieUe finira ton^* jours par se faire mettre durement à la raison. G'est se qui est Bomvé an gouvernement annamite.
(1) Le général RoberU dans la relation de sa pénible campagne d'Afghanistan (W79-'18Se) dit qn'en une seule jouniée dix-sept officiers Itii compris tombèrent dlnsolaUon, seul il en réchappa, et le général a soin d'ajoaier que les seize autres étaient alcooliques.
(2) La manière dont ce sergent fut pris est rapportée par Fallu comme
•♦fl s'avança danste ville chfffwse, qui, à cette époque éteit un pays ennemf. fUi (bute s'mnassa BienWW: autour dte lui. Qtwiqucs Annemiti» lui tmmlHèlrentf une pétrie et- î^engtigi^rent à essayer son aifresse. C*ét«Hr une FÉi^tJ^ séfTd'fr'f égard d'ufifrançiUs. lie sm^nt âéteftiLrgwi sa- caIrtWtie et fut pris aussitôt. •
— i82 — SOUMISSION DU PAYS CONQUIS
Dès le lendemain de rarrivée à Tày-Thûy, de nombreux villages firent leur soumission ; la Dragonne, qui clait remontée par le Vaïco oriental jusqu'à Tày-Ninh, y contribua pour une large part. Quant à l'armée annamite, elle s'était dispersée aux quatre coins de l'horizon. Le gros des hommes levés eu BasseTCocliinchine ainsi que les don dien retournèrent à leurs villages ; les autres avaient pris par petits groupes le chemin des citadelles de Bién-Hoà, My-Tho et Vînh-Long. Le général en chef, Nguyon-Tri-Phu-o-ug, blessé au bras, s'était rendu à Bién-lloà, où, chef vaincu, il ne put entrer dans la citadelle. Lui et le reste de son armée se cantonnèrent sur le plateau qui domine le chef-lieu (Gioc-Soi). Nguyeu-Tri-Plunrng y n^sla environ six semaines, jusqu'à la réception de l'ordre impérial qui le rappelait à Hue ; ses troupes le suivirent deux ou trois mois plus tard*.
Le pays occuj)é fut fouillé dans tous les sens par des colonnes mobiles ; les bâtiments de la iloltille et même les gros navires parcouraient incessamment les cours d'eau. Le contre-amiral Page bloquait Bièn-lloà et le capitaine de frégate Bourdais surveillait les Vaicos. Le vice-amiral Gharner fit distribuer en même temps des proclamations aux habitants et donna, à leur sujet, des instructions aux chefs des reconnaissances :
V^ous leur direz que leurs lois et leurs usages seront respectés ; qu'ils peuvent se livrer en toute: sécurité à riigriculture et au commerce, et apporter leurs produits à Saigon. Ils doivent bien se persuader que le règne des mandarins a disparu pour faire place à celui de Ui France, et c^c nous accordons pleine et entière protection à ceux qui reconnaissent notre autorité et nous servent fidèlement.
Pour faire disparaître toute trace du pas.s*, vous ruinerez les forts que vous rencontrerez sur votre passage, et vous emploierez autant que possible, pour les détruire, les populations environnantes. X'ous ferez une guerre impitoyable aux pillards qui désolent le pays par terre, et aux pirates qui inquiètent la navigation des cours d'eau. Mais vous laisserez circuler librement les bateaux qui se livrant à la pèche et au commerce. Enfin, vous recueillerez sur le*pavs tous les documents qui intéressent sa constitution, son état de défense, ses productions et ses moyens
de commerce.
Au lieutenant de vaisseau Guys, chef polili^iue du territoire de Tày-Niuh, l'amiral écrivit :
(1) C'est la XTsion dos vieux- lot très de liiiMi-Hoâ. Kn voici une autre, elle est du hap Bu-trc, uu (les anciens cliels ile hiirouu de. tMiai|-ïliHuli- (îiàiig, et (jui se lruu\ait à Uièu-IIoà en 18(U : « Ai)rès la délaile de (';lii-Uoà, Nguyen-Tri-Phu-ong s'était relire à Phau-Pd dans le Biiili-Tliuàn pour .su soiguer de sa blessure au poignet et pour aUen dre. un ordre de lu cour. Après un séjour de trois mois, il rentra à 11 uè'.
Vous serez chargé de la direction politique des affaires, principalement en ce qui regarde nos rapports avec les gens du Cambodge. Vous promettrez et vous assurerez aide et protection à toutes les populations paisibles qui habitent sur notre territoire, et vous vous entendrez à cet égard avec le commandant de la garnison de Tây-Ninh. Vous chercherez à établir de bonnes relations avec les chefs du Cambodge. Vous leur direz que nous sommes en paix avec eux et que nous voulons nous y maintenir. En un mot, vous ferez tous vos efforts pour établir le calme et la sécurité autour de vous, et vous aurez soin de me rendre un compte fréquent de la situation de notre nouvel établissement.
Enfin, au roi du Cambodge, ramiral lit parvenir des présents et une lettre (24 mars 1861). Le lieutenant de vaisseau Lespès, qui avait pris une part des plus actives à la campagne, fut chargé de la mission ; il se rendit à Kampot avec l'aviso le tioriagaray qu'il commandait. Voici la teneur du pli :
Les derniers événements de la Cochinchinc sont parvenus à la connaissance de Votre Majesté. Elle sait que les troupes franco-espagnoles ont .chassé les Annamites des lignes de Chi-Hoà, que Saigon est dégagé et que l'armée ennemie vaincue s'est dispersée dans toutes les directions. Les populations des environs, à de grandes distances, sont venues faire leur soumission et accepter la protection qui leur était offerte.
L'intention de la France est de conserver sa conquête, de fonder dans la Basse-Cochinchine une colonie et d'y apporter tous les bienfaits de la civilisation européenne.
Le Cambodge a toujours eu avec la France des relations d'amitié. J'espère que nos rapports, en devenant plus fréquents, deviendront aussi plus intimes.
Comme commandant des forces de terre et de mer en Cochinchine, et comme représentant de la France, je viens assurer Votre Majesté de nos meilleures intentions à l'égard du royaume du Cambodge et répondre aux avances de paix et d^amitié .que le Roi, votre père, Sire, a souvent faites au représentant du noble Empereur des Français à Saigon.
J'ai l'honneur d'informer aussi V'^otre Majesté que je compte, dans un temps peu éloigné, porter nos forces sur My-Tho et m'emparer de cette place, dernière défense des Annamites vers le Cambodge.
Le commandant de l'aviso de Sa Majesté Impériale, le Noi^a^aray, pourra entrer en communication avec Votre iMajcslc, si tel est son désir.
J'offre à Votre Majesté
Celte démarche auprès du souverain cambodgien eut un succès complet. Le roi Norodom * répondit par des présents et l'envoi d'une ambassade de quatre-vingts personnes (nous en parlerons plus loin).
(1) Le roi An-Duoiig (Néâc-Ông-Duùng) mourut eu 1851), il eut [lour suc- •cesseur son fils aine qui prit le uoni de Norodom. Dès avril 1861, celui-ci dut se réfugier au Siam, à la suite de soulèvenients provoqués par les partisans de son frère, Si-Vatlha, troisième lils d'Aii-Duong (le deuxième fils était Phra-Keo-Pha) ; il fut ramené par les Siamois eu 186:2, mais la cérémonie du couronnement n eut lieu que le 8 juin. 1864.
lie 10 mars WW, tes trouiieB peHU'^wl à SâJgon-Ch^Lan, hrissaintuiTe^eonipagnie dWanterie de mar'me et une cotnpagitte anndmHe* à Tây-Thùy qui reçut dans son fort une pièce de 30 de marine. Une colonne mobile avec deux obusiers de montagne fut laissée à Tbi4Q-Kieu, et une compagnie d'infanterie de marine tint garnison à Cbi-Hoâ. Quelques temps après» te camp fut entièrement fUlé» aauf un fort ^tué sur la roule et qui reçut le nom de Fort Testard» en aouveotr du lieutenaiit-colon^ morjteHement fFa()pé dans la journée du 25 février,
PRISE DE Mv-Tho
Le corps expéditionnaire avait Ofiaintenant de Tair et pouvait» à son aise, s'occuper de Forganisatlon du territoire conquis. Au point de vue mililaire néanmoins, la possession du pays de Gia-B|nh ne donnait pas le commandement stratégique de la Basse-Cochincbine. La route wv» Hnl, c'est-44ire vers les dépôts de l'armée armamite reabdl ouverte» défendue qu'elle était par la citadelle de Biéu-Iloà, ^'h detta prepranMnt dit demeurait inabordable, les voies d'accès étant ou inipraticabies ou inconnues. En effet, deux arroyos relaient ie Vaîco occidental au Mékong :
a) L'Arroyo de la Poste, connu aujourd'hui des indigènes sons le nom de R^cb Bao-Binb-H^ et que les cartes du temps désignaient par Rach Run-Ngu et Rgcb Vuug-Ngu. Cet arroyo profond, rapide, sauf au dos d'àne, avait été obstrué par de nombreux barrages; que mut» coqpée de petits cours d'eau le côtoyait à des distances liés vambles sur le côté Ouest, mais tous les ponis avaient été détntta.
b) L' Arroyo Commercial, dont les diverses pailies» en allant du Vaîco vei>s le grand fleuve, s'appelaient Rach Chénh, Kinii Bà-*B6o, R^ch Cua et Rach Ba-Rài ; il était embari-assé d'herbes et de vases ; navigable seulement pour les petites barques, son débouché se trouve en amont de M^-Tho. Ce cours d'eau est en quelque sorte le prolongement de l'Arroyo Chinois à travers le pays.
Enfin,lapasseàrembouchureduf[euveétait demeurée introuvable.
La situation, sous les apparences d'un établissement solide, restait donc précaire et meoaçait de créef, dans la suite, de très gros ennuis au corps expéditionnaire. L'amiral Charner le comprit fort bien et malgré Tétat de fatigue des troupes, les remontrances de chefs autorisés, il résolut de brusquer des événements que^ pensait-il^
H^-9'apnés le Heulenant Baulmont, l'amiral Charner créa quatre coin*
fi^filiie inifSénes par «prêté du U mars ili6l. Cet arnété n'a pu étise
mHhhia^. « il satkiMi, dit^H, que his résuUatis en furent saiisfAlKante,
....iw^^ te 4 févuler ^96t, uœ déoision du gouverneur d« ta Cochioohine
^8 bataiMwi» Migénes^. ^
PnMMMMide.lB MM» iieAjirtttiAi pMmril fitaMlvr #e jtaHke m» aM^B m \hù s'y an«tbitt rpraîifrteiMiil ^m .tatme ^.
H n^eetpes «sriBin qoe la «aisM flb»i|»ltties «M été iMm avMlliK gMie à Q6ll£ espédUiaD loiite fluviale, ear V&upètmm m ptmm itfipoteqii'avee les gmndes ondée» dtefiaraîaMiiMe ebatér» fttia flÀm» si communs vers la fin de la saison sèche, avec elto te nîiimii îdeB eitt» peaoate et rend praticables des rivière^ qui aitst ies pintes B^étaient pins que de minces filets d'eau ^ Hais il est certain Que» dnns rigBorance de toutes ces* choses, il valait.mieudt ne pas attendre, ne pas laisser à Tennemi le temps de revenir de sa frayenr première et de s'armer encore davantage ; il est certain que te ;plis sage était de marcher, dùt-on aussi n'arriver à ses fins qu'atu prix des pjus lourds sacrifices. Autant Ton doit être avare de vies humaines lorsqu'on possède des moyens efficaces en dehors du sacrifice des hommes, autant il faut demeurer sans égards lorsque le but ne peut être atteint qu'à ce prix.
L'effectif des troupes ne permettait évidemment pas d'attaquer My-Tho et Biên-:Hoà à la fois. Les renseignement obtenus sur celte dernière place la montraient comme facile à enlever, ni l'armement, ni le mor^l des défenseurs n'étaient à hauteur des exigences de la
(t) C'esld*siprés Fallu de la Barrière que nous avons écrit ces lignes. La situation de l'auteur, sa présence sur les lîeuji^ nous sont ici deà garanties de vérité que nous n'avons aucune raison de mettre en doute. Gi-aprés, nous repradttlsons néanmoins ropinioa diamétraleineot opfMd^e du cafiitaine L. deGranuBont (Onze mois de sousrprê/KiuT^en Gwhmohmf^ p.^l):
c Cependant, les esprits marchaient plus que ne l^eilt désiré le ceoimaodaot en chief dont le caractère mesuré et prudent résistait quelque peu au mouvement de progression qui avait saisi toutes les tètes. Aussi, Fexpédition de'Mf-^ho (du 10 au 15 avril), due à la brillante initiative du QomnuKlant Boundais qui la paya de sa vie, avait en (pielque soifle un peu foreéia main à Tamiral. »
Les dates ne sont pas exactes, non plus que le caractère de Tamiral i^rnei*, du moins ne s'est-il pas fait voir sous ce Jour à Cbi-Hdà. Mais laissons là notre critique. L'histoire sMnstruit aussi -k des sources erronées, voilà ésux contemporains (M. de Grammoat capitaine au 101 « de lig»e est venu en Cochinchine vers juin 1861, il a quitté autour de fin mai 1861) qui traitent le même sujet et dont les opinions sont aux antipodes Tune de Tautre» ne seralt-il pas intéressant de savoir pourquoi t
(S) Le eommandant Yial, dans son livre, Les piemières années de la CocUnchine, écrit plus tard au sujet de l'occupation des trois provinces occidentales :
« Ufie expédition rapidement conduite, lorsque tous les tnaasperts s'effectuent par eau est souvent moins dangereuse pour les Européens pendant la saison des pluies. Dans toutes les localités on trouve alors de Feau potable, les soldats restent à l'abri pendant la journée et s'exposent meiiis aex inselatioos. Les bruscpies cbaugemeiiis de teaipéra4iiire sentaMiins fré- 9miis,.laiMys que, dans la saison aèche, le feli^eèdissenent de Fair qjai.se proéuîl.par le rayeanement.des nuits sereines eeeaaîeAiie de uecabréHises dysenteries. »
latte. Avec de telles certitudes on crut pouvoir momentanément négligier celle ciladelle; ii&mmoins, Ttiù-Dâu-NOt, sur la rive gauche de la Rivière de Saigon, fut organisé défensivenient pour assttrer le passage éventuel aux. troupes, et les abords de Biën-lloà, en partant de celle sorte de tèle de pont, furent reconnus par le chef de bataillon Comte des chasseurs à pied .
Dans le mftme temps, une commission composée du capitaine de vaisseau Du Quilio, du cRef d'escadron d'étal-major De Cools et du chef be daUiillon du gônie Âllizé de Matignicourt,se rendit dans le Vaîco occidental à Teffet de reconnaître l'Arroyo de la Poste. Barré comme il rétait, avec tous les ponts de la route diUruits, la roconnaissa ncc ne put afler bien loin ; elle admit cependant qu'en vingt-cinq jours on pourrait rendre la Roule de la Poste praticable a rarlillerie. Malgré Ions ces obstacles, c'est My-Tho que l'amiral Charner, avec une claivuyjince parfaite, dérida d'attaquer. Il ne négligea pourtant pas de faiie rejhei\:lior d'autres passages, et notamment celui pour entrer dans U) grand KIcnve par la mer. Un habile hydrographe, le lieutenant de vaisseau Lespès, reçut Tordre de rechercher la passe avec son aviso \ç. Nonajuraj/. Il revint sans avoir rien découvert. Ilui». jours pins Innl, l.î ^0 mars, nue seconde exploration fnt tentée par le Uly cl le Sham-Rock dont les capitaines, MM. les lieutenants de vaisseauFranqnetetRieunier,élaientenBasse-Cochinchinedepuisquatre ans; Tingénienr hydrographe Manen fit partie de cette reconnaissimce, comme il avait déjà fait partie de la première. Cette fois encore Ton ne trouva rien, pas même un point convenable de débarquement, les forts de l'ennemi prenant sous leur feu un très grand espace.
Le 20 mars, le capitaine de frégate Bourdais (commandant du Mofige), qui depuis une quinzaine de jours se tenait à rentrée de l'Arroyo de la Poste, reçut Tordre d'avancer avec sa flottille contre My-Tho. Ses forces se composaient des canonnières la Mitraille et V Alarme, des petites canonnières u"^ 18, 20 et 31; de deux cents marins débarqués, de la compagnie de débar([uement du Monge, de 20 Espagnols et d'un obusier de montagne servi par dix hommes de {'Impératrice- Eugénie, Le capitaine du génie Mallet elle capitaine d'élal-major Haillot furent adjoints à la colonne.
Du 27 au 30 mars, le commandant Bourdais essaya vainement de passer par l'Arroyo Commercial encombré de vases et n'ayant en cette saison que trop peu d'eau pour une navigation autre que celle des pclites' barcpies indigènes *. Cette voie reconnue impraticable, on en revint à l'Arroyo de la Poste, on toutes les forces se trouvèrent réunies le l^r avril.
France sur le régime des eaux, après trois années de séjour en chlue, était encore si grande que le vice-amiral Gharner, dans s au commandant Bourdais, admet la possibilité «c d'une crue odge j» fin mars !
La Mitraille, qui durant rexploration de l'Arroyo Commercial s'était engager pa» ordre dans l'Arroyo de la Poste, venait déjà de détruire deux barrages. Vn troisième barrage llan([ué de deux forts avait été reconnu en même temps. Ces ouvrages furent canonnés, dés le 1" avril, à un(Mli>tanco de 1.200 mètres. Le 2, on s'en approcha de plus près, muis un malencontreux échouagc de la Mitraille innnobilisa cette canonnière à 400 mètres des forts et barra la route à Y Alarme, Heureusement, les petites canonnières n""* 18, 20 et 31 réussirent à se frayer un chemin et vinrent mouiller à portée de pistolet des forts qui furent réduits en pou d*instants et occupés aussitôt.
On passa les 2 et rJ avril à la destruction des estacades. Cette besogne dans l'eau et la vase, |)énible en tout temps, se montra particulièrement fatigante et désastreuse aux travailleurs ; beaucoup furent pris de fièvre ou de dysenterie, même des deux à la fois, {'[, pour comble de malheur, le choléra Qt son a[)parilion dans la colonne. Sans doute la région de My-Tho ne jouit pas encore aujourd'hui d'une bonne réputation de salubrité, l'eau douce y manque une partie de rannée et le choléra, qu'on rencontre bien un peu partout en Cochinchine où il règne à Tétat endémique, y exerce périodiquement ses ravages avec plus d'intensité qu'ailleurs. Mais il n'est pas foudroyant, des préceptes d'hygiène sérieusement observés, une surveillance constante (Jes eaux potables permettent d'éviter le mal et, sauf de signalées imprudences, h^s Européens sont aujourd'hui rarement atteints. Mais on ignorait alors les moyens à employer ; les mesures qu'on prenait étaient généralement tout l'opposé de celles qu'il eut fallu prendre. Toutefois, et en dehors de ces considérations générales, il faut reconnaître que l'état pathologique des hommes offrait un terrain des plus favorables à réclosion de n'im[)orte quel mal. Tous ces braves gens venaient de faire la campagne de Chin(î, un bon nombre était depuis trois et quatre ans en Extrême-Orient ; la vie des camps, les marches, les campagnes de mer, les changements brusriues et fréquents de climat n'ont pu manquer d'altérer leur santé, et si la mort dédaigneuse, impassible, les avait épargnés sur le champ de bataille, elle les guettait ici sournoise, traîtresse pour les frapper sans qu'ils pussent même savoir d'où venaient les coups.
« A les voir ainsi courbés, grelotter sous ce ciel torride, et jour et nuit, dès que la canonnade avait cessé, s'acharner à se frayer un passage dans celte terre homicide, on eut dit qu'ils étaient animés de la volonté opiniâtre qui avait décidé que l'on prendrait My-Tho. Uîs malades étaient embarqués, à mesure qu'ils tombaient, dans les chaloupes à chevaux, et envoyés sur les canonnières la Mitraille et V Alarme que leur tirant d'eau tenait éloignées depuis le 2 avril. » (P. d. I. B.).
Le 3 avril, le passage fut de nouveau libre et un troisième fort» qui se trouvait au dos d'àne prenant sous ses feux deux, estacades^
talatfa«pé Mr.le.ah(imp. Dès te délwt de IImUcih. Je ^tfflnmwiriinit amuimttereiit.iiae^psMte eii^M ; la Fésislwfie. iRoUtt .imné^wleinebt, les défeoseurs se sduvèrent et l'ouvrage fut ocaifpé p^r iwe coitopagoie de marins débarqués. Encore un trait reinarqiiat)le du caractère des Anoamites qui les Tait fuir et se débander aussitôt que le chef tombe. Loin de trouver dans i$a mort un stinoulant pour lalutte, un invincible désir de le venger, ils n'y puissent que le découragement et la conviction de leur faiblesse. Voila ce qu'une centra^lisation trop énergique, une éducation vingt fois séculaii^ toute d'obéissance passive, absolue, a fait du peuple d'Annam. Courageux, entreprenant, aussitôt qu'une volonté ferme, un chef capable se met à le conduire ; sans confiance en soi-même ni puissance aucune dès que ce chef vient à manquer. N'est-ce pas un peu notre propre caractère.
Cependant l'on n'était encore qu'à mi-chemin de My-Tbo, et si, jusqu'au dos d'àne, la résistance à vaincre consistait surtout en la destruction des barrages, on pouvait redouter maintenant une action plus effective de l'ennemi, dans cet arroyo relativement étroit (de quarante à quatre-vingts mètres de large), aux abords boisés, où toutes les surprises étaient possibles. La prudence conseillait à présent de soutenir la marche des canonnières par de l'infanterie côtoyant la rive. Un renfort fut constitué qui partit de Saigon ie 4 avril par l'aviso l'Echo; il comprenait 300 chasseurs à pied^ âconipagnîesd'in&nterie de marine, 100 marins^ 50 soldats du génie, 2 pièces de A rayées, 2 obusiers de montagnes une réserve de 20.000 cartouches d'infanterie et une section d'ambulance. Ce premier renfort arriva le 5 au confluent de l' Arroyo de la Poste, ou il fut emt^rqué le lendemain dans des chaloupes que remorquait la canonmère n^ 22 et dirigé, le plus rapidement possible, vers ta tête de l'expédition.
Le 6 avril, un second renfort ftit envoyé de Saigon comprenant une compagnie de marins débarqués, une chaloupe armée d'un obusier de 15, des fusées de guerre, 2 mortiers de 16 approvisionnés à 200 coups, des pétards pour faire sauter les estacades et des plaques pour réparer les avaries de boulet dans les canonnières en fer. Un ordre expédié en même temps à Thû-Dau-MOt y faisait embarquer 3 obusiers de montagne à destination My-Tho. L'expédition ainsi renforcée reçut pour commandant le capitaine de vaisseau LeCouriaultdu Quilio, premier aide de camp de ramiral.
(t) Fallu de la Barrière dit « oluisiers ray«sde oiootagDe », ce i^urc de pièce n'a jamais existe. I^ bouche à feu adoptée la première (I85S) fui le cajion de 4 rayé de campagne^ on raya ensuite les anciens canons de S, de fé êtée ^i ; on eréa aussi une pièce dite canon de 4 rayé de montagne (meiàU'iSSiS). P^t-6tre est-ce de cette plèee qa'il veut parler.
Afin d'en revenir à l'escadrille engagée dans l'Arroyo de la Poste, nous dirons que, augmentée de la canonnière m 1U, elle se fraya, le 5 avril, un passage à travers le cinquième, puis le sixième barrage; arrivées au septième, les canonnières essuyèrent des coups de feu de la rive, elles ripostèrent et les tirailleurs ennemis disparurent. Ce fut un avertissement. 11 n'eût pas été sage d'aller au delà sans se faire soutenir par de Tinfanterie sur les rives ni sans faire éclairer la marche, « tache que la nature du terrain, les mensonges des espions, l'impossibilité souvent de se faire comprendre rendirent difficile, quelquefois impossible. » (P. d. I. B). Il fallut attendre l'arrivée des renforts et d'autant plus qu'une compagnie de marins débarqués était restée à la garde du dos d'une.
Enfin, dans l'après-midi du 6, les chasseurs et l'infanterie de marine arrivèrent devatit le huitième barrage ; ils furent immédiatement débarqués et, renforcés de la 10* compagnie de marins, des 50 Espagnols et des obusiers de montagne portés démontés par des coolies chinois, ils se mirent en marche sur la rive gauche (Est) commaqdés par le chef de bataillon du génie Allizé de Matignicourt.
Les canonnières suivaient à petite distance. Mais à peine eurentelles fait cinq cents mètres de chemin qu'elles furent arrêtées par des troncs d'aréquiers jetés en tmvers de l'arroyo, tandis qu'un fort invisible leur envoyait des projectiles. A terre, des troupes annamites rangées en bataille, occupant un front d'environ mille mètres, étaient appuyées par des sections de fusils de rempart et soutenues par de fortes réserves. L'ennemi attendait le combat. Son attente ne fut pas longue ; la colonne débouche en plaine, les chasseurs déployés en tirailleurs, suivis à droite par les marins et les Espagnols, à gaudie par l'infanterie de marine ^ On commence à tirailler des deux côtés, lorsque le lieutenant Maolini fait exécuter deux feux de peloton à ses fantassms espagnols qui jettent le désarroi dans les rangs ennemis. Les Annamites se replient et, contrairement à leur habitude, abandonnent leurs morts . Le fort est occupé par un détachement d'infanterie et le reste de la colonne s'établit dans un village « en avant d du fort ^.
(I) Dans tous ces récits, nous ne pouvons que suivre la relation de Pallu 4e la Barrière tout en faisant nos réserves quant aux formations singulières qu'il fait parfois prendre aux troupes, et nous en avons le droit avec un auteur qui parle « d'obusiers de 80 » et « d'obusiers rayés de montagne », qui tantôt indique les effectifs en nombres d'hommes ce (|ui est clair, tantôt en unités tactiques ce qui, nous le répétons, ne signilie rien, mais que, faute de données plus exactes, nous sommes obligé de reproduire* de cette manière.
(â) Cela n'est pas clair, est-ce oc en avant » dans le sens où marchait la colonne, ou « en avant » dans le sens d'où venait l'ennemi ? D'après le croquis c'est dans ce dernier sens. Si Pallu de la Barrière avait dit « au iior4 j» ou « eu amuut » du fort» tous les doutes eussent été levés.
Les canonnières étaient restées devant les obstacles : huitième barrage, puis un espace de onze cents mèlres plein de troncs d'aréquiers, enfin, neuvième barrage en face du village qui venait d'être occupé. Le 7 avril, on se mit à l'œuvre pour dégager Tarroyo. Mais, après les balles annamites, ce fut le tour au choléra, et il sévit avec rage. Les docteurs Champenois, Azaïs, Dugé de Bernonville se multipliaient, mais que pouvaient-ils sans infirmiers dans des cas où chaque malade en réclamait un ? Les coolies chinois frictionnèrent les cholériques, et les chaloupes à chevaux qui servaient d'ambulances s'emplissiùent de malades et de morts. Les matelots du Monge, toujours au travail de destruction des barrages, furent les plus éprouvés et bien peu de ceux qui revinrent se rétablirent entièrement dans la suite. Le commandant Bourdais avait la fièvre, toujours dans sa baleinière il dirigeait les travaux, ces derniers jours de son existence, avec plus d'énergie que jamais ; son patron, ses baleiniers n'en pouvaient plus, il les faisait avancer quand même. « Tous sont morts, le commandant, le patron et les cinq baleiniers. Dans cette extrémité cependant, un soir, comme le neuvième barrage venait d'être détruit, quelques Français et quelques Tagals se plaignirent. » (Fallu de la Barrière).
Ce ne fut que deux jours plus tard, le 8 avril au soir, que le passage se trouva enfin frayé. Le 9, ce qui restait des renforts ayant rejoint, la marche fut reprise. D'après les espions, il existait encore un dernier et important fort sur l'Arroyo de la Poste avant d'arriver en vue de la citadelle. Dans leur marche, la colonne d'infanterie et les canonnières devaient se rejoindre à l'embouchure d'un petit r^ch. Les bateaux arrivèrent assez promptement au point de ralliement, la troupe s'égara. « Le guide la trompa ou se trompa, ou ne comprit pas ce qu'on exigeait de lui. d II est bon d'insister à nouveau sur cette impossibilité de s'entendre avec les indigènes. Nous l'avons signalée antérieurement déjà, Fallu delà Barrière, à six pages d'intervalle, la mentionne deux fois, il croit ici à la trahison, « le guide avait trompé » dit-il un peu plus loin. Nous n'oserions pas être aussi affirmatif, Texpérience de vingt et un ans passés nous ayant démontré qu'avec une possession convenable de la langue vulgaire on n'arrive néanmoins pas toujours à faire exécuter les ordres par des hommes portés de bonne volonté, que même les indigènes ne parviennent quelquefois pas du premier coup à faire comprendre ce qu'ils veulent. C'est un défaut des langues isolantes, dont la forme stéréotypique exige toute une éducation préalable pour faire saisir une pensée étrangère aux idées courantes et triviales.
Quoi qu'il en soit, la colonne, prenant une fausse direction, s'éloigna de l'arroyo et vint se présenter devant un village rempli de soldats annamites. Des dispositions furent prises pour l'attaque ; l'ennemi évacua les lieux avant, abandonnant des fusils, des lances
et des effets militaires. On continua d'avancer encore un temps, mais le terrain devenant très marécageux ella colonne ne protégeant plus d'aucune, façon les canonnières, on revint camper au village qui, par un petit r^ch^ mettait en communication avec la flottille. La colonne, dans sa marche en avants venait, sans le savoir, de passer à portée du fort qu'il s'agissait de reconnaître.
Vers onze heures dans la nuit, il y eut une alerte sur l'Arroyo de la Poste, deux brûlots s'avançaient avec la marée montante. Les enseignes Joucla et Besnard parvinrent à les faire dévier, les conduisant avec beaucoup de bonheur dans le petit rach où ils brûlèrent jusqu'au raz de l'eau. La leçon fut bonne et, depuis, Ton barra chaque nuit l'arroyo avec des chaînes.
Au matin, le 10 avril, on se remet de nouveau à la recherche du fort. Le guide annamite prend d'abord une direction, puis, violenté, il change de route et fait déboucher la colonne droit en face de My< Tho. Un grand tumulte se produit dans la place, quelques coups de feu sont échangés entre les Espagnols et une jonque. La reconnaissance revient sur ses pas et reçoit des coups de canon d'iu) point invisible. Est-ce le fort qu'on cherche ? C'est possible, des paysans font entendre, d'autre part, que l'arroyo est libre et les forts évacués.
Au milieu de ces faits et renseignements contradictoires, le capitaine de vaisseau du Quilio se décide pour l'attaque. Il ordonne au commandant Bourdais d'avancer prudemment, avec les canonnières et 300 hommes qu'il lui envoie, jusqu'à deux kilomètres de My-Tho et d'y attendre la colonne expéditionnaire.
A trois heures de Taprès midi, l'escadrille, suivie des 300 hommes dans des chaloupes, se met en marche et, bientôt, le fort invisible ouvre le feu. Les canonnières répondent au jugé tout en avançant, lorsque, soudain, à un coude, le fort apparaît à quatre cents mètres devant elles. La canonnière n° 18 avec le commandant Bourdais tient la tête, elle envoie un boulet, le fort riposte par trois coups de canon qui portent. < L'un atteint le bord, l'autre blesse un homme ; l'autre enlève le cœur et le bras gauche du commandant Bourdais. ^ » Mais les canonqières se mettent en ligne. Le fort, criblé de projectiles, est évacué par ses défenseurs. Les troupes françaises l'occupent sans désemparer. C'était la dernière défense dans l'Arroyo de la Poste, on pouvait désormais marcher sur My-Tho.
(1) PaUu de la Barrière ajoute : « alors la canonnière iH s'élance, elle est suivie de la canonnière 81 y> Ce n'est pas alors qu'elle eût dû s'élancer, mais avant, caV le coude devait— et le tir l'a démontré — être très exactement repéré. C'est aussi vite que possible qu'il fallait traverser cette zone èmluemment dangereuse et ne ralentir pour le feu que lorsque la distance parcourue aurait obligé rartillerie ennemie à modifier son tir. Ces choses sont élémentaires et à lire toute cette campagne, on en arrive parfois à se demander non sans stupeur ce qu'on enseignait alors dans les écoles militaires et navales.
Dans la maliin'^c du 1 1, la coloanc loiilc ciilièrc se trouva réunie devant ce cinquimno furl (le commandant en chef lui fil donner le nom de fort Hourdais). Le capitaine do frégate Desvaux prit le commandement des canomiièros. Les troupes passèrent sur la rive droite (Ouest). Deux reconnaissances furent poussées en avants Tune s'approcha du sixième et dernier fort, près du village de Trung- Lu-o-ng ; il était vide, deux compagnies d'infanterie de marine Toccupèrent sur le champ ; ce fort, an confluent d'un petit rach esta environ trois kilomètres de la citadelle. L'autre reconnaissance prit par la route mandarine, traversa trois petits arroyos et poussa jusqu'à deux cents mètres de la place. Celte fois encore des cris confus se firent entendre, mais la citadelle ne songea point à ouvrir le feu. La reconnaissance s'en revint.
Le reste de la journée du H avril fut employé à rendre les derniers devoirs au commandant Fiourdais, le chef si vaillant que rien n'avait jamais pu arrêter si ce n'est cette mort, qui lui imposa, trop tôt, hélas ! pour lui et pour ses compagnons d'armes, l'éternel repos. Bourdais n'avait que quarante ans, sa valeur comme marin, sa surhumaine énergie, l'appelaient aux plus hautes destinées. Un boulet ennemi anéantit à la fois et l'espoir de la flotte française et l'ambition légitime de celui qui tomba au champ d'honneur *.
Dans la nuit du 11 avril, un renfort de chevaux, deux pièces de 12 et les corps des caissons de la section de 4, laissés en arrière, parvinrent à la colonne. Le 12 au matin, tout le corps expéditionnaire se concentre au village de Trung-Lirong avec les avant-postes à mi-chemin de My-Tho, soit à quinze cents mètres de la place ; il comptait alors 900 combattants, douze canons et six mortiers. La route est réparée, les ponts sont rétablis, Tescadrille des canonnières s'est placée dans i'arroyo un peu en avant des troupes ; elle envoie sept obus rayés dans la place ; vers 11 heures du malin une grande fumée s'élève de l'entrée de My-Tho.
Le iâ avril, une partie de la colonne se porte vers la place, le reste prêt à la soutenir ; les canonnières, de leur coté, vont tenter un
(1) La dépouille mortelle du commandant Bourdais subit, dans la suite plusieurs iranslèrements. Selon Pallu, le corps fut enlerré le il avril 18r»l au village de Trung-Lu-oiig. Après la prise de la citadelle, nous assure-ton, i Mut transporté à M y- l'Iio et inhumé en un endroit situé devant le cimetière actuel où passe le canal Nicolaï. Quelques années plus tard, le cercueil fut exhumé et mis en tombe à la citadelle. Personne à iMy-Tho ne sût plus rien quant aux dates ni aux cérémonies relatives à ces deux translations. Le Courrin de Saigon relate que, tin avril 1860, un grillage en fer et uue croix furent élevés sur la tombe et (|u'il y eut, à cette occasion, une cérémonie ofticielle. )L\\ 1893, Tadmlnislration lit passer un boulevard sur remplacement de la tombe (Boulevard Bourdais) qui restii au milieu de la voie et reçut un monument. Le 2yjuin 1891), les restes du commandant Bourdais furent exlmmés encore une fois et inhumés ea l^raude suleunilé au cimetière européen à My-Tho»
coup de main. Mais, lorsque l'avant-garde arrive A portée de fusil, elle voit le drapeau tricolore flotter sur les murs de la citadelle. Tout mouvement fut arrêté. Que s'était-il passé ?
Pendant que la colonne avançait péniblement dans l'Arroyo de la Poste, le contre-amiral Page avec la Fusée, le Lily et le Sham-Rock était venu rejoindre, le 10 avril, la Dragonne ix l'entrée du grand fleuve. On avait trouvé un passage vaille que vaille et, durant la nuit qui fut très sombre, une trouée fut pratiquée dans la première estacade sous le feu même des forts. Le H, Tescadrille remonta le fleuve et se trouva en présence d'un nouveau barrage, également défendu par deux forts. Le 12, un passage fut frayé, les forts, vigoureusement canonnés, ne purent empêcher la marche des bâtiments qui, à une heure et demie, mouillèrent en face et à deux cents mètres de Mv-Tho. La citadelle avait été évacuée trois heures avant (la fumée qu'on avait vue de terre vers onze heures provenait donc de Fîncendie des magasins). Des marins de la flottille, sous le commandement du lieutenant de vaisseau Desaux, s'établirent dans la place et y hissèrent le pavillon français*. Le corps expéditionnaire n'entra dans My-Tho que le 14 avril.
La citadelle était armée de pièces de gros calibre, on y trouva peu de chose. Les ligatures avaient été brûlées, le paddy également ; on en sauva pourtant une partie, mais, avariée par le feu et l'eau, elle fut vendue à vil prix aux gens qui s'occupent de distiller l'alcool de riz. Quelques belles jonques en bois de teck furent trouvées sur les chantiers, on les arma pour le service fluvial.
Contrairement à ce qui s'était fait un peu partout, le gouverneur annamite rendit la liberté aux chrétiens leur disant d'aller rejoindre leurs amis les tYançais. Ce trait prouve (jue les Annamites savent comprendre l'humanité de la même manière que les Européens, et qu'il n'est pas possible d'excuser entièrement les actes de cruauté commis, rien que par une mentalité diflérente. Sans doute cette mentalité a joué un rôle considérable, mais du moment que l'humanité raisonnéea pu se manifester, la méchanceté préméditée l'a pu aussi.
(I) Au sujet des coups de canon tirés contre la place le V2, Pallu de la Barrière écrit: «Elle (rescadrillc) lui envoie sept obus rayés. Vers il heures du malin, une grande fumée s'élève de l'entrée de My-Tlio ». Puis, quatre pages plus loin, on lit: «< Les obus qui furent lancés le 12 et le 13 avril par Tartillerie du corps expéditionnaire, heureusement n'atteij^nirent personne. -» Tout cela <'st contradictoire et même invraisemldable. Pallu ne parle que de sept obus tirés le 12 avant 1 1 heures du matin (le 13, il ne mentionne pas de coups ih* canon), tandis (|ue les éf|uipages de la flottiUe ne sont entrés dans la citadelle ([ue le 1-2 après une heure et demie dû soir. Si les érjuipîjjrcis avai<Mil reçu des obus rayés, il est évident qu'ils auraient reconnu la proximité d«*s forces envoyées par TArroyo de la Poste, et ils se seraient aussitôt fait reconnaître, soit, de jour, en envoyant des patrouilles i)ar terre et des embarcations par Tarroyo, soit, la nuit, par des fusées à signaux et des coups de canon à intervalle.
On remarquera, enfin, la mollesse de la défense. Après avoir accumulé de formidables obstacles dans TArroyo de la Poste, construit maints forts à Tabri des vues, que Tallaque était obligée d'approcher de très près, ce qui rétablissait l'équilibre entre les deux artilleries, les défenseurs n'ont pas osé aifroutcr sérieusement le combat; partout ils ont évacué les ouvrages avant l'assaut, le plus grand nombre fut abandonné avant mémo le bombardement. On ne saurait admettre que le commandement n'ait pas manqué d'énergie ; assurément, les sanglantes journées de Chi-Hoà étaient trop récentes pour que leur hantise n'ait pas fait défaillir les cœurs ; mais, enfin, la confiance des chefs fait celle des troupes, et ceux-là ne semblent avoir eu confiance ni en eux-mêmes ni en leurs soldats.
A Saigon, Ton croyait fermement à la nécessité d'un siège en règle; de nouveaux renforts avaient été expédiés, la retraite de l'ennemi les rendit inutiles. I^ vice-amiral Gharner apprit la chute de My-Thoau moment où il allait rejoindre la colonne ; il se rendit quand même sur les lieux et régla toutes choses, aussi bien ce qui avait trait à la défense de la place que les affaires administratives et politiques. Une garnison de quatre cents hommes resta dans la citadelle dont l'artillerie fut composée de pièces de marine. Toutes les autres troupes vinrent reprendre leurs quartiers à Saîgon-Chçr-Lôn et les Pagodes.
En ce temps, le corps expéditionnaire reçut un renfort de quelque six cents hommes, c'était le ^"^ bataillon du 101' de ligne, qui lui était attribué, mais que les glaces du Peiho avaient retenu tout l'hiver à Tientsin. En mars, dès que la navigation devint possible, ce bataillon fut dirigé sur Schangha! ; on le réembarqua le 31 mars à destination de Saigon où il arriva le 21 avril 1861 .
En ce temps aussi, il y eut une recrudescence de maladies. Le repos qui suivit cette vie fiévreuse de travail à outrance, de lutte contre tout et tous, fit éclore des germes morbides que fécondèrent encore les diluviennes ondées de la saison ; celles-ci, en effet, eurent sur les troupes, ignorantes du vrai danger, une action morale diamétralement opposée à celle qu'elles auraient dû exercer. Le choléra n'avait pas entièrement disparu et ses coups s'adressèrent de préférence aux plus faibles, aux plus fatigués, à ceux qui avaient marché contre My-Tho. Le chef de bataillon du génie Allizé de Matignicourt se trouva au nombre des victimes. Il fut regretté de ses amis et du corps expéditionnaire autant que le commandant Bourdais, et nous ajouterons que, pour ne point avoir été frappé d'un boulet annamite, Sîi mort n'en a pas été moins glorieuse. En campagne, le feu et la maladie, ces implacables a{^^enls de destruction, frappent sans distinguer, leurs coups s'abattent au hasard et le genre de mort n'est qu'une question de chance; l'un des combattants tomtiera sur le champ de bataille même, l'autre s'en retirera indemne pour s'éteindre quelques jours plus tard dans une ambulance ou un hôpital. Tous deux ont été également braves, ont affronté les mêmes dangers ;
leur fin peut être différente, leur gloire reste la même. Penser autrement serait un regrettable préjugé, une criante injustice.