‹ Abrégé de l'histoire d'AnnamChapitre 21 sur 146 · SITUATION INTÉRIEURE APRÈS LA PRISE DE MY-THO · texte numérisé non relu

SITUATION INTÉRIEURE APRÈS LA PRISE DE MY-THO

L'occupation de My-Tho avait eu pour conséquence immédiate et forcée l'occupation de tout le territoire compris entre le Mékong et le Soirap. Une série de postes français y furent établis, notamment ceux de Câi-Bè, Chç^-Gao et Gô-Công. Ce furent des centres civils appuyés invariablement d'une petite garnison.

Il nous faut ici revenir un instant sur nos relations avec le Cambodge. Nous avons dit précédemment qu'une ambassade était venue de Phnom-Penh ; elle avait pris la voie de terre passant par Tày- Ninh, et parvint à Saigon au lendemain de la prise de My-Tho. L'ambassade apportait, nous le savons, des présents et une lettre du roi ' Norodom pour le commandant en chef ; elle fut très cordialement reçue par l'amiral Gharner. C'était un appui éventuel qui venait s'offrir à la France. Malheureusement, il s'offrait en une heure difficile pour le souverain du Cambodge. Des troubles intérieurs l'avaient obligé, juste en cette heure, de s'enfuir au Siam. Nous aurions pu intervenir ; déjà quelques Cambodgiens de la frontière s'étaient mis à la solde de la France et avaient très énergiquement aidé à réprimer les troubles dans la région de Tdy-Ninh. Cependant, l'amiral, avec un sens parfait, ne crut pas devoir mêler le gouvernement français aux dissensions intestines du Cambodge. Il observa de près, laissant faire les partis, mais il les empêcha toujours de venir vider leurs querelles sur le territoire que nous occupions.

Si l'amiral Charner prit le bon moyen, il faut bien reconnaître que, raisonnablement, c'était le seul qu'il pût adopter. L'effectif du corps expéditionnaire ne permettait pas de faire un détachement sérieux, et c'est à peine si les troupes sufïisaîent au pays conquis. Pour cette raison aussi, le commandant en chef abandonna, en ce moment, toute idée d'extension territoriale nouvelle. Bién-Iloà et les trois provinces de l'Ouest restaient une menace, mais l'amiral Charner en prit son parti, m Si j'avais mille hommes de plus, écrivaitil au ministre de la marine, je prendrais ces trois provinces; mais aurai-je assez de monde pour les garder? Je dois ni'atlacher à ne pas faire un pas en arrière. Notre prestige en dépend . »

Les opérations de guerre furent donc suspendues et l'on s occupa sérieusement de l'organisation administrative du pays compris entre le .Mékong et la Rivière de Saigon, cours d'eau qui furent signifiés comme limites provisoires. Tout ce qui était au delà de ces deux fleuves resta aux Annamites, sauf le marché de Thu-Dau-M(Jt et le territoire d'un village chrétien en face de Saigon (An-L<7i xâ actuel) et situés tous deux sur la rive gauche de la rivière. 11 était d'autant plus urgent (Je procéder à cette organisation que tout le territoire

occupé menaçait d'une complète désagrégation sociale. Les mandal'ins desdenx provinces, en fuyant devant nos armes, avaient emporté rôles,'documents administratifs, archives, tout. Le gouverneur générai du moment, vraisemblablement Nguy§n-Bâ-Nghi — c'est lui qui remplaça Nguyèn-Tri-Phu-ang après Chi-Hoà — avait signifié au personnel de ces provinces qu'il ne pouvait lui donner d'instructions avant d'avoir reçu des ordres de Hué ; c'est très possible, mais ce qu'il y a de plus certain encore, c'est l'ensemble avec lequel toutes les pièces administratives, les mandarins et leurs sous-ordres avaient disparu. Le livre important entre tous, indispensable au bon gouvernement du pays^ le code de Gia-Long, manquait partout. Après bien des recherches, on arriva, non sans beaucoup de peine, à en trouver deux exemplaires oubliés par les mandarins. Le gouvernement français fit établir et publier une traduction de ce code^

(t) Cod^ annamite traduit par le capitaine de frégate G. Aubaret et publié par ordre de S. E. le W» de Chasseloup-Laubat, ministre de la marine et des colonies. — Le traducteur était venu en Cochinchine comme lieutenant de vaisseau capitaine de l'aviso le Prégent, Le livre imprimé à Paris par rimprimerie impériale, porte la date de 1865, mais la* notice du traducteur» en tête de Touvrage est datée du 1©^ août 1862, ce qui laisse supposer qu'il en avait été fait, dés cette date, diverses copies manuscrites pour les usages courants.

11 est intéressant de voir comment le peuple fut tenu dans Tignorance par ses mandarins sur toutes choses et plus particulièrement sur la loi. Une page de cette notice du traducteur va nous édifier :

tf Malhenreuscjnent, en Cochinchine, les coupables ignorent constamment la loi ou la régie (jui les punit, et le peuple ne suit que par ouï-dire à quelles peines il s'expose en commettant un déllL

<i Cette injuste barbarie n'est nullement chinoise ; elle n'était pas davantage dans les intentions du roi Gia-Long, qui dit expressément le contraire dans sa préftice.

« Il a été impossible au traducteur de savoir précisément à quelle date remonte cette faiblesse méfiante et jalouse (|ui consiste à faire de la loi en Cochinchine ce qu'en avaient fait les prêtres d'Egypte.

« L'axiome que nul n'est censé ignorer la loi doit être énoncé ici en sens contraire ; aussi est-il extrêmement rare de rencontrer un Annamite qui ait à ce sujet des idées un peu précises. Le peuple de ce pa>s parait avoir subi assez philosophiquement cette toute suprématie de ses mandarins, et c'est peut-être à ce genre de despotisme, rare même eji Asie, que la nation annamite doit s.on infériorité, si frappante quand on la compare à la nation chinoise, dont pourtant elle sort. Toutes les personnes interrogées sur la raison qui a pu conduire les mandarins à s'approprier ainsi exclusivement la connaissance des lois, répondent naïvement et sans aucune aigreur (|ue c'est pour prévenir les discussions. 11 ne faut donc pas s'étonner de l'ascendant extraordinaire d'une classe peu nombreuse et (lUi juge sans appel. Ce (|ui prouverait du reste le grand intérêt ([u'ajoutent les mandarins à cette, possession exclusive du code, c'est la rareté extrême de cet ouvrage, qu'ils emportent dans leur fuite bien avant les registres de populations et d'impôt, avant même des documents très compromettants pour eux.i>

Cet évanouissement de l'administration provinciale avec toutes ses archives, mit les Français dans un singulier embarras que l'ignorance de la langue doublait encore. On manquait d'interprètes. c Enfin, dit Fallu, on avait représenté un peuple foulé par ses maîtres, aspirant à l'indépendance, prêt à défendre la foi chrétienne, et il fallait reconnaître, dès les premiers pas qu'on faisait dans l'intérieur de la Basse-Gochinchine, que les populations étaient façonnées au despotisme patriarcal de l'Asie. Déjà ou pouvait pressentir que les mandarins cochinchinois étaient bien différents de ces administrateurs lâches et prévaricateurs dont on avait fait le portrait. Quant aux chrétiens, un grand nombre d'entre eux s'étaient cachés d'abord ; ensuite pendant l'expédition de My-Tho, à mesure que la marche victorieuse des canonnières rendait de moins en moins probable la domination annamite dans les quadrilatères, ils s'étaient montrés et avaient réduit les païens dans une sorte d'esclavage. i> Toujours l'éternelle histoire — mais en Ânnam plus que partout ailleurs — ou opprimé ou oppresseur.

Ce dernier sujet nous conduit à examiner de plus près la coopération des Annamites chrétiens dans ces premiers temps de la conquête. Fallu de la Barrière insiste à plusieurs reprises sur son insignifiance et il laisse très clairement entendre que les missionnaires avaient dépeint la situation sous un jour inexact, promettant un contingent de forces qu'on attendit en vain. Fallu qui touchait de près l'élat-major général n'a pu, dans son livre que refléter l'ambiance immédiate, et il est certain que l'amiral Charncr crut avoir des sujets de plainte. Sans nommer personne, voici ce qu'en dit M. de Grammont :

Enfin, et pour que chacun ait sa part dans les jugements de l'époque, f ai entendu quelquefois formuler des assertions peu équitables en ce qui regarde les premiers rapports que notre présence en Cochinchine nous a créés avec les PP. missionnaires. J'accorde que quelques renseignements, émanés de personnes s'occupant fort peu de stratégie ou d'art militaire, aient quelquefois paru incomplets ou insuffisants. Mais comment admettre raisonnablement des appréciations toujours extrêmes et réduites le plus souvent aux conclusions d*un véritable dilemme ? En effet, si nos missionnaires,accablés de questions, donnaient une réponse ou esquissaient un avis, on leur reprochait de se mêler de politique ; si, au contraire, ils se renfermaient dans une réserve prudente, on faisait remarquer leur tiédeur, irfest fort possible que Tcxcès de ce dernier sentiment, jugé quelquefois le meilleur parti à prendre, ait produit de légers froissements individuels que le bruit public a singulièrement exagérés.

M. de Gramment, obligé de reconnaître les faits, semble vouloir les atténuer sinon les excuser ; malheureusement avant, l'amiral Rigault de Genouilly avait eu des désillusions plus grandes encore que son successeur et même des froissements avérés avec Mgr Pellerin. L'amiral « se regardant, a bon droit, comme seul respon-

sable vis-à-vis de l'empereuf et du pays, songea sérieusement — ses dépèches en font foi — à se débarrasser d'un témoin gênant, en renvoyant sur un transport à Hongkong. Mgr Pellerin lui épai^n» cette inconvenance ; abreuvé d'amertumes et de dégoûts, il prit le parti de se retirer de lui-même au collège de Pinang, où il mourut pieusement, le 13 septembre 1862. » (P. Louvet).

Dans son ouvrage (La Cochitichine religieuse) le P. Louvet cherche à démontrer que Mgr Pellerin c n'avait pas promis à l'empereur Napoléon 111 que les chrétiens d'Annam se soulèveraient en masse à l'approche des Français et se joindraient à leurs libérateurs, pour terminer en peu de jours l'expédition. » Très volontiers nous croyons qu'il n'avait rien promis positivement, mais nous admettons en môme temps que l'évêque, comme jadis un illustre prédécesseur, en a dit et laissé entendre assez pour fixer l'opinion ; sinon, comment expliquer les désillusions et les reproches des deux premiers amiraux. S'ils ont eu des espérances, c'est qu'on — soit le ministère, soit directement les missionnaires — les leur a communiquées ; ils ne les ont pas inventées certes, du moins serait-il bien difficile de le croire.

L'amiral Jaurès, dans un discours en réponse à M. Perrin, expose bien les faits, mais, quoi qu'il fasse, ne les excuse pas :

On a dit que Tamiral Rigault de Genouilly avait eu, dans les premiers temps, de grandes désillusions, qu'on lui avait assuré que, dès que nous interviendrons sérieusement, cinq cent mille chrétiens annamites se lèveraient en notre faveur. Eh bien, j'avoue, moi qui ai coopéré plus tard à l'expédition de Cochinchine, que nous eussions été fort embarrassés par un semblable soulèvement. Car, enfin, il aurait fallu sans doute donner des armes à ces cinq cent mille hommes, et peut-être aussi des vivres, ce qui eût été fort difficile. Je crois donc qu'il était bien préférable que les chrétiens restassent tranquilles dans leurs villages.

Tout d'abord, nous devons faire remarquer le caractère exagéré, irréfléchi de c^ paroles. Exagéré, car il ne s'agissait pas de cinq cent mille hommes en état de porter les armes, mais bien de cinq cent mille hommes, femmes et enfants qui eussent, au plus, pu fournir 25.000 individus capables d'être exercés au métier militaire. Irréfléchi, parce que tout soulèvement suppose la maîtrise d'un certain territoire, les moyens de se concentrer et le pouvoir, au moins momentané, de paralyser ou détenir en échec les forces du parti adverse ; or, les cinq cent mille chrétiens vivaient en Annam à l'état sporadique, éparpillés sur tout le pays, et comme noyés au milieu de la quinzaine de millions des compatriotes bouddhistes ou confucéens qui leur étaient hostiles. Avec un peu de raisonnement, et sans faire en rien intervenir une connaissance plus approfondie des mœurs, du caractère ou des institutions sociales des Annamites, on aurait compris qu'il fallait d'abord vaincre, avant de penser à attirer et grouper ces catholiques, éparpillés sur un immense pays, ne pou- * "^ rallier ni même se sauver qu'au risque d'être massacrés

dès le premier mouvement. Quelqaes-uns ont réussi à fuir, mais combien d'autres ont été tués dans leurs villages !

Il y a eu, selon nous, des maladresses, des imprudences commises aussi bien par les missionnaires que par les amiraux et leurs étalsmajors. Les premiers ont parlé le plus souvent d'après leurs désirs en gens ignorant les choses de la guerre et de la politique, sans envisager la possibilité d'exéculiou, la réalité des faits. Les seconds ont inconsidérément tablé sur ces discours sans portée pratique ; lorsqu'on ne connaît exactement ni Tesprit ni les moyens d'action d'hommes qui peuvent éventuellement amener un concours, on débute par ne point compter dessus et l'on prépare la campagne comme s'ils n'existaient pas. On n'est plus déçu de la sorte et si des contingents d'habitants, des secours, de n'importe quelle espèce, s'offrent dans la suite, ils seront toujours les bienvenus, sans avoir été la cause des déboires et d'espérances trompées.

Il est bon de faire observer aussi que les amiraux n'ont pas été seuls à être désillusionnés ; les missionnaires l'ont été également. La guerre avait eu pour raison primitive et but capital d'empêcher les massacres de chrétiens et d'obtenir la liberté religieuse. Par la force même des choses, elle dévia singulièrement de sa raison première, et, comme elle avait fini par se localiser dans une étroite partie de la Basse-Cochinchine, elle ne sut empêcher d'aucune façon les massacres de chrétiens qui se poursuivirent à travers le pays de 1859 à 1862. Nous reviendrons plus loin sur cette question.

Les dissentiments que nous venons de signaler malgré leur passagère aigreur, ne semblent pourtant jamais avoir porté atteinte aux relations journalières entre les missionnaires et les états-majors. Le P. Croc servait d'interprète a lamiral Charner, ce fut lui qui traduisit les documents trouvés dans le camp de Chi-Hoà et notamment les listes d'appel. D'autres missionnaires appelés par la connaissance de la langue et des mœurs aux fonctions d'interprètes supérieurs, rendirent également d'excellents services ; leur concours fut très apprécié des premiers a directeurs » — tous officiers ayant fait la la campagne de Chine et dont plusieurs avaient étudié les caractères — dans Torganisation de leurs postes administratifs.

Cela nous conduit à parler de l'administration des territoires occupés. Au milieu du vide et du désarroi causés par la disparition des autorités provinciales, des règlements et des archives, une seule institution était restée debout, intacte : la commune annamite. Elle permit d'enrayer la dissolution sociale dont les rapides progrès commençaient à effrayer plus d'un. La majeur partie des municipes avait pu conserver les registres d'impôts et de personnes, la plupart aussi était venue se soumettre, soit après l'anéantissement de leurs espérances à Chi-Hoà, soit après la prise du My-Tho.Tous sollicitaient protection et justice contre la piraterie croissante, tous réclaooaient un maître.

La ligne de conduite se trouva nettement tracée, elle fut suivie sans réticences, sans hésitations aucunes : Torganisaliou municipale demeura entière, on lui reconnut sainement sa valeur de pierre angulaire, ce fut presque comme une chose sacro-sainte qu'on la conserva.

L'amiral Charner, lors de son arrivée, avait confié le commandement des troupes de Saigon à M. d'Ariès, il le nomma, en mémo temps. Directeur supérieur de l'administration indigène. Sous ses ordres furent placés des officiers détachés de leurs corps et chargés d'administrer le pays. Ces nouveaux fonctionnaires, appelés directeurs des affaires indigènes, furent mis aux lieux et places des tri phù et tri huyén disparus. Leur mission consistait plus particulièrement à rendre la justice, surveiller les populations, poursuivre la piraterie, étudier les mœurs et la constitution du pays. Malgré leurs attributions purement civiles, ils avaient qualité pour requérir la troupe placée dans chaque poste en vue d'éventualités militaires et comme soutien de leur autorité. Les divisions territorales annamites avaient été respectées, et les pouvoirs des directeurs ne dépassaient point les limites de leur circonscription. Chaque semaine, ils avaient à fournir au commandant en chef un rapport détaillé de service avec leurs observations sur l'état du pays.

Le fonctionnement des courriers indigènes, un moment interrompu et désorganisé, fut repris. Il y eut ainsi la poste fluviale faite en barque, qui fonctionna dès le mois de juillet 4861. Quant au service postal sur terre, on passa par des tâtonnements ; la correspondance fut confiée à des courriers spéciaux, puis aux villages, et fou finit par en revenir au système annamite (les relais, ou tram, qui donna les meilleurs résultats. Grâce aux rapports des directeurs et aux moyens de transmission, Tamiral se trouva en communication directe, régulière avec tous les chefs de districts.

Assurément c'était quelque chose que d'avoir ainsi établi des représentants de Tautorité française dans tous les centres de population des régions occupées, mais (juc pouvait valoir ce système sans la connaissance de la langue annamite et dos caractères ? Ces représentants, incapables de converser directement avec les habitants,' étaient livrés sans plus à riufidélilé, à finsufUsiuice d'interprètes indigènes parlant latin, « de ces catéchistes renvoyés par leurs évéques pour inconduile, et qui, sous un nom latin, présentaient l'abrégé de la ruse, de la prévarication et de la corruption de l'Asie. » (Fallu) .

Certes il se trouvait aussi quekiues bons sujets dans h» nombre, mais combien rares étaient-ils? Nous en citerons deux.

Le premier en date, iM. le doc phii sir IIuinh-Tinh-Cua, ou Paulus

Cùa, aujourd'hui doyen du corps des interprètes. 11 entra au service

en 1860 comme inter[)rète de l'enseigne de vaissoiiu, M. Boresse,

déjà commissaire du gouvernement (il passa lieutenant de

vaisseau en 186!). Paulus Cûa avait fait ses éludes au coUége de Poulo-Pinang ; dans sa longue carrière, il a produit un certain nombre d'ouvrages en quoc ngir très appréciés, dont nous ne retiendrons que le grand dictionnaire Bai-Nam qnâc âm tu vi. Personnellement, nous lui devons de précieux renseignements sur l'histoire de la Basse-Cochiuchine.

Le deuxième, dont le nom honoré demeure encore dans toutes les mémoires, est M. Tru-ang-Vinh-Ky, plus connu sous le nom de Pétrus Ky. Les missionnaires ayant remarqué ses dispositions, l'avaient fait entrer au collège de Poulo-Pinang d'où il sortit après de brillantes études ; il continua de travailler, mais ne se sentant pas de vocation pour rétat ecclésiastique, il quitta la mission deux ans après et devint aussitôt interprète (20 décembre 1860). L'amiral Bonard le nomma directeur du collège des interprètes : il avaità peine vingt-cinq ans, Pétrus Ky savait, outre sa langue maternelle, le latin, le français, l'espagnol, l'anglais, le chinois, le malais, le cambodgien et le siamois..

Pour parer au plus pressé, l'amiral Charner fit rédiger en toute hâte un vocabulaire français-annamite, le texte annamite écrit en quoc ngir ; et, comme ce dernier genre de caractères ne se trouvait pas à Saigon, il fit imprimer le livre dans l'Inde. Deux écoles furent instituées en même temps, l'une pour former des interprètes français,rautre pour enseigner la langue française à des enfants annamites,

La première de ces écoles fut dirigée par le P. Croc « prêtre d'une grande condescendance, qui savait l'aunamite, ce qui est rare même parmi ceux qui le parlent. y> (Pallu). Son auditoire, essentiellement militaire, se composait de quelques officiers, soldats et marins ; il se servit avec succès, d'une méthode nouvelle qu'il venait d'improviser. Ses élèves lui firent honneur sans doute et quelques-uns devinrent, dans la suite, d'excellents interprètes, cependant leur nombre demeura insuffisant.

L'école pour les enfants annamites visait, en partie du moins, le môme but, car si nous ne savions pas la langue du pays, les Annamites, de leur côté, ne savaient pas le français. I^s catéchistes, nous l'avons dit, baragouinaient un peu de latin, quelques très rares Annamites parlaient tant bien que mal anglais. L'empereur Tir-Dirc était dans l'habitude d'envoyer, chaque année, quinze jeunes gens à Singapour afin d'y apprendre l'anglais.

Les mesures qui furent adoptées dans les premiers mois de Tannée i86i procédaient toutes, ainsi qu'on l'a dit, d'une idée morale et juste : éloigner de vices nouveaux et conserver, s'il était possible, la règle qui maintenait les gens de l'Annam et en faisait un peuple docile. Malheusement, il faut bien convenir que les Occidentaux, avec leur tempérament et leurs idées préconçues, sont m.il placés pour administrer des Orientaux. Le mélange en toutes choses de l'administratif semble avoir altéré chez nous le caractère national ; on dirait parfois que l'esprit de générosité pour les faibles et pour les vaincus s'est amoindri. Le

tempérament était encore un obstacle : les Annamites, habitués aux figures tranquilles, mesurées de leurs mandarins, ne comprenaient rien le plus souvent à nos mouvements de colère, à nos impatiences, à nos éclats de voix, à ces jets de sang* qui troublaient nos visages. L'ignorance de la langue compliquait tout et engendrait une foule de maux dont les nouveaux venus n'étaient pas entièrement responsables. (Fallu).

De la prise de My-Tho à l'arrivée du contre-amiral Bonard, il y eut une sorte de suspension d'armes du côté des Français ; troublée, ensanglantée néanmoins par des actes de piraterie, des exploits de |)artisans qu'enhardissait l'immobilité apparente dos troupes. Elles semblaient, disaient les Annamites, dormir sur leurs vaisseaux et dans leurs forls. Mais avant de nous étendre sur celte période de violences et de désordres, nous devons accorder encore quelques lignes à une institution plus paciûque et infiniment plus utile au pays. Nous voulons parler des transports maritimes.

Jusque-là, tous les transports s'étaient effectués par la voie du Cap de Bonne-Espérance. Les navires mettaient de trois à cinq mois et plus pour aller de France en Cor.hinchine. Une nouvelle voie allait être suivie par la Méditerranée, la Mer Rouge et l'Océan Indien, avec transit par l'Egypte, d'Alexandrie â Suez, qui raccourcit singulièrement la route. Le trajet de Marseille à Saigon se fil alors en 35 jours (la distance entre ces deux ports^ non compris la ligne ferrée d'^ypte, se chiffre par 6.992 milles, et la vitesse moyenne des paquebots était de 9 nœuds). La Compagnie des Messageries Impériales signa, le 22 avril 1861, une convention avec le gouvernement métropolitain par laquelle des services seraient créés au delà de Suez vers i'Extrème-Orient. La convention fut ratifiée par une loi votée le 3 juillet suivant et promulguée par décret impérial du 22 juillet 1861.

Ces services comportaient :

Page 1