SG
(les Siamois ; peut-être songeait-il à la France, avec un protectorat infiniment moins exigeant, plus nominal qu*effectif, mais encore fallaitil marcher à coup srtr, une fausse manœuvre pouvait lui coûter son royaume. Il dut forcément attendre le hasard des événements. II n'attendit pas en vain.
L*amiral delà Grandière, conseillé sans doute par l'amiral Bonard, devançant peut-être aussi les instructions du marquis de Chasseloup- Laubat (dépêche du 18 avril 1803), avait pensé, dès son arrivée, à faire pressentir le roi du Cambodge, à préparer le terrain. Une occasion toute naturelle se présenta. Norodom venait de tomber malade et une légère épidémie s'était déclarée à *Ponhéa-Lu (résidence de Mgr Miche). L'amiral s'empressa d'envoyer à Oudougie D»^ Hennecart qui parlait cambodgien l'ayant appris durant son séjour à Tày-Ninh. Le roi revint très vite à la sanlé et conçut pour le médecin français une vive affection qui allait se reporter sur la France elle-même.
Peu de temps après, l'amiral ayant reconnu dans le lieutenant de vaisseau Doudart de Lagrée l'homme capable de mener à bien une négociation délicate, l'envoya au Cambodge avec le Gia-Binh, canonnière à vapeur portant 28 hommes. Le 18 avril, Doudart de Lagrée reçut les instructions de l'amiral et se mit en route pourvu du titre de chef de la station du Cambodge, mais, au fond, disposant des plus grandes latitudes. Son chef nominal, le commandant d'Ariès, Tavait avisé qu'il le laissait libre dans sa conduite politique et qu'il pourrait correspondre directement avec le gouverneur.
De Lagrée n'était arrivé dans la colonie qu'au commencement de 1863, il ne connaissait pas encore les subtilités asiatiques, la fourberie tradilioimelle des diplomates d'KxIrêmc-Oricnl, mais il sut rapidement se mettre au courant. Aussi, malgré les manœuvres du résident siamois, parvint-il très vile à gagner la confiance de Norodom. Dès le 18 juin 1863, il écrivait à l'amiral de la Grandièrc : « Le roi est bien disposé, mais il ne faut pas lui laisser subir d autre influence ; une fois qu'il a accordé quelque chose, il faut en prendre possession et n'en plus parler, d
Le gouverneur comprit que le moment d'agir ctiiit venu et, peu après le départ de l'ambassade annamite, il alla au Cambodge non sans visiter en passant le gouverneur de Vinh-Long. Le 9 août 1803, l'amiral arriva à Oudong, où le roi Norodom le reçut avec do grands honneurs. Plusieurs entretiens eurent lieu entre eux sans que personne autre n'y assista que Mgr Miche qui servait d'interprète. Le gouverneur de Cochinchine apportait un projet de traité. Il réussit à convaincre le souverain khmer des avantages qui allaient lui échoir et, le 11 août 1863, ce dernier conclut une convention plaçant le Cambodge sous le protectorat de la France, lui concédant en outre un terrain à Phnom-Penh (Pointe de la Douane) pour y établir un enlrcpOt el un fort.
Economiquement, le Cambodge est indispensable i\ celui qui possède le délia du Mékong dont il forme la suite et le complément. Sans le Cambodge, le tralic avec le haut piys reste aléaloire et peut trop facilement être détourné sur Bangkok. En présence des Siamois, maîtres à Oudong, la situation fut bientôt devenue intolérable et n'eut pas manqué de compromettre gravement l'avenir commercial de notre colonie. Dans la suite, des événements — et encore tout récents — Tont démontré à plusieurs reprises.
L'instrument diplomatique une fois signé, Tamiral de la Grandière s'en revint à Saigon. Il était tranquille, Norodom ne le fut pas. Le résident siamois, Phnea-Rat, mit tout en œuvre pour détourner le roi de la convention ; d'autre part, le gouvernement de Bangkok engagea une très active campagne diplomatique pour empêcher la ratification du traité par Napoléon IIL Enfin, Phnea-Rat eut recours à un argument décisif en Extrême-Orient, il promit à Norodom l'envoi des insignes royaux qui se trouvaient à Bangkok et le couronnement immédiat à Oudong (la cérémonie du sacre n'avait pas encore eu lieu).
De Lagrée avertit d(î ces menées l'amiral qui envoya aussitôt une seconde canonnière (lieutenant de vaisseau Saintyves) et fit aviser le gouvernement siamois qu'il s'opposerait par la force à tout acte de suzeraineté au Cambo<lge. La couronne et le sacre en restèrent là. Mais Phnea-Rat, par ses intrigues, réussit néanmoins à changer les dispositions bienveillantes de Norodom. Un regrettable incident de matelots ivres, escaladant les barrières du palais à la poursuite de jeunes princesses, mit le comble à l'aversion du roi pour les Français. C'est dans cet éUit d'esprit que Phnea-Rat, le i^' décembre 186;], lui fit apposer le sceau royal sur un traité de protectorat du Siam qui, pourtant, ne faisait plus de Norodom qu'un simple gouverneur siamois !
Le jour même, le résident siamois s'en revint à Bangkok emportant avec lui le traité, inouï dans ses clauses asservissantes, humiliantes à l'égard du Cambodge. De Lagrée qui ne savait alors rien de celte convention, en eut pourtant le pressentiment. Le départ însolide de Phnea-Rat l'avertissait que des choses graves avaient dû se passer. Il agit de son mieux auprès du roi.
Vers la fin de l'année, l'on eut connaissance que le sacre allait avoir lieu. L'empêcher était prescjue impossible, en tout cas fort maladroit, mais on pouvait lui faire perdre son caractère d'acte de suzeraineté du Siam. Des instructions furent données dans ce sens à Doudart de Lagrée. Cependant, la cérémonie allait encore une fois être manquée. Lorsque, le ^22 janvier 1804, l'échange des ratifications du traité siamo-combodgien fut consommé, Phnea-Rat débarqua bien à Kampot, mais sans les insignes royaux. Il y eût ainsi une simple fête à Oudong, ce qui désappointa fort le roi.
Phnea-Rat, suivant les instructions de son gouvernement, fit comprendre à Norodom quil lui fallait aller à Bangkok, que là seule-
ment il recevrait son insaisissable couronne. Et, telle fut la fascination de cette promesse, que le roi se résolut à partir. Doudart de Lagrée fit les derniers efforts pour s'opposer à ce départ, rien n'y put ; à tous les arguments qu'il faisait valoir, à la menace même d'occuper militairement les principales villes du Cambodge. Norodoni n'avait que cette déconcertante réponse : « Faites ce que vous voudrez, il faut que je sois couronné, je pars. » Voilà quelle impérative puissance est ce formalisme asiatique dont les esprits même les plus dégagés n'ont jamais osé entièrement s'affranchir.
Le S mars, Norodom prit la roule de Kampot avec une suite de deux cenls personnes, escorté par Phnea-Rat et une petite armée siamoise. Quelques heures après le départ, de Lagrée occupa militairement le palais et fit hisser le pavillon tricolore sur tous les édifices publics. Le 6 mars, deux canonnières et 70 soldats d'infanterie de marine arrivaient comme renfort ; le lendemain, venait encore une autre canonnière avec 30 soldais.
Cependant, le roi du Cambodge n'était pas allé loin, malgré son ardent désir d'avoir la couronne ancestrale, malgré ses plus énei^iques résolutions, il fit balte à dix lieues d'Oudong, et, lorsqu'il sut ce qui se passait dans sa capitale, il écrivit à Doudart de Lagrée qui ne lui répondit pas. Pris alors de frayeur, et placé entre la perte de quelques hochets et celle de son royaume, il reprit le chemin d'Oudong nonobstant les objurgations et les remontrances de Phnea-Rat.
Enfin, le 8 avril 1864, était revenu de Paris le traité du protectorat ratifié par l'empereur. Le commandant Desmoulins fut chargé de le porter à Oudong où l'échange solennel des ratifications eut lieu du 12 au 17 avril.
Restait la question du couronnement à résoudre, elle le fut à Bangkok même par le com.mandant Aubaret qui venait de s'y rendre comme consul. I^ roi deSiam, Mang-Kut, comprit que son intérêt n'élait pas de pousser la France à bout, d'autant plus qu'il occupait les provinces cambodgiennes d'Angkor et de Baltambang. Le couronnement eut ainsi lieu le 3 juin 4864 <c devant le peuple étonné de cette fête qu'il désirait depuis si longtemps qu'il avait fini par ne plus l'attendre. » (Remy et Arnaud). Le 25 octobre, le roi Norodom arriva à Saigon avec une nombreuse suite ; il visita nos principaux établissements ; le 26, une soirée fut donnée en sou honneur au gouvernement, et, le 27 octobre au soir, il repartait pour Oudong.
Dès le 16 juin, Phnea-Rat avait quitté le territoire cambodgien avec toute son armée.
Bien que les Siamois eussent cessé leurs intrigues, on pouvait toujours redouter de leur part quelques manœuvres nouvelles ou quelques ruses inattendues, pour saper encore une fois notre autorité. Le gouvernement impérial français pensa qu'il serait bon de faire reconnaître au roi Mang- Kut, dans un traité régulier, le protectorat exclusif de la France sur le oyaume de Norodom. Après de longs et laborieux pourparlers, le Siara
consentit, le 15 juillet 1867, à souscrire à notre désir, à la condition que nous ne lui contesterions pas les territoires de Battambang et d'Angkor. La possession de ces provinces par les Siamois n'était point discutée avant les savants travaux de Doudart de Lagrée ; elle avait pris, après ces lumineuses études historiques, un tel caractère de précarité, que la cour de Bangkok elle-même, se rendant bien compte du peu de légitimité de ses droits, crut devoir sacrifier à la France, pour les conserver, la suzeraineté du Cambodge pour laquelle elle avait tant combattu jusque-là. (Remy et Arnaud).
Cette reconnaissai>ce au Siam des provinces de Battanibang et d'Angkor a été depuis très durement appréciée par quelques-uns. Nous ne les suivrons pas sur ce terrain, car s'ils ont péremptoirement déclaré que l'intérêt de la ^^rance a été méconnu, ils n'ont pas démontré du tout que l'ou eût pu traiter autrement. Les questions diplomatiques en Extrême-Orient sont trop compliquées par elles-mêmes et trop dépendantes de. la politique des grandes puissances pour qu'il soit possible de dire ainsi, à première vue, que Ton ne devait pas consentir à la reconnaissance ^ Plus tard, lorsque les chancelleries auront livré leur correspondance à la publicité, on pourra juger en connaissance de cause, d'ici là une prudente réserve s'impose.